‹ L'esprit de MontaigneChapitre 10 sur 32 · DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE L'HOMME

Pltjtarque dit en quelque, lieu, qu'il ne trouve point si grande distance de beste àbeste, comme il trouve d'homme à homme ; il parle de la suffisance de l'ame et qualités internes. À la vérité, je * trouve si loin d'Épaminondas comme je l'imagine, iusques à tel que je cognois % je dis capable de sens commun , que fenchérirois volontiers sur Plutarque, et dirois qu'il y a plus de distance de tel h tel homme , (pi il n'y a de tel homme à telle beste.

C'est le prix de l'espée que vous cherchez , non delà guaine ; vous n'en donnerez

à Tadventure pas un quatrain , si vous l'avez dépouillée. Il le faut juger par lui-mesme , non par ses atours.

Chacun fuit à le voir naistre , chacun court à le voir mourir.

La robe de César troubla toute Rome , ce que sa mort n'avoit pas fait.

Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l'homme; il est mal-aisé d'y fonder jugement constant et uniforme.

Quelque personnage que l'homme en** treprenne, il joue toujours le sien parmi.

C'est une espèce de mocquerie et d'injure, de vouloir faire valoir un homme par des qualités mes-advenantes à son rang, quoiqu'elles soient autrement louables, et par les qualités aussi qui ne doivent pas être les siennes principales , comme qui loueroit un roi d'estre bon peintre , ou bon architecte , ou encore bon arquebusier, ou bon coureur de bague.

Je ne pense point qu'il y ait tant de

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malheur en nous , comme il y a de vanité , ni tant de malice , comme de sottise; nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité ; nous ne sommes pas si misérables comme nous sommes vils.

On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée , qu'à une vie de plus riche estoffe : chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition.

L'empereur , duquel la pompe vous esblouit en public : voyeï-le derrière le rideau ; ce n'est rien qu'un homme commun et à l'adventure plus vil que le moindre de ses subjects. La fièvre , la migraine et la goutte l'espargnent-elles non plus que nous? Quand la vieillesse lui sera sur les espaules , les archers de sa garde l'en deschargeront-ils ? Quand la frayeur de la mort le transira , se rassurera-t-il par l'as-* sistance des gentilshommes de sa chambre ?

Quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnestades (salutations) le remellrontelles ?

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Considérons l'homme seul , sans secours estranger, armé seulement de ses armes , et despourvu de la grâce et cognoissance divine , qui est tout son honneur , sa force , et le fondement de son être. Voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. Qu'il me fasse entendre par l'effort de son discours , sur quels fondemens il a basti ces grands avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qui lui a persuadé que 1 ce branle admirable de la voûte céleste , la lumière éternelle de ces flambeaux rou- j lans si fièrement sur sa tête, les raouvemens épouvantables de cette mer infinie , soient establis et se continuent tant de siècles, pour sa commodité et pour son service ?

Pauvret , qu'a-t-il en soi digne d'un tel avantage? A considérer cette vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'une si juste règle. Si nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison

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que nous avons, comment nous pourra-telle égaler à lui ? Comment soumettre à notre science son essence et ses conditions ?

Je ne touche pas ici, et ne mesle point à cette marmaille d'hommes que nous sommes , et à cette vanité de désirs et cogitations (pensées) qui nous divertissent , ces âmes vénérables , eslevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et conscientieuse méditation des choses divines , lesquelles , préoccupant , par l'effort d'une vive et véhémente espérance , l'usage de la nourriture éternelle, but final et dernier arrêt des chrestiens désirs : seul plaisir, constant, incorruptible : dédaignent de s'attendre à nos nécessiteuses commodités, fluides et ambiguës, et résignent facilement au corps le soin et l'usage de lapasture sensuelle et temporelle.

