XXXIX
Le succès, qui n'est pas toujours le Jugement dernier, en a probablement la trompette. Il réveillerait les morts jusque dans leurs tombeaux. — (VI-202.)
Il faut aux livres comme aux talents destinés au succès rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on annonce.
... Les gloires les plus pures et les plus solides, espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et les plus belles cristallisations. — (1-245.)
Suffrage universel.
Cette France contemporaine, qui ne croit plus à rien de ce qu'elle croyait autrefois, Dieu l'en a punie en la faisant croire bêtement en politique au gouvernement des majorités, à ce gouvernement par les masses, cette immense menterie qui aboutit toujours au gouvernement oppresseur des minorités séditieuses.
... Partout où il y a des révolutionnaires, il y a des Jacobins, c'est-à-dire des minorités triomphantes,
qui, sorties du nombre, répudient et oppriment le nombre : filles des majorités, qui tuent leurs mères 1 Et, au fait, c'est si bien là une loi de la lâche nature humaine que la majorité se laisse toujours tuer, même sans se défendre, et qu'elle tend toujours passivement la gorge au bourreau qui va l'égorger I Elle devient un veau d'abattoir... — (X-343.)
En fait de tohu-bohu, d'anarchie, d'insulte et de bêtise d'un côté ; et de l'autre, de mendicité et de platitude, rien de comparable à ces réunions électorales ! L'examen insolent des candidats, qui s'en viennent humblement répondre, comme des écoliers, aux questions saugrenues ou imbéciles de ces examinateurs qui, pour un vote dont ils disposent, se croient le droit d'outrager, non seulement celui auquel ils le refusent, mais encore celui auquel ils veulent le donner, cet examen a pris des proportions d'iusolence qui n'a d'égale que la bassesse de ceux qui consentent à le subir.
Selon nous, ni douze mille francs, ni habit brodé, ni bonheur de légiférer pour son atome de loi, ni volupté d'injurier sans danger, pour son atome d'injure, un gouvernement du haut d'une tribune, ne paient cela. Pour nous, la démagogie voyoucratique et parisienne a tellement dégradé les conditions par lesquelles un candidat est tenu de passer, qu'il est incroyable qu'on en trouve encore d'assez abandonnés de tout, excepté d'ambition, pour les accepter !
... Et ils nous parleront encore, ces républicains, dans leurs histoires de la Révolution, de la bassesse
d'un chancelier de France qui parlait à genoux devant le roi, à certains jours de cérémonie et par forme d'étiquette qui n'impliquait aucun déshonneur pour le caractère, et ils ne verront pas que les voilà à genoux, et pour leur propre compte, devant les électeurs qui les traitent comme des sujets sous un pied de despote, et le tout pour ramasser l'aumône d'un vote dans leur chapeau ! — (XL-216 — Juin 1869.)
L'immense bêtise du suffrage universel acceptée,
— qui sera la honte du xix6 siècle (à faire crever de rire nos neveux, s'ils ne sont pas des crétins absolus),
— pourquoi les femmes ne voteraient-elles pas aussi bien que les hommes ? Ne font-elles pas partie de l'universalité ?... Pourquoi cette inégalité de fait devant cette égalité de principe ?... Pourquoi, si le valet de chambre vote, la femme de chambre ne voterait-elle pas ?... — (XLII-39.)
Surnaturel.
Le surnaturel ! La notion du surnaturel ! Voilà ce qui vous manque à tous, gens d'esprit et de science de mon siècle, qui parlez de Catholicisme, même avec respect. Sans cette notion du surnaturel, que vous n'avez jamais creusée, jamais pénétrée, jamais acceptée, le Catholicisme n'a plus son caractère absolu, infaillible et divin. Il n'est plus le Catholicisme. 11 n'est plus qu'une institution religieuse, morale et politique quelconque. C'est, si vous voulez, de la plus majestueuse Haute-Police, et même de la Civilisa"
tion. Mais de Catholicisme, plus rien I... Le vôtre est — je vous en demande bien pardon ! — une maison de tolérance dans l'ordre des idées. Le mien est un sanctuaire où l'on n'admetque ceux qui acceptent ia rigueur incompatible de la vérité. Car la vérité est incompatible, et quelles que soient les circonstances de la vie, — les besoins du temps, comme vous dites, vous autres, — il n'y a jamais rien à en sacrifier. La surnaturalitè du Catholicisme, c'est la grande notion qui le clarifie et lui donne la limpidité d'un verre d'eau. — (XL-308.)
Sympathie.
La sympathie n'est jamais que l'amour du soi que l'on reconnaît chez les autres. — (XXIII-80.)
Swetchine (Mme) .
Mme Swetchine, qui a écrit ce que nous avons d'elle sur de petits bouts de papier, non pas avec une plume, mais avec un crayon, parce que : « écrire au crayon, c'est parler bas », a-t-elle dit avec une fine modestie ; Mma Swetchine a le mérite et même la vertu de n'être jamais auteur en quatre points, à la manière des femmes publiques de lettres, qui se croient des fonctionnaires...
... Elle resta toujours dans l'entre-deux de la vie ascétique et du monde, du monde encore et de la vie de la pensée. Combinaison qui donna au genre de perfection qu'elle avait une nuance très particulière, d'un charme aux âmes comme le lilas et le rose,
composés aussi de deux couleurs, le sont aux yeux. — (V-170, 171.)
. .. C'est la vieille femme dans sa magnifique et délicieuse acception d'autrefois, car nous n'avons plus maintenant que des femmes vieilles, qui veulent paraître jeunes toujours...
