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XXXIV. — Théâtre contemporain. (Nouvelle série

1870-1883). (Tresse et Stock, 1892, in-18.) XXXV. — Théâtre contemporain. (Dernière série, 1881-1883). (P.-V. Stock, 1896, in-18.) XXXVI. — Premier Mémorandum. (1836-1838). (Lemerre, 1900, in-18.).

XXXVII. — Deuxième Mémorandum. (1838 et 1864). (Stock, 1906, in-18 ) XXXVIII. — Du dandysme et de G. Brummell.— Memoranda. (Lemerre, 1887.).

XXXIX. — Les Ridicules du temps. (Rouveyre et Blond, 1883, in-18.) XL. — Polémiques d'hier. (Albert Savine, 1889,

in-18.) XLI. — Dernières polémiques. (Albert Savine, 1891,

in-18.) XLII. — Pensées détachées. (Lemerre, 1889, in-18.) XLIII. — Lettres à une amie. (1880-1 87). (Société du « Mercure de France », 1907, in-18.)

About (Edmond).

Dans une société toujours en chemin de fer (même quand elle n'y est pas), et beaucoup trop pressée pour lire attentivement et avec suite, il faut écrire à son usage, de manière à ce qu'elle comprenne et même s'intéresse, si cela se peut, à ce qu'elle lit, en pensant au sort de ses colis et de ses affaires. Il faut enfin une littérature de transport, de défaite et de pacotille, et M. About l'a compris 1... M. About est un des auteurs qui se vendent le mieux entre l'enregistrement d'une malle et le coup de cloche du départ. Il est léger et il s'enlève!... Sac de peu d'idées, commode à porter. — (IV-95.)

Académie.

L'Académie, quand tout est parti de l'ancien régime, est comme un paquet qu'on a oublié d'emporter... Chez un peuple viril, en possession de sa pleine maturité, cet enfantillage solennel des concours académiques ne serait qu'un spectacle sottement et prétentieusement puéril ; mais ce qui est insupportable, c'est qu'il y ait, dans l'opinion d'un peuple moqueur,

qui rit mais qui paye, — qui rit, mais qui souffre et même salue ce dont il rit, je ne sais quel respect traditionnel, attardé et curieux, pour cette institution décrépite, qui ne doit plus qu'à son impertinence d'exister... La vanité, en France, comprend si bien la vanité, que ces Quarante Vaniteux, qui se croient le gouvernement de l'esprit français, excitent encore des sympathies parmi les âmes analogues, jalouses de leur titre et de leur fauteuil: — (XXXIX-284.)

J'ai le mépris le plus insolent et que je crois le mieux fondé pour tous les jurys, — comme pour toutes les Académies et pour tous les Corps constitués, enfin, qui s'imaginent représenter les intérêts de l'Art, de la Littérature et de la Pensée ! Les misérables ne représentent guère que d'obèses et lâche préjugés. — (VII-301.)

Les Académies n'aiment pas les camélias parfumés et exceptionnels. Eiles aiment les camélias ordinaires, qui ne sentent rien, les vrais camélias! — (III-369.)

Acteurs.

On est vraiment tenté de croire que les acteurs sont plus importants que les auteurs dans l'art dramatique... La littérature dramatique, cette littérature de consommation effrayante, et qu'il faut renouveler sans cesse, cette littérature qui ne roule que sur deux ou trois situations épuisées, et qui ne se permet que deux ou trois sentiments, juste au niveau de tous les

cœurs, est maintenant ossifiée, momifiée, tournant au radotage, et, sans les acteurs qui la galvanisent avec leur âme, depuis bien longtemps elle ne serait plus. Ennuyés, écœurés, n'ayant pas même l'espérance niaise d'un messie théâtral, tant nous sommes fatigués d'attendre, nous n'allons plus maintenant au spectacle que pour les acteurs seuls. — (XXXI-97.)

Si vous choisissiez les meilleures pièces de théâtre de ce temps, que je m'obstine à appeler un fruit sec dans l'ordre dramatique, et que vous en fissiez, de ces pièces, un simple spectacle dans un fauteuil, vous verriez, en supprimant l'acteur, ce que l'auteur doit à cet homme qui le joue. Vous verriez si de ces gloires brillantes, qui doivent un jour s'éteindre, les acteurs ne sont pas toujours les artisans... ou les artificiers ! — (XXXH-27.)

Les acteurs sont des artistes autant et plus que les autres... Ils sculptent avec leur corps comme les sculpteurs avec leur marbre ; ils peignent avec la physionomie et le geste comme les peintres avec leurs pinceaux ; ils chantent avec leur voix et leur âme comme les musiciens : ils doivent donc être décorés comme les musiciens, les peintres et les sculpteurs.

On donnerait la Légion d'honneur à M... qui a fait une pièce qui m'ennuie, et on ne la donnerait pas à l'homme qui l'interprète et qui, à force de talent, me la fait, même avec plaisir, écouter ! — (XXXV-137).

Sous aucun prétexte, il ne faut que le physique de l'acteur fasse obstacle au rôle. Il doit, s'il est artiste, y renoncer plutôt. — (XXXII-29.)

Actrices.

La femme est, de nature, plus actrice que l'homme n'est acteur. Elle a les organes plus souples et le tact plus fin, La nature l'a mieux faite que l'homme pour toutes les feintises. Elle lui a donné toutes les flexibilités du mensonge, ce qui est une force dans un art qui doit faire du mensonge une vérité. — (XXXV-300.)

Je me confirme dans la pensée qu'il y a une actrice dans toute femme, et qu'il n'y a qu'à tourner un p$tit ressort qu'elles ont toutes quelque part pour l'en faire sortir, triomphalement sortir ! — (XXXI- 146.)

Admiration.

L'Admiration prend quelquefois un télescope pour regarder les choses de la terre, mais elle n'en fait pas des astres pour cela I — (XII-133.)

Les hommes, ces Narcisses, se mirent toujours un peu eux-mêmes dans les admirations qu'ils ont. — (IX-243.)

Adultère.

Fille de l'individualisme, qui a tout envahi, et de ces mauvaises mœurs que la Comédie corrige en

riant, — (lisent les niais qui aiment le spectacle — la littérature de ce temps a fait une haute position à l'adultère dans l'imagination publique.

... Aux yeux de cette littérature charnelle, anarchique et païenne, l'adultère, après tout, c'est l'amour! c'est le danger ! c'est la poésie ! Que n'est-ce pas ?... Nous sommes écœurés de ces idées, mais la majorité des esprits les avale comme l'eau et passe par leur ivresse avant d'arriver à leur corruption. — (IV-105.)

Allégorie.

