‹ L'esprit de MontaigneChapitre 2 sur 17 · MONTAIGNE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

MONTAIGNE AU LECTEUR

L'auteur nous apprend au début et dans maints endroits de son livre les motifs qui l'ont déterminé à l'écrire, l'esprit dans lequel il l'a composé, l'opinion qu'il en a. Si jamais écrivain pouvait se bien juger luimême ce devait être le sage qui passe une partie de sa vie à s'étudier. Je reproduirai donc en tête de ce volume la préface et les principaux passages des Essais qui en sont comme le commentaire; c'est Montaigne jugé par lui-même. « C'est icy un livre de bonne foy, lecteur, il t'advertit dez l'entrée, que ie ne m'y suis proposé aulcune fin, que domestique et privée : ie n'ay eu nulle considération de ton service, ny de ma gloire, mes forces ne sont pas capables d'un.tel dessein. le l'ay voué à la commodité particulière de mes parents et amis ; à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientosti, ils y puissent retrouver quelques traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vifve cognoissance qu'ils ont eiie de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, ie me feusse paré de beautez empruntées : ie veulx qu'on m'y veoye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estudo et artifice ; car c'est moy que ie peinds. Mes deffauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma

forme naifve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si l'eusse esté parmy ces nations qu'on dict vivre encore soûls la douce liberté des premières loix de nature, ie fasseuro que ie m'y feusse tres-volontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, ie suis moy-mesme la matière démon livre; ce n'est pas raison pour que tu employés ton loisir en un subiect si frivole et si vain ; adieu donc. De Montaigne ce 12 de iuin 1580. »

Dans le cours des Essais, l'auteur revient fréquemment sur le même sujet :

« Ce n'est pas ici ma doctrine, c'est mon estude. et n'est pas la leçon d'aultruy, c'est la mienne (II, 6). Ce sont mes humeurs et opinions ; ie les donne pour ce qui est ma créance, non pour ce qui est à croire ; ie ne vyse icy qu'à descouvrir moy-mesme. qui seray par adventure aultre demain, si nouvel apprentissage me change (I, 24i. Les aucteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et estrangiere ; moy, le premier, par mon estre universel ; comme Michel de Montaigne, non comme grammarien. ou poëte. ou iurisconsulte... Ailleurs, on peult recommander et accuser l'ouvrage à part de l'ouvrier : icy non : qui touche l'un touche l'autre. » (111,2!.

Le profond chagrin qu'il ressentit à la mort de son ami La Boëtie, ne fut pas étranger à l'idée qui lui vint d'écrire :

« C'est une humeur melancholique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produicte par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m'estois iecté, qui m'a

mis premier-ement en teste cette resverie de me mesler d'escrire. Et puis, me trouvant entièrement despourvu et vuisde de toute aultre matière, ie me suys présenté moy mesme à moy. pour argument et pour subiect. » (11.8).

Craignant qu'on ne se méprenne sur ses intentions, il se défend de nouveau de toute prétention à la gloire littéraire : « C'est par manière de devis qu'il parle, et non par manière d'advis. » (III, IT.

« Je ne dresse pas une statue à planter au quarrefour d'une ville, ou dans une église ou place publicque.... c'est pour le coing d'une librairie (bibliothèque), et pour en amuser un voisin, un parent, un amy, qui aura plaisir à me raccointer et repractiquer en cettïmage. » « l'ay mis tous mes efforts à former ma vie, voylà mon mestieret mon ouvrage : ie suis moins faiseur de livres que de nulle autre besongne... ie haïrois une telle recommandation, d'estre habile homme par escript, et estre un homme de néant, et un sot ailleurs.... ie parle au papier comme ie parle au premier que ie rencontre.... En recompense i'empescheray peut estre que quelque coing de beurre ne se fonde au marché.... Et quand personne ne me lira, ay ie perdu mon temps, de m'cstre entretenu tant d'heures oysifves à des pensements si utiles et si agréables ?... Combien de fois m'a cette besongne diverty de cogitations ennuyeuses, et doibvent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles » (l). (II, 18).

fl] A. mettre en parallèle avec le début pompeux des Confessions de Rousseau : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. »

Autre avantage qu'il retire de la publication de ses mœurs, c'est qu'elle lui sert, en quelque sorte, de règle : « Cette publicque déclaration m'oblige de me tenir en ma route, à ne desmentir l'usage de mes conditions... La confession générale et libre, énerve le reproche, et désarme l'iniure. » (III. 9).