... Une vieille femme, heureuse d'être, par la vieillesse, devenue une voisine de Dieu! C'est ce sentiment du voisinage de Dieu qui a inspiré à Mme Swetchine d'admirables pages consolatrices sur la vieillesse, qui mettent mieux que de la charpie, mais un dictame, sur le mal cruel d'être vieux. Chirurgienne d'abord, elle a un courage d'analyse qui a dû affreusement lui coûter, car sur le tranchant de son scalpel ont dû couler, mêlés, le sang de l'amour-propre et celui de l'autre amour ; mais comme la sœur de charité, vite, y succède ! la sœur de charité des vieillards, qui leur fait aimer leur vieillesse comme ils aimèrent leur jeunesse autrefois, et qui sait même la leur faire préférer ! - (V-174, 175.)
Taine.
Naturellement positif, mais non positiviste, qui est une dépravation réfléchie du sens positif, M. Taine était, d'essence, trop spirituel pour n'être pas spiritualiste. Mais les détestables écoles ont gâté en lui profondément tout cela. Elles ont créé l'esprit systématique, le théoricien, le professeur et le moraliste du progrès en recul qui, après dix-huit cents ans de Christianisme, ne nous découvre en morale que le
sensualisme mêlé de stoïcisme, quelque chose comme Épicure zébré de Zenon !
... Ce livre (Thomas Graindorgre), malgré la philosophie abominablement fausse et ennuyeuse sur laquelle il est établi, se sauve par des détails et par la bonne volonté persistante et la faculté d'être spirituel. Or, nous devenons tous les jours si lourds et si bêtes qu'il faut éteindre toute critique devant ceux qui, sans croire à l'esprit, essaient d'en mettre encore dans ce qu'ils écrivent, et leur dire le mot de l'Église : « Paix aux hommes de bonne volonté 1 » — quand ils ont cette volonté-là ! — (XL-72 — Juin 1867.)
Ce livre plus haut que les partis (Les origines de la France contemporaine), et qui n'a été écrit pour être agréable à personne, mais pour la vérité, est un peu lourd, on doit le reconnaître, et pour le lire il faut quelque chose de la volonté ferme qu'il a fallu pour l'écrire ; mais cette lourdeur lient à sa force même. C'est un monument.
... D'ailleurs, qu'y a-t-il à répondre à un livre absolument irréplicable, dans lequel l'histoire est devenue, pour la première fois, une science exacte, sans autre préoccupation que des faits et des résultats recueillis et accumulés dans un tel nombre qu'ils forment un bloc énorme et accablant, sous lequel toutes les histoires de la Révolution française restent écrasées et anéanties ! C'est la mort des autres histoires que celle-ci... Jusqu'à ce moment, les histoires que nous avions de la Révolution, plus ou moins vraies, plus ou moins justes, plus ou moins desplai-
doyers pour ou contre, rayonnaient du moins à un degré quelconque de deux choses qui paraissaient inextinguibles : c'était l'opinion de l'auteur et son talent, quand il avait du talent. Eh bien, dans le livre actuel de M. Taine, rien de pareil ! Par une incroyable possession de soi, l'auteur des Origines de la France contemporaine n'a rien laissé transpirer de ce qu'il aime et de ce qu'il pense. Il a pu, par le fait de sa volonté, éteindre le rayon de son opinion politique et le rayon de son talent littéraire, bien autrement difficile à éteindre quand on a le bonheur et la gloire d'être un écrivain, et M. Taine a fait ses preuves : il en est un ! — (X-340, 341.)
Talent.
Pour ma part, je n'ai jamais cru que sous le bénéfice du plus inquiet et du plus terrible des inventaires, au grand talent sans moralité. A mes yeux, le talent est une question d'âme tout autant que d'intelligence. — (XIII-2.)
En France plus qu'ailleurs, pays d'égoïsme frivole, le talent a besoin d'être recommandé pour être aperçu. Il faut que les Jourdains de la protection bête lui disent toujours un peu : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. » Seulement, le talent, si c'est vraiment du talent auquel on ait affaire, s'établitbientôt solidement par lui-même dans la renommée qu'on a commencé de lui faire, et retient sur lui le regard de ce public myope, qui ne verrait rien
L'ESPRIT DZ J. BA.RB3Y D'AUREVILLY 3'23
si on ne lai plantait ce qu'on veut lui faire voir sous le nez l — (VIII-283.)
Tous les fronts ne sont pas faits pour s'embellir des glorieux chevrons de la pensée, de ces rides qui vont bien aux talents éprouvés comme aux mâles visages. Il en est des talents qui ne sont pas réellement très forts, comme des femmes qui ne furent jamais réellement belles : vieillir les maigrit, les flétrit et les glace. — (X-7.)
Ce n'est pas un si grand malheur que de n'avoir point de talent, quand on sent le talent des autres ! — (V-198.)
Tallemant des Réaux.
Assurément, Tallemant des Réaux ne mérite pas l'honneur qu'on lui fait on ne sait pourquoi... Il n'a la profondeur de rien, et il n'a pas de naïveté ! Esprit gaulois, comme diraient les indulgents aux obscénités de sa manière, il est grossier trente-six fois avant d'être une fois spirituel. De gaieté, cette qualité vulgaire et toujours bien venue en France, il n'en a point, quoique le fond de beaucoup de ses historiettes soit comique. Mais, chose remarquable et qui prouve bien l'aridité foncière de ce pauvre homme ! le comique de ses historiettes n'allume jamais sa verve. Son ima-. gination grise et froide n'en reçoit ni la chaleur ni le reflet, et par la nature gourde de son esprit, comme dirait Montaigne, ii est condamné au triste rôle d'é-
324 l'esprit de j. darbey d'Aurevilly
crire des gaietés sans gaieté, le plus fatigant des esclavages ! - (XXI-44, 45.)