En principe, je n'admets point — et surtout dans la peinture, plus riche que la sculpture en moyens d'expression, — ces Demoiselles abstraites,vêtues allégoriquement, et qui représentent soit des France, soit des Victoires, soit des Défaites,soitdes Douleurs, soit même des Muses. Pour me faire accepter ces froideurs classiques, il faudrait un talent de premier ordre dans l'exécution, et cette intelligence mythologique qu'on eut sous la Renaissance et même plus tard, et qu'on ne peutplus rencontrer dansuneépoque comme la nôtre : — caricaturesque. D'un autre côté, depuis nos malheurs, je ne regarde plus les France guerrières et les Républiques. Je suis las de leurs jupons rouges et de leurs lances, qui n'ont pas cassé celles des uhlans, et de leurs drapeaux et de leurs airs vainqueurs, quand elles sont vaincues. Si ce ne sont pas là des fanfaronnades après coup, ce sont tout au moins des fanfares que, jusqu'à nouvel ordre, nous n'avons pas le droit de sonner (1872). — (VII- 279.)

Allemagne.

L'Allemagne, à la fin du xvne siècle, présentait — on a l'air de rêver comme elle quand on écrit de pareilles choses ! — un spectacle de corruption dansles mœurs et d'athéisme dans les idées fort peu remarqué des historiens d'alors, et qui rappelait presque l'Italie du siècle précédent... Déjà de 1695 à 1700, lorsque Louis XIV penchait à son déclin, mais remplissait encore tout de l'éclat de sa gloire, l'Allemagne, anticipant sur l'avenir de presque la moitié d'un siècle, pullulait de Louis XV obscurs, pires de cynisme et de débauche que le roi futur du Parç-aux- Cerfs. Toujours rêveuse et toujours imitatrice, l'Allemagne se rêvait France quand elle imitait les vices de la cour du grand roi, et elle en exagérait le scandale, comme, plus tard, elle prit les idées de la philosophie française, et en exagéra les conséquences pour s'en faire une originalité. On conçoit que ce dut être affreux. Au moins, Louis XlV,qui transgressa la loi sociale de la famille — le plus grand crime politique de sa maison, — avait gardé la foi chrétienne et forçait les vices de son temps (même les siens) à l'hypocrisie. Mais tous ces principicules allemands, qui jouaient au Louis XIV avec la rage de leur petitesse et de leur insignifiance, dans des Versailles de paravent, taillés sur le modèle du vrai Versailles, ne forçaient, eux, que le trait des mauvaises mœurs, et ne trouvaient pas dans une conscience en proie à l'orgueil et à la négation protestante une seule raison pour enrayer sur cette pente-là. — (XXI-110,111.)

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Âme.

Des âmes... Y en a-t-il ? Oui, peut-être dans les cloîtres, en quelques coins retirés du monde, en quelques poitrines inclinées au pied des crucifix dans le silence de quelques chapelles. A coup sûr, s'il y en a encore, ce n'est que là ! Mais ce n'est pas dans cette tourbe d'hommes qui ne veulent plus être des âmes, qui ne veulent plus être que des esprits, et des esprits déchaînés contre la spiritualité même de leur substance, qui était leur gloire autrefois! — (1X-26.)

Le seul maître, pour un grand artiste, c'est toujours l'âme qu'il a! — (Vil-Préface.)

Amitié.

Les rossignols de l'amitié ne chantent pas comme ceux de l'amour. Ils ont des silences qui valent mieux que de folles paroles. — (XLIII-81.)

Amnistie.

L'idée d'amnistie m'a toujours fait, en politique, le même effet que l'art pour l'art en littérature. C'est de la générosité pour la générosité... Un luxe de générosité que je puis comprendre et qui a même sa grandeur touchante, — mais à distance, dans l'histoire . Au bout de deux mille ans après une amnistie, il peut se rencontrer un vieux rêveur épris des choses passées, qui fasse de la clémence d'Auguste une tragédie sublime ; mais avant cette chance loin-

taine de trouver un Corneille dans le chemin de son immortalité, et sur le terrain de la réalité immédiate, c'est un jeu auquel on ne gagne guère, que les amnisties, dont la gloire incertaine a bien son danger pour ceux qui, ayant le sort d'un gouvernement dans les mains, doivent avant tout garder leur prudence. Les pouvoirs amnistient les coupables mais les coupables n'amnistient pas les pouvoirs qui les ont condamnés... Dans un mouvement d'imprudence magnanime, le Pouvoir brise sur son genou le glaive de la Justice ; les Partis ne brisent pas l'épée de l'Hostilité sur le leur. C'est une raison de plus, au contraire,pour l'y aiguiser.— (XL-314, 316 —Août 1869.)

Amour.

Le premier amour a soif de confidences autant que de déclarations. C'est quand on est noir des coups de foudre reçus, qu'on enterre ses affections sous vingt pieds de silence ou trente-six de plaisanteries. L'amour est une espèce de tigre, alors, qui vit très bien dans les cavernes, — les cavernes humaines, — quelques poitrines, qu'on ne voit pas dans les déserts du monde, tant elles y sont bien cachées, mais qui y sont. — (XLII-26.)

Anarchie.

L'Anarchie, fille de la Révolution française, née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand homme, P Anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie actuellement (1860) dans la pensée, dans la philosophie, dans cette

partie immatérielle et abstraite de l'homme, d'où, au premier jour, elle redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus menaçante ! — (1-240.)

Anecdote.

L'anecdote n'est pas si légère que le croient Messieurs les hommes graves. Avec le mot : C'est aînusanl, on a une manière dégagée de déshonorer les choses, mais l'anecdote, l'amusante anecdote, n'en est pas moins, quand on sait la choisir et l 'enlever , la concentration même de l'histoire... Dans ces petits médaillons, qui ne sont rien du tout aux gros yeux béotiens des bœufs du travail lourd et de l'effort pénible, il y a vraiment plus d'histoire réelle accumulée que dans beaucoup de grandes pages tirées à quatre épingles et qui ont la prétention d'être des tableaux. Ce qu'il tient de molécules odorantes dans un grain de musc inépuisable, qui les a comptées ? — (XIV- 125.)

Architecture.

L'architecture est de tous les arts celui qui me touche le moins, mon jugement et ma réflexion admettant bien que c'est le premier, puisqu'il les comprend tous, mais ma sensibilité et mon imagination n'étant pas à son service. — Derrière le plus haut et le plus admirable monument, il y a de Tes-' pace. et c'est toujours petit, ce que les hommes élèvent, vu à la hauteur du ciel ! — Je fais exception pour l'architecture romane, qui m'a toujours fait

éprouver des tressaillements intérieurs ; mais l'architecture romane est une confession du néant de l'homme, tandis que le gothique, par exemple, qui veut être, avec de froides pierres, ce que les Pères des Thébaïdes appelaient une ascension de cœur, n'est que l'impuissance de monter jusqu'à Dieu.

