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LA CRISE DU FRANÇAIS

Voici, reproduite in extenso^ la lettre que M. Anatole Leroy-Beaulieu adressa au directeur du Journal des Débats^ quelques jours après la réponse de M. Lavisse (24 août).

Mon cher Directeur,

La lettre de M. Lavisse sur « l'esprit de la Nouvelle Sorbonne » sug'g'ère à mon expérience de vieux professeur quelques réflexions que vous me permettrez de soumettre aux nombreux lecteurs du Journal des Débats qui s'intéressent aux choses de l'enseignement.

Je n'ai pas besoin de dire que je ne suis point un ennemi de la Sorbonne ou de l'Université. Parmi ses maîtres, je m'honore de compter plus d'un ami; j'a-

voue du reste que, ne pouvant suivre leur enseig-ncment, je ne me sens pas en droit de le jug'er. Mais les questions touchées par M. Lavisse dépassent la Sorbonne et la Faculté des lettres, si bien qu'elles ne peuvent laisser indifférent aucun des hommes qui ont accepté la haute charg^e de former la jeunesse française.

Cette jeunesse, je la connais, moi aussi; je me tiens en relation avec elle depuis des années ; je note avec un intérêt passionné ses g"oûts, ses tendances, ses qualités, ses progrès, et aussi ses défauts et ses défaillances. Je suis à la tête d'une école fréquentée par des jeunes g'ens d'orig'ine diverse, venus de Paris ou de la province,qui n'ont g-uère de commun que le but de leurs études. Intelligents et travailleurs pour la plupart, ils peuvent, sans trop de témérité, se flatter d'être une élite, se préparant à des carrières enviées et prêts à affronter des concours que les programmes et le nombre des concurrents mettent au rang* des plus malaisés. Or, parmi ces jeunes gens, force nous est de le reconnaître, sévit de plus en plus ce qu'on appelle « la crise du français ». La plupart composent, la plupart écrivent moins bien que ne le faisaient au même âge leurs prédécesseurs sur les mêmes bancs, il y a quinze ans, il y a vingt ou trente ans surtout.

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Notre jeunesse française qui, à d'autres ég-ards, nous donne tant d'espérances, semble sous ce rapport en manifeste décadence. Professeurs de finances ou d'économie politique, d'histoire ou de droit constitutionnel, nos maîtres, venus eux-mêmes des milieux les plus divers, sont unanimes à le constater et à le déplorer. Le mal est d'autant plus inquiétant qu'il paraît s'aggraver chaque année. Et naturellement il n'est pas particulier à nos élèves. J'entends mes amis de la Faculté de droit ou de la Faculté des sciences s'en plaindre ég-alement. Si la Faculté des lettres en est moins atteinte, comment s'en étonner? Où saura-t-on encore écrire si les étudiants ès-lettres ne le savent plus? Mais le savent-ils ou y tiennent-ils encore? M. Lavisse lui-même reconnaît que, chez beaucoup, « le soin de la composition n'est plus le même qu'autrefois ».

C'est là le mal. Le souci de bien composer, le talent de présenter et d'exposer un sujet, de le distribuer et de l'ordonner en ses diverses parties, l'art de rédiger avec netteté, avec méthode, avec clarté, si ce n'est avec goût et élégance, semble partout en baisse chez les jeunes Français.

Or c'étaient là, depuis trois siècles, des qualités qui sem.blaient éminemment françaises, qui faisaient en grande partie la supériorité de la littérature et de la

science françaises. L'étranger les croyait volontiers innées chez nous. C'était une erreur, au moins une exag-ératipn. Peut-être est-ce bien là un don latin, un don français, mais, comme tous les dons naturels, pour être mis en valeur, il a besoin d'être cultivé.

C'est ce qu'on me semble trop oublier aujourd'hui. La faute n'en est peut-être pas à l'enseig'nement supérieur ; il se peut qu'il en soit la victime plutôt que la cause. La faute en est au moins à l'enseignement secondaire, à sa négligence, si ce n'est à ses procédés et à ses méthodes.

Des lycées et des collèges nous arrivent chaque année des bacheliers — parfois des licenciés, qui ne savent pas écrire. Je ne suis pas, quant à moi, de ceux auxquels M. Lavisse reproche de sacrifier le fond à la forme, de ceux qui font fi de l'esprit scientifique et de l'esprit critique. Loin de là, je m'applique à les inculquer à mes élèves. Mais il y a une chose moins nécessaire ou mieux plus nécessaire encore à tous nos jeunes gens, car tous ne peuvent faire des savants ou des érudits, c'est de pouvoir exprimer ce qu'ils pensent et exposer ce qu'ils savent. Or, cela, nos futurs diplomates, administrateurs, financiers, hommes politiques ou sociologues y sont si mal préparés quand ils nous arrivent du collège que nous nous demandons s'il ne va pas nous falloir nous mettre à leur enseiipcner

ce qu'on a oublié de leur apprendre dans leurs classes.

