‹ L'esprit de la guerreChapitre 50 sur 158 · LITRE T · texte numérisé non relu

LITRE T

Quand on le renforce sur une aile ou sur le centre, Tordre ne change point, car le renfort peut consister en la qualité des troupes.

Le deuxième ordre est le parallèle avec, un crochet, que je nomme Vordre angulaire. Végèce lui donne improprement le nom d'oblique. Il consiste à placer perpendiculairement à l'extrémité de la parallèle , soit à la gauche, soit à la droite, une ligne de troupes. La figure ressemble ainsi à une équerre ou à un angle obtus. Cet ordre était réputé dans l'antiquité le meilleur.

L'ordre oblique est le troisième. H consiste en une ligne droite, dont une aile renforcée se trouve beaucoup plus proche de l'ennemi que l'autre. Il convient généralement à une armée qui en attaque une supérieure, 1° parce qu'il porte le gros des forces sur un seul point de la ligne ennemie; 2° parce qu'il refuse Vaile affaiblie en la tenant hors sa portée*, 3° parce que, tout en servant de réserve, il tient en respect la partie de la ligne qu'on ne veut pas attaquer.

DE Lk TACTIQUE.

Ce fut pour Tavoir adopté qu'Épaminondas , dont l'armée était de moitié inférieure en nombre, vainquit à Leuctres celle de Lacédémone. Afin de masquer son mouvement, il présenta d'abord Tordre parallèle, après avoir rangé ses troupes d'élite en colonnes profondes derrière sa gauche -, puis il fit marcher celle-ci sur l'aile droite des Lacédémoniens, en laissant l'extrémité de sa propre droite immobile et la refusant à la gauche de l'ennemi, beaucoup plus fort que lui de ce côté. Alors sa gauche tomba impétueusement sur le flanc des Lacédémoniens, qu'il mit en déroute, sans qu'ils fussent à même d'employer les deux tiers de leur armée.

Le quatrième ordre est le perpendiculaire, soit sur une seule aile, soit sur les deux. L'armée prend en ce cas la figure d'une ligne droite ou javelot, perpendiculaire à celle de l'ennemi.

Épaminondas s'en servit i Mantinée en l'inclinant légèrement -, par ce moyen , choquant \de pointe comme une galère, il ouvrit le centre de l'ennemi, dont les deux ailes séparées furent facilement dispersées et en partie détruites. Pour empêcher celles-ci d'attaquer ses flancs, il les amusait par ses mauvaises troupes d'infanterie et de cavalerie ".

L'ordre concave sur le centre est le cinquième. On lui donne aussi le nom $ échelonne sur les deux ailes; car, que les lignes soient droites et placées, en se rapprochant, les unes derrière les autres, ou qu'elles forment un demicercle rentrant, l'objet est le môme. C'est la tenaille des anciens. Cet ordre est généralement dangereux à forces égales, en ce que, si l'ennemi tombe sur les ailes, qui présentent d'elles-mêmes leurs extrémités, il peut les accabler, puisqu'elles se trouvent isolées.

Le sixième et dernier ordre est le convexe, ou échelonné sur le centre. Les anciens le nommaient coin, ou tête de porc, ou lune.

1 XénophoD, Guer. grecq., liv. VII, xi.

Annibal l'adopta à la bataille de Cannes, en le combinant avec le parallèle , car il plaça ses troupes d'élite rangées en parallèle de chaque côté du diamètre de sa lune. Son but fut de tendre aux Romains ce piège mémorable par lequel il laissa fuir ses troupes du centre ; et tandis que l'ennemi les poursuivait imprudemment, celles d'élite vinrent l'attaquer par les flancs, le coupèrent, et le détruisirent à merci ! .