Tennyson.
... Le mol Tennyson, le lauréat de la reine, le poète des élégances et des convenances anglaises, tout camélia blanc et rose thé, très digne d'écrire, comme un Chinois, ses vers sur de la soie ou de la porcelaine... — (XI-122.)
* Théâtre.
Je crois le théâtre un art fini, tournant toujours dans la même spirale, comme le vilebrequin dans le vide, quand la planche est percée. — (XV1-257.)
Selon moi, le théâtre est un art fini. C'est un art qui a eu son temps et ses génies ; mais un art fini, c'est comme un peuple fini... Cela ne se retranche pas, cela ne se coupe pas net d'un seul coup, — avec des ciseaux ou avec une hache. Gela est fini et cela dure encore. Il traîne des queues à ces comètes disparues. Tenez l est-ce que nous, peuples habillés, nous ne faisons pas encore delà sculpture nue, avec une ténacité d'anachronisme qui montre bien la lenteur et la peine qu'un art quelconque trouve à mourir ? Il en sera de même du théâtre. — (XXXII-67.)
... Le théâtre, qui croule de toutes parts, n'a pour se soutenir que des cariatides en carton-pierre, comme
MM. Sardou et Dumas fils... —(Décembre 1867. — XXXI-137.)
Selon nous, la littérature, la vraie, la grande et la forte littérature, n'a pas de plus mortelle ennemie que ce qu'on appelle la littérature du théâtre, et ce qui rend le péril plus menaçant encore pour la véritable littérature, c'est que la malheureuse ne s'en doute pas. Avec tout son esprit, elle est sur ce point sans pénétration et sans discernement.
Troyenne imprudente, elle souffre Sinon dans son camp. Que dis-je ? elle le festoie et le couronne. Elle a aussi l'amour, l'admiration et l'engouement du théâtre et des choses du théâtre, autant et plus que les illettrés, qui les adorent pour les plus basses et les plus immorales raisons...
Gomme une foule d'êtres destinés à périr par leurs vices, aurait-elle donc l'amour de ce qui doit la tuer?... Elle paie elle-même les violons et les trompettes des plus sottes gloires nées sur les planches. Est-ce que le plus idiot vaudeville, pour peu qu'il soit représenté, ne trouve pas toujours à son service le compte rendu qu'un livre fort, réduit à sa seule force, ne trouverait jamais? Lisez les journaux et jugez ! — (XXXI-3.)
Le mot a été dit par un poète dramatique : « A la scène, il faut frapper plus fort que juste » ; comme le mot : « L'action, c'est toute l'éloquence » a été dit par un orateur. Confession naïvement cynique, qui dit bien comme ces gens-là se préoccupent du
fond de la pensée, de la justesse, de la justice, et en toutes choses de la vérité 1 Mais aussi, voilà précisément pourquoi il faut surveiller les discours des orateurs et les œuvres dramatiques. Voilà pourquoi les critiques sont plus nécessaires aux choses de théâtre qu'à toutes les autres choses de la pensée. — (XXXI-12.)
C'est le drame Dennery et Bouchardy éternel, — toujours le même, — qui règne sur la scène française de moitié avec la comédie Scribe : ces deux pôles arctique et antarctique de notre misérable art théâtral ! Tel qu'il est pourtant : déclamateur, niais, ridicule, prudhommesque, flatteur du peuple, Gracchus- Jocrisse, ce drame a plus de droit pour régner sur la scène française que l'affreuse petite comédie de Scribe, cette scribouillette ; car ce drame n'exclut pas le cœur. Il frappe sur le cœur. Il y frappe comme sur une enclume. Il y frappe gauchement, maladroitement; pesamment, mais enfin il y frappe, et surtout il veut y frapper l II s'adresse aux entrailles humaines, à ces entrailles par lesquelles l'homme du peuple se rattache aux plus grands artistes, par lesquelles ils se comprennent tous les deux, — tandis que Scribouillette ne s'adresse qu'aux bourgeois, qui n'ont que des intestins et peu de cervelle, et qui trouvent que les grasseyements du Marivaux en habit noir, leur coqueluche, et les situations en échiquier dans lesquelles se meuvent ses personnages de bois blanc qui parlent comme des tabatières suisses jouent des airs, c'est toute la vie et toute
la nature dans leur intensité et leur énergie ! — (XXXI1-5.)
V imprésario (et il y a toujours un peu d'imprésario dans tout poète dramatique qui veut l'applaudissement sur place), Y imprésario, ce valet du succès à tout prix et sous peine de ruine, matait cruellement l'homme de génie dans Shakespeare et dans Molière, et tous les deux durent s'indigner avec torture de cette diminution forcée de leurs conceptions, si souvent sacrifiées à la fortune de leurs spectacles. Molière en souffrit moins que Shakespeare sans doute, parce qu'il y avait moins d'abîmes entre son génie et son public ; mais, pour Shakespeare, ah 1 ce dut être affreux ! Ce n'est pas, comme le dit sa légende, d'avoir tenu la bride aux chevaux des gentilshommes de son temps, à la porte des théâtres., que je le plains... Ce tête-à-tête du doux: Shakespeare avec un superbs animal, dont il contient l'ardeur, de cette petite main qui traça Juliette et Ophélie, me semble moins dur que de couler sa pensée, pour plaire à une foule, dans ce moule de la scène qui la brise, la mutile ou l'émiette toujours. — (XXXI-7.)
On a dit : « Le génie barbare de Shakespeare », qui est, au contraire, l'idéal des plus exquises délicatesses ! Mais c'est son parterre qui était barbare, ce parterre chez lequel il était obligé d'aller prendre l'ordre. Car voilà la bassesse de l'art dramatique : c'est d'être forcé, quelque génie qu'on ait, de cares-
ser, en vue du succès, les instincts et les goûts du public. — (XXXIV-183.)
