EXTRAIT DE FOLARD SUR LA GUERRE OFFENSIVE
Si Ton ne connaît les pays où l'on veut porter la guerre, on est assuré de mal entabler, et Ton peut juger, si Ton va trop vite, que les suites n'en peuvent être que funestes et honteuses, autant pour les uns que pour les autres.... L'on s'imagine que les pays sont à peu près, h l'égard de leur situation, comme les "autres que nous connaissons , qui sont mêlés de vastes campagnes et de pays couverts. Certaine arme qui surpasse de beaucoup l'autre, comme une nombreuse cavalerie, espère trouver son avantage, cherchant, par des mouvements bien concertés, cet avantage qu'on ne saurait trouver où l'on est d'abord, et cependant l'on voit le contraire, et que la cavalerie, sur laquelle nous avions compté, nous devient absolument inutile. L'on s'aperçoit, lorsqu'il n'y a plus de remède, qu'on a péché dans les maximes et les préceptes les plus gravés qui regardent l'art de régler l'état de la guerre. Le général alors perd toute espérance de rien faire et se décourage, et les officiers et les soldats qui voient cela en sont abattus; au lieu que l'ennemi prend de nouvelles espérances, voyant que ce qui faisait le plus fort demeurera sans rien faire et de nul usage : outre que les fourrages deviendront plus difficiles, et qu'on ne pourra les foire qu'avec de nombreuses escortes d'infanterie; ce qui
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l'affaiblit, et fournit souvent l'occasion à un général habile et entreprenant d'attaquer une armée dénuée d'une partie de ses forces.
Si l'on voulait porter la guerre en Itatte , il faudrait bien se garder i*y envoyer un trop grand nombre de cavalerie, parce qui! y a des endroits peu propres à ïa foire combattre, et qu'un babile homme, et même un médiocre général, peut très-bien l'éviter pour combattre à son avantage. Si les Romains eussent fait un meilleur usage de leur infanterie lorsque Annibal entra en Italie, la cavalerie d'Ànnibal eût été très-inutile. Rien ne les empêchait d'éviter les plaines sur le Tésin, à Trébie et à Cannes ; car le pays eu ce temps-là comme en celui-ci, ainsi que de tout temps, était coupé de ruisseaux, de canaux, de fossés pleins d'eau très-profonds, de champs clos, lea campagnes parsemées d'un nombre infini de villages, de cassines, enfin tout hérissé de chicanes et d'obstacles sans nombre. Lorsqu'on règle l'état de la guerre sur de semblables connaissances, on se dispense d'y faire marcher sans nécessité un trop grand nombre de cavalerie qui épuise en peu de temps une partie des fonds destinés pour la guerre.
R y a une autre considération à faire dans ces sortes de guerres qu'on transporte hors de son pays, c'est d'éviter là, comme presque partout, une guerre de défensive, et surtout considérer non-seulement le général, mais encore l'humeur de la nation ; car toute nation n'y est pas propre, et tout général n'en est pas capable, bien qu'il soit habile; mais on ne Test pas en tout. Par exemple , la nation française ne vaut rien dans cette sorte de guerre, elle est trop impatiente et trop vive, et qui-
conque prendra ce parti s'en fera quelquefois beaucoup accroire , ou se croira plus habile que les Turenne , les Coudé et les Luxembourg, qui sentaient bien que cette partie de la guerreest très-difficile et très-délicate. f Trouvetron aisément des Fabius dans l'histoire qui fournissent si longtemps la môme carrière? On doit regarder la défensive comme un don du ciel, lorsqu'il veut que ITÉtat où ces hommes naissent fleurisse ou se sauve des plus grands dangers.
Je ne pense pas que qui que ce soit m'allègue que les raisons qui ont souvent déterminé notre nation dans les siècles passés, comme de tout temps, à soutenir les efforts de nos ennemis à une défensive fussent jamais fondées sur notre faiblesse, mais plutôt sur celle des généraux, et cela presque toujours. Ceux qui s'y sont vus quelquefois nécessités sentaient bien qu'ils étaient capables de soutenir quelque temps ce personnage, pour en jouer un autre selon l'occasion.
Avant que de régler l'état d'une guerre dans un pays qu'on ne connaît point, il faut, avant que de s'y déterminer, l'envoyer reconnaître par des gens qui ne se connaissent pas eux-mômes, pour voir à leur retour s'ils s'accordent dans les mémoires qu'on exige d'eux. Il s'en trouve bien peu qui soient capables de ces sortes d'emplois qui demandent des connaissances peu communes. Beaucoup de ceux qui intriguent pour être employés ne sont pas tous capables de s'acquitter d'une semblable commission ; et lorsque ceux qui les proposent ne passent pas pour habiles , on doit extrêmement s'en défier : car la chose est d'une si grande conséquence, qu'on doit faire sentir à ceux qui les honorent de leurs suffrages
qu'on s'en prendra à eux s'ils sont incapables de cet emploi.
Il est de la prudence, lorsqu'on les a envoyés pour reconnaître le pays , de les examiner au retour de leur voyage, et tout aussitôt en envoyer d'autres, pour voir s'ils s'accordent, comme je l'ai dit, et comparer le tout ensemble; car on ne va pas reconnaître un pays .sans faire des mémoires détaillés ; c'est là la pierre de touche de l'habileté ou de l'ignorance, en les examinant ou les faisant examiner par des gens habiles : tous les hommes indifféremment ne sont pas toujours capables d'en bien juger, et rien ne me semble plus aisé. Je crois môme qu'il ne faut pas toujours s'abandonner à ces sortes de gens ; car il est très-difficile de bien rencontrer dans le choix qu'on en fait, comme je l'ai vu mille fois. Je tâcherais de gagner quelques personnages du pays, ce qui n'est pas fort difficile, qui peuvent nous apprendre des choses qui ne viennent pas souvent à la connaissance des plus habiles.
Si les Romains dans la seconde punique, comme je l'ai dit ailleurs, se fussent transportés dans l'entrée et les défilés des Alpes, ils eussent vu que c'était là qu'il fallait attendre Annibal, qui eût péri dans les montagnes. Jamais état de guerre ne fut plus mal réglé et plus mal conçu. Charles-Quint fit encore pis lorsqu'il se mit en tête de pénétrer le royaume par la Provence. Nous pourrions nous rapprocher plus près de notre ternes, pour faire voir combien il importe de méditer profondément avant que de rien résoudre sur l'état de la guerre. Un esprit tourné comme celui de Tacite aurait de quoi s'occuper et de quoi instruire les lecteurs, s'il avait l'es-
pace nécessaire, et s'il était en état de citer les exemptas de nos dernières guerres.