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L'ÉGOLE DES CHARTES ET LA SORBONNE

Cet article parut, sous la signature mystérieuse de Lucien, dans la Revue politique et parlementaire du 10 septembre 1910. Il précise certaines tendances des méthodes historiques de la Sorbonne et nous fournit sur plusieurs points d'utiles renseignements. Nous en reproduisons l'essentiel.

Pour comprendre l'esprit de la Nouvelle Sorbonne,

il faut se rappeler l'esprit de l'ancienne, et particulièrement l'histoire qu'on y enseig^nait, il y a cinquante ans : des leçons élég-amment préparées, et bien dites, des narrations composées pour un public de g'ens de g"oût, chapitres successifs de livres historiques dont le fond importait moins que la forme ; essais qui ne valaient que par la personnalité du professeur et de l'écrivain, et fort peu par les résultats acquis, variantes des mêmes thèmes indéfiniment reproduits, sans profit pour l'éducation des étudiants et le prog"rès des connaissances historiques. L'Université, dont l'élite se recrutait à TEcole Normale, laissait, avec un dédain peu justifié et dang'ereux, ce qu'on appelait l'érudition, c'est-à-dire le soin de rechercher les documents, les faits précis, la nature même de l'histoire, aux élèves formés dans l'étude du moyen-âg-e par l'Ecole des Chartes. Très fière de l'éclat et de la supériorité de ses maîtres, elle souriait de l'effort dépensé sans g-râce et sans conception générale dans les bibliothèques et les archives par des érudits condamnés, selon elle, à une tâche inférieure. Que de malentendus et de haines tenaces se sont alors g-lissés ou créés entre les historiens de l'Ecole Normale et les chartistes par le dédain maladroit des uns et la jalousie ou les rancunes des autres I

L ESPRIT DE LA NOUVELLE SOftBONNE

Aux approches de 1870, et avant même d'avoir reçu les leçons de la défaite qui fit mieux connaître l'Allemag-ne à la France, l'Université commençait de se transformer. Au souci de la forme et de la clientèle des honnêtes gens, elle joignait, à partirde 1862, l'efTort nécessaire pour renouveler, enrichir la nature de ses leçons, et pour y attirer les étudiants apprentis-ouvriers des progrès futurs, V. Duruy créait l'Ecole des Hautes-Etudes. Fustel de Coulanges achevait la Cité Antique, cette puissante synthèse appuyée sur les recherches de détails les plus précises. Dans cette transformation, deux phénomènes essentiels à noter : d'abord, que l'initiative vint en grande partie de cette maison de la rue d'Ulm, qui avait paru la citadelle irréductible des lettrés choisis au concours dans les rhétoriques des lycées, gens d'esprit superficiel et dédaigneux des fortes études ; puis qu'un rapprochement décisif parut se faire alors entre les hommes nourris des méthodes d'érudition à l'Ecole des Chartes et les historiens de l'Ecole Normale. La Revue critique groupait Paul Meyer, Gaston Paris, Gabriel Monod, Morel-Fatio. Bientôt la Revue historique allait paraître, par la collabo-

ration de Monod et de Fag-niez, avec le concours d'hommes comme Cheruel, V. Duruy, Fustel de Goulang-es, normaliens qui ne dédaig-naient plus les chartistes, chartistes qui n'avaient rien à envier aux normaliens, quand ils s'appelaient Gaston Paris et Morel-Fatio. Ainsi se forma toute une nouvelle école d'historiens, entre 1870 et 1880, à la rue d'Ulm ; d'abord par les leçons de Fustel de Goulanges, celles de Lavisse ensuite et de Monod, sous l'impulsion d'Albert Dumont, appelé à la direction des Universités françaises où se multipliaient les chaires d'histoire. C'étaient Bajet et Bloch, adjoints, à Lyon, à l'éminent historien des Chevaliers romains^ Emile Belot, Luchaire, Jullian et Radet à Bordeaux, Guiraud à Toulouse, Pfister et Diehl à Nancy, Bourgeois à Gaen, Fabre à Lille. Par leurs travaux inspirés d'une même méthode, et leurs leçons qui formaient des étudiants devenus des maîtres à leur tour, tous les domaines de la science historique, depuis l'antiquité jusqu'aux temps contemporains, se trouvèrent en quelques années éclairés d'une lumière nouvelle. Ils disaient, ils pratiquaient; ils enseignaient une façon meilleure d'apprendre à la nation l'histoire, son histoire particulièrement, la lecture attentive des témoignages et des textes, la critique méthodique des preuves, le doute et les dénombrements

exacts recommandés par le Maître de la pensée moderne, dans le Discours de la Méthode.