... Ce qu'il faut voir dans les monuments, c'est leur geste. L'élévation des monuments, comme celle des hommes, ne tient point à leur hauteur. — (XXXVIII-180.)

Architecture moderne.

Tout est déshonoré par les constructions modernes : le paysage, la terre et les eaux, et jusqu'à l'air dans lequel on ose les élever ! r— Quelles traces les Classes moyennes, comme dit Guizot, leur publiciste et leur parrain, laisseront dans l'histoire, et quelle signature de leur bassesse que leurs monuments! — (XXXVIIM71.)

Aristocratie.

Le sentiment aristocratique plane sur notre sociélé démocratisée, comme une auréole sur un tombeau. Et il ne s'y éteindra pas, parce qu'il n'est pas une chose de société, mais de nature humaine... Quand la démocratie aura coupé la dernière tête de noble et de poète, il y aura encore de l'aristocratie dans le monde, et, malgré toutes les égalités proclamées, elle repoussera,— déplacée, oui ! socialement déplacée, mais immortelle ! — (XV-238.)

Les gentilshommes... Ce temps-ci les a mis à pied comme des postillons qui ont mai mené ! — Et, en effet, il faut être juste, ils ont mal mené, en conduisant la France, les gentilshommes. — (XVIII-29.)

Être un joli danseur... Chose capitale es royaumes de France et de Navarre, où la noblesse devait danser pour le plaisir du roi, comme elle devait monter à chsval et se battre, et même mourir pour son ser-

vice

... Tous apprenaient d'abord à danser, pour danser aux menuets du roi, puis à faire danser leurs chevaux dans les carrousels, puis à manier le mousquet et la pique, pour faire danser l'ennemi à son tour !

... Et c'était tellement cela, la coutume de la noblesse de France, que, dans le tableau par Delacroix de la fameuse apostrophe de Mirabeau au maître des cérémonies : Allez dire à votre maître ! etc., elle semble danser encore sous l'apostrophe, cette noblesse, dans la personne de l'élégant marquis de Dreux- Brézé !

Par exemple, ce fut sa dernière danse, celle-là ! — (XXI-329, 330.)

Artistes contemporains.

Les artistes contemporains ne savent rien en dehors de la technique de leur métier. Leur bagage de connaissances se compose de ce qu'ils entendent dire ici et là. (Rappelez-vous la science profonde des vieux artistes de l'Italie au xvie siècle 1) Grands enfants qui ont de bons yeux, de bonnes oreilles, une bonne

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mémoire, mais pas assez de volonté pour se faire sur aucun sujet une opinion indépendante et réfléchie. Ce sont les fils d'un siècle vaniteux et malade. Us concentrent en eux ses vanités et ses maladies, et ils deviennent alors le miroir ardent d'un temps dans lequel, au contraire, ils devraient empreindre leurs inspirations et répandre de nobles influences. Peuple simiesque, harpes éoliennes, ils n'expriment, à part de leur art, menacé de tomber en eux d'inanition intellectuelle, que les faiblesses, les ignorances et les plagiats d'un journalisme sans autorité. L'individualisme qui nous ronge tous, les dévore. Ils plongent dans son néantune imagination qui aurait besoin de la nourriture la plus énergique pour devenir féconde, et voilà comment, n'étant pas au-dessus, ils tombent au-dessous d'une société dont l'idéal n'est plus que l'horreur de toutes les aristocraties légitimes, la décapitation sociale sous prétexte d'égalité, l'effroi du grand de peur de se sentir petit, le moi, enfin, dans la cohue ! — (VII-42.)

Les artistes actuels, plus ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes doivent savoir quelque chose, les artistes actuels, n'ayant ni foi ni instruction religieuse, ne comprennent rien au surnaturel du sujet qu'ils traitent, et, pour la plupart, ne le traitent que sur commande . Commande ! C'est-à-dire mort de l'art ! Je l'accepte lorsque c'est Jules II qui en fait une à Michel-Ange ; autrement, non ! C'est une impertinence de la Protection au Génie, ou une bonté de la Sottise pour la Platitude. — (VII-253.)

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Association.

Les assemblées des sans-culottes devaient succéder à la suppression des jurandes et des maîtrises... L'association commerciale brisée, il s'établit réaetivement sur ses débris l'association politique. Aujourd'hui que les assemblées commerciales n'existent plus, du moins à l'état d'organisation, l'effrayant phénomène des associations politiques se produit avec l'énergie d'une tempête. Mais ce mal, qui vient de l'oubli d'un principe, sera détruit par le principe même. Qu'on rétablisse les assemblées corporatives, dans lesquelles l'activité humaine trouvera une légitime expansion, et du même coup, sans déchirement, sans violence, on aura supprimé les dangers des clubs. — (XVII-99 — Avril 1848.)

Atticisme.

Nous sommes de ceux qui croient que l'atticisme suit les destinées de nos décadences. C'est le fruit d'une civilisation qui, passé un certain moment, un certain coup de soleil, ne mûrit plus. En Grèce même, puisqu'il porte un nom grec, il ne se produisit que sous les Gre«s du bon temps. Il fut le résultat de circonstances dont l'ensemble ne dura qu'un instant: archipel magnifique, ciel superbe, liberté de pirates, marbre à tailler pour créer des dieux, costume sobre, hospitalité flamboyante ; rois de toutes parts qui se recevaient tour à tour au milieu d'un état major résolu pour vider ensemble la coupe d'Hercule sans broncher 1 En France, ce fut Louis XIV chez Mme de

Maintenon; Louis XV, déjà moins altique, chez Mma de Pompadour; et ce qui nous reste de cette desserte des siècles va tout à l'heure nous manquer. Atticisme, poésie, loisir, loisir surtout, presque bafoué dans nos sociétés ouvrières, toutes ces choses disparaîtront dans un temps plus prochain qu'on ne le croit, pour ne plus revenir. On ne se baigne pas deux fois dans le même courant, a dit un ancien. — (XIII-65.)

Aubigné (Agrippa d').

D'Aubigné, vieux soldat huguenot qui rimait à la diable, à la fière franquette du soldat, l'arquebuse sur le cou ou le cul sur la selle... d'Aubigné, ce poète guerrier, ce poète d'action, à l'antipode du rêveur que sont tous les autres poètes, a dans ses vers comme dans sa vie un charme de violence irrésistible. Toutes les fois qu'il est inspiré, il emporte l'âme de son lecteur comme il eût fait une barricade. — On dit gaiement: «C'est un brave à trois poils ! » Il est, lui, un brave à trois âmes. Il en a trois comme on en a une : il a une âme militaire, une âme religieuse et une âme de poète.