Avec une effronterie qu'aucun valet ou aucune soubrette de leurs comédies n'égalera jamais, les directions de théâtre, le lendemain d'une sifflerie, ramassent et resservent impassiblement au public sceptique, ennuyé et qui se laisse tout faire, les rebuts des sifflets de la veille, que, dès la seconde représentation, ce même public avale, sans siffler et même sans souffler ! Impudence d'un côté, indifférence de l'autre ! Le sifflet ne signifie plus rien, pas plus que l'applaudissement, pas plus que le rappel des acteurs. Rien ne signifie. Tout est mort au théâtre de ce qui y vivait, et l'art s'éteint par les deux bouts ! Par en haut, sous l'use de situations connues, archiconnues, épuisées à dégoûter Dumas lui-même, et par en bas, sous la décrépitude des traditions et des coutumes. Sifflets, applaudissements et pièces, ne sont plus à présent que masques vides et conventions qui ne trompent personne ! — (XXXIII-81.)
Comme la civilisation, ce serpent qui se mord la queue et qui se meurt de sa morsure, l'art dramatique meurt aussi en mordant la sienne... Chez le peuple de décadence et de matérialisme que nous sommes, l'art dramatique, décadent et matérialiste, se recourbe jusqu'à son origine, comme le vieillard qui se voûte se rapproche de ses pieds... Il est parti du tréteau pour passer éclatant, droit et les ailes du génie déployées, dans un certain nombre de chefs-
d 'œuvre. Mais avec nos revues d'aujourd'hui, nos pièces à trucs et à décors, l'art dramatique est maintenant aussi physique et enfantin, dans notre civilisation compliquée, que le char de Thespis barbouillé de lie dans un état de civilisation simple comme l'enfance d'une société. Et c'est ainsi que le théâtre, qui a commencé par le tréteau, finit platement par le tréteau !
... S'il était toujours littéraire, idéal, spirituel, grandiose, ce que tout art doit être pour mériter son nom, l'art dramatique n'aurait certainement pas la même puissance sur la bêtise humaine électrisée. Avec son public, qui a précédé le suffrage universel et qui en a peut-être donné l'idée, l'art dramatique est la pile de Volta des imbéciles.
Du temps de Racine, croyez-le bien ! l'amour du théâtre n'existait pas de la même façon effrénée qu'à présent. C'était l'amour du beau dans une poignée d'esprits d'une haute et pure chasteté intellectuelle. Mais des ruées de public ! mais des pièces à cent cinquante représentations et qui s'en gorgiasent ! il n'y en avait pas... A présent, chez nous, pour expliquer l'influence prodigieuse de l'art dramatique, cette influence inouïe qui grandit à mesure que l'art dramatique dégénère, il n'y a plus besoin d'auteurs ou d'acteurs de génie. On n'a besoin ni de Shakespeare, ni de Molière, ni de Garrick ni de Talma. C'est l'époque honteuse de cette chose qu'on appelle Yhistrionisme dans l'histoire, où il n'y a plus ni vrais acteurs ni vraies pièces, et où, sur les ruines de tout, l'histrion se dresse, tirant sa puissance
de cela seul qu'il est un histrion ! — (XXXIV-199,. 201.)
Thérèse (Sainte).
Sainte Thérèse, qui n'est guère connue en France que pour deux ou trois mots sublimes, exprime l'amour avec une telle flamme qu'elle a vaincu, avec ces deux ou trois mots, l'ironie du peuple le moins romanesque de la terre, et elle a eu pour lui le charme du romanesque I
Elle a été pour lui la personnification traditionnelle de l'amour divin, et en faveur du substantif on a excusé l'épithète. On lui a pardonné d'aimer Dieu, en faveur de l'amour !
Même Voltaire, qui a déshonoré Jeanne d'Arc, ne se serait pas moqué de sainte Thérèse.
Même les sales historiens qui ont expliqué par d la pathologie l'héroïsme surnaturel de cette autr sainte qui n'a encore été canonisée que par la patrie, n'auraient pas osé tacher cette pure lumière qu'on appelle sainte Thérèse. Même Renan, l'ennemi des saints modernes, n'oserait pas soutenir que le bandeau de sainte Thérèse n'est pas vraiment une auréole. C'est ainsi que la philosophie, si elle n'est pas charmée, est au moins gênée devant les yeux baissés de l'immaculée Carmélite, qui n'est pas seulement la gloire de l'Espagne, mais de la chrétienté et de l'âm humaine, et aussi de l'esprit humain. — (XX11-56.
Si des hommes comme Cuvier et Geoffroy-Saint- Hilaire sont des colosses d'investigation et de pro-
fondeur dans les sciences naturelles, dans le monde extérieur de la vie, une sainte Thérèse est un colosse du même ordre, à l'opposite de ces sciences, dans le monde interne de la spiritualité. Elle a percé comme eux ont percé, dans leur sphère. Elle a retourné les racines du cœur, en nous étalant le sien. Ce n'était pas uniquement, comme ceux qui ne l'ont pas lue ont la bonté de le concéder, une femme supérieure par l'imagination, par la disposition poétique, exaltée par la prière, et trouvant dans l'échauffante macération de la règle et du cloître l'expression embrasée qui ressemble chez elle à un encensoir inextinguible, le cri qui épouvante presque les cœurs et qui fait croire que le génie a des rugissements comme l'amour. Non ! elle était encore la femme puissamment rassise dans la raison... une grande scrutatrice humaine, un esprit trempé et aiguisé pour découvrir... Elle plongeait dans les ténèbres des âmes, pour elle transparentes. 11 fallait qu'elle les sût pour les conduire, cette grande directrice qui les a conduites et soumises à un gouvernement inconnu des hommes, — le gouvernement de l'amour ! — (XXII-69, 70.)