Il serait inutile de contester l'influence très réelle et très g"rande que l'Allemag^ne savante exerça sur ces g'énérations d'historiens, leur désir d'ég^aler les Universités françaises renaissantes aux foyers de culture g"ermanique riches de chaires et d'élèves. Ces normaliens, professeurs dans l'Ecole qui se transformait par leurs leçons ou dans les écoles provinciales constituées par les boursiers de licence et d'ag'rég'ation, n'avouaient pas moins leur commerce avec les historiens d'outre-Rhin que leur estime pour les ressources accumulées par l'érudition française depuis les bénédictins jusqu'à Quicherat, Paul Mejer et Léopold Delisle.

Mais on les jugerait bien mal, ces élèves de Fustel de Goulanges, de Zeller, de G. Monod, de Guiraud, si on ne voyait en eux que des imitateurs serviles des professeurs allemands, des fouilleurs d'archives, des éditeurs passifs d'inscriptions antiques, de dossiers inédits du moyen-âge, des collecteurs de fiches, des érudits uniquement préoccupés de ramener le travail historique, par un prétendu désir de l'assimiler aux sciences physiques, aux médiocres pratiques d'une analyse dépourvue d'horizon, de substance et même d'intentions artistiques.

A défaut de leurs leçons, que nous ne pouvons invoquer comme preuve du contraire, tout en témoignant hautement des ressources qu'en province ou à Paris, il y a ving-t ans, nous y avons puisées, leurs œuvres et celles de leurs élèves attestent assez que la méthode historique pratiquée, enseignée par eux n'était point celle des séminaires germaniques, ni l'unique étude des sources, de la chronologie, ni seulement la recherche minutieuse et érudite substitué e à la connaissance générale et large du passé. Sans doute, ils avaient justement compris et nous avaient fait utilement comprendre que la forme seule en histoire ne pouvait plus suffire, qu'elle gagnerait même à la solidité du fond, que, pour « quelques heures de synthèse, il faut des années d'analyse ». Ils avaient dépouillé le dédain de leurs devanciers pour l'érudition. Ils l'appelaient à leur aide, ils recouraient à ses méthodes, à ses instruments, à ses recueils, reconnais sants du concours qu'elle leur prêtait. Mais s'ils nous invitaient à lui demander à notre tour les mêmes leçons, les mêmes services, leurs œuvres comme leurs conseils nous avertissaient assez de ne pas confondre l'histoire avec l'érudition, l'édifice avec la charpente, et l'architecture avec les fouilles du terrain et le choix des matériaux.

Je me contenterai d'indiquer ici les belles Etudes

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économiques de Guiraud sur les sociétés anciennes, V Histoire des premiers Capétiens] de Luchaire, et surtout sa magistrale et vivante Histoire d'Innocent HI, la Gaule Romaine de Jullian; les remarquables Etudes byzantines de Diehl, V Europe contemporaine de Seig'nobos, enfin la grande chronique provinciale de Nancj et de Lorraine qui a mérité à Pfister l'attention de l'Académie française et le prix Gobert. Livres solides, consciencieusement préparés et documentés, mais synthèses aussi, d'une époque, d'une rég-ion, d'une société, œuvres nourries d'idées autant que de faits, achevées de forme autant que de matière, vivantes, agréables et vraies tout ensemble, les seuls exemples à prendre pour juger la méthode historique enseig"née dans nos Facultés des lettres jusqu'au jour où d'autres influences y ont prévalu, qui n'était plus, hélas ! celles des Maîtres de la rue d'Ulm.