C'est par la vanité de celte mesme imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines , qu'il se trie soi m esme et sépare de la presse des autres

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créatures , taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons , et leur distribue telle portion de facultés et de forces , que bon lui semble. Comment cognoist-il par l'effort de son intelligence lès branles internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bestise qu'il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte , qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? Nous nous entretenons de singeries réciproques; si j'ai mon heure de commencer , ou de refuser, aussi a-t-elle la sienne.

Pourquoi espaissit l'araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre; se sert à cette heure de cette sorte de nœud , tantost de celle-là, si elle n'a et délibération, pousement , et conclusion ?

Les arondelles, que nous voyons au netour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent-elles , sans jugement, et choisissent- elles sans discrétion de mille places, celle qui leur est la plus

commode à se loger? Et , en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens , les oiseaux peuvent-ils se servir plutost d'une figure quarrée que de la ronde , d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets ?

Prennent -ils tantost de l'eau , tantost de l'argile , sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant?

Se couvrent-ils du vent pluvieux et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions différentes de ces vents, et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre?

Planchent-ils de mousse leur palais , ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise ?

Pourquoi attribuons-nous à je ne sçais quelle inclination naturelle et servile, les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art? En quoi sans y penser , nous leur donnons un très-

grand avantage sur nous, de faire que na- ..

turepar une doucenr maternelle lesaccompaigne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commodités de leur vie , et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art les choses nécessaires à notre conservation.

Si nous voulons prendre quelque avantage de cela mèsme, qu'il est en nous de saisir les animaux , de nous en servir, et d'en user à nostre volonté, ce n'est que ce mesme advantage que nous avons les uns sur les autres.

Il n'est animal au monde en butte de tant d'offenses que l'homme. Il ne nous faut point une baleine , un éléphant et un crocodile , ni tels autres animaux , desquels un seul est capable de défaire un grand nombre d'hommes : les poux sont suffisaris pour faire vaquer la dictature de Sylla : c'est le desjeuné d'un petit ver , que

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le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur.

Qui contrerollera de près ce que nous voyons ordinairement es animaux qui vivent parmi nous, il y a de quoi y trouver des effets autant admirables , que ceux qu'on va recueillant es pays et siècles estrangers. C'est une mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le présent estât , en pourrait sûrement conclure et tout l'advenir et tout le passé.

Quand je rencontre les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux , combien ils ont de part à nos plus grands privilèges , et avec combien de vraisemblance on nous les apparie , certes j'en rabats beaucoup de nostre présomption , et me démets volontiers de cette royauté imaginaire qu'on nous donne sur les autres.

Le renard, de quoi se servent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par-dessus la glace de

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quelque rivière geslée, et le laschent devant eux pour cet effet , quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien près de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance , bruire l'eau courant au-dessous, et selon qu'il trouve par-là , qu'il y a plus ou moins d'espaisseur en la glace, se recaler ou s'avancer ; n'aurions-nous pas raison de juger qu'il lui passe par la teste ce raesme discours qu'il feroit en la nostre :

et que c'est une ratiocination et conséquence tirée du sens naturel : ce qui fait bruit , se remue ; ce qui se remue , n'est pas geslé; ce qui n'est pas geslé est liquide, et ce qui est liquide plie sous le faix.

Nature a embrassé universellement toutes ses créatures , et n'en est aucune qu'elle n'ait bien pleinement fourni de tous moyens nécessaires à la conservation de son estre.

Ces plaintes vulgaires que j'oy faire aux hommes, que nous sommes le seul animal abandonné, nu sur la terre nue, lié,

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garotté, n'ayant de quoi s'armer et couvrir que de la despouille d'autrui : là où toutes les autres créatures, nature les a revestues de coquilles , de gousses , d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison et de soye , selon le besoin de leur estre ; les a armées de griffes , de dents , de cornes , pour assaillir et pour défendre , et les a elle-mesme instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, chanter; là où l'homme ne sçait ni cheminer , ni parler , ni manger , ni rien que pleurer sans apprentissage. Ces plainteslà sont fausses : il y a en la police du monde, une égalité plus grande et une relation plus uniforme.