L'infinité ! Certainement, il y a de l'infini dans toute âme, mais il y est, et même dans les plus grandes, à l'état latent, mystérieux, sommeillant, comme l'Esprit sommeillait sur les eaux, tandis que dans* l'âme de Thérèse l'infini déchire son mystère, se fait visible, et passe dans le langage où la pensée déborde les mots.
...Elle est infinie comme, depuis elle, Pascal l'a été dans quelques-unes de ses Pensées.
Seulement, ce ne fut que quelquefois, et sainte Thérèse c'est toujours ! Et ce n'est pas non plus toute la différence à mettre entre sainte Thérèse et Pascal. Pascal est infini dans le doute, dans l'anxiété, dans la crainte, et sainte Thérèse l'est dans la foi, dans l'amour et dans l'espérance ; et de même que l'espérance, l'amour et la foi, sont au-dessus de la crainte, de l'anxiété et du doute, sainte Thérèse est au-dessus de Pascal I — (XX1I-58.)
Thiers.
M. Thiers a toujours triomphé de la tête de mulet des bourgeois par le prud' hommisme... M. Thiers, le foutriquet du maréchal Soult, a placé ses pattes de mouche historiques sous la garde du fier piédestal de Napoléon, au bas duquel il les a écrites... On lira longtemps encore M. Thiers, parce qu'il a parlé de Napoléon. L'insecte a bien choisi son chêne ! — (V- 57.)
Thiers et Mignet sont devenus des hommes d'État en vertu même de leurs histoires, et tous deux, Thiers et Mignet, ont été pris au dépourvu par les conséquences de cette Révolution qu'ils croyaient savoir, puisqu'ils l'avaient racontée. C'est qu'au fond... ils ne la savaient réellement pas. Dieu ayant permis aux esprits supérieurs, véritablement faits pour raconter les événements, d'en pénétrer la logique mystérieuse et d'en pressentir toute la portée, il n'y a pas de meil-
leure preuve que ceux-là n'entendaient rien à la cause qui n'ont rien compris, sur un retard historique, au dernier terme de l'effet. — (XIV-31.)
Thomas d'Aquin (Saint).
Les qualités de cet esprit pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la force d'équilibre, la statique, ia froideur du front.
...Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut regarder impunément dans tous les gouffres : le vertige lui est inconnu, il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le côté qui est devenu la pente moderne et même la chute : il alla du connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il redressa ce faux pli de méthode. Il se ressouvint qu'il était théologien, et il commença son système par la question théologique des attributs de Dieu. Alors la théologie, Comme un aigle qui a enfin toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en bas, il monta. Et tel fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb de cet homme, que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités de sa pensée avec celle d'Aristote entraînaient vers les erreurs du péripatétisme, qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter l — (1-10. )
Tocqueville (Alexis de).
Son style, nombreux et fade, n'a guère que la clarté de ses embarras et la gravité de son vide. Il est presque superbe de creux !
...Tocqueville n'a jamais qu'une phrase longue, suffisamment arrondie pour rouler toujours du même train sur le même plan, et ce train-là n'est pas la foudre ! Tocqueville, qui a de la propreté plus que de la propriété dans la phrase, est un écrivain de troisième ordre, et, pour emprunter aux faits de son livre une image, il ne sortira jamais du tiers pour passer dans l'ordre delà noblesse littéraire. Sa réputation, qui s'est élevée sous des souffles trop favorables, retombera d'elle-même, et l'on peut déjà calculer l'abaissement prochain de ce ballon. — (XXI- 133, 134 — Juillet 1856.)
Topffer.
Topffer est aussi Allemand que Français. Il a fondu en lui le meilleur rayon des deux races. Entre l'Allemand et le Français, le Suisse a été pris et écrasé, sans souffrir et sans crier.
... C'est un de ces talents distingués qui plaisent à la moyenne des âmes comme s'ils étaient vulgaires. Il a ce qui les touche sans les étonner. Il n'est ni assez profond, ni assez élevé, ni assez original, — . cette cause d'isolement parmi les hommes, — pour dépayser cette moyenne des esprits et des âmes qui font les succès immédiats et travaillent à la gloire d'un homme comme les ouvriers des Gobelins à leur
morceau de tapisserie, -— sans voir ce qu'ils font.
... L'observation de Topffer ressemble trop à une abeille, enivrée de lumière, qui ne penserait pas à enfoncer sa trompe dans la fleur... C'est pour cela, sans doute, qu'il est superficiel, quoiquetrès sensible. C'est pour cela que sa gaieté, savoureuse et probe, n'est presque jamais nuancée de tristesse, comme celle de Sterne, qui porte sous les arcades sourcilières de l'observateur les ombres dormantes des plus divines mélancolies,
... Si les enfants qui rapportent de leurs promenades, à leurs vieux parents restés à la maison, des fleurs cueillies pieusement pour parer et parfumer leur triste vieillesse, méritent des bénédictions attendries, Genève doit bénir son Topffer, son joyeux flâneur de montagnes, qui lui en a rapporté des pages aussi fraîches que des fleurs. Sans ce genre de talent exquis et naturel, et jusque-là parfaitement inconnuen Suisse, la vieille et rigide momtère n'aurait jamais eu, sur sa face ridée et orgueilleuse, un sourire ; mais Topffer lui a donné le sien ! — (XII-115.)
Traduction.
