AVANT- PROPOS
Je dois, avant tout, m'expliquer sur le but que je me suis proposé en publiant cet ouvrage.
Il ne s'agit pas ici d'une excursion rapide et comme à vol d'oiseau à travers les Essais. Séduit par le charme des lieux qu'il parcourt, le voyageur y a souvent pris gite ; mais nul, je le suppose, ne songera à s'en plaindre : on s'attarde volontiers en pareille compagnie.
Quel causeur, en effet, que ce gentilhomme campagnard qui du fond de . son manoir de Gascogne assiste en curieux au spectacle des choses humaines et à celui qu'il se donne à lui-même ? Qui a jamais éprouvé la moindre fatigue à parcourir avec lui le champ illimité de la pensée ? C'est que Montaigne n'est pas seulement un penseur ingénieux, mais encore un incomparable peintre ; c'est qu'à la raison la plus haute, il joint toutes les grâces de l'imagination.
Cela dit, je me trouve plus à l'aise pour parler de
celui qui, s'il n'a comme écrivain que des admirateurs, a suscité plus d'une critique comme moraliste. Ici, entendons-nous bien.
L'Epicuréisme qui se dégage des Essais n'est pas, sans doute, l'expression la plus élevée de notre grandeur morale, mais notre philosophe ne lui a pas, du moins, sacrifié la dignité humaine. Si l'on refuse de s'embarquer avec cet esprit ondoyant et divers sur la mer flottante du doute, c'est moins par la crainte d'un naufrage que par le besoin de savoir où l'on va./Il n'a jamais douté de Dieu, nié la vertu et le devoir. Enfin, si Montaigne est de son siècle, — celui de Rabelais, — si ce qui restait encore de grossièreté dans les mœurs et de licence dans le langage au xvi^ siècle, a laissé de trop fréquentes traces dans son livre, l'honnêteté du moraliste ne se ressent pas des indélicatesses du goût : ce fruit des civilisations plus avancées, comme dit M. Nisard.
Cependant, il suffît de ces « vilaines taches » (je me sers du mot de Sainte-Beuve), pour priver plusieurs catégories de lecteurs — et en premier lieu nos femmes dont l'instruction tend aujourd'hui à devenir de plus en plus complète — du plaisir de connaître un des plus beaux monuments de notre littérature nationale. Cette publication aura atteint son but, si elle le leur a rendu plus accessible.
En dehors de ce public spécial je ne pouvais oublier la classe nombreuse des lecteurs impatients ou pi^essés qui n'ont pas toujours le loisir ou le goût de lire des
œuvres de longue haleine, et disent comme La Fontaine :
Les longs ouvrages me font peur.
Je devais songer aussi aux étrangers désireux d'acquérir des notions suffisantes sur nos grands écrivains^ sans avoir la possibilité de les lire tout entiers.
Enfin, les admirateurs des Essais tiendront-ils rigueur eux-mêmes à ce Montaigne, léger à la main, qu'ils pourront emporter dans leurs promenades, mettre dans leur valise de voyage, conserver en toute occasion avec eux ? N'éprouveront-ils pas quelque plaisir à trouver ainsi condensée la moelle de ses discours et celles de ses pensées qu'on se plaît le plus à retenir? Ament meminisse...^
Heureux ou malheureux, en ville, à la campagne, Que son livre charmant toujours nous accompagne.
Delille.
Charron fît suivre le grand ouvrage où il reproduisait lés idées de son maître et ami d'un petit Traité de SAGESSE qui en était en quelque sorte l'analyse raisonnée ou le sommaire a addouci en plusieurs endroits », et qui pouvait servir « comme plus portatif et aysé à ceux qui ne voudroient prendre la peine et employer leur loysir à lire le livre plus gros et importun ». Si cette modeste publication peut être comparée, sous ce rapport, au petit traité dont je parle, elle en diffère à d'autres points de vue, et c'est moins à Charron qu'à Montaigne
lui-même que nous demanderons d'en définir le vrai caractère : « Ce ne sont que pièces rapportées... pour en renger davantage, ie n'en entasse que les testes... que i'y attache leur suitte, ie multiplieray plusieurs foys ce volume... » Ce n'est donc pas ici un abrégé des Essais dans le sens propre du mot, c'en est la quintessence, ou ce que Grimm appelait Vélixir d'un auteur. En maints endroits j'ai rapproché le grand écrivain des auteurs qui l'ont imité : enfin je me suis livré sur le doute de Montaigne, sur sa morale, sa politique, sa reli^ gion. etc.. à des appréciations générales tirées des entrailles mêmes du sujet, et qui m'ont paru devoir aider à l'intelligence de l'œuvre. Est-il nécessaire d'ajouter qu'admirateur respectueux du génie, je me suis appliqué, par dessus tout, à faire connaître l'honnête homme déclarant « qu'il reviendroit volontiers de l'aultre monde pour desmentir celuy qui le formeroit aultre qu'il n'estoit, feut-ce pour l'honorer «.
Il est, toutefois, un point sur lequel j'ai été contraint de m'éloigner, au moins dans la forme, de mon modèle : c'est le plan ou l'ordre logique qu'en raison même de son but, il était nécessaire d'introduire entre les différentes pitiés de ce volume. On sait qu'on chercherait en vain dans les Essais un dessein arrêté, une vue d'ensemble. A quoi bon? N'allant jamais jusqu'au bout de sa pensée, l'auteur entasse ce qu'il appelle ses resveries « à mesure qu'elles se présentent et comme il se trouve » . C'est, a-t-on dit justement, l'homme qui sait le moins ce qu'il va dire et le mieux ce qu'il dit. . . son livre com-
mence et finit à toutes les pages. Quant aux transitions, « à l'entrelacer des paroles, de liaison et de couture », il n'en a aucun souci. Une anecdote, une vertu, une coutume ou une passion, un récit historique ou une maxime serviront tour à tour de prétexte et de titre à ses chapitres ; on l'y verra, faisant l'école buissonnière, abandonner, pour y revenir, le sujet qu'il a entrepris de traiter, ou même parler de tout autre chose. Il s'en excuse lui-même avec enjouement : « mon style et mon esprit vagabondent de mesme ».
