L'esprit de Conquête
Un hasard, quelques livres à ranger, nous fit retrouver l'autre jour la réédition du petit traité de Benjamin Constant : De l'esprit de conquête. Lecture courte, lecture de guerre. Quelques heures de voyage permettent de l'entreprendre. Et c'est une surprise amusée de constater aussitôt comme ces pages du fameux libéral sont actuelles et vivantes. Comment n'en pas parler entre amis qui lisent et qui tentent de réfléchir, de penser encore, au milieu de la tourmente brutale ? Comment n'en pas citer quelque passage, pour illustrer un discours?... Un éditeur, toujours en éveil, comme Bernard Grasset, est ainsi averti, et le voici, l'audacieux, qui, sachant l'édition Ficker épuisée, n'hésite pas à lancer à nouveau Benjamin Constant ! Comment refuser maintenant quelques lignes de préface ? Je me contenterai de dire simplement, comme je l'ai senti à la lecture, ce qui me paraît ftiire aujourd'hui l'intérêt de ce petit traité.
Il y a quelques années, lorsqu'il fut une première fois réédité, avec une préface de M. d'Estournelles de Constant, bien des pacifistes le lurent sans doute avec ravissement. Analyse serrée, alerte et impitoyable de l'esprit de conquête, pointes cachées mais aiguës contre l'Empereur détesté, répugnance à l'esprit militariste, dangereux pour les sociétés libres, tout cela évidemment plaisait.
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et aussi les critiques contre les juridictions militaires, contre la caste militaire ; et enfin et surtout, le pressentiment chez ce libéral de quelques grandes thèses modernes, comme celles de Norman Angel sur les guerres coûteuses et accablantes même pour le vainqueur, ou sur les nécessités économiques qui imposeront finalement aux nations civilisées un régime de paix durable.
C'est Benjamin Constant en effet, qui écrit en 1813 : « Chez les modernes une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne rapporte » (p. 13). Et, malgré le démenti atroce que semblent lui donner les événements actuels, tout lecteur qui pense et qui espère ne pourra lire sans passion ce beau et lumineux chapitre II « sur le caractère des nations modernes relativement à la guerre », où il est démontré que « la tendance uniforme du monde moderne est vers la paix » ; « que la guerre et le commerce ne sont que deux moyens d'arriver au même but ^ celui de posséder ce que l'on désire»; « que le commerce n'est autre chose qu'un hommage rendu à la force du possesseur par l'aspirant à la possession » ; que l'un est né de l'autre, et que la première doit être nécessairement tuée par l'autre ; que l'une est l'impulsion sauvage, l'autre le calcul civilisé ; que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s'affaiblir ; et qu'ainsi le peuple qui veut, en pleine civilisation moderne, faire comme l'ancienne République romaine, son industrie nationale de la guerre, est forcément condamné à échouer dans son entreprise.
ujourd'hui encore, cette thèse centrale de tout le livre, thèse dont Benjamin Constant tire, à la lumière de Texpérience napoléonienne, toute une série de conséquences inéluctables pour la situation et la psychologie du peuple, qui veut être conquérant ou qu'on veut rendre conquérant dans une Europe commerciale, cette thèse n'a pas perdu sa valeur.
Mais ce qui accroît désormais l'intérêt de tout l'ouvrage, c'est l'application directe, cinglante, qu'en fait irrésistiblement à chaque ligne, notre esprit de Français, en guerre, à l'Allemagne conquérante. C'est avec une autre intelligence des faits que nous relisons maintenant cette vigoureuse démonstration, que nous reprenons une à une ces pures formules abstraites, qui tiennent de Rousseau, du Rousseau du Contrai social^ et qui parfois semblent annoncer Saint-Simon, mais qui apparaissent toujours tellement réceptives de nos expériences nouvelles.
Sans doute, nous ne l'oublions pas, c^est contre la France, ou plutôt contre l'homme qui l'avait asservie, mais tout de même contre cette France de la fin de l'Empire où confusément le dégoût du régime impérial et le sentiment de l'indépendance nationale à sauvegarder tourmentaient les cœurs, que ce libéral, à l'esprit absolu, a écrit son traité.
