LUI
« Que pense-t-on de moi dans les cours du Nord? demandait Napoléon à M. de Talleyrand, au retour d'une mission.
— Sire, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres, un diable... mais personne ne vous Œoit un homme. »
Le comte Louis de Narbonne, un de ceux que M. de Talleyrand aima le mieux, s'il aima quelqu'un, se promenait avec lui en récitant des vers de sa façon.
M. de Talleyrand aperçut un promeneur qui bâillait :
« Regarde donc, Narbonne, dit-il à son ami, tu parles toujours trop haut. »
« Monseigneur, disait un solliciteur à M. de Talleyrand, votre Excellence a bien voulu me promettre de faire quelque chose pour moi ; telle place est vacante.
— Vacante ! reprit le ministre, très bien ! que voulez-vous que j'y fasse ?... Apprenez-donc que quand une place est vacante, elle est déjà donnée. »
Fouché était fort laid. Entrant un jour au Conseil, il se plaignit de la maladresse de son cocher, qui lui avait envoyé un coup de fouet dans la figure.
« C'est bien désagréable, lui dit M. de Talleyrand, il suffit qu'on ait mal quelque part pour qu'on vous y attrape. »
Lorsque M. Maret fut fait duc de Bassano, M. de Talleyrand dit : « Je ne connais qu'un homme plus bête que M. Maret, c'est le duc de Bassano. »
Un officier, qui avait le débit difficile et entrecoupé, racontait à table un de ses exploits. En franchissant un fossé, il était tombé, avec son cheval, dans un trou plein de boue et de purin. L'officier racontait qu'il s'empêtrait, s'embourbait... « J'en avais, dit-il, jusque., jusque...
— Jusqu'aux dents!» fit M. de Talleyrand en le coupant.
M. de Talleyrand avait coutume de dire que l'esprit, qui sert à tout, ne suffit à rien.
« Moi, disait en 1809 M. de Talleyrand à quelques amis, moi qui eus toute ma vie une grande prédilection pour les formes rondes, l'empereur finira par m'en dégoûter.
— Et pourquoi donc. Monseigneur? demanda M. de Montrond.
— A cause des boulets de canons. »
Aux Tuileries, au retour de la guerre d'Espagne, l'empereur dit à M. de Talleyrand : « Je ne sais ce qui me retient de vous faire pendre ! » Puis : « Le duc de San Carlo est l'amant de votre femme ; vous ne me l'aviez pas dit !
— Je ne pensais pas. Sire, qu'une confidence de cette nature pût intéresser la gloire de Votre Majesté, ni la mienne. »
M. de Talleyrand prétendait qu' « en politique, on ne meurt que pour ressusciter. »
Quand on apprit aux Tuileries les désastres de la grande armée en Russie : « Voyez comme on exagère, dit M. de Talleyrand ; on disait que tout le matériel était perdu, et M. Maret vient de revenir. »
C'est à cette époque qu'il dit aussi : « C'est le commencement de la fin. »
L'empereur, irrité de l'ingratitude, du moins apparente, du prince de Bénévent, l'apostropha un jour avec colère. En terminant, il lui dit : « Vous pensez que, si je venais à mourir, vous seriez chef d'un Conseil de régence... Mais rappelez-vous bien ceci : Si je tombais dangereusement malade, vous seriez mort avant moi ! .
— Sire, reprit M. de Talleyrand sans se déconcerter, je n'avais pas besoin de cet avertissement pour adresser au ciel des vœux bien ardents pour la conservation des jours de Votre Majesté. »
M. de Talleyrand disait : « Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit que Napoléon, que Voltaire, que tous les ministres passés, présents, futurs : c'est l'Opinion. »
En apprenant avec quelle facilité les armées alliées étaient entrées en Suisse en 1814, malgré le cordon de troupes que le gouvernement fédéral avait établi sur la frontière, M. de Talleyrand s'écria : « Parbleu ! ce n'est pas étonnant ; l'empereur Alexandre a crié : le cordon, s'il vous plaît ! et ces braves Suisses l'ont laissé passer. »
Ce qui, en 1814, décida la marche des alliés sur Paris, fut le billet suivant de M. de Talleyrand, qui leur arriva près de Troyes :
« Vous tâtonnez comme des enfants, quand vous devriez marcher sur des échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez. Veuillez tout ce que vous pouvez. Vous connaissez ce signe, ayez confiance en celui qui vous le remettra. »
Cette lettre fut montrée par M. de Nesselrode à Madame de Boigne, peu après l'entrée des alliés dans Paris.