... Dès ses premières années, il avait jeté sur la flamme de son esprit un boisseau de connaissances qui auraient pu l'éteindre et qui nel'éteignirent pas. On n'avait jamais porté tant de connaissances et de littérature à la guerre. Mais elles n'y furent jamais pour lui Yimpedimentum helli dont parle Tacite.

... Chez lui, ce n'est pas Fart qui est exquis, c'est le tempérament qui est énorme. Il a le tempérament qu'ont les hommes primitifs, les hommes qui com-

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mencent les races ; car il en a commencé une et il est un des primitifs de la Poésie française.

... Il y avait en lui une force de faculté génératrice qui s'abattitsur tous les sujets et qui les féconda... Ce magnus parens dans l'histoire littéraire avait l'étoffe de tout, — mais l'emploi de l'étoffe qui est l'art, qui est le fini, qui est la beauté accomplie, lui manquait... La grande force poétique d'Agrippa d'Aubigné ne peut pas être isolée de son siècle. Il a besoin, pour être légitimement admiré, d'une date au-dessus de sa tête. Or, une date n'est pas une étoile. — (XI- 52 et suiv.)

Augier (Emile).

C'est essentiellement le poète du bourgeois. Il le rend heureux ! Nous avons signalé plus d'une fois cette tendance qui est partout maintenant, dans les arts, la philosophie, la littérature, et que nous avons nommée le Bourgeoisisme. Eh bien, Augier, comme Ponsard, est le poète de cette tendance, de même qu'Henri Martin et Amédée Thierry en sont les historiens !... Le vers d'Augier est fluide, mais il n'est pas pur. Il coule, il coule... mais il n'a ni la langueur endormie des larges rivières, ni la fougue des torrents, ni les caprices des cascades.

Or, couler seulement n'est pas une force : c'est même quelquefois une faiblesse. Augier appartient, par le manque de personnalité vigoureuse et cette facilité déplorable qui charme les sots et qui explique sa fortune, à cette race d'esprits de troisième degré qui sont entre les poètes et le public, — mais plus

du côté du public que du côté des poètes, — et qui. descendant la poésie, toujours un peu altière, jusqu'au niveau des gens médiocres, diminuent, dans leurs productions décolorées, l'éblouissante et insupportable originalité des maîtres et la font accepter aux débilités qu'elle épouvante. Faire accepter la poésie en l'abaissant, voilà le secret du succès d'Emile Augier ! de ce succès qui sera éphémère. Il coupe avec de l'eau de Seine ce vin généreux, mûri par le soleil sur les rampes ardentes des volcans, et il épargne un mal de tête aux bourgeois, pleins de reconnaissance. — (XXIII-87.)

Avenir littéraire.

Si nous continuons dans la voie où nous sommes engagés, si notre mobilité ne nous sauve pas et n'amène pas la réaction par le dégoût, la littérature, digne de ce nom et telle qu'on doitl'entendre. est finie ! Elle mourra, tuée par la chronique, le journal à un sou et le machinisme théâtral, toutes choses qui s'engendrent et se poussent, car toutes les trois sont l'exploitation des besoins, matériels et bas, de la foule. Toutes les trois développent à outrance cette curiosité des sens, souvent bête, aussi souvent impure, et qui nous corrompt, l'un n'empêchant pas l'autre, après nous avoir abêtis !

Pour ne parler que du journal, qui tend à remplacer le livre, qui dans trente ans l'aura remplacé, quel journal s'élevant en ce moment oserait se passer de chronique et de chroniqueurs, et ne calcule pas l'intérêt de sa feuille et de sa caisse sur la nou-

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velle, le bruit, le commérage, le petit fait, l'aimable petit fait, ce charmant petit polisson de petit fait, le chérubin, l'enfant gâté de tout le monde l

... L'amour du fait, en dehors des expériences que le moraliste et le savant peuvent en tirer, est le propre des esprits inférieurs, et doit nécessairement, dans un temps donné, constituer une littérature de portières.

... On permet encore au fait, je le sais bien, d'être spirituel quand il peut. Reste d'habitude d'une race intellectuelle qui ne se déprend pas en une fois de ce qu'elle a longtemps adoré, on permet encore au chroniqueur, à l'historien du petit fait, de montrer du talent, s'il en a, — d'enjoliver son petit fait, — d'empenner le bâton stupide, de l'aiguiser, d'en faire une flèche, — de monter et sertir le caillou du chemin comme si c'était une escarboucle... Mais bah l on se passera bientôt de tout ce luxe d'accompagnement inutile. Le fait seul suffira, le fait seul, bien insignifiant et bien plat. Sans tant chercher midi à quatorze heures, on dira, par exemple, la couleur de la voiture de Mm3 de Metternich, ou comment sont rangés les volumes dans la bibliothèque de M. de Girardin, et ce sera assez pour suspendre l'attention haletante de tout Paris 1 — (Février 1866 — XXXIX-78.)

Balzac (H. de).

On s'imagine avoir abaissé Balzac quand on l'a fait sortir de Rétif de la Bretonne, mais c'est un Rétif de la Bretonne sublime et mêlé à un Dante, — à un

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Dante romanesque et moderne, le Dante d'un temps qui a estropié toute grandeur ! Ce qui a dominé, hyperdominé son talent, c'est le mécontentement de ce qui se faisait autour de lui et l'envie de le refaire^ pour montrer ce que l'on pouvait tirer de tous ces idéals manques ! — (IV-7.)

Barnum.

C'est un Bilboquet américain, c'est-à-dire ennuyeux, grave, méthodique, n'ayant pas le moindre petit mot pour rire, si cela ne lui rapporte rien ; un Bilboquet en habit noir et en souliers de caoutchouc, membre de la Société de tempérance, grand liseur de Bible, qui ment dans l'annonce avec la conscience pure et tranquille d'un quaker, et qui est toujours prêt à élever vers Dieu des mains innocentes et crasseuses de l'argent reçu au bureau ! — (XIV- 101.)

Bas-bleus.

Être original dans le sens profond du mot ; et, après l'avoir pensé, bâtir un livre dans la puissance équilibrée de son harmonie, voilà le signe de la virilité en littérature, et nulle femme ne l'a ni ne peut l'avoir. L'histoire, sur ce point, ne nous donne pas de démenti.

Il y a bien, ici et là, quelques monstruosités en histoire,1 mais celle-là nous a été épargnée. Des femmes Homère, des femmes Sophocle, des femmes Shakespeare ne s'y rencontrent pas. Vous y trouvez bien quelques Sapho qui y jettent un ou deux cris qu'on entend toujours, quelques âmes divines comme

sainte Thérèse, qui a fait, elle, son saut de Leucade dans le ciel, mais le talent littéraire, dans son expression la plus haute, est bien plus que des émotions éloquentes, que de sublimes palpitations. Toujours Eve sortant du flanc d'un homme, la femme, cette réceptivité, comme ils disent en allemand, la femme n'est jamais que la réverbération de quelque chose, l'écho et le reflet de quelqu'un... le caméléon singu" lier qui prend toutes nos couleurs et nous les ren" voie. — (V-85.)

