‹ L'esprit de J. Barbey d'AurevillyChapitre 10 sur 12 · XV1I · texte numérisé non relu

XV1I

Société.

... Une société comme la nôtre, qui n'est pas plus athée résolument qu'elle n'est chrétienne, qui trempe par un bout dans l'athéisme, par l'autre bout dans un Christianisme ramolli... — (XVIII-5.)

On ne Ta point assez remarqué, c'est sous la solive blasonnée du château féodal que la société française est née ; c'est là qu'elle a commencé sa première causerie, cette causerie charmante, cette maîtresse de maison qui faisait si adorablement les honneurs de chez elle à l'univers ensorcelé. C'est là qu'elle a dit son premier mot et laissé son premier sourire, entre quelque châtelaine oisive, quelque vieux prêtre savant et aimable, et le troubadour qui passait ! Avant Louis XV, cette société d'un instinct si juste, et qui vivait dans une telle atmosphère de lumière qu'on y disait, en riant, qu'un gentilhomme savait

tout sans avoir rien appris, n'avait jamais songé, il est vrai, à devenir littéraire et à échanger ses grâces naturelles, saines et savoureuses, contre le caquet pédant des cercles et l'histrionisme philosophique des salons ; mais, alors même que les influences du xviii* siècle commençaient de l'atteindre et de la gâter, elle n'était pas pour cela uniquement dans les salons parisiens, où l'on veut obstinément la voir toujours. — (XXI-65.)

Sonnet.

Le sonnet est une forme vieillie, et ce n'est rien que de vieillir, — vieillesse, dans les choses de l'intelligence, c'est souvent parfum, sagesse et profondeur, — mais c'est une forme bornée, et il nous est impossible d'avoir pour elle le respect qu'avait Despréaux...

Le sonnet si vanté, à cause de la difficulté vaincue, chez un peuple qui a toujours aimé à vaincre la difficulté, n'est que Pamusette des sociétés qui jouent aux petits jeux de la littérature... Ni les grands noms de Shakespeare, de Milton, de Corneille, de Machiavel, de Pétrarque, qui ont splendidifié ce mode de poésie, si écourté et presque puéril, ne me troublent et ne m'imposent. Ils coulèrent leur pensée dans ce moule parce que ce moule était à la mode de leur temps. Mais ils l'y ont étriquée, étranglée ; c'étaient des aigles pris à la sauterole! Tout au plus était-ce bon pour les Voiture et les Benserade, cette forme presque calligraphique de poésie. — (111-173.)

... Le sonnet, cette pauvreté opulente, la pensée cruelle à elle-même comme la femme, la coquette martyre, dont le pied saigne dans le brodequin, dont la hanche bleuit sous la baleine, mais qui se console avec l'adage : il faut souffrir pour être belle I

... Le génie dans les petites choses n'est plus le génie. L'étonnement n'est pas l'émotion. Un Alhanibra fait avec un noyau de cerise serait plus étonnant que l'autre Alhambra, et cependant il toucherait moins. Mystère qui, sans nul doute, tient aux proportions de notre être ! - (III-176, 184.)

Souvenir.

1er décembre 1864 (Séjour à Saint-Sauveur). — Fait un peu de toilette vers trois heures et une visite à Mlla Adèle Du Manoir, qui vit seule dans une maison devant la porte de laquelle j'ai vu longtemps un puits, qui s'appelait le puits Colybeaux, et d'où Ton avait puisé Teau qui servit à mon baptême. Le puits a disparu comme le puits de la Bible : — le puits, cette chose charmante de forme et d'usage, autour duquel les femmes font groupe et d'où elles remportent leurs cruches pleines dans leurs bras mouillés. — Suis resté une heure chez M!:e Adèle. C'est celle-là qu'enfants nous appelions Flore, parce que nous avions lu dans le Dictionnaire mythologique de Champré que Flore était la déesse qui avait le plus doux sourire. Mlie Adèle Du Manoir l'avait délicieux, et il en reste encore quelque chose sur cette bouche qui n'a plus ni rose ni ivoire. — L'ai fait pleurer, en lui parlant de sa mère, deux belles

larmes naïves qu'elle n'a pas cachées, et qui ont roulé dans ce qui lui reste de sourire. Elle a eu, le temps de ces larmes, à mes yeux, vingt-cinq ans. — (XXX VII-

Scribe.

Scribe, ce peintre de bonbonnières, qui fît croire aux bourgeois de son temps que ses petits dessus de boîtes étaient des tableaux de mœurs... — (XXXI-29.)

Staël (Mm8 de).

Mme de Staël, avec beaucoup de talent, comme en ont les femmes quelquefois, ne disait pas, comme les femmes, un seul mot venant d'elle, — par la bonne raison que les femmes ne font pas des enfants toutes seules. — (XVI-211.)