Je ne suis pas de ceux qui croient que le sel brillant de toute poésie se volatilise et s'évapore dans le creuset d'une traduction, fût-elle médiocre. Je dis hardiment qu'où poète il y a, poète se retrouve toujours ! Les mauvaises traductions sont la meilleure épreuve des poètes. Ce qui reste d'eux là-dedans est la partie, plus forte que tout, la partie irréductible de leur génie. . partie indécomposable à la sottise d'un
traducteur, diamant de poésie, vainqueur des platitudes de toute prose ! — (IX -266.)
... Il n'y a pas plus moyen de transfuser la poésie dans une langue étrangère que le sang d'un être vivant dans les veines taries d'un homme mort... A notre sens, il n'y a que le mot à mot de la traduction interlinéaire qui donne l'idée juste de l'œuvre poétique qu'on veut faire juger à ceux-là qui ne savent pas la langue dans laquelle cette œuvre a été pensée. Procédé grossier et barbare, diront les académies, mais loyal et le seul que rechercheront toujours les artistes profonds, les vrais connaisseurs, qui savent reconstituer une poésie avec les mots qui l'ont exprimée, comme on imagine l'effet d'ensemble du collier dont on tient les perles défilées dans sa main. — (XII-125.)
...Le mérite du traducteur est un mérite volontaire, continu, modeste, courageux : une vertu encore plus qu'un talent... — (XII-3.)
Métier de dupe, affreux casse-tête, partie d'échecs jouée entre deux langues et entre deux esprits, toute traduction est une œuvre ingrate, difficile, à peu près impossible. — ■ (XII-97.)
Tout traducteur adore l'homme qu'il traduit ; cari Dieu le damne ! il faut aimer diablement un homme pour se fourrer les pieds dans les sabots en plomb d'une traduction... — (XIII-241.)
Vanité.
Tout finit par pousser dans la vanité des hommes, et il arrive toujours un moment où le melon est mûr, — (XIX-231.)
Vanité littéraire.
Selon moi, — et dans ma vie d'écrivain ne l'ai-je pas assez répété ? — toute question personnelle est ridicule. Un homme qui écrit doit prendre virilement et silencieusement son parti d'être jugé de travers. En défendant sa propre pensée, on défend toujours son amour-propre, et c'est inférieur, cela. L'homme y perd sa fierté. — (XL-306.)
Vauvenargues.
Vauvenargues est un esprit distingué, réfléchi, délicat, plus élevé certainement que les hommes de son temps, parce qu'il vécut à l'écart d'eux ; mais entre ces qualités et celle que lui donnait Voltaire, il y avait l'imagination et le caprice de cet esprit de vif-argent et de feu grégeois. Quand on place Vauvenargues à côté de Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère, on le trouve aussi petit que l'est son siècle à côté du siècle de Louis XIV... Quelques gouttes d'essence, fussent-elles de l'ambre le plus pur, filtrées avec beaucoup de peine et en trop petit nom- . bre pour parfumer autre chose que le mouchoir de poche d'un homme d'esprit, ne suffisent pas pour mériter ce nom glorieux et sévère de moraliste
auquel Vauvenargues prétendit et qu'on ne lui a pas assez marchandé.
... Que serait Vauvenargues si Voltaire ne l'eût pris dans son vitchoura d'astrakan comme Hercule prenait les pygmées dans sa peau de lion. Voltaire, le roi de son époque, a la manie du favoritisme comme les rois. Vauvenargues fut un de ces favoris, qui n'ont d'autre raison pour exister que le bon plaisir de leur maître. — (XXII-188, 189.)
Vertu.
Toute vertu est bête qui ne vient pas de l'idée de Dieu.— (XXXVII-218.)
Vigny (Alfred de).
M. de Vigny a résolu le problème éternel manqué par tous les poètes, d'être pur et de ne pas être froid. On a chaud sous sa toison d'hermine. Les larmes aussi sont blanches et elles brûlent, et quand elles coulent sur des joues fraîches, elles s'irisent de leur fraîcheur. Voilà la poésie de M. de Vigny. À elle seule elle fut tout le printemps du Romantisme, la tombée de fleurs d'amandiers qu'il emporta !— (111-60.)
Dans mon opinion, autant la pensée l'emporte sur le marbre, autant le Moïse de M. de Vigny l'emporte sur le Moïse de Michel-Ange; et ce n'est pas parce que M. de Vigny est mon contemporain et mon compatriote que je ne le dirais pas ! Michel-Ange est assez puissant pour tenir sous son pied l'opinion publique, comme son glorieux patron tient le diable
sous sa sandale d'or, mais la vue du sublime affranchit l'esprit et lui donne le courage de rejeter l'oppression de la plus colossale célébrité, et, par d'autres grandeurs, la mieux justifiée... — (111-57.)
Alfred de Vigny relevait par le langage les choses les plus vulgaires. Il parlait de tout comme il aurait chanté, et il agissait comme il parlait, poésie plus rare ! Je le trouve tout entier dans ce trait : Il avait, je ne sais où, une forêt, le seul débris qui lui restât d'une grande fortune aristocratique, et les coupes annuelles de cette forêt auraient pu être pour lui un revenu considérable. Mais il aima mieux toute sa vie se priver de ce revenu, que de toucher à une seule des branches de ce bois sacré, le luxe d'un poète ! Certes ! la pièce de vers qui roucoule dans toutes les mémoires :
Oh 1 que le son du cor est triste au fond des bois
est bien belle. Mais, ici, l'action du poète est encore plus belle et plus poétique que ses vers. — (XI-348.)
Villemain.
