DES SOUVERAINS ET DE LA ROYAUTE
Quant an commander qui semble estre si doux; considérant l'imbécillité du jument humain , et la difficulté du choix es choses nouvelles et douteuses, je suis fort de cet advis , qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre , que de guider.
Ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler autruy, puisqu'à régler nous-mesmes , il se présente tant de difficultez.
Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des princes à estre examinées après leur mort.
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Ils sont compagnons , sinon maistres de^^ loix : ce que la justice n'a peu sur leurs^, testes , c'est raison qu'elle Fayt sur leur réputation et biens de leurs successeurs, choses que souvent nous préférons à la vie. C'est une usance qui apporte des cornmoditez singulières aux nations où elle est observée 9 et désirable à tous bons princes , qui ont à se plaindre de ce qu'on traite la mémoire des meschants comme la leur.
L'honneur que noua recevons de ceux qui nous craignent , ce n'est pas honneur :
ces respects se doivent à la royauté, non à moy. Vois-je pas que le meschant, le bon roy , celuy qu'on hait , celuy qu'on aime, autant est à l'un que l'autre : de mesmes apparences , de mesme cérémonie estoit servy mon prédécesseur, et le sera mon successeur. Si mes subjects ne m'offensent pas, ce n'est tesmoignage d'aucune bonne affection : pourquoy le prendrai-je en cette part-là , puisqu'ils ne pourroient quand ils voudroient ! Nul ne me suit pour
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l'amitié qui soit entre luy et moy : car il ne s'y sçauroit coudre amitié, où il y a si peu de relation , et de correspondance.
Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes : il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suivent par contenance et par coustume , ou plustost que moy ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu'ils me dient et font , ce n'est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que j'ay sur eux : je ne vois rien autour de moy que couvert et masqué.
Sauf le nom de sire , on va bien avant avec nos roys. Et voyez aux provinces esloignées de la cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train , lessubjècts , les officiers, les occupations, le service. et cérémonie d'un seigneur retiré et casanier , tiourry entre ses valets ; et voyez aussi le 'vol de son imagination, il n'est rien plus Toyal : il oyt parler de son maistre une ibis l'an comme du roy de Perse : et ne le
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recognoist que par quelque vieux siiiage, que son secrétaire tient e gistre.
Nous devons la subjection et obéis également à tous roys : car elle re leur office; mais l'estimation, non que l'affection, nous ne la devons leur vertu.
Le reste de la France prend pour la règle de la cour. Qu'ils se despl de cette vilaine chaussure, qui moi à descouvert nos membres occulte lourd grossissement de pourpoints nous fait tous autres que nous ne son si incommode à s'armer : et ainsi d'j pareilles introductions , nouvelles i cieuses : elles se verront incontinei vanouyes et descriées. Ce sont erreu perficielles , mais pourtant de me prognostique : et sommes advertis q massif se desment, quand nous v< fendiller l'enduict et la cr ouste di parois.
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Nos loix sont libres assez -, et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme françois, à peine deux fois en sa vie. La subjection essentielle et effectuelle ne regarde d'entre nous, que ceux qui s'y convient 9 et qui ayment à s'honorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procès, il est aussi libre que le duc de Venise.
Ce que j'adore moy-mesme aux roys, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soumission leur est due , sauf celle de l'entendement : ma raison n'est pas duite à se courber et fleschir; ce sont mes genoux.
La jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant : c'est en faveur du juridicié. On fait un supérieur , non jamais pour son profit, ains pour le profit de l'inférieur et un médecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature , comme tout art , jette sa fin [son objet) hors d'elle.
Les subjects d'un prince excessif dons se rendent excessifs en demandes ils se taillent , non à la raison, mais / l'exemple. Ce n'est jamais faict : le reçu ne se met plus en compte : on n'ayme la libéralité que future : parquoy plus un prince s'espuise en donnant , plus il s'appauvrit d'amys. Comment assouviroit-il les envies qui croissent à mesure qu'elles se remplissent ? Qui a sa pensée à prendre, ne l'a plus à ce qu'il a prins. La convoitise n'a rien si propre que d'estre ingrate.