U nous eschoit à nous-mesmes , qui ne sommes qu'avortons d'hommes , d'eslancer par fois nostre ame, esveiilée par les discours ou exemples d'autrui , bien loin audelà de son ordinaire : mais c'est une espèce de passion qui la pousse et agite, et

qui la ravit aucunement hors de soy : car ce tourbillon franchi, nous voyons que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle-mesme , sinon jusqu'à la dernière touche, an moins jusqu'à n'eslre plus cellelà : de façon que lors, à toute occasion, pour un oyseau perdu , ou un verre cassé, nous nous laissons esmouvoir à peu près comme l'un du vulgaire.

Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n'est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses»

se die maîtresse et empérière de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie , tant s'en faut de la commander?

Les cupidités (passions) estrangères, que l'ignorance du bien et une fausse opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles : ni plus ni moins que si, en une cité, il y avoit si grand nombre d'es-

trangers qu'ils en missent hors les naturels habitants.

A combien de vanité nous pousse celte bonne opinion que nous avons de nous ?

La plus réglée aroe du monde et la plus parfaite 9 n'a que trop à faire à se tenir en pieds , et à se garder de s'emporter par terre de sa propre foiblesse. Pensent-ils qu'une apoplexie n'estourdisse aussi-bien Socrate qu'un porte-faix? Les uns ont oublié leur nom mesme par la force d'une maladie , et une légère blessure a renversé le jugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra , mais enfin c'est un homme: qu'esti! plus caduque , plus misérable et plus de néant?

Ce privilège que l'homme s'attribue d'estre seul en ce grand bastiment, qui ait la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pièces, seul qui en puisse rendre grâces à l'architecte , et tenir compte de la recette et mises du monde: qui lui a scellé ce privilège ? Qu'il nous montre lettres de cette

-, o l'esprit

belle et grande charge? Ont-elles été octroyées en faveur des sages seulement?

Elles ne touchent guères de gens. Les fols et les médians sont-ils dignes de faveur si extraordinaire , et, estant la pire pièce du monde, d'estre préférés à tout le reste?

Les âmes des empereurs et des savetiers sont jettées à mesme moule. Considérant l'importance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produites par quelques causes aussi pesantes et importantes. Nous nous trompons ; ils sont menés et ramenés en leurs roouvemens par les mesmes ressorts , que nous sommes aux nostres. La mesme raison, qui nous fait tanser avec un voisin , dresse entre les princes une guerre : la mesme raison qui nous fait fouetter un laquais , tombant en un roi, lui fait ruiner une province.

L'envie d'un seul homme, un dépit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas esmouvoir deux ha-

rangères à s'esgratigner , c'est l'ame et le mouvement tle tout ce grand trouble.

Ce grand corps a tant de visages et de mouvemens , qui semblent menacer le ciel et la terre : ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes , c'est toujours l'homme foible, calamiteux et misérable. Ce n'est qu'une fourmilière esmue et eschauffée, un souffle de vent contraire , le croassement d'un vol de corbeaux , le faux pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle : un songe, une voix, un signe, une brouée marinière , suffisent à le renverser et porter par terre.

Donnez -lui seulement d'un rayon de soleil par le visage , le voilà fondu et esvanoui : qu'on lui es vente seulement un peu dépoussière aux yeux comme aux mouches à miel de notre poè'te ( Virgile\ voilà toutes nos enseignes, nos légions, et le.

grand Pompeïus mesme à leurs testes rompu et fracassé.

Certes, nous avons estrangement surpaya

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ce beau discours de quoy nous nous gtc* rifion», et cette capacité de juger et co^noistre, si nous l'avons achetée au prix- 4»

ce nombre infini de passions auxquels nous sommes incessamment en prinse.

La plus calamiteuse et fragile 1 de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy paroi y la bourbe et le fient du monde , attachée et clouée à la pire , plus morte et croupie partie de l'univers, »

dernier estage du logis et le plus esloignt de la voûte céleste, avec les animaux d< la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au-dessus du cercl de la lune, et ramenant le ciel sous se , pieds.