Tandis que, par souci de la vérité et scrupule de libéralisme, l'Ecole Normale oubliait qu'elle avait pu avoir des ennemis, des rivaux, qu'elle avait pu même s'en faire avec les érudits trop longtemps relég'ués aux archives ou avec les étudiants appelés en Sorbonne et dans les Universités nouvelles, cette sorte de

désarmement invita, aux environs de 1890, ses adversaires à la revanche, voire même à la conquête. La lutte fut si adroitement menée qu'encore aujourd'hui le choix des armes, la qualité des champions déclarés ou déguisés, la souplesse de la stratégie dissimulent l'âpreté, la ténacité des efforts, et même l'étendue du succès.

Le premier moyen fut l'envie excitée parmi les étudiants des Universités, ceux de Paris surtout, contre les privilèges acquis par le concours d'admission aux normaliens, l'enseignement spécial dont ils profitaient à la rue d'Ulm, leur succès assez régulier dans les concours d'agrégation, qui semblait aussi un privilège, leur succès au doctorat qui déterminait leur carrière supérieure, en moyenne, à celle de leurs concurrents. Dans une société démocratique, l'envie est un engin de destruction appréciable; mais d'un maniement difficile pour des hommes de science. Les chartistes en confièrent plus volontiers l'emploi à des députés qui invoquèrent d'autres motifs naturellement, les économies à réaliser avec le budget de TEcole Normale. Un Parlement économe, il y en a, est bien faible devant d'aussi forts arguments.

Le grand et décisif moyen fut trouvé dans les coulisses de la Sorbonne autour de l'année 1900. On alla le découvrir précisément dans tout l'effort que,

depuis vingt ans, les normaliens avaient fait pour renouveler les études historiques, chez eux, dans les Universités, en France. De quoi ces professeurs se mêlaient-ils, plutôt que d'apprendre leur devoir de maître ! Avec leurs prétentions à la synthèse et au style, ils n'étaient point capables d'atteindre l'idéal de la pure érudition, la seule et vraie science. Et, tandis qu'ils s'y efforçaient, ils négligeaient leur seule tâche, paraît-il. Il n'était pas question, bien entendu, de renvoyer les chartistes à leurs archives, mais les normaliens à leurs classes des lycées.

Alors une singulière entente s'établit à la Sorbonne entre l'historien éminent dont l'Ecole Normale avait formé le talent, les amitiés, la carrière, le tempérament de maître et d'artiste, et qui avait lui-même appelé les normaliens au travail scientifique, et un groupe d'historiens, à qui son influence toute puissante à la Sorbonne et dans l'Université devait bientôt livrer toutes les ressources nécessaires à leurs desseins résolument hostiles à l'esprit et aux méthodes de la rue d'Ulm. Avec un tel chef, la petite troupe conquérante arbora le drapeau de la « lutte de classes ». L'un des plus ardents, qui n'avait d'ailleurs jamais enseigné dans les lycées, quoique agrégé, se fit installer au ministère de l'Instruction publique pour apprendre aux ministres, aux députés, au pu-

blic, qu'il y avait une pédag"o^ie, ce qu'elle devait être, et que l'Ecole Normale la négligeait.

Il se sentait appuyé par un autre chartiste, à qui l'amitié du grand normalien avait été un bienfait des dieux, qu'elle avait conduit directement, sans la moindre oblig-ation d'enseigner en province, à une chaire de Sorbonne, créée pour lui. L'éminent organisateur des études d'histoire de la Révolution française se joignit à eux. N'étant point jusque-là historien de profession, mais justement soucieux de donner à ses études un caractère d'impartialité et une base solide qui les élevassent au-dessus des disputes de parti, il recherchait avec passion aux archives les textes, pour les éditer et les laisser parler le plus souvent. Il était devenu ainsi le bénédictin, le chartiste des temps contemporains que les érudits de la rue des Francs-Bourgeois appliqués au moyen-âge négligeaient trop, prôt à sacrifier l'Ecole Normale, dont il ne connaissait pas les méthodes historiques, sur l'autel de l'érudition qu'il aimait avec l'ardeur d'un néophyte. Alors les bûchers « pédagogiques » s'allumèrent en Sorbonne, au Parlement où l'œuvre d'inquisition contre l'Ecole Normale dura trois années, dans le public animé par des articles savants ou enflammés , contre ces professeurs qui , soi-disant , négligeaient leur mission d'enseignement.

