PRÉFACE
Je réunis ici quelques anecdotes sur M. de Talleyrand, et les mots qui sont venus jusqu'à nous de cet esprit rare, à qui les gens moraux ont fait une réputation fâcheuse, quoique, en qualité de ministre des affaires étrangères et d'envoyé diplomatique, il ait plus fait pour notre pays que cinquante généraux et qu'un millier de prédicants.
L'on trouvera ici tout ce qui m'a semblé spirituel ou révélateur, touchant le caractère de M. de Talleyrand et l'opinion qu'avaient de lui ses contemporains. Je ne prétends pas que tout cela ait été dit : chacun sait que la valeur principale des anecdotes consiste, non en ce qu'elles sont vraies, mais en ce qu'elles s'accordent parfaitement avec le caractère des personnes à qui elles sont attribuées.
Or, rien qui ne soit possible avec un homme comme M. de Talleyrand ; des natures aussi souples sont, de même que la réalité, impénétrables et multiples.
Cependant je voudrais qu'il me fût permis de manifester en peu de mots l'admiration que l'on prend pour une si merveilleuse intelligence, à la voir se montrer en tant d'occasions. M. de Talleyrand ne fut pas un Socrate, ni un Brutus ; mais il n'est pas besoin de Socrates ni de Brutus dans une société policée ; ce fut, pendant une longue carrière, l'esprit le plus sage, le plus avisé, le plus prompt à deviner, dans les hommes ou les événements qui passaient devant lui, les causes de faiblesse ou de grandeur, et à saisir ce qui allait être demain, pour les nations et les trônes, la victoire ou la ruine. Cela est beaucoup.
Je laisse à quelques pédants le soin de dire, de répéter, que toutes les actions de M. de Talleyrand ne furent pas inspirées par les dogmes de la morale : cela fait partie d'une philosophie devant laquelle je ne saurais me courber. Cependant, lorsque dans un état, on voit depuis cent ans la folie chrétienne et la sotte logique se disputer le soin de conduire une nation à sa ruine, il serait peut-être plus sage de revenir à ces principes réalistes qui firent de nous les maîtres de l'Europe pendant des années, pendant des siècles même. A examiner froidement les choses, la raison d'état excuse, que dis-je, elle commande des actes qui peuvent blesser une conscience timorée ou abrutie; et les sages, ne s'écoutant point, obéissent à cette nécessité supérieure. Les habiles sont ceux qui ont l'art d'accorder leur ambition personnelle avec le bien de l'état. C'est ce que fit M. de Talleyrand; c'est ce qu'ont omis de faire les panamistes, les actionnaires de chemin de fer de Bagdad, et. pour parler net, toute la racaille parlementaire dont l'impéritie, l'avidité et
la sottise nous ont réduit à n'être plus qu'une nation secondaire dans le monde.
Il me semble impossible que les esprits pondérés ne soient pas avec moi : le malheur est que les plus énergiques se sont faits les clients de ce gouvernement de marauds, et que les autres ne savent pas trouver en eux-mêmes l'audace suffisante pour lui allonger un coup de pied quelque part.
M. de Talleyrand, il le disait lui-même, « n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère ».
M. de Talleyrand fit de fortes études théologiques à Sâint-Sulpice et en Sorbonne. Plus tard, il aimait à dire que c'était à la théologie qu'il devait cette sagacité instinctive, cette mesure d'esprit et d'expression qui l'avaient fait remarquer dans les grandes affaires.
M. de Talleyrand, qui n'était encore que petit abbé, fut invité à un dîner où il ne connaissait personne ; au moment de passer à table, une des invitées arriva en retard. Comme elle entrait et qu'on lui présentait diverses personnes, M. de Talleyrand fit : «Ah ! ah ! »
A table, il ne dit mot, mais dans la soirée, la dame s'approcha de lui et lui demanda pourquoi, à sa vue, il avait dit : « Ah ! ah ! »
M. de Talleyrand la regarda de son air le plus fin et le plus impertinent et lui répondit :
— Je n'ai pas dit: « Ah! ah! » madame; j'ai fait: « Oh ! oh ! »
Ce fut sur ce mot que commença à s'établir sa réputation d'homme d'esprit.
Un jour, à la toilette de Madame du Barry, chacun des assistants racontait ses prouesses galantes.
L'abbé de Périgord, qui aurait pu présenter une liste comparable à celle de don Juan, se taisait ; mais il laissait errer sur ses lèvres un sourire malin.
Madame du Barry, le voyant ainsi, lui demanda à quoi il songeait.