M. Villemain nous a offert, pendant un demi-siècle, le spectacle de la plus inaltérable et de la plus curieuse prospérité littéraire. Rien n'a troublé ce bel azur. Personne, parmi les plus heureux d'une époque où les réputations étaient faciles, parce que l'amour des lettres, maintenant éteint, jetait sa dernière flamme, ne fut moins discuté et plus aisément accepté que Villemain. Il n'attendit pas sa renom-
mée. Même son fauteuil d'académicien vint vers lui, à toutes roulettes, avec un empressement qui honorait ce fauteuil. De plus forts que lui avaient la peine (la force est faite pour cela, du reste) de porter comme l'orage de leur génie autour de leur nom et de leurs œuvres, lorsqu'il paissait une gloire agréable et tranquille ; et, le croira-t-on ? cette agréable gloire, la révolution littéraire de 1830, qui ne l'avait pas faite, l'épargna.
Les Montagnards d'alors n'envoyèrent pas à l'échafaud ce Girondin de la rhétorique, cet esprit de milieu, cet homme de goût (le dernier degré de l'injure... pour eux !) passé classique en sortant de ses classes, et qui continuait (disait-on) de parler la belle langue du xvne siècle. Cette position unique vis-à-vis de tout le monde, cette grande estime des arriérés et des novateurs qui se réunissait sur sa tête, Villemain ne la compromit point. Il avait l'esprit d'un chanoine. 11 se tint fort coi dans cette gloire qui lui avait si peu coûté, écrivant rarement pour qu'elle ne lui coûtât pas davantage, et aussi pour deux raisons, excellentes toutes deux : la première, c'est qu'au fond il était un esprit sec sous une forme péniblement travaillée, et la seconde parce que se faire rare c'est se faire précieux aux yeux des imbéciles, économisant ainsi son talent pour qu'on le crût immense, et prenant la pose, laquelle n'est pas mauvaise, d'un homme qui, malgré sa richesse, ne peut cependant pas détacher tous les matins un diamant de sa cravate pour nous le donner.
...Et c'est un spectacle curieux offert parle temps,
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un spectacle triste ou gai, comme vous voudrez le prendre, mais curieux, que cette gloire facile, indiscutée, faite tout de suite et conservée à un homme qui n'a en lui, pourtant, pour tout talent, que les feuilles du dictionnaire et une espèce d'art dans la manière de les tourner ! Les livres de Villemain... C'est toujours ce dictionnaire d'où il tombe, dans un certain ordre, des mots avec lesquels on fait du style et on joue la pensée, ce qui ravit les sots de voir qu'on peut se passer d'elle ! — (VI-3,25.)
... Villemain, qui s'était fait grave, de peur de n'être rien. — (VI-120.)
Villon.
Le talent garde le mystère des impressions dont il est formé dans nos esprits ou dans nos âmes. Sans cette vie, sur laquelle la morale a bien le droit d'allonger ses moues, qui peut dire que le talent de Villon n'aurait pas péri ?...
Villon est le génie gaulois par excellence. Il en est l'aurore et l'excellence. Déjà l'aurore n'est-elle pas le jour? C'est ce génie, plus épris de réalité que d'idéal, de nature humaine que de l'autre nature. C'est le génie de l'observation comique, mais aussi de la plus tragique sensibilité. 11 a le double sel, le sel de la gaieté et le sel deslarmes.il est aussi capable de rire que de pleurer, non l'un après l'autre, comme tout le monde, non pour cacher l'un par l'autre, comme le stoïcisme, mais en même temps, ce qu'il a exprimé par le mot : Je ris en pleurs ! — (VI-306.)
Vincent de Paul (Saint).
Napoléon n'a pas plus organisé à sa manière que Vincent de Paul à la sienne... Le cardinal de Richelieu, cet homme d'ordre et d'unité, avec ses quatre à cinq coups de hache éblouissants qui brillent dans l'histoire, n'a jamais créé autour de lui des unités de volonté et d'obéissance aussi vastes, aussi cohérentes et aussi puissantes que cet humble et bon Vincent de Paul, qui n'a jamais frappé personne ! Ni Napoléon ni Richelieu n'ont gouverné leur royaume, l'un avec son épée et l'autre avec cette robe rouge dont il couvrait tout ce qu'il avait fauché, comme Vincent de Paul a gouverné le sien d'à genoux ; car ceci n'est point une image : on peut le dire, c'est d'à genoux qu'il a gouverné.
... C'était le royaume de toutes les misères, de tous les crimes, de toutes les hontes... C'étaient les missions établies par toute la terre... C'était le grand Hôtel-Dieu de Paris, c'étaient les hôpitaux des provinces, l'œuvre des forçais, des mendiants, des fous, enfin les Filles de Charité et les Enfants trouvés, qui sont restés aux yeux des hommes les deux plus belles institutions de cet incroyable gouvernement de l'amour 1 - (XV1I-264.)
L'humilité est, je crois, le caractère de sainteté de Vincent de Paul encore plus que l'amour. Personne, même parmi les saints, n'a eu cette soif de bassesse ; personne n'a dit comme cet homme: «Don-
nez-moi encore ce verre de mépris 1 » Saint Vincent de Paul est le saint qui a baisé avec le plus ardent respect les haillons, splendides pour lui, de la misère, et mis le plus bas une tête illuminée de pensées angéliques, de prévoyances, de génie et de plans célestes, aux pieds des pauvres, qui, le croira-t-on ? l'ont souvent durement repoussée, cette tête qui ne pensait qu'à eux! La grande sainte Thérèse ellemême, la carmélite brûlante, la fondatrice de tant de couvents, a autant d'amour que Vincent, mais n'a pas son humilité. Elle n'a pas cette douce furie d'humilité contenue et inassouvie qu'avait Vincent, et qui, même à l'heure où les nimbes allument leur or autour de la tête de nos saints, semble avoir éteint le sien jusque dans le ciel ! — (XV1I-269.)