S'ils donnaient comme excuse que ving^t ans plus tôt le principal promoteur de cette campag-ne les invitait au travail personnel, à la recherche historique nécessaire à l'entretien de leurs facultés de curiosité et de défense contre la routine scolaire, leurs arguments parurent raisons d'hérétiques entêtés dans leur erreur.

L'Ecole Normale fut exécutée, mais à petit feu, moins brutalement que Port-Royal autrefois. L'enseignement en fut surtout supprimé. Le temple fut consacré à la « pédagogie » ; la Sorbonne chargée désormais de fournir aux élèves de la rue d'Ulm, qui n'y devaient plus chercher qu'une chambre, la nourriture du corps, et d'une âme dressée à la pédagogie^ les vrais principes de la méthode historique.

Si l'on avait dit aux Français, en 1870, que la renaissance de leurs Universités aurait pour conséquence principale la condamnation de l'Ecole Normale, deux fois victorieuse en ce xix® siècle des tentatives criminelles de la Restauration et de l'Empire contre l'Université libérale, si on leur avait proposé de réduire toutes leurs institutions de haute culture, d'enseignement du goût et des idées générales philo-

sophiques ou historiques, des lettres enfin, aux pratiques de l'érudition que l'on enseignait alors à l'Ecole des Chartes, de tels pronostics, un pareil programme les auraient trouvés défiants, ou souriants.

Et pourtant, c'est le spectacle qui nous est aujourd'hui donné par la Sorbonne, par les Universités françaises dont le représentant au Conseil Supérieur est un chartiste aussi, plus animé qu'aucun de ses collèg-ues par la victoire, incomplète à son gré, remportée en 1904 sur l'Ecole Normale.

Il ne faut pas s'y tromper : depuis cette victoire, ce n'est pas la méthode historique, ce ne sont pas trois ou quatre personnalités qui se sont emparées de la Sorbonne; c'est l'Ecole des Chartes avec ses habitudes et ses disciplines étroites, sa conception de l'histoire bornée au classement des dossiers, au déchiffrement des textes, à leur publication, aux monographies, enfermée dans un cercle étroit où ne pénètrent ni les hypothèses fécondes, ni les idées larges et vivifiantes, l'Ecole des Chartes et les chartistes soutenus dans cette campagne par la force de leurs prétentions collectives ou de leurs rancunes accumulées. Depuis longtemps, ils avaient réussi à interdire aux normaliens, fussent-ils Fustel de Coulanges, Luchaire, Monod et Guiraud, l'accès de l'Académie des Inscriptions, devenue le domaine, exclusif des médiévistes

qu'ils désignent. Ils disposent maintenant de la Sorbonne; demain, par les étudiants qu'ils y formeront, des Universités, et déjà des prog-rammes d'examens qu'ils modèlent sur les exercices et les coutumes de leur maison. La confection d'un index, l'édition d'un texte, ou sa(( datation » sont devenues dans la licence d'histoire les épreuves recommandées aux jeunes g-ens qui viennent demander à nos Facultés les ressources nécessaires au développement de leur culture et de leur esprit. L'Ecole Normale, je crois, leur offrait mieux.

On peut s'étonner peut-être que des maîtres comme Denis, Debidour, Gollig-non, Bourgeois, se soient inclinés devant les exigences de cette domination étroite et tyrannique. Il semble qu'ils se faisaient une autre idée de la méthode historique. Sans doute, ils n'ont pas su ou voulu manier l'arme qui tranche aujourd'hui les débats de programme à la Sorbonne . Ils ne sont pas du groupe qui excelle à s'en servir. Les deux représentants de la Faculté au Conseil de l'Université, choisis parmi les titulaires les plus nouveaux, se sont signalés au contraire à l'attention des pouvoirs publics par leurs ardeurs pédagogiques.

Beaucoup de « pédagogie », remède souverain contre le mal que l'Ecole Normale infusait lentement à l'Université, quelques déclarations de méthode

conformes à l'idée de l'Ecole des Chartes, voilà le secret de l'influence réservée aux futurs maîtres de la Sorbonne.

Le dernier mot appartient auxétudiants qui représentent l'avenir, et qui paraissent trouver bien lourd le joug" de cette érudition étroite et pauvre, et terriblement encombrante.

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