La littérature est pour la plupart des femmes une occasion de conversation, de commérages et de coterie, car jamais les femmes n'ont rien compris à la grande littérature solitaire. — (V-25.)

Baudelaire (Charles).

Il y a du Dante, en effet, dans l'auteur des Fleurs du Mal, mais c'est du Dante d'une époque déchue, c'est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire, dans un temps qui n'aura point de saint Thomas. Le poète de ces Fleurs, qui ulcèrent le sein sur lequel elles reposent, n'a pas la grande mine de son majestueux devancier, et ce n'est pas sa faute.

Il appartient à une époque troublée, sceptique, railleuse, nerveuse, qui se tortille dans les ridicules espérances des transformations et des métempsychoses ; il n'a pas la foi du grand poète catholique, qui lui donnait le calme auguste de la sécurité dans toutes les douleurs de la vie. Le caractère de la poésie des Fleurs du Mal, à l'exception de quelques rares

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morceaux que le désespoir a fini par glacer, c'est le trouble, cest la furie, c'est le regard convulsé et non pas le regard, sombrement clair et limpide, du Visionnaire de Florence. La Muse du Dante a rêveusement vu l'Enfer, celle des Fleurs du Mal le respire d'une narine crispée comme celle du cheval qui hume l'obus! L'une vient de l'Enfer, l'autre y va. Si la première est plus auguste, l'autre est peut-être plus émouvante. Elle n'a pas le merveilleux épique qui enlève si haut l'imagination et calme ses terreurs dans la sérénité dont les génies, tout à fait exceptionnels, savent revêtir leurs œuvres les plus passionnées. Elle a, au contraire, d'horribles réalités que nous connaissons, et qui dégoûtent trop pour permettre même l'accablante sérénité du mépris. — (III-380.)

Baudelaire fut le rhapsode de ses Fleurs du Mal dans les quelques salons qui ne craignaient pas l'odeur, dardant la cervelle, de ces syringas terribles. 11 les disait, ces Fleurs du Mal, avec cette voix douce et mystificatrice qui hérissait le crin des bourgeois, quand il les distillait suavement dans leurs longues oreilles épouvantées... — (XI-327.)

Beaumarchais.

Cet homme de vif-argent d'abord, — et d'argent ensuite, — ce millionnaire de l'esprit qui devint un millionnaire comme les sots peuvent le devenir, naquit à Paris d'un horloger riche en enfants, pauvre du reste, et qui regarda comme une grâce de la Providence que son fils, Pierre-Augustin Garon, eût le

génie de l'horlogerie ; car il l'avait, comme plus tard il eut le génie dramatique, et même quelques autres génies dont certainement le bonhomme de père ne se doutait pas... Comme les grands seigneurs, dont il écrivit dans son Figaro qu'ils se donnaient seulement la peine de naître, il ne s'était, lui aussi, donné que cette peine-là. Ce privilégié de naissance qui devait avoir, un jour, autant d'esprit que Voltaire, eut un double bonheur que n'eut pas Voltaire. Il était beau, et de la beauté robuste que les femmes aimaient dans son temps. C'était un Apollon doublé d'un Hercule. Il eût très bien formé le quadrille de l'Amour avec Chamfort, Mirabeau et Casanova... Il était superbe et charmant comme un être enchanté de lui-même, toujours prêt à donner, de toutes les manières, du bonheur aux autres, et qui aurait manqué le trait qui l'achève s'il n'eût pas eu de fatuité!

... La fatuité, c'est le rayonnement de notre bonheur. Celui de Beaumarchais fut immense. Aucun homme ne fut plus heureux, plus né coiffé que lui... Ainsi, il se maria trois fois, cet homme audacieux, et ce qui réussit souvent si peu une fois aux autres hommes, lui réussit trois fois, à lui! La Fortune est femme, prétendent les Orientaux; pour lui, elle en fut trois... légitimes. Mais d'illégitimes, combien furent encore sa Fortune ! — (XVI-301 303.)

Beauté.

Le Beau, sous toutes les formes, est désagréable aux économistes et aux bourgeois : — c'est une injure personnelle ! — La lorgnette de ces gens-là

est une pièce de cent sous. Ils ne voient pas à travers. — (XXXVIII-224.)

Berlioz.

Les œuvres de Berlioz sont là pour attester son génie, mais il n'y a que la vie racontée dans ses Mémoires, ou prise dans la source, plus profonde et plus immédiatement jaillissante, de ses lettres, qui puisse attester toute son âme, — cette âme de Berlioz, étonnante, enthousiaste, douloureuse, exaspérée, terrible !...

Je l'ai vu une fois. Il me frappa beaucoup. Il était jeune encore ; c'était un blond-roux, hérissé, crispé, anguleux. Il avait le bec de l'aigle et le poil du lion, et l'étrange aspect d'un animal héraldique...

Artiste énorme, cœur aux colères de Samson contre les Philistins, il ne décoléra jamais un seul jour, une seule minute de sa vie. Comment se serait-il apaisé ?... Il n'avait pas ce qui apaise. Homme sans foi de ces jours mauvais, il ne connaissait, comme les artistes de ce temps, que le Beau pour tout Dieu, le Beau qu'ils produisent... Peut-être ne pensa-t-il jamais à Dieu qu'en écrivant VEnfance du Christ, ce doux chef-d'œuvre. Et qui sait? peut-être aussi, dans sa bonté, Dieu l'a-t-il pris pour une prière !... — (VII-182, 194.)

Bêtise.

Si les bêtises des gens d'esprit sont plus grandes que celles des sots, que ne sont pas celles des hommes de génie 1 — (XII-268.)

Biographie.

Conséquence forcée de la nature des choses de ce temps, le mouvement d'idées qui tend à multiplier les biographies est le même que celui qui multiplie, dans nos expositions, ce nombre fatigant de portraits qui vont chaque jour les envahissant davantage. Portraits ou biographies, en effet, ce sont là les gouttes d'eau de cette mer de l'individualité qui monte et qui doit bientôt tout couvrir l

... Malgré la familiarité de l'image, je dirais presque que la biographie est la chiffonnière de l'histoire. Elle recueille, glane et fourrage pour son service, et si l'histoire ne prend pas tout ce qu'elle lui offre, elle en tient compte du moins, et l'on sent, quand on la lit et quand elle est bien faite, ce qu'elle doit à la biographie. — (XVI-35, 36.)

Boccace.