Voltaire.
On ne l'a point assez remarqué : dans le xviii0 siècle, dévoré par Voltaire, il y eut des écrivains aussi spirituels que ce terrible homme, qui effaçait tout. De Brosses fut un de ces écrivains-là. Galiani en fut un autre. Seulement ils n'étaient que spirituels; Voltaire, lui, était passionné, et c'est la passion qui domine le monde, si elle ne le gouverne pas! Cette passion qu'il avait, et qu'eux n'avaient point, le faisait leur maître et les réduisait, ces esprits égaux, à n'être que de petits garçons devant lui. — (XVî-103.)
...Voltaire et le xvme siècle, plus coupables que les moines châtreurs de l'ancienne Egypte, ont opéré
l'esprit humain de la faculté d'adorer n'importe qui et n'importe quoi... — (X-35.)
Voltaire fut un comique dans un pernicieux et misérable esprit. Il fut comique comme un courtisan, comme un valet et comme un menteur: il mascarilla et scapina toute sa vie. — (XV- 105.)
Voyage.
Il faut s'apprivoiser à un pays pour lui trouver sa physionomie vraie. Quand on se presse de le juger, d'après le soufflet de la première impression (car toute première impression est un soufflet à quelque chose en nous qui ne s'y attendait pas), on ne dit rien d'assuré et d'exact. Il faut faire ses yeux à ce qu'on voit, comme quand on s'éveille. C'est s'éveiller du sommeil de ce qu'on connaît que de voir un pays nouveau ! — (XXXVIII-238.)
Wallenstein.
On a vu bien des condottieri en Europe, pendant le Moyen-Age et à son déclin. Le condottiérisme était alors le système des armées. Mais vous chercheriez en vain des condottieri comme ceux de la guerre de Trente ans ! Vous chercheriez vainement quelque chose qui ressemblât à ce monstrueux Wallenstein, ce marchand d'hommes encore plus que général, ce négrier blanc qui achetait des soldats, et qui les vendait et qui les licenciait àson heure; pliant son armée comme une tente et l'emportant avec lui ; dur comme l'or qu'il maniait à pleines mains, et dont il écrasai*-
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ses officiers sans être généreux... Satrape colossal, qui par la richesse, la somptuosité, le silence, la profondeur, l'impénétrabilité, l'aspect inaccessible, l'immobilité dans l'action, la superstition fataliste, rappelait la noire et violente Asie. Il croyait, en effet, comme un Asiatique, au C'était écrit ; mais au « C'était écrit » tracé par les astres. Il avait son astrologue comme Catherine de Médicis avait eu le sien... Ténébreux, impérieux, bref d'ordres, il n'a jamais ri... Il fut assassiné par ses compagnons d'armes, massacré, les yeux sur les astres qu'il consultait encore. Il ne se défendit même pas. Venait-il de voir son étoile descendre de son horizon? Il ouvrit les bras, tout grands, au coup qui le tua et à son maître le Destin... — (VIII-119.)
Wallon.
Le seul reproche grave qu'on puisse adresser à l'auteur de Saint Louis et son temps, c'est d'avoir trop effacé l'hagiographe sous l'historien politique. S'il avait vu davantage le saint dans le grand homme son histoire aurait pris un bien autre aspect. — Mais la plume de M. Wallon ne ressemble point à la lance des Francs. Si le ciel fût tombé, ils l'auraient, disaientils, soutenu sur la pointe de leurs lances! Un peu du ciel est tombé, par saint Louis, sur la pointe de la plume de M. Wallon...
Elle en a été écrasée. — (X-66.)
Zola (Emile).
M. Emile Zola, l'auteur de V Assommoir, cet Hercule
souillé qui remue le fumier d'Augias et qui y ajoute 1... M. Emile Zola croit qu'on peut être un grand artiste en fange comme on est un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c'est la fange. Il croit qu'il peut y avoir très bien un Michel-Ange de la crotte...
Certes, je ne suis pas assez bête pour parler morale à M. Zola, dans les livres de qui la morale est muette et n'a jamais dit un mot ni poussé un cri, parmi les horreurs qu'il se délecte à y retracer... Je ne veux lui objecter que de la littérature, quoiqu'il semble, dans son Assommoir, sorti autant de la littérature que de la morale...
C'est un homme d'art et d'étude, dit-il en parlant de lui-même. D'étude, et d'étude acharnée, je le crois, mais d'art ?... Son art est faux et singulièrement raccourci. Tout est en volonté chez lui, et il n'y a que l'inspiration qui fasse de Part vrai et profond. La volonté, la réflexion, l'effort, font de l'art tourmenté, rien de plus. Le sculpteur Préault disait un mot charmant : « La réflexion, c'est une bibliothèque... » Je ne crois qu'aux favoris de Dieu.
... L'homme de Y Assommoir est le dernier mot du réalisme, mais ce dernier mot ne se répéterait pas... Quand on a épuisé la poétique du Laid de Hugo et la poétique du Dégoûtant de M. Zola ; quand on s'est encanaillé, soi et son talent, avec cette furie ; quand on a trifouillé à ce point les quinzièmes dessous de la crapule humaine et qu'on est entré dans les égouts sociaux sans bottes de vidangeur,— car M. Zola ne vidange pas : il assainirait! et il n'assainit pas: il se
contente d'empester, — où pourrait-on bien aller encore, et quelle marche d'infamie et de saletés resterait à descendre ?... La boue, ce n'est pas infini I — (XVIII-231, 238, 239. — Janvier 1877.)