Répondant à ceux qui, à l'exemple de Pascal, trouvent le moi haïssable, il se justifie de parler de lui : a La coustume a faict le parler de Soy vicieux, et le prohibe obstineement, en hayne de la ventance qui semble estre tousiours attachée aux propres tesmoignages... toutesfois à en dire ce que l'en crois, cette coustume a tort de condamner le vin, parce que plusieurs s'y enivrent, on ne peult abuser que des choses qui sont bonnes ; et crois de cette règle qu'elle ne regarde que la populaire desfaillance... De quoy Socrates traicte plus largement que de soy ? à quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu'à parler d'eulx, non pas de la leçon de leur livre, mais de l'estre et bransle de leur ame ? » (II, 6). C'est parfois satisfaction que la confession. Si c'est une indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n'y a pas grand danger qu'elle passe en exemple et usage, car Ariston disoit que les vents que les hommes craignent le plus sont ceulx qui les descouvrent... nostre vie est partie en folie, partie en prudence, qui n'a escrit que reveremment et régulièrement, il en laisse en arrière plus de la moitié... il me plaist d'estre moins loué pourveu que ie sois mieulx cogneu... on me pourroit tenir pour sage en telle condition de sagesse que ie tiens pour sottise. » (III, 4).

Ailleurs, l'auteur nous apprend comment il compo-

sait ses Essais. « ce fag-otage de tant de diverses pièces, basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions le destiennent » ; se passant volontiers du secours des livres « de peur qu'ils interrompent sa forme ». Ce qui semble étrange à qui parcourt ce vaste répertoire de pensées, de citations, d'extraits, qui dénote une si abondante érudition. Montaigne ne méconnaît pas, d'ailleurs, les imperfections de son œuvre, il s'accuse de ses contradictions et de ses redites au sujet desquelles il s'en prend à sa mémoire, déclarant « qu'il adiouste mais ne se corrige pas ». Mais c'est là ce qu'il peut bien appeler, pour le coup, une trahison de cette iiifidèle, puisqu'il nous dit lui-même un peu plus loin : « En mes escripts mesmes, ie ne retrouve pas tousiours l'air de ma première imagination ; ie ne sçois ce que i'ai voulu dire, et m'eschaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens pour avoir perdu le premier qui valait mieux. » (II, 12^. Les nombreuses variantes des Essais le prouvent surabondamment, et même il ajoute philosophiquement à cette occasion : « Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres... Moy, asture (à cette heure), et moy tantost sommes bien deux ; quand meilleur, ie n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions que vers l'amendement. » (III, 9).

Quant aux raisons qu'il donne pour qu'on ne se corrige pas, elles sont assez paradoxales : « Celui qui ^ hypothéqué au monde son ouvrage, ie treuve apparence qu'il n'y aye plus droit. Qu'il die, s'il peult. mieulx ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a vendue. De telles gents, on ne debvroit rien acheter qu'aprez

leur mort. « (Ib.) On se rangera plutôt de l'avis de Voltaire : « Qui ne sait pas se corriger, ne sait pas écrire. »

A l'égard de ses citations, tout en se moquant des citateurs « qui allèguent Plato et Homerus sans les avoir oncqucs vus... et s'en servent pour piper le monde, notre auteur en fit. dit V. Leclerc, l'amusement de ses dernières années, n'apportant d'ailleurs aucun scrupule à les arranger à sa guise (1). « le fois dire aux aultres, non à ma teste, mais à ma suitte, ce que ie ne puis si bien dire par faiblesse de mon langage, ou par faiblesse de mon sens. le ne compte pas mes emprunts, ie les poise... ils sont touts, ou peu s'en fault, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se nommer assez sans moy... ie n'ay point d'aultre sergeant de bande à ranger mes pièces, que la fortune ; à mesure que mes resveries se présentent ie les entasse ; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se traisnent à la file : ie veulx qu'on veoye mon pas naturel et ordinaire ainsi détracqué qu'il est ; ie me laisse aller comme ie me trouve. » (II, 10).

