M. BOUTROUX ET L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE
Voici l'intéressante réponse que fit M. Boutroux à un de nos confrères, M. de Tessan, qui, à la suite de notre article sur la Sorbonne et la Culture philosophique^ lui demandait son sentiment sur l'état actuel des études philosophiques. {Liberté, 26 septembre 1910.)
— Je sais que l'on a une tendance à morceler la philosophie et à la confondre avec les sciences diverses dont elle devrait rester à la fois la source et le but harmonieux. Pour ma part, je regrette cette direction. A quoi tend la philosophie? A nous faire comprendre quelle est notre place dans le monde, à nous inspirer ce désintéressement qui nous permet de juger de la valeur de chaque chose et de notre
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propre valeur parmi ces choses; en un mot, à nous donner ce que les anciens appelaient la Sag-esse.
« Or, aucune science particulière ne saurait nous apporter cette sag-esse qui ennoblit l'esprit et lui per. met de synthétiser avec grâce les vérités qu'il peut recueillir. Je suis de ceux qui croient que la science ne suffit pas à la vie. Des penseurs fameux ont émis cette proposition, et je m'y rallie volontiers.
« L'expérimentation poussée à ses extrêmes limites n'arrive jamais à satisfaire l'intelligence, et la sèche constatation des faits ne calme pas notre besoin de savoir, si nous ne sommes pas guidés par un idéasupérieur. On a souvent identifié la science et la raison. A mon avis, c'est une erreur; la science ne suffit pas à la raison, à laquelle un plus vaste épanouissement est nécessaire.
(( Il importe de rechercher cet épanouissement avec indépendance et libéralisme en dehors des cote ries, de l'attirail encombrant des fiches, du dogm.atisme intransigeant. »
— Gomment, mon cher maître, en sommes-nous arrivés à ce morcellement de l'enseignement philosophique qui en détruit la grandeur ? Ne serait-ce point par une réaction contre les générations précédentes qui sacrifiaient beaucoup à l'idée générale et à la forme ?
— (( Votre objection est juste. L'esprit romantique a long-temps dominé dans les Facultés des lettres et notre philosophie s'en est ressentie. Je me rappelle que, lorsque j'étais tout jeune, nos maîtres avaient quelque mépris pour les sciences, et les bons élèves étaient tous dirigés vers les lettres. On visait à l'harmonie et l'on s'exerçait aux souplesses de la philosophie de Cousin: vous savez, le Vrai, le Beau, le Bien... «Naturellement, le prodigieux développement des sciences a renversé tout cela, et au lieu de cultiver agréablement l'ensemble des connaissancesg-énérales, les professeurs se sont mis à diviser à outrance le travail scientifique.
« Un excès a engendré l'autre. Actuellement, nous possédons une foulede spécialistes adroits, mais dont l'imag-ination est insuffisante, l'orgueil démesuré et l'intelligence de la vie absolument incomplète. Non, ils n'auront jamais cette sagesse dont je vous parlais tout à l'heure, qui n'est acquise que par une discipline variée, l'habitude de manier des idées, la volonté de s'intéresser à un idéal philosophique. »
— Croyez-vous donc, mon cher maître, que la philosophie est en danger?
— i( Non. J'ai toute confiance, et s'il y a une crise, elle ne sera que passagère. Tant qu'il y aura des hommes et qui penseront, il y aura des philosophes. Il
suffira qu'à un moment donné sur«^isse le génie capable de s'élever au-dessus de la somme des connaissances de son temps et de formuler des principes qui fixeront dans toute sa splendeur la sagesse de cette époque. Il ne peut naître chaque jour un Platon, un Descartes, un Leibnitz..., mais il importe que, durant les périodes de transition, l'esprit philosophique soit soigneusement entretenu.
(( A l'heure présente, nous assistons plutôt à un renouveau de l'esprit philosophique dans le monde. Les Américains travaillent beaucoup, de même les Anglais ; les Italiens ont produit ces temps-ci des œuvres originales et si les Allemands ne se distinguent pluspar des noms marquants, du moins maintiennent-ils une moyenne très satifaisante dans leurs études. Quant à la philosophie française, elle conserve son éclat et nous n'avons aucun motif d'en désespérer. Il s'agit surtout de réorganiser ce qu'on appelle à tort l'enseignement supérieur. »
— Sur quelles bases ?
— « Voici. Les Facultés des lettres et des sciences ne devraient pas être des sortes d'instituts pédagogiques. Un régime de hautes études extrêmement souple, divers, généreux, devrait être substitué aux mœurs actuelles.
« Edmond About s'écriait un jour ironiquement :
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(( Mais l'Université, pour les universitaires, c'est un cercle vicieux. » En effet, l'Université ne devrait pas avoir pour but de former des professeurs, mais de distribuer la pâture intellectuelle à toute une jeunesse avide de s'instruire et de recevoir une préparation sérieuse pour la lutte des idées. La Sorbonne devrait êtreun fover aux flammes multiples, accueillant à tous les talents, à tous les enseig'nements, à toutes les doctrines.
« Chacun viendrait là orienter sa pensée selon ses besoins et la mûrir en toute confiance avant de s'eng-ag-er dans les recherches spéciales. Remarquez qu'un pareil système n'empêcherait nullement les travaux de détail et la multiplication des laboratoires nécessaires à l'avancement des sciences. Mais, à côté de toutes les spécialités scientifiques, il serait permis à une jeunesse studieuse de s'intéresser en même temps au mouvement général auquel il est dans sa destinée de participer.
« Et d'abord, je voudrais, avant que les jeunes gens ne pénètrent dans les Facultés, qu'ils aient lu et commenté dans les établissements d'enseignement secondaire les meilleures pages des auteurs philosophiques. On ne lit pas assez les philosophes. Il faut parcourir les étapes qu'ils ont marquées dans l'histoire de l'humanité pour arriver à celle que nous devons
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parcourir. Cet entraînement serait excellent s'il était méthodiquement pratiqué et réveillerait l'enthousiasme des futurs étudiants. Ils auraient déjà un bel élan en abordant les hautes études.
(( Quanta ceux qui se destinent spécialement à Tag-rég-ation et au professorat, ils recevraient, e^ dehors de la Sorbonne et des Facultés, les leçons pédag-og-iques nécessaires à leur profession, alors qu'actuellement il semble que notre enseignement supérieur riG s'adresse qu'à de futurs professeurs.
<( Que l'université soit une mère accueillante pour tous, sans préjugés, imbue d'un libéralisme fécond, et vous verrez que la philosophie nous apportera des consolations sans cesse renouvelées. »
Et M. Emile Boutroux conclut avec une énergique douceur :
— (( Comment vivrait-on sans philosophie ? »