Les philosophes veulent se mettre hoi d'eux et eschapper à l'homme. C'est folie au lieu de se transformer en anges , ils s transforment en bestes : nu lieu de se haw ser, ils s'abattent. Ces humeurs transcen dontes m'effrayent, comme les lieux hau

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tains et inaccessibles. Et rien ne m'est fascheux à digérer en la vie de Socrates , que ses estases et ses démoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent qu'on l'appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses , qui sont les plus haut montées. Je ne trouve rien si humble et si mortel en la vie d'Alexandre, que ses fantasies autour de son immortalisation.

Que l'enfance regarde devant elle; la vieillesse derrière : estoit-ce pas ce que signifioit le double visage de Janus ?

Bien sert à la décrépitude de nous fournir le doux bénéfice d'inappercevance et d'ignorance , et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous; znesme en ce temps, où les juges qui ont à décider nos controverses sont communément partisans de l'enfance et intéressez? Au casque cette piperie m'eschappe avoir, au moins ne m'eschappe-t-il pas à voir que je suis très pipable.

Celui que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy , en butte de tant de harquebuzades :

et cet autre cicatrice , transi et pasle de faim , délibéré de crever plustost que de lui o uvrir la porte ; penses- tu qu'ils y soyent pour eux? Pour tel ,à l'adventure , qu'Us ne virent onques et qui ne se donne aucune peine de leur/aict , plongé cependant en Voysiveté et aux délices»

Moy à cette heure , et moy tantost , sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire.

Nous n'allons point , nous rôdons plustost, et tournevirons çà et là : nous nons promenons sur nos pas. Je crains que nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny guères loing, ny guères arrière. Elle embrasse peu , et vit peu : courte , et en estendue de temps et en estendue de matière.

La moins dédaignable condition de gens me semble estre celle qui par simplesse

lient le dernier rang , et nous offrir un commerce plus reiglé. Les moeurs et les propos des paysans, je les trouve communément plus ordonnés selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de nos philosophes.

C'est à nous, vieillesse, à resver et baguenauder , et à la jeunesse à se tenir- sur la réputation et sur le bon bout. Elle va vers le monde, vers. le crédit : nous en venons.

Il faudrait donner le fouet à un jeune homme , qui s'amuseroit à choisir le goust du vin et des sauces.

Je suis de cet advis , que la plus honorable vacation est de servir au public et estre utile à beaucoup.

Ce flusteur protocole de Gracchus , qui amollissoit, roidissoit et contournoit la voix de son maistre, lorsqu'il haranguoit à Rome, à quoy servoit-il, si le mouvement et qualité du son n'avoit force à esmouvoir et altérer le jugement des audi-»

7 6 l'espeit

teursPVrayement il y a bien de quoi faire si grande feste de la fermeté de cette belle pièce , qui se laisse manier et changer an branle et accidens d'un si léger vent.

Comparez la vie d'un homme asservy à telles imaginations , à celle d'un laboureur, se laissant aller après son appétit naturel) mesurant les choses au seul sentiment présent, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lorsqu'il l'a : où l'autre a souvent la pierre en l'ame avant qu'il Tait aux k reins : comme s'il n'étoit point assez à temps pour souffrir le mal lorsqu'il y sera; il l'anticipe par fantasie, et luy court au-devant.

J'en oy [entends) qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs belles choses ; mais, à faute d'éloquence , ne les pouvoir mettre en évidence : c'est une baye.

Sçavez-vous , à mon advis , que c'est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes,

ne peuvent desmesler et esclaircir dans 9 ny par conséquent produire hors : Ils ne s'entendent pas encore lesmes,

monde regarde tousjours vis-à-vis je replie ma veue au-dedans, je la :, je l'amuse là. Chacun regarde t soy; moy je regarde devant Jen'ay affaire qu'à moy, je me con-

sans cesse , je me contrerolle , je me ». Les autres vont tousjours ailleurs ; f pensent bien, ils vont tousjours : moy je me roulle en mqy-mesme.