Boccace est l'imagination la plus italienne qui ait jamais existé parmi les plus fines imaginations d'Italie, ces roses de l'Arno ! Fleur intarissable de fraîcheur et de parfum, dont La Fontaine fut l'abeille, Boccace est une imagination d'une telle légèreté, dans le sens de l'air et de la lumière, que La Fontaine, son imitateur, le buveur en cette coupe diaphane, que notre incomparable La Fontaine, malgré ses dons souverains de grâce et de langage, semble grossier dans sa gaieté charmante, quand on entend son rire gaulois et qu'on le compare au sourire élhéré de la fantaisie de Boccace l — (IV-220.)

3ohème.

Le signe essentiel, caractéristique, du bohème, n'est pas de n'avoir point d'habit, mais de n'avoir point de principes, de manquer de l'asile sacré d'une morale fixe autour de la tête et du cœur, de vagabonder dans ses écrits à tout vent de doctrine, et de vivre, enfant de la balle politique ou littéraire, venu ou trouvé sous le chou de la circonstance, sans feu ni lieu intellectuel, — c'est-à-dire sans une religion ou sans une philosophie. — (XV-93.)

Bossuet.

Bossuet est un miracle. 11 s'est couché sur les Prophètes morts, comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands morts ressuscitèrent dans son génie. — (1-290.)

Bossuet, sous sa soutane violette, était un homme de guerre, et c'est pour cela qu'il a parlé si magnifiquement bien du grand Condé. — (XV-251.)

... Il relève sa soutane violette jusqu'au genou, et marche militairement dans tous ses récits (XXXVI-

Bourbons.

Les Bourbons, de Henri IV à Louis XVI, n'ont rien compris à l'esprit chrétien de la France, a priori héroïque et docile, qui n'a de dangereux que la tète

l'eSPIUT DE J. BARBEY d'aUREVII.LV 51

facile à enivrer. La rage de dépayser le pays, de dénaturer le fond de notre nationalité, sous un prétexte ou sous un autre, protestant, anglais, genevois, date du règne de la maison de Bourbon, qui n'a pas su empêcher cette effroyable corruption de notre génie, et qui trop souvent y a contribué. C'est depuis les Bourbons, en effet, que nous avons cette réputation de réverbère politique, chauffé à blanc pour faire éclorc des utopies parlementaires dans le brasier des révolutions. Ce sont eux qui ont créé une révolution permanente forcée en oubliant ce qu'ils étaient, en donnant l'exemple des mauvaises mœurs, en altérant dans sa pureté la notion de la famille chrétienne, — le seul fondement des sociétés modernes, quels que soient leur forme et leur nom, — en nous dévêtant de nos institutions, en brisant les corporations (l'œuvre de Saint-Louis sanctionnée par les siècles), les corporations d'états, c'est-à-dire le peuple qui travaille et qui prie, et en le jetant, bohème et affamé, à la liberté vague, au hasard et à la préoccupation du jour le jour ! — (XXI -128.)

Depuis Henri IV et Louis XIV, qui reconnaissaient leurs bâtards et leur donnaient des maisons princières, jusqu'à Louis XV, qui éleva l'adultère à la Fonction dans la personne de Mm3 de Pompadour et de Mme du Barry, des générations successives de maîtresses avaient suivi des générations successives de Bourbons sur le trône, en sorte que l'on aurait pu croire que, si le Roi ne mourait pas en France, la maîtresse du Roi ne mourait pas non plus...

52 l'esprit de j. barbey d'aureyilly

Héroïques, séduisants, spirituels, les Bourbons resteront en tout Bourbons dans l'histoire, excepté en fait de femmes ; mais par les femmes ils retournent à leur origine, ils ne sont plus que les Bourbeux! — (XXII-176, 177.)

Brizeux.

Brizeux, qui n'eut jamais que le touchant mobilier de Sterne : une jatte de lait, une chemise blanche et une conscience pure...

Né avec un talent de poète, d'une délicatesse presque fragile, — mais la perle, dit-on, est malade, — Brizeux, dont le nom seul exprime tout ce qu'il fut... eut la chance de venir à l'heure fatigante et embrasée des artificielles splendeurs de la poésie romantique. Nous n'en pouvions plus. Nous avions besoin d'un verre d'eau fraîche. On en avait assez, pour le moment, des flamboyants panoramas de l'Orient par M. Hugo, des riches mollesses de M. de Vigny, et de l'énergie — à tout prix, hélas ! — de M. Barbier. Voilà que tout à coup quelque chose s'en vint de Bretagne, un chant, — simple avant tout, agreste et triste aussi ; car la poésie moderne, même celle qui vit aux champs et qui les aime, est vouée à d'indicibles et fatales tristesses... C'était jeune, cette voix, c'était presque enfantin.

... Incertaine dans sa forme, souple comme certaines femmes, plus parce qu'elle était mince que parce qu'elle était nerveuse, la poésie de Brizeux était faible autant d'inspiration que de structure. C'était la plainte interrompue, reprise et répétée, d'un homme

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREVJLLY 53

au premier amour de sa vie, et qui n'avait pas su se faire aimer.

... A l'amant délaissé de Marie, il restait ce qui vaut mieux à aimer qu'une femme, — son pays. Certes, Brizeux a aimé le sien. Qui en doute? Il était de cette terre qu'il a lui-même caractérisée :

La terre de granit, recouverte de chênes !

et où tout est solide et profond, jusqu'à l'amour qu'on a pour elle.

... Et pourtant Brizeux, te Breton, n'a pas été assez Breton... La civilisation, cette Dalila de toutes manières, lui avait coupé les cheveux, à ce Celte qui, d'ailleurs, n'avait jamais été un Samson. Il était un lettré. Il vint à Paris, Paris lui passa la main sur la tête, lissa les derniers grains de son granit et lui donna le poli qu'il aime. — (111-76, 78, 80.)

Brummell.

Il n'était pas ce que le monde appelle libertin. C'est ici qu'il diffère essentiellement de Richelieu et de tous les hommes organisés pour séduire. Richelieu, lui, imita trop ces conquérants tartares qui se faisaient un lit avec des femmes entrelacées. Brummell n'eut point de ces butins et de ces trophées de victoire ; sa vanité ne trempait pas dans un sang brûlant.

... Dans un pays comme l'Angleterre, où l'orgueil et la lâcheté font de la pruderie pour de la pudeur, il fut piquant de voir un homme, et un homme si jeune, qui résumait en lui toutes les séductions de

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convention et toutes les séductions naturelles, punir les femmes de leurs prétentions sans bonne foi et s'arrêter avec elles à la limite de la galanterie* qu'elles n'ont pas mise là pour qu'on la respecte. C'était pourtant ainsi qu'agissait Brummell, sans aucun calcul et sans le moindre effort. Pour qui connaît les femmes, cela doubla sa puissance : parmi ces ladies altières, il blessait l'orgueil romanesque et faisait rêver l'orgueil corrompu.