Statues .

Les statues ne parlent plus. Elles ne disent plus rien à l'imagination des hommes auxquels elles commandaient un si grand respect autrefois. Réservés alors aux êtres qui ne devaient pas mourir, le marbre et le bronze, cette aristocratie, se sont démocratisés comme le reste, dans l'abjection universelle. Qui n'a pas sa statue à présent ?... — (Vl-343.)

Stendhal .

... Ce dernier venu du xviir3 siècle, qui en avait la négation, l'impiété, l'analyse meurtrière et orgueilleuse, qui portait enfin dans tout son être le venin concentré, froidi et presque solidifié de cette époque

empoisonnée et empoisonneuse à la fois, mais qui, du moins, n'en eut jamais ni la déclamation ni la chimère ! Stendhal est l'expression la plus raffinée et la plus sobre de ce matérialisme radical et complet dont Diderot fut le philosophe et le poète. Il a pris un morceau de la lave de ce volcan du xvme siècle, qui a couvert le monde de ses scories, et il a mis malheureusement dans cette lave impure l'empreinte d'un talent profond...

... Mais ce matérialiste avait vu la guerre, la grande école du sacrifice et du mépris de la matière. Il l'avait vue et il l'avait faite, et cette saine odeur de la poudre qu'il avait respirée avait préservé la vigueur de son esprit, sinon de son âme, des dernières pourritures de la corruption.

... Il avait touché à cette baguette magique d'acier qui s'appelle une épée et qu'on ne touche jamais impunément, et il en avait gardé dans la pensée je ne sais quoi de militaire, et, qu'on me passe le mot ! de cravaté de noir, qui tranche bien sur le génie fastueux des littératures de décadence. — (XIII-32,33.)

Sterne.

Sterne, qui croyait à l'influence des noms et qui se nommait M. Sérieux (Stern veut dire sérieux en anglais) ; Sterne, au nom duquel la vie, cette farceuse, ajouta comiquement le titre de Révérend, comme si M. Sérieux n'était pas assez ! Sterne ne fut pas bouffon que dans ses œuvres. Il le fut toute sa vie, mais naturellement, mais gracieusement et

de pied en cap... C'est un bouffon, les larmes aux yeux ! — (XII-75.)

... Il voyagea. 11 vit la France et l'Italie. C'est en France qu'il composa ce Sentimental Journey que, pour mon compte, je mets bien au dessus de Tristram Shandy, et dont l'observation est si fine et si voluptueusement délicate qu'elle échappe absolument aux gros yeux de congre cuit des sots.

... Il est toute une race d'esprits parmi ceux qui se croient littéraires, et qui le sont même en quelque degré, qui ne se doutent pas de la qualité du génie de Sterne, quand il a du génie et que les yeux du bouffon s'emplissent de ses pleurs... Il est, lui, le Rabelais des Délicats et des Tendres, dans les parties du Tristram Shandy qui sont réussies d'histoire de Le Fèvre, l'abbesse des Andouiliettes, etc., et surtout ces types heureux de M. Shandy, de l'oncle Toby et du caporal Trim 1 Et, comme le Rabelais des Forts et des Gais, il est là d'une beauté supérieure et d'une originalité inimitable. — (XXIl-79,82.)

De tous les hommes qui ont jamais écrit, Sterne en Angleterre, — comme La Fontaine en France, — n'est-il pas le plus facile à reconnaître ? Lisez une page... que disons-nous ? lisez seulement dix lignes de ces deux écrivains à qui on ne peut comparer personne, et vous avez, dans ces dix lignes, entiers et visibles, ces deux esprits, véritables et charmants phénomènes qui sont une gracieuseté du bon Dieu faite à l'intelligence humaine, et qui n'ont, littéral-

rement, ni ancêtre ni postérité, apparemment pour que les hommes ne pussent pas compter sur un tel bonheur tous les jours ! Sterne et La Fontaine ressemblent à ces femmes d'un tel regard et d'un tel geste, que, masquées, le velours noir de leur masque est leur visage encore... — (XII-86.)

Certes ! S'il fut jamais un homme qui s'éloignât par tous ses instincts révoltés de la philosophie du xvine siècle, ce fut Sterne, cet esprit tout âme, qui n'eut peut-être de génie qu'à force d'avoir de cette âme qu'on niait si fort dans son temps ; ce fut cette délicate sensitive humaine, dont la racine trempait dans cette idée de Dieu qui fait pousser leurs plus belles fleurs aux plus beaux génies !

... Sans le Christianisme, on conçoit très bien l'esprit de Fénelon. Sans le Christianisme, on ne peut même pas concevoir Sterne.