C'est une espèce de pusillanimité aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez ce qu'ils sont , de travailler à se faire valloir et paroistre par despenses excessives. Ce seroit chose excusable en pays estranger : mais parmy ses subjects, où il peut tout, il tire de sa dignité le plus extrême degré d'honneur où il puisse arriver.
Outre ce, il semble aux subjects spectateurs de ces triomphes, qu'on leur fait
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Contre de leurs propres richesses et qu'on tes festoyé à leurs despens. .Car les peuples présument volontiers des roys, comme nous Élisons de nos valets, qu'ils doivent prendre soing de nous apprester en abondance tout ce qu'il nous faut ; mais qu'ils n'y doivent aucunement toucher de leur part.
Qui ne participe au hazard et difficulté, ne peut prestendre intérest à l'honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses.
C'est pitié de pouvoir tant , qu'il advienne que toutes choses vous cèdent. Cette aisance et lasche facilité de faire tout baisser sôus soy , est ennemie de toute sorte de plaisir.
C'est glisser cela , ce n'est pas aller : c'est dormir , ce n'est pas vivre.
C'est un plaisir fade et nuisible d'avoir à faire à gens qui nous admirent et fassent place.
A ceux qui nous régissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main , ce n'est pas assez d'avoir un enten-
dément commun, de pouvoir ce que nou?
pouvons.
Ils sont bien loing au-dessous de nous, s'ils ne sont bien loing au-dessus; comme ils promettent plus , ils doivent aussi plus.
Si les plus plattes raisons sont les mieux assises; les plus basses et lasches, et les plus battues, se couchent mieux aux affaires. Pour conserver l'authorité du conseil des roys , il n'est pas besoing que les personnes profanes y participent, et y voyent plus avant que de la première barrière.
Le plus aspre et difficile mestier du monde , à mon gré v c'est faire dignement le roy. J'excuse plus de leurs fautes qu'on ne fait communément , en considération de l'horrible poids de leur charge , qui m'estonne. Il est difficile de garder mesure, à une puissance si desmesurée.
Je voudrois au mestier de courtisan un homme content de sa fortune et nay de moyenne fortune : d'autant que, d'une
part, il n'auroit point de crainte de toucher vivement et profondément le cœur du maistre, pour ne perdre par-là le cours de son avancement ; et, d'autre part, pour estre d'une condition moyenne, il auroit plus aisée communitation à toute sorte de gens.
Je le voudrois à un homme seul : car respandre le privilège de cette liberté et privauté à plusieurs engendreroit une nuisible irrévérence. Ouy, et de celui-là , je requerrois surtout la fidélité du silence.
U n'y a nul de nous qui ne vale moins que les roys s'il estoit ainsi continuelle* ment corrompu, comme ils sont de cette canaille de gens. Comment , si Alexandre , ce grand et roy et philosophe, ne s'en pust deffendre? j'eusse eu assez de fidélité, de
Jugement et de liberté pour cela. Ce seroit
Un office sans nom; autrement, il perdroit
son effect et sa grâce.
Les dignitez, les charges, se donnent
nécessairement plus par fortune que par
niérite : et a-t-on tort souvent de s'en
prendre aux roys. Au rebours, c'est merveille qu'ils y ayent tant d'heur y y ayant si peu d'adresse : car la nature ne leur a pas donné la veue, qui se puisse estendre à tant de peuples pour en discerner la précellence ; et percer ndfe poitrines , où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur : il faut qu'ils nous trient par conjecture et à tastons :
par la race , les richesses , la doctrine , la voix du peuple, très-fbibles arguments. Qui pourroit trouver meyen qu'on en peust juger par justice, et choisir les hommes par raison , establiroit de ce seul trait une parfaite forme de police.
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