Quelque originalité, quelque piquants contrastes qui en résultent, je ne pouvais, sans m'écarter de mon but, suivre l'auteur dans son allure vagabonde. L'absence de toute méthode eût produit ici une confusion inextricable et rendu impossible pour le lecteur l'assimilation des idées de l'écrivain. Comment, sans les grouper, faire connaître ses pensées sur les diverses questions qu'il aborde ? comment même en faire toucher les contradictions, d'autant moins rares que son scepticisme, dit Prevost-Paradol, les contient toutes ? J'ai, au reste, conservé les titres de chapitres adoptés par Montaigne, toutes les fois qu'ils étaient en rapport avec les questions qu'il y traite.
Outre les sacrifices qui m'étaient imposés par les limites mêmes de cette publication, j'ai dû pour compléter la pensée de l'auteur sur un même objet recourir à de fréquentes transformations. Est-ce toujours au détriment du lecteur? qu'on en juge par un exemple : on a reproché à Montaigne de laisser la conclusion indé-
cise entre les philosophes qui absolvent le suicide et ceux qui le condamnent. Eh bien, cette conclusion, je l'ai tirée d'une autre partie des Essais qu'il ne s'agissait que de rapprocher du chapitre incriminé pour en relever le caractère moral.
Quant aux suppressions auxquelles j'ai dû me résigner, je les ai fait porter principalement sur les nombreux récits tirés des historiens, et sur les innombrables citations que, conformément à une mode du temps, notre auteur emprunte aux poètes et aux philosophes de l'antiquité. De « toute cette marquetterie, de cette farcisseure d'exemples ». pour me servir de ses expressions, je n'ai guère conservé que ce qui pouvait élucider la pensée de l'écrivain ou déposer en faveur de ses opinions. C'est Montaigne lui-même, ce sont ses pensées personnelles et non celles des auteurs qui lui servent de cortège que j'avais à faire connaître. En cela je n'ai fait que me rapprocher de ce Montaigne de premier jet dont nous ont entretenus Sainte-Beuve et les critiques les plus autorisés. Il est constant, en effet, que « le texte primitif des Essais qui ne contenait que peu de citations, moins d'anecdotes, a été coupé par les nombreuses additions que l'auteur a introduites successivement au hasard de ses lectures dans les trois éditions publiées de son vivant ». {Eclit. des hiblio2')h.)
J'ajouterai que plus d'une de ces citations fut détournée de son véritable sens ou sciemment altérée par l'auteur lui-même, qui ne se faisait aucun scrupule, comme il en convient « de desguiser ou difformer ses
emprunts à nouveau service ». Surtout le reste, j'avais pour devoir, et je n'y ai pas manqué, de respecter scrupuleusement le texte des Essais que j'ai emprunté, avec toutes les irrégularités de son orthographe, à l'édition restée classique de V. Leclerc (1).
Il est des écrivains, comme Pascal, dont l'énergique concision ne se prêterait à aucune suppression dans la trame du style, rigoureux comme la langue mathématique. Il n'en va pas ainsi de Montaigne qui, à l'exception d'un certain nombre de maximes remarquables par la précision du tour, s'arrête longtemps sur la même idée, prodigue les synonymes et les phrases incidentes, se répète et paraphrase sa pensée de telle sorte qu'on peut souvent, sans en perdre le fîl, sacrifier quelquesuns des longs développements qu'il lui donne (2). Ce qu'il importait, c'était de ne pas laisser voir, à l'exemple du méchant poète dont parle Horace, de déchirure entre les différentes pièces du riche vêtement dont notre moraliste recouvre ses idées. Il ne m'appartient pas de dire si j'y ai réussi ; mais je demande qu'on ne m'impute pas les transitions heurtées, les interruptions brusques de
(1) Montaigne déclare lui-même qu'il n'a jamais appris la langue que par routine, et que « peu expert en matière d'orthographe et de punctuation » il en laisse le soin à l'ouvrier qui l'imprime. On a, cependant, remarqué que la grammaire était dès lors plus fixée qu'on ne le croirait en le lisant.
(2) L'excès des mots y répond au défaut de choix dans les idées... et à la nonchalance du doute... Qui n'a rien à prouver ne pense guère à ranger ni à presser son discours.
(D. NiSARD, Hist. de la littér. franc.)
sens, familières à l'écrivain qui ne procède, comme il le dit de lui-même, que « par sauts et gambades. »
En résumé, je réclame pour un modeste volume qui n'a pas l'ambition de rivaliser avec les grandes éditions destinées au monde lettré, un peu de la faveur qui s'attache à tout travail consciencieux ayant pour but de répandre dans ce qu'elle a de meilleur et de plus sain, l'œuvre d'un immortel écrivain ; de celui dont un éminent critique a dit : « On ne le quitte guère sans en rapporter un esprit plus large, une vue plus élevée et plus impartiale des choses humaines. » (Prévost- Paradol).
L'Homme et ses facultés ; — L'Education qui les développe et LA Société où elles trouvent leur application ; enfin la Philosophie qui nous enseigne à vivre, tel est le cadre dans lequel j'ai cru pouvoir faire entrer les riches matériaux que j'avais à mettre en oeuvre.
Un choix de Maximes empruntées aux différentes parties des Essais résume, en quelque sorte, ce travail en lui servant de couronnement.