Mais il est curieux de constater sa gêne : il sent bien que le peuple français d'alors n'a pas plus que celui d'aujourd'hui consenti à devenir conquérant. Il sent l'idée de liberté nationale qui anime beaucoup de soldats de Napoléon. Trois,
quatre fois, en ces quelques pages, il revient sur la nécessité de distinguer entre le soldat qui combat pour sa patrie et le soldat asservi qui suit un conquérant. On dirait qu'il justifie par avance sa fameuse conversion de 1815, quand il se rallia à Napoléon.
Quoi qu'il en soit, et à prendre en elle-même dans son abstraction la vigoureuse analyse du philosophe, l'application qu'on peut en faire à la guerre actuelle éclate trop lumineusement pour que l'esprit ne se plaise pas à la suivre. En face de pays comme la France, qui ont voulu la paix et ne luttent que pour leur liberté, l'Allemagne est bien le peuple conquérant dans le monde commercial et civilisé que le subtil penseur a décrit. Telle est la finesse de son analyse déjà vieille de plus d'un siècle qu'on croirait parfois à une prédiction et qu'en tout cas, elle paraît encore plus vraie aujourd'hui.
Que de traits il faudrait citer, et si curieux !
Suivez cette description du peuple conquérant nouveau, qui se meut et combat dans le monde commercial. « // prendrait la férocité de V esprit guerrier ^mais conserverait le calcul commercial » (p. 18). Son gouvernement n'oserait pas lui dire : a Marchons à la conquête du monde « Mais il parlerait de V indépendance nationale, de Vhonneur national, de V arrondissement des frontières^ des intérêts commerciaux, des précautions dictées par la prévoyance ; que sais-je encore ? car il est inépuisable le vocabulaire de V hypocrisie et de r injustice » (p. 30). Tout le développement qui
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suit est vraiment admirable. Substituez à arron- '] dissement de frontière le terme plus moderne de ï (( rectification de frontières ; » aux intérêts commer- j ciaux le « libre développement économique » ; aux j précautions dictées par la prévoyance^ les « néces- | sités stratégiques », et vous aurez le langage des ^ pangermanistes, et vous en aurez la plus vigou- \ reuse et la plus solide condamnation. « Le droit } des nations deviendrait an code d'expropriation \ et de barbarie : toutes les notions que les lumières \ de plusieurs siècles ont introduites dans les rela- \ lions des sociétés comme dans celles des individus '\ seraient de nouveau repoussées » (p. 33). Et quelle j vigueur d'accusation dans une fin de chapitre ] comme celle-ci : « Certains gouvernements, quand i ils envoient leurs légions d'un pôle à r autre, parlent encore de la défense de leurs foyers; on dirait 1 qu'ils appellent leurs foyers tous les endroits où J ils ont mis le feu » (p. 39). ] Mais j'en ai dit assez pour que mon lecteur ait l le désir de suivre tout entière la démonstration. | Quelques parties à peine — comme le long cha- I pitre sur l'uniformité imposée par le peuple con- i quérant aux peuples conquis — ont légèrement \ vieilli. Mais quel réconfort et ^quelle espérance à ':\ trouver pour nous dans la logique implacable qui i conduit le peuple conquérant à son incertitude j constante de la paix, à sa peur des révoltes sans j cesse renouvelées parmi les peuples conquis, et à sa nécessaire révolte, à lui-même, contre les j maîtres qui l'égarent et le corrompent! Quelle | lumineuse évocation que celle d'une paix de jus- j
tice, surgissant en manière de conclusion. « Le traité ne tarderait pas à être conclu entre des nations qui ne voudraient qu'être libres et celle que Vunivers ne combattrait que pour la contraindre à être juste ^ w etc.. (p. 61).
Les critiques et les historiens ont été sévères à Benjamin Constant. Sainte-Beuve a été cruel. Et | Faguetne lui fut guère indulgent. M. Reudlerpeut- 'i être le réhabilitera, à force d'érudition et d'atten- | tive sympathie. Malgré l'unité de sa pensée libé- | raie, ses palinodies politiques et son caractère 1 empêcheront de l'aimer vraiment. Mais nous lui \ serons reconnaissants de nous avoir laissé, pour | ces heures de guerre, pour la rude bataille inin- | terrompue contre l'esprit de conquête, contre l'im- 1 périalisme, comme nous l'appelons désormais, ce | vigoureux petit chef-d'œuvre. ]
Albert Thomas. j
LESPRIT DE CONQUETE