En 1814, quand les alliés furent à Paris, et que l'on s'agita pour savoir qui aurait la couronne, M. de Talleyrand dit : « Les Bourbons sont un principe, le reste est une intrigue. »
Lorsque les alliés entrèrent dans Paris, la première conférence eut lieu chez M. de Talleyrand. L'Empereur Alexandre commença par ces mots :
« Hé bien ! nous voilà dans ce fameux Paris ! C'est vous qui nous y avez amené, Monsieur de Talleyrand. Maintenant, il y a trois partis à prendre : traiter avec Napoléon, établir la Régence ou rappeler les Bourbons.
— L'Empereur se trompe, répondit M. de Talleyrand, il n'y a pas trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre, et c'est le dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas assez pour chois|ir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, se soulèverait en masse contre l'invasion. Et Votre Majesté Impériale n'ignore pas que les plus belles armées du monde se fondent devant la colère des peuples.
— Hé bien ! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne veux que céder aux vœux exprimés du pays.
— Sans doute, Sire, il ne faut que les mettre dans la possibilité de se faire entendre. »
Quiconque sait comment se crée un mouvement d'opinion, ou du moins l'apparence de l'un de ces mouvements, comprendra comment on peut dire que la Restauration a été faite par M. de Talleyrand.
Alexandre II ayant demandé à Louis XVIII d'octroyer une constitution quelconque aux Français, le roi fit appeler M. de Talleyrand.
« Eh bien ! dit Sa Majesté au diplomate, que devons-nous faire de la Constitution du Sénat ?
— Hélas! Sire, pas grand chose de bon, je pense.
— Mais encore.
— Ce qu'une haute sagesse inspirera à Votre Majesté.
— Et du passé, qu'en ferons-nous?
— Il faudra tâcher de l'oublier, Sire.
— Vous êtes donc pour une nouvelle Constitution ?
— Je suis Français, et à ce titre, je crois qu'il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde,
— Mais les anciens auront ceci en horreur?
— Le roi, dont le droit remonte si haut, règne d'aujourd'hui.
— Depuis dix-neuf ans, Monsieur.
— Depuis l'an de grâce 987, si Votre Majesté le préfère. »
Après ce préambule à bâtons rompus, Louis XVIII fit connaître à M. de Talleyrand les principaux articles de sa charte.
Le roi en était au chapitre du Corps législatif, lorsque M. de Talleyrand l'interrompit : « Si j'osais, dit-il, parler avec franchise à Votre Majesté, je me permettrais quelques observations sur une lacune.
— Laquelle? parlez.
— Sire, il n'y a point de traitement fixe pour les membres de la Chambre des députés.
— Mais j'entends que leurs fonctions soient gratuites, elles n'en seront que plus honorables.
— Oui, Sire ; mais... gratuites... cela sera bien cher ! » L'entretien ayant pris ensuite une nuance plus
intime, le roi remercia M. de Talleyrand des services qu'il lui avait rendus. « Votre influence, ajouta-t-il, a été prodigieuse ; car, enfin, il fallait plus qu'une habileté ordinaire pour abattre le Directoire, et tout récemment la puissance colossale de Bonaparte.
