DE LA GARDE NATIONALE
Du danger d'armer tumultueusement le peuple. — De l'inutilité de la garde nationale dans les grandes villes de France. — Que les raisons qui l'ont fait instituer en 1789 n'existent plus.
L'ordre est indispensable dans une armée, non-seulement pour pouvoir marcher, combattre et se retirer sans confusion, mais pour que nul incident n'y puisse répandre le trouble. Les masses populaires y sont ordinairement inutiles, parce que le moindre tumulte, une seule parole mal comprise suffit pour les épouvanter et les mettre en fuite. D'ailleurs, elles se portent souvent en grand nombre où il faut peu de combattants, et réciproquement, la plupart s'éclipsant au moment où leur présence deviendrait nécessaire.
C'est ce que Ton vit notamment à Paris dans les journées de février 1848. Quoique la garde nationale fût instituée pour maintenir ce qu'on nommait V ordre ' public, une partie resta chez elle; une autre, descendue dans la rue, se mit avec les insurgés; une autre prit la fuite. En juin de la même année, des compagnies entières arrivant au rappel se débandèrent successivement dès qu'elles eurent la perspective de combats
meurtriers : tels groupes de 4,000 hommes au départ ne se trouvèrent pas au nombre de 50 sur le champ de bataille. Je ne parle pas même de tous ceux qui s'entre-tuèrent par maladresse ou frayeur.
J'en conclus que l'institution de la garde nationale en France est surannée. Elle était nécessaire en juillet 1789, parce que Ton avait alors besoin d'organiser les forces nationales contre les régiments étrangers au service du roi ; mais quand ceux-ci furent renvoyés, la garde nationale devint non-seulement ridicule, mais dangereuse. Elle établit entre les citoyens des distinctions anti-civiques, et fut la cause d'émeutes et de conflits armés; en outre, la plupart de ses chefs furent achetés par la cour qui conspirait sans cesse. Quand , après le 24 février 1848, la coupable imprévoyance du gouvernement provisoire eut armé tous les citoyens de la capitale, ces 300 mille hommes, mal gouvernés, devaient nécessairement vider par les armes leurs dissensions : la guerre civile ne se fit pas longtemps attendre.
Aujourd'hui que l'armée est composée uniquement de soldats français, et qu'aucun gouvernement n'oserait décréter le contraire , la garde dite nationale doit être supprimée. En effet, on ne peut l'employer que contre le peuple, ou contre l'armée active. Au premier cas, son concours est superflu, et ne peut qu'apporter le désordre dans l'action militaire. Au second cas, il est risible de prétendre l'opposer à des troupes disciplinées qui la mettraient aisément en déroute. Il vaut
mieux s'attacher à maintenir le patriotisme des soldats par de bonnes institutions. Comme leur exposé est du ressort de la politique pure, je n'ai point à les développer ici.
La garde nationale ne doit donc être instituée que dans les petites villes et les villages où il n'y a aucune garnison, ni gendarmerie ; elle veillera la nuit contre l'incendie ou l'entreprise de quelques malfaiteurs -, mais elle a droit à une indemnité.
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