3St certaine façon d'humilité subtile list de la présomption , comme cetteue nous recognoissons nostre igno-

en plusieurs choses , et sommes si >is d'avouer qu'il y ait, es ouvrages ture, aucunes qualités et conditions >ns sont imperceptibles, et desquelles ; suffisance ne peut descouvrir les as et les causes. Par cette honneste et ientieuse déclaration , nous espérons

gaigner qu'on nous croira aussi de celles que nous dirons entendre.

On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contraintes qu'on peut. En l'estude , comme au reste , il lui faut compter et reigler ses marches : il lui faut par art tailler les limites de sa chasse. On le bride et garotte de religions , de loix, de coustumes, de science, de préceptes de peines et récompenses mortelles et immortelles : encore voit-on que par sa volubilité et dissolution il eschappe à toutes ces liaisons. C'est un corps vain, qui n'a pas où estre saisi et assené ;lin corps divers et difforme , auquel on ne peut asseoir nœud ny prise.

De quel fruit pouvons-nous estimer avoir esté, à Varron et Aristote, cette intelligence de tant de choses ? Les a-t-elle exemptez des incommodités humaines? Ont-ils esté deschargez des accidens qui pressent un crocheteur? Ont-ils tiré de la logique quelque consolation à la goutte? Pour avoir sceu comme cette humeur se loge aux

jointures, l'en ont-ils moins Sentie? Sont- Us entrez en composition de la mort, pour sçavoîr qu'aucunes nations s'en resjouissent.

C'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voyes communes, qui lui fait embrasser les nouvelletez, et aimer mieux estre chef d'une troupe errante et desvoyée au sentier de perdition, aimer mieux estre régent et précepteur d'erreur et de mensonge,, que d'estre disciple en Teschole de vérité, se laissant mener et conduire par la main-d'autruy à la voye battue etd oicturière.

O la -vile chose et abjecte que l'homme , s'il ne s'eslève au-dessus de l'humanité !

C'est un grand ouvrier de miracle que l'esprit humain.

Voulez-vous un homme sain ? le voulezvous réglé , et en ferme et seure posture ?

Affublez-le de ténèbres, d'oisiveté et de pesanteur; il nous faut abestir pour nous assagir (rendre sage),et nous esblouir , pour nous guider.

So l'esprit

Puisque les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estant pleins eux-mesmes d'incertitude 9 il faut que ce soit la raison: aucune raison ne s'establira sans une autre raison, nous voilà à reculons jusques à Tinfiny. 1

Il n'est cœur si mol , que le son'de nos tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ni si dur que la douceur de la musique n'esveille et ne chatouille : ni ame si rêvesche, qui ne se sente touchée de quelque révérence, à considérer cette vastité sombre de nos églises , la diversité d'ornemens et ordre de nos cérémonies , et ouyr le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie si posée et si religieuse de nos voix. Ceux mesmes qui y entrent avec mespris, sentent

1 Pensée profonde qui montre bien évidemment Dieu comme le principe de toute raison* Après cela, toute philosophie qui prétend se passer de Dieu est suffisamment jugée.

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quelque frisson dans le cœur et quelque horreur, qui les met en défiance de leur opinion.

Nous ne sommes jamais chez nous ; nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l'espérance, nous eslancent vers l'advenir ; et nous desrobent le sentiment et la considération de ce qui est , pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus.

La première considération que j'ay sur le subject des sens, est que je mets en doubte que Yhomme soit pourveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux, qui vivent une vie entière et parfaite , les uns sans la veue , autres sans l'ouye : qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car, s'il en manque quelqu'un, nostre discours n'en peut découvrir le défaut. Il est impossible de faire concevoir à un nomme naturellement aveugle, qu'il n'y

void pas , impossible de luy faire désirer la veue et regretter son défaut.

Qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clair semez, qui soit suspendue au hault des tours de Notre- Dame de Paris; il verra par raison évidente qu'il est impossible qu'il en tombe; et si ne se sçauroit garder (s'il n'a accousturaé le mestier des couvreurs) que la veue de cette haulteur extrême ne l'espouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochers , si elles sont façonnées à jour, encore qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu'on jette une poultre entre ces deux tours d'une grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous ferions si elle estoit à terre.

Il s'en faut tant que nos forces conçoi-

vent la haulteur divine, que, des ouvrages de nostre Créateur , ceux-là portent mieux sa marque , et sont mieux siens que nous entendons le moins.

Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamaû l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre : il fera tousjours de ses œufs poulies , comme on dit : il le faut mettre en chemise.

Il n'y a aucuns de nous qui s'offense tant de se voir apparier à Dieu , comme il fait de se voir déprimer au rang des autres animaux : tant nous sommes plus jaloux de nostre intérest que de celui de nostre Créateur.

J'ay veu en mon temps cent artisans, cent laboureurs , plus sages et plus heureux que des recteurs de l'Uni versit^ , et lesquels yaimerois mieux ressembler.

Paire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjamber plus que l'étendue de nos jambes, cela est impossible et mons-

tr lieux: ny que l'homme se nu dessus de soy et de l'humanité ; peut voir que de ses yeux, ny de de ses prises. Il s'eslèvera si Dieu extraordinairement la main : il s abandonnant et renonçant à se moyens , et se laissant hausser et par les moyens purement célest* nostre foy chrestienne, non à stoïque, de prétendre à cette miraculeuse métamorphose.

Rampant au limon de la ter laisse pas de remarquer jusque rues la haulteur inimitable d'auc héroïques. C'est quelque chose volonté bonne, quand les jambes m . Le monde va se pipant aisém qu'il désire.

Ceux qui ont apparié nostre songe , ont eu de la raison à 1' plus qu'ils ne pensoient. Quand geons , nostre ame vit , agit , exe ses facultez, ne plus ne moins c

elle veille. Nous veillons dormants , et veillants dormons* Encore le sommeil en sa profondeur endort parfois les songes; mais nostre veiller n'est jamais si esveillé qu'il purge et dissipe bien à poinct les resvèries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes. Nostre ame et nostre raison recevant les fantaisies et opinions qui lui naissent en dormant , et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation , qu'elle fait celle du jour :

pourquoy ne mettons-nous en doubte si nostre pensée , nostre agir est pas un autre songe , et nostre veiller quelque espèce de. dormir.

Les belles âmes , ce sont les âmes universelles, ouvertes et prestes à tout ; sinon instruites , au moins instruisables.

Quand je me confesse à moi religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j'aye, a quelque teinture vicieuse.

V homme en tout partout et n'est que rapiessement et bigarrure.

fifi l'esprit

11 ne fui jamais crochet letle qui ne pensast avoir pour sa provision. Nous rei sèment es antres l'advanta de la force corporelle , de 1 la disposition île la beauté tnge du jugement, nous i personne, et les raisons .

simple discours naturel en

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costc-là, que nous ne les

La raison humaine est n et dangereux.

.le cognois des hommes diverses parties belles ; qi h* cœur , qui l'adresse , qui qui le. langage, qui une st autre, mais de grand homi et ayant tant de belles pi ou un tel degré d'excellei doive admirer ou compan nous honorons du temps pm ne m'en a fait voir nul.

A.^ quelque chose sert le malheur. Il fait ion naistre en un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'autruy , vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur x .

C'est un grand despit qu'on s'adresse à vous parmi vos gens pour vous demander où est Monsieur, et que vous n'ayez que le reste de la bonnettade qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire.

Nature nous a estrennez d'une large faculté à nous entretenir à part : et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous devons en partie à la société , mais en la meilleure partie à nous.

L'avaricieux a plus mauvais compte de sa passion que n'a le pauvre , et y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la

1 Ce n'est là qu'une exagération spirituelle. Noos avons vu de» temps où c'eut été à peine oné vérité. L.

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