... Malgré cet habit de ministre anglican que sa naissance lui jeta sur les épaules, c'était un chrétien de l'Évangile dans le pays de la Bible, un chrétien qui aurait dit si bien à l'Église: « Ma mère! » et qui aurait si bien prié celte autre mère que l'Église nous fait adorer avec un enfant dans les bras !

... Humouriste à teintes adoucies et pures, dans une contrée où l'humour a des tons criards et je ne sais quelle hagarde ivresse, il ne doit la transparence de son sourire et la limpidité de ses larmes qu'à la chasteté du sentiment chrétien qui ne l'abandonne jamais... Il a la savoureuse et forte sagesse de ceux que l'Évangile a calmés, et c'est à son génie et à

ses œuvres qu'on pourrait donner ce doux nom de larmes du Christ, que les hommes, consolés de tout par une jouissance, ont donné à quelques gouttes d'éther parfumées de soleil ! — (XII-91, 93.)

Style.

La pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu? Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par rareté, il a raison. — (1-33.)

L'homme naît avec son style comme il naît avec sa voix. — (XXXIII-278.)

La société, en se matérialisant, a tout matérialisé. Les arts plastiques, qui sont la tyrannie de l'imagination et de la curiosité moderne, et qui ont pris parmi nous un développement qui tient de la rage ; les arts plastiques ont profondément modifié la notion du style en le surchargeant d'ornementations et d'images, en le poussant aux reliefs et à la couleur, qui est un relief de plus. On voudrait écrire en rondes-bosses peintes, pour mieux entrer dans l'imagination.

... C'est la peinture, et la plus intense, qui domine

en littérature. Ce n'est plus la musique, l'intangible et divine musique de la poésie lamartinienne, qui nous fondait si délicieusement le cœur dans la rêverie et semblait vaporiser en nous la réalité des douleurs, l'épaisseur noire des mélancolies... Don mélodieux du chant auquel on préfère une poésie plus physique, et qui, pour arriver à l'âme passe par un autre organe que l'oreille. La poésie passe aujourd'hui par les yeux, — le plus sensuel des organes. — (XXIII-268.)

Succès.

C'est une loi. Les grands livres dont la pensée fait surtout la grandeur n'ont point de succès immédiats. Ils doivent attendre, et ils le peuvent... sans inconvénients. Puisque, comme Dieu, la pensée est éternelle, elle doit être patiente comme lui. Patiens quia œterna,.. Il n'y a en ce monde, après la sympathie dans la sottise, qui fait, elle, les succès les plus rapides et les plus sûrs, il n'y a que la passion pour faire le succès d'un livre, la passion et la circonstance, à laquelle parfois le talent ne dédaigne pas d'attacher sa pensée, comme Samson attacha la torche à la queue de ses renards, pour tout incendier! — (IX-2.)

Cherchez, si vous voulez, dans l'histoire littéraire, n'importe à quelle place, un succès facile et franc, — un succès enlevé, comme on dit — par une œuvre forle, et enlevé par la seule force intrinsèque de cette œuvre. Cherchez! Vous ne le trouverez pas. En thèse absolue, le monde, quand un homme de talent lui

jette au nez une œuvre forte, la regarde avec ses yeux de bœuf étonné qui n'ont pas été taillés pour voir le génie. Et si la perception s'en fait un jour dans son crâne épais et fermé, il faut que les connaisseurs l'aient longtemps frappé de leur admiration entre les cornes !... Que s'il y a des exceptions à cette loi de l'attente, méchante et cruelle au génie; que si l'on peut citer de loin en loin quelques gloires subites dans l'histoire littéraire, c'est qu'il y a eu, croyez-le bien ! sous l'œuvre même, la capsule de quelque circonstance qui s'est enflammée et qui a tout à coup fait tout éclater... La haine des prêtres a fait flamber Tartufe. La haine, de l'ancien régime et la fureur contre ses abus a couronné de lauriers de flamme, poussés en un soir, le triomphant Mariage de Figaro ! En temps ordinaire, si ces œuvres n'avaient eu pour elles que le génie dont elles sont empreintes, elles auraient attendu piteusement leur tour d'audience, dans l'antichambre de la postérité.

... Est-ce que Balzac, honoré des mépris du Constitutionnel pour ses sublimes Parents pauvres, que la rédaction en chef voulut interrompre sur les réclamations des abonnés, eut jamais, pendant toute sa vie, des rocamboles de succès et des succès de Rocambole, comme M. Ponson du Terrail ?... Enfin est-ce que Molière lui-même, l'auteur du Misanthrope, du Tartufe, et le protégé du grand roi, qui était toute l'opinion du temps de Molière, eut jamais, même pour Tartufe, cette pièce de canon de sa gloire, autant de représentations, par exemple, que

de nos jours M. Sardou pour sa Famille Benoîlon?

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