Il n'y a pas là seulement un inconvénient grave pour les carrières publiques comme pour les carrières privées. Il y a un^^dang-er manifeste pour l'esprit français, aussi bien que pour la langue et pour l'influence françaises. Nous avions en France une supériorité que nous avions conservée à travers toutes nos révolutions, une primauté que n'osait nous contester aucun de nos rivaux. Cette primauté, nous sommes menacés de la perdre. En faire ti serait faire preuve d'un esprit bien étroit ou d'un|horizon^ bien borné. Ce ne saurait être le cas de la plupart des maîtres de notre enseig-nement supérieur, M. Lavisse, en particulier, qui doit pour une bonne part sa lég-itime autorité à ce qu'il possède lui-même au plus hautdeg-ré les qualités dont notre France semble en train de se laisser dépouiller-

Nul de nos maîtres n'est plus capable de nous arrêter sur la pente où risque de glisser notre enseig-nement.

Gomme il le dit en termes excellents, « le propre de la science française — je dirais ici de l'esprit français — est de s'exprimer clairement, en bons termes et en bon ordre ». Qu'il veuille bien y prendre garde comme il nous le promet, et il rendra aux études, à la jeunesse, au pays lui-même un service inappréciable.

Quelques jours après la publication des lettres de M.Lavisse, M. Albert-Petit publia dans les Débats (31 août), cet article remarquable.

On me demande : crojez-vous que la crise du français soit due uniquement au dédain qu'on témoig"ne ou qu'on paraît témoig-ner en Sorbonne pour l'art d'écrire, considéré comme un reste de l'ancienne rhétorique? Ne pensez-vous pas que l'enseignement secondaire est lui-môme partiellement responsable de la crise du français?

Je le pense assurément, et les professeurs de l'engeignement secondaire ont été les premiers à se plaindre de cette décadence. Elle n'est pas générale. Il est certain que les élèves de la section latin-grec ont conservé sur ce point une supériorité incontestée, mais, comme tous les baccalauréats sont présentement réputés équivalents et que tous ouvrent l'accès de toutes les écoles et Facultés, le petit noyau de ceux qui savent le français est perdu dans la masse de ceux qui n'en ont pas la moindre idée. Si l'on n'avait pas pris la précaution de supprimer le concours général, qui permettait d'utiles comparaisons, rien ne serait plus facile à constater.

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La crise du français ne date pas de loin. Lors de la grande enquête sur renseignement secondaire» deux professeurs de la Sorbonne, de ceux dont le témoignage en l'espèce est particulièrement précieux furent d'accord pour célébrer les mérites littéraires de la jeune génération. « La culture générale n'est pas en baisse, proclame M. Seignobos, jamais les compositions de français n'ont été meilleures ni même aussi bonnes; il y a un progrès général dans les études, et les agrégés sont supérieurs à ceux de mon temps. Les étudiants qui nous arrivent comprennent exactement le sens des mots et ont Thabitude de la précision dans le langage. » M. Aulard ne fut pas moins catégorique. « La composition française est en progrès, le personnel des lycées s'améliore également de jour en jour, les maîtres sont plus écoutés, plus autorisés, je ne dirai pas plus intelligents, mais, enfin, il y a dans leur manière d'enseigner plus de largeur d'esprit. » Il y a loin de cette appréciation bienveillante à celle que M. Lavisse a exprimée à cette place sur le compte de ces pauvres professeurs secondaires, chez lesquels « on sent un mépris des primaires, une sorte de haine contre la Sorbonne, une grande admiration de soi-même ». Comment élèves et professeurs ont-ils pu dégénérer à ce point et si vite?

La dernière réforme de Tenseig-nement secondaire, il faut le croire, y est pour quelque chose. Elle a réduit la part des lettres, amoindri le rôle du professeur principal, morcelé renseignement par l'oblig-ation draconienne des classes d'une heure. Ce sont là des défauts qui n'étaient pas inhérents à l'idée maîtresse de la réforme. Qui les a imposés ? A coup sûr ce ne sont pas les professeurs de l'enseig-nement secondaire. Leur influence en cette aff'aire qui les concernait a eu peu de poids et l'influence prépondérante a été exercée par la Nouvelle Sorbonne. Il ne faudrait donc pas accabler les professeurs de lycées sous une responsabilité dont d'autres ont eu l'honneur et le profit. Les secondaires ont dénoncé le péril, qui est aujourd'hui éclatant, mais on ne les a pas écoutés. Dans la circulaire d'un de leurs représentants au Conseil supérieur, on trouvait, il y a déjà long-temps, une phrase sur « les réformes qui ont rendu notre enseignement plus pénible et moins efficace ». Et ce professeur n'était pas même un de ces classiques nourris de préjug'és, incapables de rien comprendre aux nécessités modernes, c'était un ag-rég-é de mathématiques.