— Mon Dieu, Sire, je n'ai rien fait pour cela; seulement il y a en moi quelque chose d'inexplicable qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent. »
Chargé de présenter à la Chambre des pairs le budget de 1814, M. de Talleyrand glissa dans son discours la remarque suivante : « Il faut convenir que le gouvernement a bien peu usé en France de cette puissance que donne la fidélité à ses engagements. »
M. de Talleyrand n'aimait pas M. de Blacas : «Je ne connais pas, disait-il, de plus habile financier que lui : vous verrez qu'en moins d'une année il aura trouvé le moyen d'économiser huit millions sur ses appointements de deux cent mille francs. »
Un jour que Louis XVIII parlait de Beugnot pour le ministère de la marine, M. de Talleyrand lui dit : « Vraiment, je ne sais ce que le long Beugnot pourrait faire à la marine, à moins qu'il n'y fût employé en qualité de mât d'artimon. »
On commentait avec force, en 1814, les effets de la conduite du maréchal Marmont qui avait pris, suivant l'expression que l'on employa alors, l'initiative de la défection.
«Oh! mon Dieu, dit M. de Talleyrand, cela ne prouve qu'une chose... c'est que sa montre avançait, car tout le monde était à l'heure. »
M. de Talleyrand, rencontrant le général Lamarque, un jour que celui-ci avait écrit aux journaux pour quelque explication de sa conduite, l'apostropha froidement par ces mots : « Général, je vous croyais de l'esprit. »
« Pour faire un bon secrétaire d'Etat à Rome, disait M. de Talleyrand, il faut prendre un mauvais cardinal. »
On parlait devant M. de Talleyrand de la Chambre des Pairs dont il discutait beaucoup l'utilité.
« Mais enfin, lui dit-on, vous y trouverez des consciences.
— Ah ! oui, beaucoup, beaucoup de consciences, répliqua-t-il ; Sémonville, par exemple, en a deux. »
Dans la curée de dignités et d'emplois qui eut lieu en 1814, l'abbé de Pradt, ex-archevêque de Malines, fut nommé grand-chancelier de la Légion d'Honneur.
Louis XVIII s'accusant un jour de ce singulier choix devant M. de Talleyrand, celui-ci lui répondit ;
« Mais, Sire, il voulait quelque chose.
— Eh bien! dit en riant le roi, il fallait lui offrir le bâton de maréchal de France.
— Dieu nous en eût gardé. Sire! il l'eût accepté.»
Lorsque Sémonville engraissa, M. de Talleyrand, pensif, disait : « Je voudrais bien savoir quel intérêt a donc Sémonville à engraisser ! »
En 1815, M. de Talleyrand était tellement préoccupé par le traité, qu'il se montrait presque indifférent à tous les détails et aux épisodes violents de l'occupation de Paris, se contentant de dire : « Laissez les alliés se déshonorer. »
M. de Talleyrand disait de Koreff, médecin prussien venu en 1815 et causeur inépuisable : « Ce diable de Koreff ; c'est un puits de science : il sait tout, même un peu de médecine. »
Lorsqu'on venait, en 1815, se plaindre à M. de Talleyrand du pillage des musées publics, le prince se bornait à dire : « Ce n'est pas une affaire. »
Canova, devenu marquis autrichien, avait été nommé, en 1815, commissaire préposé à l'enlèvement et à l'expédition en Italie des chefs-d'œuvre de nos musées.
Il prenait dans ces fonctions le titre d'ambassadeur.
« Il se trompe, dit M. de Talleyrand ; il veut dire emballeur. »
Un solliciteur recourant, vers la fin de 1815, à la protection de M. de Talleyrand pour obtenir un emploi, faisait valoir ses titres, en disant :
« J'ai été à Gand.
— En êtes-vous bien sûr?
— Comment?
— Oui, dites-moi franchement, y avez-vous été ou n'avez-vous fait qu'en revenir ? car j'y étais à Gand, moi... Nous y étions sept ou huit cents au plus, et, à ma connaissance, il en est revenu plus de cinquante mille. »
C'est M. de Talleyrand qui disait des émigrés ce mot devenu célèbre : « Depuis trente ans ils ont tout j oublié et ils n'ont rien appris ! »
Il les appelait aussi les étrangers de l'intérieur.
« Savez-vous pourquoi j'aime assez Montrond ? dit un jour M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés.
— Savez-vous pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand ? riposta M. de Montrond ; c'est qu'il n'en a pas du tout. »