DE LA SOCIÉTÉ
Le plus vieil et mieux cogneu mal est tousjours plus supportable, que le mal récent et inexpérimenté.
Les hommes se donnent à louage. Leurs facilitez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux à qui ils s'asservissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaîst pas. Il faut mesnager la liberté de nostre aine, 'et ne l'hypothéquer qu'aux occasions justes : lesquelles sont en bien petit nombre , si nous jugeons sainement.
quelque prix que ce soit. En quelque assiette qu'on les couche , ils s'appilent et se rangent en se remuant et s'entassant:
comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre, trouvent d'eux-mesmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns parmi les autres , souvent mieux que l'art ne les eust sceu disposer.
Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de société, et des reigles plus commodes à nous attacher , sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit : comme il se trouve es arts plusieurs subjects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de-là. Telle peinture de police serait de mise en un nouveau monde : mais nous prenons un monde desjà faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pirrha , ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loi de le redresser et ranger de nouveau, nous ne pouvons guères le tordre de son accous-
tumé plys que nous ne rompions tout.
La sottise est une mauvaise qualité; mais de ne la pouvoir supporter, et s'en despiter et ronger, comme il m'advient 9 c'est une autre sorte de maladie, qui ne doit guères à la sottise en importunité.
Rien ne presse un estât que l'innovation :
le changement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie.
Il semble qu'il y ayt des mouvemens, naturels les uns , les autres fiévreux en ces grands corps , comme aux nostres.
Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils font , de grandes altercations et mutations prochaines : leurs devinations sont présentes et palpables; il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menasse ; mais encore quelque espérance pour la dorée de nostre estât : d'autant que naturellement, rien ne tombe là où tout tombe. La maladie universelle est la santé
particulière. La conformité est qualité ennemie à la dissolution.
L'estude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe*point:
là où la conférence ( conversation ) apprend et exerce en un coup. L'unisson est qualité du tout ennyeuse en la conférence. Mais, 1 comme nostre esprit se fortifie par la corn- * munication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s'abastardit par le continuel commerce et fréquentation, que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s' es pan de comme celle-là.
Nous vivons et négocions avec le peuple.
Si sa conversation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux âmes basses et vulgaires ( et les basses et vulgaires sont souvent aussi reiglées que les plus déliées; et toute sapience (sagesse) est insipide qui ne s'accommode à l'insipience commune); il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres affaires, ny
rie ceux d'aotruy : et les publiques et tes privés se desmeslent avec ces gens-là.
Je louerois une ame à divers estages , jni sache et se tendre et se desmontrer , fui soit bien partout où sa fortune la •orte , qui puisse deviser avec son voisin e son bastiment , de sa chasse et de sa uerelle , entretenir avec plaisir un charentier et un jardinier. J'envie ceux qui gavent s'apprivoiser au moindre de leur lite , et dresser de l'entretien en leur prore train.
La conservation des estats est chose ai vraisemblablement surpasse nostre indigence. La nécessité compose les hommes : les assemble. Cette cousture fortuite se irme après en loix. Car il en a esté d'aussi mvages qu'aucune opinion humaine puisse ifanter , qui toutesfois ont maintenu leurs orps, avec autant de santé et longueur e vie , que celles de Platon et Aristote çauroient faire. Et certes, toutes ces desriptions de police, feintes par art, se
trouvent ridicules et ineptes à mettre en practique.
Quand quelque pièce se desmanche, on peut l'estayer : on peut s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne noua esloigne trop de nos corn- 1 mencemens et principes : mais d'entre- !
prendre à refondre une si grande niasse 1 et à changer les fondemens d'un si grand ; bastiment, c'est à faire à ceux qui pour l descrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle, et guérir les maladies parla mort.
L'excellente et meilleure police est , à chacune nation , celle sous laquelle elle s'est maintenue. Sa forme et commodité essentielle dépend de l'usage.
Le monde n'est qu'une branloire perenne [perpétuelle). Toutes choses ybranlent sans cesse , la terre , les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance mesrae
n'est autre chose qu'un branle plus languissant.
Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant d'une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est en l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peinds pas l'estre,je peinds le passage :
non un passage d'aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute.
IJ faut accommoder mon histoire à l'heure.
Si mon «me pouvoit prendre pied, je ne m'essayeroispas, je me résoudrois : elle est tousjours en apprentissage et en espreuve.
Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme espèces sous un genre , c'est le mirouer, où il nous faut regarder pour nous cognoistre de bon biais. Somme (enfin ^,je veux que ce soit le livre démon escolier. Tant d'humeurs, -de sectes, de jugemens, clopinions, de loix et de coustûmes , nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre juge-
ment a recognoislre son imperfection et sa naturelle foiblesse : qui n'est pas un légier apprentissage.
IL se tire une merveilleuse clarté , pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nez.
C'est une qualité inséparable des erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions s' entrepoussent , suivant le vent, comme les flots. On n'est pas du corps , si on s'en peut desdire : si on ne vague le train commun.
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