Roi de la mode, il n'eut donc point de maîtresse en titre. Il fut un sultan sans mouchoir. Nulle illusion de cœur, nul soulèvement des sens n'influa, pour les énerver ou les suspendre, sur les arrêts qu'il portait. Aussi étaient-ils souverains... La plus follement amoureuse, en posant une fleur ou en essayant une parure, songeait bien plus au jugement de Brummell qu'au plaisir de son amant. — (XXXVIII- 47, 48.)

Buffon.

Ce qui distingue Buffon des autres hommes de son temps que la gloire rendit fous, comme Rousseau et Voltaire, de vrais parvenus, c'est que sa belle tête calme sut résister à cette sirène ! Il l'aima, mais comme il aima tout, avec une raison bien autrement belle que l'ivresse !

... Moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots, mis en vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe, sans être pour cela un obélisque

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREYILLY 55

(car un obélisque, c'est un colosse) ! Buffon, qui pourrait bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort au-dessus de ces deux hommes bien plus vantés que lui, et par la seule raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique, — par cette faculté de l'ordre que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir, sans cet amour mesquin de l'épigramme, qui l'a tant rapetissé !

... Voilà Buffon, le vrai Buffon pour nous !... C'est bien moins l'hypothèse qui est à admirer, dans ce majestueux manieur d'hypothèses, que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands spectacles !

Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu que la Science, dont la preuve définitive n'est jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux Epoques de la nature, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue, peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et incertaine, n'empêcheront pas que ces Epoques de la nature ne soient un monument littéraire, au pied duquel elle peut, s'il lui plaît, s'agiter! Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront grandi et seront développées, Buffon en sera probablement l'Hésiode, — un Hé-

siode dont les hypothèses seront les fables, — mais qui seront inviolables au Temps, sous la garde d'un langage assez beau pour être immortel. — (1-219, 226, 232.)

Buloz.

... Un homme qui traitait ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté.— (1-58.)

Burns.

Burns, lui, s'est contenté d'être un Écossois à trentesix carats, comme le diamant, et il eût fièrement dédaigné d'être autre chose ! Ce rude et joyeux jaugeur, au bonnet bleu et à la branche de houx, ce chanteur de chansons, le soir, dans les granges, ce joueur de violon et de cornemuse — qui ne l'est pas qu'en vers — et qui faisait réellement danser dans leurs sabots les meunières et les batelières de l'Ecosse, a toujours vécu sur le cœur de son pays, et il y a trouvé sa force et sa gloire. Une seule fois, je crois, il l'a quitté pour aller à Londres, mais ce ne fut pas long ! Il revint bientôt à son cher pays, comme l'enfant qui saigne revient à sa mère... Il avait ce bonheur d'être un paysan — un vrai paysan — dans un poète. — (111-80).

Byron.

Comme poète et comme homme, le lord Byron du bruit que fait son nom n'est pas le lord Byron de la réalité, le lord Byron de ceux qui l'aiment et qui, à

force de le regarder et de cohabiter avec son génie dans ses œuvres, et dans ses Mémoires avec sa personne, ont vu le vrai Byron sous les attitudes, les affectations et le masque.

... Est-ce qu'on n'étonnerait pas beaucoup de gens, et même des personnes instruites, en disant que ce romantique est le plus pur classique dans le sens le plus rigoureux et le plus élevé du mot? — voilà pour le poète! — et que ce Lovelace, à qui M. Taine luimême a reproché ses basses débauches à Venise, était l'être le plus chaste de nature et probablement de mœurs ? — voilà pour l'homme ! — Telle la vérité, cependant. Le romantique échevelé et le vicieux sont des attitudes dont nous avons été tous dupes. Lord Byron, — pour qui ne croit pas ce qu'il dit, car il ne faut pas toujours le croire, — lord Byron n'est qu'un artiste, qui n'aime que son art, et qui, quand il fait l'amour, pense à son art encore, le fait dans une vue d'art qui ne le quitte jamais, même sur le cœur de sa maîtresse. Mais, déplus, c'est un artiste grec attardé dans les temps modernes, plus grec que Chénier luimême, Chénier l'archaïste, et tellement grec, en restant Byron, qu'il n'a même la révélation et la conscience de son génie que quand il s'est mis en rapport avec la Grèce et avec les Grecs.

... Sous les brumes du spleen anglais, on retrouve l'azur lumineux de la Grèce éternelle, de la Grèce aux immuables horizons, aux lignes sinueuses, aux contours arrêtés dans leur splendeur nette, en ces vers anglais plus étonnants que s'ils avaient été écrits dans la langue d'Alcée et de Pindare, et qui, bien

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plus sculptés que peints encore, ressemblent à des bas-reliefs de Phidias !

... Certes, oui ! Byron a eu raison de mourir pour la Grèce et non pour l'Angleterre... Il s'est fait tuer pour sa patrie ! — (XI1-310, 313, 314).

On a dit que tous les poètes étaient, plus ou moins, des enfants sublimes ; mais pour être déjà ancien, le mot n'en est pas plus vrai. Dante et Shakespeare, qui sont de grands poètes, ne sont, certes, jamais des enfants... Ce sont toujours des hommes sublimes, si on veut, mais parfaitement des hommes ; tandis que Byron, pour qui sait voir, n'est ni un poète ni un homme comme Shakespeare et Dante l'ont été.

L'enfance, avec sa grâce et ses mille choses divines, et aussi avec ses enfantillages, puisqu'elle est l'enfance, se mêle à la grandeur de Byron, — de ce Byron le plus grand des poètes de notre âge... qui écrivait, en 1821, à Ravenne : « Un des plus accablants et mortels sentiments de ma vie, c'est de sentir que je ne suis plus un enfant. » Mais quand il écrivait cela, comme il se trompait I II n'avait jamais cessé de l'être et il le fut toujours. Ce beau front de jenne homme qu'il emporta comme Achille si prématurément dans la tombe, il ne put jamais entièrement l'essuyer des teintes d'aurore de l'enfance. — (V-287).

Cabotinisme.

Avec les mœurs que le théâtre lui fait en ce moment, la société, retournée comme un gant, n'a plus

que des dehors... Le dedans commence à lui manquer. Superficielle et fastueuse, avec ses femmes caparaçonnées et ses exhibitions perpétuelles, la société sans mœurs intimes, sans foyer (que celui des théâtres), n'a plus rien de profond, de voilé, de chaste et de familial. Elle n'a plus rien de ce qui rendait les sociétés modernes si intéressantes et si différentes des sociétés païennes qui n'avaient, elles, qu'une vie publique dans son agitation monotone et sa fatigante simplicité. Eh bien, c'est pour un peuple, qui fut solide, par trop se dissoudre comme cela en amour des spectacles et en vanités extérieures! Les nations qui, dans leur besoin d'être diverties, mettent leurs divertisseurs sur de tels pavois, sont des nations dont la vieillesse rejoint l'enfance... Quand la décrépitude de Rome était, comme nous, folle de spectacles, on pouvait déjà voir briller dans les brumes du Nord la pointe des flèches de ces barbares sous lesquelles elle devait tomber. Puisqu'il n'est plus de barbares dans ce monde pourri, on peut tout aussi bien mourir sous les flèches de la moquerie des esprits justes. — (Mars 1866-XXXIX, 60.)

