M. ERNEST LAVISSE ET LA CULTURE GÉNÉRALE
Obligé de préciser son sentimeat sur la crise de la Sorbonne, M. Lavisse adressa une seconde lettre au Journal des Débals (2-i août). Elle contient des promesses remarquables, quenousavons commentées dans notre chapitre II, mais il importe d'en donner à nos lecteurs les parties principales.
Je garde intacte mon opinion : l'enseignement supérieur ne peut être une rhétorique prolonj^ée. Il doit, dans chaque spécialité, philosophie, philolog'ie, lettres, histoire, g-éographie, donner des renseignements généraux, et, en même temps et surtout, préparer l'étudiant par des exercices critiques au travail personnel.
La réforme de la licence ès-lettres a eu pour objet de faire comprendre à l'étudiant, dès son arrivée, l'orientation des études qu'il commence.
A propos de cette réforme, je crains que votre collaborateur n'ait été mal renseigné. Il paraît croire que des barbares avaient présenté un projet destiné à ruiner du coup « la culture générale », mais que l'opinion publique et le Conseil supérieur ont détourné ce mauvais coup. Il est vrai que le Conseil a mis dans les épreuves écrites la version latine, tandis que le projet ne demandait qu'une explication latine orale. Mais le Conseil se trouvait en présence d'un contre projet, qui, s'il avait été adopté, aurait fait, de la première année d'études dans les Facultés des lettres, une nouvelle rhétorique supérieure. Ce contre-projet, après une discussion approfondie, a été rejeté à une énorme majorité.
Comme je voudrais discuter sur certains mots qu'on rencontre souvent dans nos polémiques, sur le
mot talent^ par exemple, et le mot culture générale! Je voudrais montrer que c'est une illusion de croire que le talent s'enseig^ne, et demander à ceux qui ont sans cesse à la bouche le mot de culture générale^ s'ils n'entendent point par là leur culture à eux, qui pourrait bien être une culture très particulière.
Il y a une culture g-énérale qui manque en effet à nos Universités nouvelles,mais point celle que regrettent les universitaires classiques. Il nous manque un enseig-nement qui ne soit plus de telle ou telle Faculté, qui les intéresse toutes ensemble, un enseig^nement de caractère philosophique, par lequel les étudiants seraient éclairés sur les g-randes questions intellectuelles du temps présent. Cet enseig-nement serait une nouveauté considérable. Je sais que mon très cher ami et recteur M. Liard a l'idée de cette réforme, et je suis sûr qu'il en trouvera les voies et moyens.
Si, un jour, l'histoire de la nouvelle Sorbonne est écrite depuis sa naissance dans le baraquement Gerson jusqu'aux jours présents, où elle étouffe dans l'immense palais qu'on lui a bâti, on y verra qu'un g*roupe toujours g-randissant de .professeurs a voulu créer cet « esprit de la nouvelle Sorbonne ». Personne ne serait plus capable d'écrire cette histoire
que mon doyen et ami, Alfred Croiset. Nous fûmes des collaborateurs de la première heure, et toujours nous avons marché d'accord.
Avoir travaillé à cette grande transformation, c'est l'honneur de ma vie. Voir cette maison de Sorbonne, que j'ai connue déserte — au temps où prospérait « la culture g"éncrale » — remplie d'étudiants qui parlent toutes les langues, c'est ma grande joie.