‹ L'esprit de la guerreChapitre 75 sur 158 · EXTRAIT DE FOLARO SUR LA GUERRE DÉFENSIVE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE FOLARO SUR LA GUERRE DÉFENSIVE

J'ai traité en fort peu de mots de ce qui regarde la manière de l'état de ia guerre dans l'offensive : nous ne nous étendrons pas davantage dans celle qui regarde la défensive, bien qu'elle soit d'un détail extraordinaire, et celle qui exige le plus de mesures, de précautions, d'esprit, de bon sens et de prévoyance. C'est aussi la partie de la guerre la plus profonde, la plus délicate et la plus ignorée. Je l'ai étudiée et méditée autant que j'en suis capable, sans que cela prouve ni que je m'imagine que j'y sois beaucoup avancé : c'est toujours beaucoup que d'ouvrir les voies pour découvrir de nouvelles terres.

Il est certain que la partie la plus délicate et la plus difficile de la guerre, autant dans la théorie que dans la pratique, est sans difficulté la défensive, et cependant les généraux les plus malhabiles proposent et penchent toujours pour celle-ci ; au lieu que les plus consommés dans la science des armes cherchent toujours à l'éviter; et on ne leur fait jamais un plus mauvais compliment que lorsqu'on les réduit dans la triste nécessité d'observer l'ennemi, d'empêcher qu'il ne pénètre la frontière, et d'éviter absolument le combat. Ceux qui savent la guerre, et qui l'ont faite toute leur vie, n'ignorent pas que cette sorte de guerre est très-dangereuse , parce qu'elle abat entièrement le cœur du soldat, et que, lors-

qu'ils se voient obligée de combattre, ils sentent parfaitement qu'ils y sont forcés comme leur général; et quelque avantageux que soit le poste qu'il» occupent, île se croient toujours plus faibles de la moitié, et l'ennemi infiniment plus fort et plus brave. Le plus grand nombre des officiers ne pense guère différemment, et sur cette opinion Ton peutdire qu'ils sont à demi battus avant que l'ennemi se mette en devoir de les joindre. Ajoutez à cela qu'une défensive nous réduit à une plus grande dépense et ruine l'État si elle dure longtemps : car outre qu'elle n'est jamais sans quelque perte ou sans la ruine de notre frontière, que nos armées mangent, c'est que, comme on craint également que l'ennemi coule sur toute sa ligne de communication pour couper et pénétrer la nôtre pour faire quelque conquête, on se voit obligé de munir extraôrdinairement toutes les places de cette frontière, parce qu'elles se trouvent également menacées. Quel est le prince assez puissant pour fournir toutes les forteresses de vivres et de munitions de guerre pour soutenir un long siège ? Je ne sais si on a jamais fait cette observation. Il n'y a qui que ce soit pourtant qui ne convienne qu'il n'y a rien de plus véritable : car avant que de commencer à régler cette sorte de guerre, et la manière la plus propre à s'en bien démêler, on doit commencer par demander si toutes les places les plus exposées de la frontière, c'est-à-dire celles de la première ligne, sont en état de défense. Voilà le premier point, et je suppose qu'elle* le sont toutes, sans que cela diminue beaucoup le poids des difficultés de soutenir une telle guerre.

J'ai dit dans le paragraphe précédent que le plus ira-

348 notes

portant est de régler l'état d'une guerre sur une profonde et exacte connaissance du pays, et j'ai dit cela dans ce qui regarde l'offensive. Il y a plus ici : il faut le posséder à fond, l'avoir vu, étudié et médité soi-même, du moins le général qui se charge d'une besogne 'si fâcheuse et si triste. En effet, il n'y a rien de plus aisé que de se faire battre dans une défensive. Les Hollandais ont éprouvé dans la guerre de 1672, malgré leurs barrières, qui semblaient impénétrables aux plus puissantes armées, autant par les obstacles du pays, qui sont à peine concevables, que par la force de leurs places, que l'on ne se sauve pas par la défensive, quelque bien concertée qu'elle soit, contre des troupes audacieuses, bien disciplinées, commandées par d'excellents officiers, et qui n'avaient d'autre général que le roi lui-môme. 11 n'en faut pas tant pour rendre inutiles tous les obstacles qu'on peut apporter dans cette défensive, et cela parut dans cette guerre avec beaucoup d'étonnement ; car on ne pouvait s'imaginer qu'un jeune roi tel que Louis XIV, quoiqu'il eût déjà fait la guerre , eût été capable de réussir dans une si surprenante entreprise, et en si peu de temps. Ce prince sage et éclairé, qui s'est acquis le surnom de grand par sa vertu et ses grandes actions, avait pris ses mesures de loin, et sans qu'on s'en défiât le moins du monde. Il avait envoyé différentes personnes sur les frontières de la Hollande reconnaître le pays, les rivières, les places et les passages; ce qui fut fait avec tant de soin, de sagesse et d'exactitude que c'est sur ces mémoires, dont j'ai vu une partie, qu'il régla l'état de la guerre qu'il voulait faire; et comme il prévit les suites qui pourraient arriver de cette guerre, il fit de

nouvelles alliances, et se mit en état de résister à ceux qui pourraient l'attaquer par de nouvelles levées. C'est pousser aussi loin les précautions que Frontin l'aurait pu exiger.

Les Hollandais, à l'abri de leurs rivières, s'imaginèrent qu'une bonne défensive les mettrait à couvert de l'orage prêt à fondre sur eux; comme si dans cette sorte de guerre un général capable de la conduire n'était pas encore plus propre, avec une armée disproportionnée à celle de son ennemi, à laisser la défensive pour se tourner du côté de l'offensive active, ce qui n'arriva que tard, encore avec peu de succès, par l'habileté de nos généraux. Leur défensive môme fut mal concertée, parce qu'ils manquaient d'officiers capables de bien régler cette sorte de guerre, n'y ayant rien de plus difficile et de plus profond que de conduire une défensive ; car il ne s'agit pas d'un seul point de frontière sur lequel on règle l'état de la guerre, mais de toute la ligne. Quel travail ne fautil pas, et quel temps pour être au fait et pour former son plan de campagne I Tout cela fait voir combien il importe aux princes de profiter de la paix, qui nous donne le temps de dresser des mémoires ou des itinéraires de chaque frontière, des environs des places, et la ligne de communications de l'une et de l'autre frontière, du moins une marche, c'est-à-dire en delà et en deçà de la frontière ennemie, comme de la nôtre. Ceci ne saurait être trop répété.

C'est donc sur ces mémoires qu'on règle la défensive, qu'on marque les postes les plus importants, et ceux qu'on doit les premiers occuper avant que l'ennemi nous y prévienne; ce qui se fait dans le conseil; et l'on

Page 1