Quoi qu'il en soit, si les élèves sortant du lycée sont insuffisamment formés à l'art d'écrire, c'est une raison de plus pour ne pas nég-lig^er dans les Facul-

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tés tout ce qui pourrait réparer cette insuffisance. L'école des Sciences politiques se demande si elle ne va pas être forcée d'organiser chez elle ce qu'on appelle dédaigneusement a une nouvelle rhétorique supérieure ». Il n'y a rien de déshonorant à cela. Les bacheliers de dix-sept ans qui se précipitent sur les bancs des Facultés ou des grandes écoles n'ont pas à « refaire » une rhétorique supérieure, vu qu'ils n'en ont fait aucune, sauf ceux qui ont passé le concours de l'Ecole normale ou des bourses de licence. Est-il besoin de leur crier si fort qu'ils ont mieux à faire désormais qu'à continuer leurs études générales et qu'ils doivent se plonger dans leur spécialité? Sans rien bouleverser du régime des licences, ne serait-il pas raisonnable et prudent d'interpréter autrement qu'on ne le fait l'article concernant la composition française de la licence ès-lettres ? « Ce qu'on veut éviter, dit la circulaire du 3i octobre 1907, c'est le type ancien de composition française de caractère trop général : développement d'une pensée morale, d'une maxime philosophique, d'un jugement littéraire... » Admettons qu'il faille éviter ce terrible écueil ; admettons-le sans demander pourquoi, pour ne pas nous donner un air trop ridicule. Il reste encore bien des sujets où le talent du candidat pourrait s'exercer.

Mais nous venons d'employer un mot bien démodé. Le talent n'est pas en odeur de sainteté. Le talent a un relent de culture g-énérale, et on sait que la culture g-énérale est Tindice d une mauvaise éducation. « Nous avons passé le temps, dit M. Durkheim, où l'homme parfait nous paraissait être celui qui, sachant s'intéresser à tout sans s'attacher exclusivement à rien, capable de tout g-oûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu'il y avait de plus exquis dans la civilisation. Aujourd'hui, cette culture g^énérale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l'effet que d'une discipline molle et relâchée... » Nous trouvons ici la définition de la culture g^énérale en même temps que sa condamnation. On nous affirme qu'il est nécessaire d'y renoncer pour devenir un spécialiste. On écrase sous la comparaison des effectifs l'ancienne Sorbonne aux pieds de la nouvelle. On nous montre celle d'aujourd'hui trop petite pour les milliers d'étudiants (c qui parlent toutes les lang-ues ». Notre admiration serait sans bornes si ces étudiants qui parlent toutes les lang-ues étaient des étudiants français, mais nous trouvons moins étonnant que des étudiants russes ou bulgares parlent à la Sorbonne leur lang-ue maternelle. D'ailleurs, personne n'a jamais contesté le brillant pris par nos Universités. Ce n'est pas dans les

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Débats qu'on a fait le silence autour de l'œuvre de régénération de notre enseig-nement supérieur. Seulement est-il maintenant défendu, alors qu'on nous parle tant d'esprit critique, de dire que le soleil a des taches ?

Il est plus utile de signaler les points faibles que de. balancer l'encensoir. A quoi bon vouloir cacher ce que tout le monde, en somme, est bien forcé d'à" vouer? M. Lavisse craint que les Débats n'aient été mal renseignés. C'est une crainte que ne seront pas tentés d'éprouver ceux qui ont lu ses retentissants articles. L'Université n'a pas à se congratuler et à s'admirer de bas en haut. Elle a à se perfectionner. Croit-on que ses faiblesses échappent à tous les yeux? Parmi les lettres très significatives que cette question nous a attirées, en voici une qui émane d'un archiviste,docteur es lettres, un spécialiste par conséquent. Il a fait parti d'un jury de baccalauréat et a été peiné de l'insuffisance des candidats, non pas même français, mais en histoire et géographie. Et il en trouve que leurs professeurs, ces nouveaux agrégés issus de la Nouvelle Sorbonne, n'en savent pas beaucoup plus que leurs élèves. « Nous avons ici, dit-il, un professeur qui a publié une petite histoire locale. Non seulement son ignorance en histoire locale est extraordinaire, mais il n'en sait guère plus en bis-

toire générale. Il croit que Frœschwiller et Reichshoffen sont deux batailles différentes, dédouble ég'alement une des batailles sous Metz, fait naître le maréchal Nev à Sarrebourg-, etc. » J'écarte de sa lettre les détails qui pourraient faire reconnaître l'auteur mis en cause, n'aimant pas les arguments ad hominem, qui ne prouvent rien que la mauvaise humeur ou l'embarras de ceux qui les emploient. On nous permettra en tout cas de conclure que la culture générale et particulière qu'on recevait à la Sorbonne, il j a quelque vingt-cinq ou trente ans, sous des maîtres qui n'ont pas tous disparu, n'était pas tellement inférieure à celle d'aujourd'hui, ce qui est d'ailleurs l'impression traduite par les rapports impartiaux des jurys d'agrégation.

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