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DES BATAILLES EN GENERAL

Des raisons de livrer ou d'éviter la bataille. — Des quatre espèces de causes qui influent sur le résultat des batailles. — Que les principes de la stratégie sont ceux de la tactique. — De la ligne et de l'ordre de bataille. — Des avantages de la défensive et de l'offensive. — Comment on doit exécuter les mouvements tendant à tourner l'ennemi. — De la place du général en chef.

On nomme bataille le choc ou la rencontre violente de deux armées sur un espace de trois i quatre lieues de largeur. Quoiqu'elle soit l'action principale et décisive de la guerre, quelquefois des années ont été détruites et leur pays complètement vaincu sans bataille. D'autres fois , et plus souvent , de grandes batailles ont été gagnées sans profit, et même avec un préjudice fatal au vainqueur. Elles sont classées en offensives, défensives et imprévues. L'on n'en doit jamais livrer ni accepter que sur de bonnes raisons, à moins de contrainte absolue.

Les raisons d'attaquer sont : 4° la supériorité en nombre ou en qualité de troupes; 2° l'incapacité des généraux ennemis ou leur désunion; 3° la nécessité de secourir une place considérable assiégée -, 4° la crainte de voir sa propre armée ruinée ou débandée, si elle

n'est ranimée par le gain d'une bataille ; 5° la certitude d'une jonction qui rendrait l'ennemi supérieur 1 .

Les raisons d'éviter la bataille sont : 1° un moindre profit à espérer d'une victoire que d'inconvénient à redouter d'une défaite -, 2* l'infériorité en nombre ou en qualité de troupes •, 3° l'attente d'un secours étranger ou d'une jonction -, 4° le poste avantageux de l'ennemi ; 5* l'espoir de ruiner l'armée de celui-ci par la temporisation.

Mais un général ne peut refuser la bataille quaiid l'ennemi veut à tout prix l'y contraindre 2 . Philippe, attaqué par les Romains, ayant résolu de l'éviter, campa avec toute son armée au sommet d'une montagne, et s'y fortifia, croyant qu'ils n'oseraient l'y attaquer. Mais ils l'osèrent, et le contraignirent à prendre la fuite avec le peu de troupes qui lui resta.

Napoléon I er eût aussi désiré éviter la bataille de Leipzig, pressentant qu'il y serait battu ; mais ses désastres eussent été les mêmes, et il n'eût pas eu U chance de la gagner. En effet, les années se détruisent ou se dissipent même sans combats; et il y a plus de gloire à céder à la force qu'à succomber par peur. Annibal le comprit parfaitement en acceptant une bataille décisive à Zama; car s'il avait pu ruiner son adversaire par la temporisation, il l'eût employée, comme Fabius en Italie. Ce dernier ne s'en trouva bien que par un eon-

1 Feuquières, Mémoires.

8 Machiavel, Discoure Sûf ViU-LM, Ht. IH, ch. 1.

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cours de circonstances extraordinaires, notamment par la nature des armes de son adversaire, dont la force consistait surtout en cavalerie, qui devenait inutile dans les montagnes où les Romains se retranchaient.

Le résultat d'une bataille dépend de causes morales, politiques, physiques et militaires. Un grand capitaine les aperçoit d'un coup d'œil et les combine à son profit, en usant des favorables et paralysant les autres. Mais souvent les historiens, prenant l'accessoire pour le principal, ont vu dans des causes insignifiantes la perte ou le gain d'une bataille.

Les causes morales sont, par exemple, l'indiscipline ou la démoralisation de l'armée par les revers; en ce cas, un général prudent commencera par rétablir la discipline au moyen de récompenses et de peines exemplaires. Il ranimera le moral des troupes par des escarmouches où il paraîtra triompher, afin de les familiariser avec le feu. Les Gmbres menaçaient d'inonder l'Italie entière pour la livrer au pillage -, leur nombre et leur férocité répandaient partout la terreur, car ils avaient déjà taillé en pièces une armée romaine. Marius, avant de leur livrer bataille, jugeant nécessaire de rassurer ses soldats, les fit camper plusieurs fois sur le passage de l'ennemi, afin de les accoutumer à l'aspect de cette multitude sans ordre, embarrassée par ses bagages, couverte d'armes inutiles. Les Romains, ayant enfin compris la faiblesse réelle de l'ennemi, demandèrent eux-mêmes la bataille où ils l'exterminèrent.

Les causes politiques sont notamment les motifs de la

guerre, la fidélité, l'intelligence et le courage des principaux chefs de V armée.

Les causes physiques sont, par exemple , la faim du soldat, la poussière chassée dans ses yeux par le vent, une chaleur ou un froid excessifs auxquels il n'est point accoutumé.