« Hélas, madame, répondit M. de Talleyrand d'un air paterne, je faisais une réflexion bien triste,
— Et laquelle?
— Ah! madame, Paris est une ville dans laquelle il est bien plus aisé d'avoir des femmes que des abbayes. »
Le mot, rapporté à Louis XV, lui plut singulièrement, et Sa Majesté trouva que ce n'était pas trop de deux abbayes pour en récompenser l'auteur.
Rhulières se plaignait dans un souper de ceux qui voulaient le faire passer pour méchant.
« Sur mon honneur ! disait-il, je suis le meilleur homme du monde. J'ai beau fouiller dans ma conscience, je n'y trouve, dans toute ma vie, qu'une seule méchanceté.
— Quand finira-t-e!le? demanda M. de Talleyrand.
On parlait de Leibnitz à M. de Talleyrand. Il répondit :
« Un homme qui excelle à mettre de l'encre noire sur du drap noir. »
M. de Talleyrand faisant sa cour à une dame, l'assaillait de ses épîtres; elle les lui renvoya, disant que ces papiers n'étaient bons qu'à lui servir de torche-culs.
Il les retourna en y joignant ce quatrain
Petits papiers, je vous envie, Allez, suivez votre destin, Mais en passant, je vous en prie, Annoncez-moi chez le voisin.
Lorsque l'Assemblée des notables fut décidée, la cour chercha à s'assurer l'abbé de Périgord qui, par sa naissance, semblait devoir se ranger parmi les défenseurs de la couronne.
On raconte qu'à l'une des réunions, le comte d'Artois s'étant approché de l'abbé, lui demanda des conseils.
« Il faudrait sacrifier deux têtes, répondit le notable interpellé... deux, pas plus... Plus tard il en faudra bien davantage.
— Et lesquelles?
— La tête du duc d'Orléans et celle de Mirabeau.
— Je pense comme vous; mais jamais mon frère n'y consentira.
— En êtes-vous sûr, monseigneur?
— Trop sûr.
— En ce cas, dit M. de Talleyrand, je passe de l'autre côté. »
Madame de Staël, qui partageait avec Madame de Flahaut les préférences de M. de Talleyrand, voulut un jour savoir de celui-ci laquelle des deux il aimait le mieux. Madame de Staël insistait beaucoup sans pouvoir obliger le galant abbé à se prononcer.
« Avouez, lui dit-elle, que, si nous tombions toutes deux ensemble dans la rivière, je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver ?
— Ma foi, madame, c'est possible, vous avez l'air de savoir mieux nager. »
Dans une des premières séances de l'Assemblée constituante, comme il s'agissait d'élire le président, M. de Mirabeau demanda la parole pour indiquer à ses collègues les conditions de caractère et de talent qu'ils devaient chercher dans celui qui serait appelé par l'élection à l'honneur de présider l'Assemblée. Il entra dans rénumération des qualités avec un détail de circonstances tel qu'il n'était pas possible de ne pas reconnaître l'orateur lui-même dans l'idéal qu'il présentait d'un président accompli.
M. de Talleyrand, craignant qu'une partie de l'Assemblée n'eût pas suffisamment compris, ajouta
de manière à être entendu de ceux qui l'entouraient ; « Il ne manque qu'un trait à ce que vient de dire M. de Mirabeau ; c'est que le président doit être marqué de la petite vérole. »
Lorsqu'il fut nommé évêque d'Autun, en 1789, M. de Talleyrand commanda un superbe carrosse épiscopal qui lui faisait grand honneur. Mais, déjà criblé de dettes, il ne le paya point. Après avoir longtemps attendu, le carrossier prit le parti de se tenir tous les jours à la porte de l'hôtel de Monseigneur, le chapeau à la main et saluant très bas lorsque l'évêque montait en voiture. Après quelques jours, M. de Talleyrand intrigué lui demanda :
« Et qui êtes vous, mon ami ?
— Je suis votre carrossier, Monseigneur.
— Ah ! vous êtes mon carrossier. Et que voulezvous, mon carrossier ?
— Etre payé. Monseigneur...
— Ah! vous êtes mon carrossier et vous voulez être payé... Vous serez payé, mon carrossier.
— Et quand, Monseigneur?
— Hum! murmura l'évêque, s'établissant confortablement dans son caiTosse neuf... Vous êtes bien curieux. »
Un jour, à l'Assemblée constituante, M. de Talleyrand réfutait un discours de Mirabeau... Celui-ci s'écria:
« Attendez ! je vais vous enfermer dans un cercle vicieux.
— Vous voulez donc m'embrasser! » repartit M. de Talleyrand.