S'agit-il; enfin, de l'instabilité de ses jugements, des continuelles transformations de sa pensée ? Qu'on s'en prenne aux choses plutôt qu'à lui-même, comment resterait-il le même lorsque tout change autour de lui ? « Le monde est une bransloire perenne, toutes choses y branslent sans cesse, » Il n'a fait, après tout, que reproduire ce qu'il a vu : « les autres forment l'homme.

(1) Peut-être même les multiplie-t-il avec ckccs ; il suivait en cela, comme il le dit : « La fantasie du siècle ».

il le récite. » Il le prend à l'instant où il pose devant lui. « C'est un contreroole de divers et muables accidents, et d'imaginations irrésolues, et. quand il y a eschet, contraires ; soit que ie sois aultre moy-mesme, soit que ie saisisse les subiects par aultres circonstances et considérations : tant y a que ie me contredis bien à l'advanture , mais la vérité ie ne la contredis point. » (III, 2).

Somme toute, il ne se fait pas d'illusion sur la valeur de son livre : « ie ne puis tenir registre de ma vie par mes actions ; fortune les met trop bas ; ie le tiens par mes fantaisies... (1) ce que ie trouve excusable du mien, ce n'est pas de soy et à la vérité, mais c'est à la comparaison d'aultres choses pires auxquelles ie veois qu'on donne crédit, ie suis envieux du bonheur de ceulx qui se sçavent resïouir et gratifier en leur ouvrage ; car c'est un moyen aysé de se donner du plaisir, puisqu'on le tire de soy-mesme... Mes ouvrages, ils s'en fault tant qu'ils me rient, qu'autant de fois ie les retaste, autant de fois ie m'en despite. » Sentiment qu'excite surtout

(1) Il cite, à ce propos, l'histoire un peu gauloise d'un gentilhomme chez lequel « vous voyiez en montre, un orch'e de bassins de sept ou huict leurs : c'estoit son étude , ses discours ; tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excréments d'un vieil esprit, dur tantost, tantost lasche et tousiours indigeste. » (III, 9). H est, toutefois, difficile de prendre au pied de la lettre des aveux aussi modestes quand on lit, par exemple, dans les Essais, des passages tels que celui-ci : « Il mecsiet à tout aultre de se faire cognoistrc, au'à celuy qui a de quoy se faire imiter, et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron. »

en lui la conscience de son infériorité vis-à-vis des grands modèles que nous a laissés Tantiquité. L'admiration qu'il leur voue lui inspire même cette boutade contre les écrivains de son temps.

« Il debvroit y avoir quelque coerction des lois contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéants : on banniroit des mains de nostre peuple et moy. et cent aultres. Ce n'est pas mocqucrie : l'escrivaillerie semble estre quelque symptôme d'un siècle desbordé. Quand escrivimes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble ? tant les Romains tant, que lors de leur ruyne ? L'affînement des esprits, ce n'est pas l'assagis-

sement il semble que ce soit la saison des choses

vaines, quand les dommageables nous pressent... en un temps où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement. » (III. 9.)

Si l'on a pu dire avec raison de Montaigne qu'il a vécu son livre et que l'un est tout entier dans l'autre, notre tâche toute tracée à l'avance, sera de l'en faire sortir (1).

(1; « Ce n'est gueres la peine, dit Mlle de Gournay dans sa préface des Essais, d'écrire la vie de l'auteur, puisqu'elle est complète dans l'ouvrage ». je me bornerai donc à en rappeler, comme points de repère, les circonstances et les dates principales.

Michel de Montaigne, né en 1533 au château de ce nom, en Périgord, dans la 18"= année du règne de François I", était le troisième des neuf enfants Cfu'eut Pierre Eyquem, sire de Montaigne, auquel il succéda, en 1554, au Parlement de Bordeaux, chai-ge dont il se démit en 1560, n'ayant jamais pris goût à la

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