L'ordre convexe réussit ordinairement contre l'armée qui occupe une ligne trop étendue , car son centre isolé ou du moins peu soutenu par les ailes doit être accablé séparément : une armée ainsi coupée en deux est aisément dispersée. Les Français l'employé-

1 M. Jomini (Précis de Vart de la guerre) attribue, au contraire, l'ordre concave à Annibal, ce qui est en contradiction avec tous les historiens et écrivains militaires anciens et modernes, dont il parait n'avoir pas lu un seul. Son allégation est même absolument dénuée de vraisemblance; puisqu'il était impossible que les Romains, supérieurs en nombre, allassent s'engouffrer dans une concavité, au lieu d'attaquer des ailes isolées. Cet auteur montre partout la même légèreté : on dirait qu'il n'a écrit que pour essayer de se réhabiliter , et de faire accroire qu'il a été un grand capitaine.

rent à Fleurus en 1794, parce que le prince de Cobourg avait divisé ses attaques sur plusieurs rayons à la fois, notamment sur les deux ailes, au lieu de fondre avec ses masses sur une seule extrémité ou sur le centre. Napoléon le choisit aussi à Leipzig; mais vainement, à cause de la grande supériorité numérique de l'ennemi, qui de son côté, pour la faire valoir, choisit Tordre concave. Ainsi le plan funeste aux coalisés en 1794 les fit triompher en 1813 : tant il est vrai qu'un général doit avant tout connaître les circonstances, c'est-à-dire la question de fait, de même qu'un juge, pour bien appliquer le droit, a besoin de s'enquérir parfaitement du fait!

Tels sont les six ordres de bataille. Végèce en articule sept ; mais il oublie qu'à la page précédente il en a déjà indiqué deux, ce qui en fait neuf 1 . Gomme il en distingue qui sont semblables à d'autres déjà désignés par lui, il manque de netteté par ses redites. M. Jomini, voulant montrer encore plus d'érudition, prétend qu'il y en a au moins douze. S'il était conséquent dans sa prolixité, il devrait dire qu'il y en a au moins soixante ; car, par les combinaisons , Ton peut dépasser ce nombre.

Sans doute un ordre de bataille est rarement sur le terrain aussi régulier que sa figure géométrique; néanmoins le général, dès qu'il a résolu l'attaque ou se tient prêt à la soutenir, choisira le sien parmi les six que j'ai indiqués, en le modifiant ou combinant suivant le ter-

1 Instit. milit., 1W. 111, ch. îv.

rain et les forces respectives. Il aura soin surtout de dissimuler ses dispositions-, car il en pourrait perdre le fruit par les mesures que l'ennemi prendrait en conséquence. À Cannes, Ànnibal présenta d'abord Tordre parallèle , puis fit avancer son centre en laissant ses ailes parallèles à l'ennemi. Il ne forma donc point d'abord sa lune, de peur de faire soupçonner son dessein. On supposa qu'il ne s'avançait ainsi que par une téméraire ardeur, tandis qu'il ne voulait qu'attirer entre ses ailes l'ennemi, afin de le surprendre en flanc et de l'exterminer.

Il s'agit dans le choix de l'ordre de bataille de masquer, autant que possible, un stratagème, ce qu'Épaminondas avait aussi admirablement compris. A Leuctres, par son ordre d'abord parallèle, il feignit une attaque sur toute la ligne où les forces de son ennemi s'éparpillèrent. A Mantinée, sa perpendiculaire, ressemblant à une marche ordinaire, fit croire que son dessein n'était que d'aller camper : l'ennemi débrida ses chevaux, et commença à se débander. Tout à coup notre capitaine renforce la tète ou la pointe de sa perpendiculaire par une double colonne de soldats d'élite, et fond sur l'ennemi surpris. Observons toutefois qu'Êpaminondas ayant été blessé mortellement, cette bataille bien que gagnée ne fat d'aucun profit pour sa patrie. Que pouvaient faire les mains qui ri avaient plus de chef? dit un vieil annotateur «feXénophon 1 .

1 Les Œuvres de Xénophon. Yverdon, f619.

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