Du temps où M. de Talleyrand était évêque d'Autun, son intendant se présenta un jour devant lui, et lui dit : « Monseigneur, voilà quinze jours que l'argent me manque.
— Ah! et comment as-tu fait?
— J'ai fait de mon mieux.
— C'est très bien, fais encore de même. »
Le 14 juillet 1790, montant à l'autel pour célébrer la messe à la fête de la Fédération, M. de Talleyrand se pencha vers La Fayette, et lui dit tout bas :
« Vous savez, vous... Ne me faites pas rire. »
Après le vote de la Constitution civile du clergé, M. de Talleyrand écrivait à sa maîtresse, Madame de Flahaut: «...Après tous les serments que nous avons faits et rompus, après avoir tant de fois juré fidélité à la constitution, à la nature, à la loi, au roi, toutes choses qui n'existent plus que de nom, qu'est-ce qu'un nouveau serment signifie ?... »
Le 10 août 1792, en sa qualité de membre influent du directoire de la Seine, avec Roederer, procureursyndic de la Commune, M. de Talleyrand accompagna Louis XVI lorsque le roi quitta les Tuileries pour se rendre au milieu des députés de l'Assemblée législative.
Vergniaud présidait la séance. M. de Talleyrand lui fit passer ces mots écrits au crayon : « Il faut le suspendre de toutes ses fonctions et l'envoyer à la Tour du Temple. »
Vergniaud fit un signe affirmatif et renvoya à M. de Talleyrand son billet avec cette réponse : « C'est chose convenue ! »
M. de Talleyrand ayant prêté serment à la constitution civile du clergé, fut excommunié par le pape.
Le soir où il l'apprit, M. de Talleyrand écrivit à Madame de Flahaut: « Ma chère amie, c'est aujourd'hui que la bulle du Pape me voue à l'esprit des ténèbres; j'irai souper ce soir avec vous; le diable, en me voyant dans la compagnie d'un ange, n'osera pas m'emporter, quand même j'aiderais à ma damnation... Bonjour, brûlez ce billet. »
En même temps l'excommunié écrivit au duc de Lauzun (Biron): «Vous savez la nouvelle, l'excommunication ; venez demain me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser le feu et l'eau; aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé. »
M. de Talleyrand, envoyé en 1792 à Londres, fut reçu très froidement par Georges III lorsqu'il se présenta à son grand lever, et la reine lui tourna le dos avec dédain.
« Elle a bien fait, dit M. de Talleyrand à M. de Biron qui l'avait accompagné, car Sa Majesté est fort laide. »
Pendant l'émigration, dans les couloirs d'un théâtre, quelqu'un examinait M. de Talleyrand avec une curiosité à peine polie. A la fin, M. de Talleyrand, impatienté, lui en demanda la raison.
« Cela vous gêne, monsieur, dit le quidam, narquois; un chien peut bien regarder un évêque.
— Comment savez-vous que je suis évêque? » riposta M. de Talleyrand.
Lorsque le Consulat fut formé et son personnel nommé, M. de Talleyrand proposait à ceux qui trouvaient la formule de citoyen premier consul, citoyen second et citoyen troisième consul trop longue, de l'abréger par ces trois mots latins, hic, haec, hoc.
M. de Montrond achevait sa pensée, en ajoutant hic pour le masculin, haec pour le féminin, hoc pour le neutre, faisant allusion au rôle que chacun des personnages. Napoléon, Cambacérès et Lebrun, pouvait jouer dans cette trinité du pouvoir.
On parlait de l'esprit profond de Sieyès. « Profond ? s'écria M. de Talleyrand ; vous voulez dire creux. »
Un jour où M. de Talleyrand avait décoiffé Ida Saint-Elme, le ministre prit une à une les boucles de la jeune femme, et les roulant dans des billets de mille francs en guise de papillotes, se mit à la recoiffer.
Ida Saint-Elme s'apercevant du manège, prenait ses boucles une à une et les lui présentait en disant : « Monseigneur, en voilà encore une. »
M. de Fontanes parlait à M. de Talleyrand des Martyrs et de Cymodocée et d'Eudore dévorés par les bêtes.
« Comme l'ouvrage ! » fit M. de Talleyrand.
Madame Liichesini, femme de l'ambassadeur de Prusse, qui avait la réputation d'être belle, nonobstant ses formes athlétiques, fut présentée à M. de Talleyrand.
On lui demanda, après, comment il la trouvait: « Bien, répondit-il; mais nous avons mieux que cela dans la garde du premier consul. »
A table, un jeune homme placé entre Madame de Staël et Madame Récamier, eut l'idée singulière de dire :
« Je suis entre l'esprit et la beauté.