L'histrionisme, cette passion dernière des peuples futiles, qui ne vivent plus que par les yeux et veulent des distractions pour combler l'abîme de leur ennui et de leur vieillesse, l'histrionisme, l'amour dépravé des bateleurs, règne en Chine comme il a régné à Rome et à Gonstantinople, et comme il règne chez tous les peuples perdus par les civilisations excessives. — (XXI-79).

6 ■') L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aURE VILLY

Carlyle.

Carlyle est, en histoire (ce qu'on n'avait jamais vu !) un caricaturiste de premier ordre. Jusqu'à lui, l'histoire avait été sérieuse... Elle avait été quelquefois indignée. Elle avait eu souvent du mépris. Un de ses plus grands méprisants, Tacite, en a, mais sans un seul sourire. Elle avait eu aussi le pincement de lèvres de Montesquieu.Mais le rire, non ! le terrible rire, elle ne l'avait pas. Joseph de Maistre avait bien déclaré la Révolution satanique, mais le rire de Satan, ce rire du Diable qui rit de se voir si bien obéi par les hommes, personne, avant Carlyle, ne l'avait entendu retentir dans l'histoire, et c'est lui qui, le premier, le lui a campé sur ses fortes et impassibles lèvres d'airain. Carlyle est l'Hogarth de l'histoire. — (X-244.)

C'est un haïsseur de quintessence. 11 traite dédaigneusement de formules les lois, les religions, les codes, les thèses quelconques, et il n'a une si grande haine pour Robespierre que parce que cet homme de creuse métaphysique n'est pour lui que l'expression morte d'une formule (il l'appelle même par moquerie Y homme- formule) , et il n'a tant de sympathie pour Danton que parce que celui-ci, crimes et tout, n'est que de la passion et de la vie, jusqu'au bout de ses ongles de lion ! La passion et la vie, Carlyle n'a pas d'autre préoccupation dans son Histoire de la Révolution française, où elles atteignirent à des diapasons de furie si épouvantablement aigus. — (X-253.)

Carnot.

... Ce Distrait de la Terreur, qui signait, sans en avoir conscience et par préoccupation de ses berquinades, des arrêts de mort entre deux romances... cet homme, à qui l'on a constitué et arrangé un petit domaine de vertu pure, n'a pas mal de sang sur les mains. — (XV-289.)

Carpeaux.

Je ne suis pas le moins du monde un ennemi du talent de Carpeaux, qui a le bonheur d'avoir des ennemis depuis son fameux groupe des Danseuses de la façade de l'Opéra, qui fit danser, autour de Carpeaux, la danse du scalp à Veuillot. Moi, catholique aussi pourtant, je suis plus tranquille. Le groupe, révoltant pour les âmes austères, ne me révolte pas. Je conçois l'art sans bégueulerie. Je ne me suis nullement hérissé d'horreur devant ces bacchantes (dame l ce sont des bacchantes !) d'une danse moderne qu'on peut ne pas aimer, mais qui n'en est pas moins pour le présent une réalité dans ce monde, qui à tous les degrés peut être, et même doit être abordé par l'Art, l'Art contemporain, le frère de l'Histoire.

L'Art, au plus vrai de sa notion, a le droit de mettre sur tout la main du génie. Les Danseuses à fond de train de Carpeaux, le déchevelé de leurs personnes, le mouvement qui les emporte, tout cela est puissant et vrai, quoi qu'on en ait dit... Hein ? Vérité et puissance ! Avec quoi fait-on du beau, si ce n'est avec cela ?... L'Art, le hardi compère, n'est tenu

62 L'ilSPRIT DE J. BARBEV D AUREVILLY

qu'à bien exprimer ce qu'il voit. Qui donc a jamais reproché aux vieux artistes du Moyen-âge d'avoir sculpté, sur le portail de la cathédrale de Rouen, Salomé dansant la tête en bas, les jupes relevées, devant Hérode ! C'est un peu plus fort, cependant, ce cancan-là, que le cancan Carpeaux ! — (VII-229).

Carrel (Armand).

Il est des renommées qui durent par leur vague même ; en les précisant, on les ruine.

... Armand Carrel était un journaliste politique et littéraire... un de ces hommes dont la fonction est de tout enseigner, et dont la spécialité est l'univers. Rude besogne ! Pour être de force et de proportion avec une telle charge, il serait besoin d'un Atlas. . . Carrel n'était qu'un journaliste comme tant d'autres, un touche-à-tout qui met audacieusement une main familière sur l'épaule des plus hautes questions, un de ces agitateurs d'une minute et demie auxquels, cette minute passée, le monde qu'ils ont troublé ne pense plus. — (XV-29).

Catherine II.

Catherine a certainement en elle une grandeur, et une solidité dans la grandeur qui ne saurait être contestée par personne, mais dans cette solidité même il y a des places qui ont fléchi, et c'est justement ces places que Ton a le plus brillantées et dans lesquelles on a fait le plus miroiter la gloire. Catherine a été philosophe sur le trône, comme on disait dans le style prud'homme du xvme siècle, et les phi-

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losophes lui en ont su un gré funeste. Pour les fourrures qu'elle envoyait aux rhumatismes de Voltaire, Voltaire lui renvoyait des flatteries qui ajoutaient leurs feux de clinquant à 1 éclat profond de sa gloire vraie, et c'est le clinquant qu'il faut aujourd'hui en ôter ; montrer l'or pur, montrer l'or seul, restituer son métal et sa beauté à cette médaille dont on a voulu faire un antique quand on l'appelle \sl Sémiramis du Nord,

— mot faux, semblable à une hypocrisie d'injure de cet homme, singe à langue de tigre, qui vous faisait presque toujours saigner en vous léchant ! Il y a enfin à juger Catherine II, qui est, au contraire, une figure très moderne, et qui n'est pas le grand homme non plus que la nomma un soir le prince de Ligne, probablement après souper. Non ! Catherine II ne fut qu'une femme, ni plus ni moins qu'une femme, dans ce qu'elle eut de meilleur et aussi dans ce qu'elle eut de plus mauvais ; Catherine II fut, malgré des passions qui dégénérèrent en des vices, une bonne et grande femme, et heureusement pour elle ! car une femme-homme est une monstruosité !

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