Je citerai comme exemple de causes militaires un général qui, inférieur en cavalerie, se laisserait attaquer dans une plaine rase et pelée où la cavalerie ennemie manœuvrerait facilement. Il vaut mieux en ce cas choisir un pays coupé d'habitations, de bosquels et de coteaux, qui paralyse l'action de celle-ci. La seule faute que commit Ànnibal fut à la bataille de Zama , où il ne prévit pas que ses mauvaises troupes qu'il plaça en première ligne, afin de fatiguer les Romains, viendraient se ruer sur sa réserve et l'empêcheraient de combattre. Ainsi, dans toutes les choses importantes, le mal est tellement voisin du bien, qu'il semble impossible de jouir de l'un sans subir les inconvénients de l'autre.

L'armée qui s'attend à être attaquée prend position

et forme sa ligne de bataille, c'est-à-dire se déploie, ou se

range en colonnes. Ainsi le terrain occupé par l'armée

est la ligne de bataille, qu'il ne faut pas confondre avec

V ordre de bataille, qui est la forme ou figure des

toupes. On verra au chapitre suivant l'analyse de tous

CC5 ordres.

V,es deux principes fondamentaux de la tactique sont lis mêmes que ceux de la stratégie : ils consistent d'une part à porter le gros des forces sur une partie seule-

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ment de Tannée ennemie au point décisif; et d'autre part à conserver la mobilité qui les met toutes en œuvre; par conséquent, il ne faut chercher à accabler qu'une seule aile à la fois, ou le centre, à moins que Ton n'ait des forces très-supérieures 1 .

Le point décisif d'un champ de bataille se détermine : 4° par la configuration du terrain; 2* par sa combinaison avec le but stratégique; 3° par remplacement des forces, respectives. Ainsi , quand la ligne de l'ennemi est trop étendue et morcelée, il est essentiel d'attaquer le centre. Si sa ligne est serrée, le centre devient au contraire le point le plus fort, puisque, outre les réserves, les ailes peuvent aisément le soutenir. Donc, en ce dernier cas, le point décisif sera l'une des extrémités.

La meilleure position est celle qui permet de combiner la liberté des mouvements avec la facilité de la retraite , et de porter ses masses, à l'insu de l'ennemi, sur le point convenable. Comme il vaut toujours mieux être attaqué sur le front, à cause de la facilité qu'on a à le secourir, on doit bien appuyer ses flancs, afin de rendre imposable l'attaque des extrémités. Toutefois il faut, nonobstant ces appuis, pouvoir aisément les franchir en cas d'échec, car autrement toute l'armée tomberait à la merci du vainqueur.

1 Je n'ai pas besoin d'avertir qu'une armée se compose de trois parties principales : le centre, l'aile droite, l'aile gauche. L'aile droite est la droite des combattants, qui, par conséquent , fait face à la gauche de l'ennemi.

Si l'offensive présente des avantages en stratégie , elle en a beaucoup moins en tactique, parce que les opérations ne se faisant pas sur un si vaste rayon , celui qui prend l'initiative ne peut longtemps les cacher à l'ennemi qui, au moyen de bonnes réserves, se tient en état de faire face à l'imprévu.

En outre, l'agresseur a contre lui les obstacles du terrain, qu'il est forcé de franchir, et les batteries ennemies qui jettent toujours du désordre dans le parti forcé de les enlever. Si donc celui qui reste sur la défensive veut triompher, il doit combiner ses manœuvres de façon qu'au moment opportun , c'est-à-dire après avoir entamé l'ennemi par le feu , il puisse l'attaquer en portant à propos le gros de ses masses intactes sur le point décisif.

Toutefois l'agresseur a deux avantages : 1* la confiance et l'élan de ses troupes -, 2* un plan nettement arrêté d'avance. Son but étant d'entamer l'ennemi et de le déposter, il y parvient soit en culbutant sa ligne sur le front, soit en la débordant pour la prendre en flanc et à revers. Souvent on emploie ces deux moyens à la fois, c'est-à-dire qu'on attaque le front au moment même où l'on fait tourner la ligne par une aile. Mais il est essentiel que le mouvement soit simple, pour être bien compris et exécuté par les chefs de corps. En outre, il y faut éviter tout écart qui donnerait à l'ennemi lé temps d'écraser Tune des fractions isolées. A Rivoli , l'Autrichien, voulant entourer l'armée française, fit faire un long circuit par sa droite pour en gagner les derrières,

tandis que sa gauche restait entassée dans un ravin. Bonaparte en profita pour battre le centre et disloquer les ailes. Wellington fut aussi vainqueur à Salamanque , parce que la gauche de Marmont, qui voulait lui couper la route de Portugal, laissa une lacune d'une demi-lieue dont l'Anglais profita pour battre cette aile dégarnie.

La promptitude du coup d'œil est donc bien plus nécessaire dans la tactique que dans la stratégie. Celle-ci permet de réparer le soir ou le lendemain une faute; mais, dans la tactique, souvent quelques minutes de retard ou d'avance font échouer les manœuvres les mieux conçues.

Le général doit se placer dans le lieu le plus commode et le moins périlleux, afin de suivre tous les incidents de l'affaire , tant par ses propres yeux que par les rapports qui lui parviendront à chaque instant. Il ne lâchera jamais toutes ses réserves à la fois; car quelquefois c'est par l'emploi des dernières qu'a été décidé le succès d'une journée.

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