— Oui, fit M. de Talleyrand, sans posséder l'un ni l'autre. »
Il dit un jour : « La plupart des jolies femmes perdent à se laisser connaître ce qu'elles gagnent à se faire voir. »
Bonaparte, alors Premier Consul, ayant chargé Roederer de rédiger un projet de Constitution pour la République cisalpine, Roederer présenta deux projets, l'un, fort court, qui se bornait à l'établissement des pouvoirs, l'autre, mêlé de dispositions qui pouvaient tout aussi bien être laissées au pouvoir législatif.
En remettant ces projets à M. de Talleyrand, Roederer le pria de conseiller au Premier Consul de prendre la première: « Il faut, disait-il, qu'une Constitution soit courte et... » Il allait ajouter « claire » M. de Talleyrand l'interrompit:
« Oui, courte et obscure. »
Après la suppression du duc d'Enghien, M. de Talleyrand répondit à un ami qui lui conseillait de donner sa démission : « Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise. »
M. de Talleyrand disait de ce même fait historique « C'est pire qu'un crime, c'est une faute. »
Un ami de M. de Talleyrand lui demandait, dans le secret de l'intimité, comment Madame Grand, avec toute sa bêtise, avait pu le subjuguer.
— Que voulez-vous, répondit-il, madame de Staël m'avait tellement fatigué de l'esprit, que j'ai cru ne pouvoir jamais donner assez dans l'excès contraire.»
M. de Talleyrand disait encore, à propos de sa femme : « Un homme d'esprit devrait toujours épouser une sotte, car les bêtises d'une sotte ne compromettent qu'elle et celles d'une femme intelligente compromettent son mari. »
M. de Talleyrand ayant envoyé chercher M***, célèbre financier-munitionnaire, on vint lui dire qu'il était allé prendre les eaux de Barrèges.
« Je le reconnais bien là! s'écria le ministre, il faut toujours qu'il prenne quelque chose. »
Lorsque M. de Talleyrand présenta sa femme à l'empereur, celui-ci lui dit, avec sa rapidité ordinaire, qu'il espérait que sa conduite, à l'avenir, serait telle qu'il convenait à son nouveau rang.
M. de Talleyrand répondit pour elle que Madame de Talleyrand s'efforcerait de régler en tout sa conduite sur celle de Sa Majesté l'Impératrice.
« Monsieur de Talleyrand, lui disait un jour Napoléon, on prétend que vous êtes fort riche.
— Oui, Sire.
— Mais extrêmement riche.
— Oui, Sire.
— Comment donc avez-vous fait? Vous étiez loin de l'être à votre retour d'Amérique.
— Il est vrai, Sire; mais j'ai acheté, la veille du 18 brumaire, tous les fonds publics que j'ai trouvés sur la place, et je les ai revendus le lendemain. »
L'Empereur plaisantait M. de Talleyrand sur une bévue de sa femme:
« Soit, dit celui-ci, c'est la plus bête que j'ai pu trouver. »
Regnault, député de la ville de Saint-Jean d'Angély, était de ceux qui couraient le plus après les nouveaux titres que semait Napoléon.
Il laissa paraître devant M. de Talleyrand la joie qu'il éprouvait d'être tout récemment nommé comte (il se faisait dès lors appeler le comte Regnault de Saint-Jean d'Angély) ; il en vint même à dire qu'il lui serait facile, s'il ne dédaignait cela, d'établir, malgré la différence d'orthographe des noms, qu'il descendait des Renaud de Montauban.
« Mais c'est bien possible, interrompit M. de Talleyrand ; c'est peut-être par les Saint- Jean d'Angély. »
Le général D*** parlait avec chaleur dans un cercle où se trouvait M. de Talleyrand de diverses personnes qu'il qualifiait de pékins.
« S'il vous plaît, général, lui dit le prince, qu'appelez-vous pékins ?
— Nous autres, répondit le général, nous appelons pékin tout ce qui n'est pas militaire.
— Ah! fort bien! reprit M. de Talleyrand; tout comme nous, nous appelons militaire tout ce qui n'est pa^ civil. »
On s'étonnait devant M. de Talleyrand de l'audace avec laquelle un petit voleur en guenilles avait osé se mettre une magnifique cravate qu'il venait d'escamoter.
« Parbleu! dit-il, ne voyez-vous pas que c'était pour cacher son coup ? »
M. de Talleyrand créa, à l'usage des généraux de l'Empire, l'épithète de traîneurs de sabre.
M. de Talleyrand venait de donner un poste diplomatique à un jeune homme qui lui avait été très recommandé. Le nouveau consul alla le remercier et, pour mieux lui exprimer sa gratitude, lui dit :
« Monseigneur, je vous suis d'autant plus reconnaissant que c'est la première fois de ma vie que j'ai de la chance...
A ces mots, M. de Talleyrand fit un geste : « Vraiment, dit-il, vous n'êtes pas lieureux?
— Oh ! non, monseigneur, répondit l'autre, je ne l'ai jamais été.
— Alors, tant pis, monsieur, tant pis, il n'y a rien de fait. En politique, voyez-vous, il faut être heureux. »
Et il le renvoya impitoyablement.
M. de Talleyrand disait des parvenus : « On voit qu'il n'y a pas longtemps qu'ils marchent sur des parquets. »
Lorsque M. de Talleyrand fut nommé prince de Bénévent, il répondait à ceux qui le félicitaient :
« Passez chez madame de Talleyrand; les femmes sont toujours charmées d'être princesses. »
Le baron de Gagern rapportait qu'étant à Varsovie et passant des matinées entières auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'être créé prince de Bénévent, une des premières choses qu'exigea M. de Talleyrand fut que son interlocuteur ne l'appelât plus Votre Altesse, mais simplement M. de Talleyrand, et sur ce mot d'Altesse, il lui arriva de dire : « Je suis moins, et peut-être plus. »
Une dame, nommée à une charge de cour, devait prêter serment entre les mains du prince de Bénévent, grand-chambellan de Sa Majesté. Elle se rendit chez lui dans une parure fort élégante, mais un peu leste, et qui convenait plutôt pour un bal que pour une audience. Le prince, qui avait tout remarqué, lui dit en souriant :
« Voici, madame, une jupe bien courte pour un serment de fidélité. »
Napoléon voulant appeler près de sa personne M. d'Aligre, ancien membre du Parlement et alors chambellan de Madame Murât, grande duchesse de Berg, celui-ci préféra garder son poste.
M. de Talleyrand calma le mécontentement impérial, en disant : « Ce que fait d'Aligre est tout simple ; ancien président, son père président, son grand-père président, il faut bien qu'il soit le chambellan d'une femme... Il a à soutenir l'honneur de la robe. »
<^ Ah ben, ma foi, disait à M. de Talleyrand, après un repas diplomatique, la maréchale Lefebvre; vous nous avez fait faire là un fier fricot ! Cela a dû vous coûter gros.
— Laissez donc, madame la maréchale, reprit M. de Talleyrand, ça n'est pas le Pérou. »
Un jour, M. de Talleyrand rencontra dans un salon, des Tuileries un chambellan d'une princesse impériale, ancien duc et pair.
« Félicitez-moi, Monseigneur, dit celui-ci au grandchambellan ; l'empereur vient de me nommer comte...
— Comment donc, repartit M. de Talleyrand, je vous félicite bien sincèrement, d'autant plus qu'il faut espérer qu'à la première promotion vous serez baron. »
L'empereur tenait à l'estime du faubourg Saint- Germain.
Après la victoire d'Austerlitz, s'adressant à M. de Narbonne, un de ses aides-de-camp, dont la mère était connue pour son antipathie contre l'empereur, il lui dit: « Eh bien ! votre mère commence-t-elle à m'aimer enfin ? »
M. de Talleyrand, voyant que M. de Narbonne hésitait à répondre, prit la parole et dit à Napoléon : « Sire, madame de Narbonne n'en est encore qu'à l'admiration. »
Un jeune auditeur au Conseil d'Etat, admis chez M. de Talleyrand, parlait de sa sincérité et de sa franchise.
« Vous êtes jeune, lui dit M. de Talleyrand ; apprenez que la parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée. »
« Il est heureux pour madame D***, disait M. de Talleyrand, qu'elle n'ait pas de dents, car sans cela elle serait aussi laide que madame L***. »
Dans une scène terrible à laquelle assistait le général Bertrand, Napoléon, lançant à M. de Talleyrand les plus sanglants reproches, termina par cette explosion : « Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la merde dans un bas de soie. »
M. de Talleyrand ne broncha point ; en sortant, il dit à mi-voix à son voisin le plus proche : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé. »
LU
M. de Talleyrand menait grand train. Un jour qu'il trouvait apparemment que sa maison se relâchait, il dit à sa nièce, la duchesse de Dino : « Gâche-t-on ici ?
— Mais oui, répondit la duchesse, prenant l'observation pour un reproche.
— Pas assez, qu'on gâche davantage! »