MONTAIGNE JUGE DE SON LIVRE
Ce fagotage de tant de diverses pièces te fait en cette condition ( de cette ma»
itère ), que je n'y mets la main , que lorsqu'une trop lâche oisiveté me presse , et non ailleurs que chez moi. Ainsi il s'est Wti à diverses poses et intervalles , comme
les occasions me détiennent ailleurs par fois plusieurs mois. Au demeurant , je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes, oui à l'aventure quelque mot : mais pour diversifier , non pour ôter. Je veux représenter le progrès de mes humeurs , et qu'on voie chaque pièce en sa naissance. Je prendrois plaisir d'avoir commencé plutôt, et à reconnoître le train de mes mutations.
Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi.
La redite est partout ennuieuse, fut-ce dans Homère : mais elle est ruineuse aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagère.
Je suis en vieilli de nombre d'ans , depuis mes premières publications, qui furent Tan i58o. Mais je fais doute quej< sois assagi ( amande) d'un pouce.
Je n'enseigne point , je raconte.
Qui mettroit mes rêveries en compte ,
préjudice de la plus chétive loi de son village, ou opinion, ou coutume, il se feroit grand tort , et encore autant à moi. Car, en ce, que je dis, je ne pleuvis [garantis) autre certitude , sinon que c'est ce que lors j'en avois en la pensée : pensée turaultuaire et vacillante. C'est par manière de devis que je parle de tout, et de rien par manière d'avis.
La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'espérois; mais ce que je crains le plus , c'est de saouler. J'ai- Dierois mieux poindre (picquer) que lasser , comme a fait un savant homme de mon teins.
Je me présente debout et couché, le devant et le derrière , à droite et à gauche, et en tous mes naturels plis. Les esprits , vobe pareils en force, ne sont pas toujours pareils en application et en goût.
Je ne me mêle ni d'ortographe, ni de la ponctuation; je suis peu expert en l'un et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens,
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je m'en donne peu de peine ; car ils me déchargent; mais où ils c tuent un faux, comme ils font si et me détournent à leur conceptic ruinent. Toutefois quand la sente forte à ma mesure, un honnête l doit refuser pour mienne.
Qui ne voit que j'ai pris une i laquelle , sans cesse et sans trav autant qu'il y aura d'encre et < au monde? Je ne puis tenir re ma Vie par mes actions ; fortune trop bas; je le tiens par mes fanti
En ces rêvasseries ici crains-je son de ma mémoire que par inad' elle m'ait fait enregistrer une ch fois. Je hais à me reconnoître, < taste jamais qu'envi ce qui m'est échappé. Or , je n'apporte ici riei vel apprentissage; ce sont imaginati munes , les ayant à l'avanture con fois, j'ai peur de les avoir déjà ei
Les autres forment l'homme,
DE MOUffAlONK* fj
cite , et ou représente un particulier bien mal formé 9 et lequel si j'avois à façonner de nouveau, je ferois vraiment bien autre «ju'il n'est : mes-hui c'est fait.
Je n'ai point l'autorité d'être cru, ni ne 1^ désire , me sentant trop mal instruit X*our instruire autrui.
Je propose les fantaisies humaines et ^riiennes , simplement comme humaines £^ntakies , et séparément considérées , non ^omme arrêtées et réglées par l'ordon- ^fcance céleste, incapable de doute et d'altercation; matière d'opinion, non matière Le foi; ce que je discours selon moi, non que je crois selon Dieu, d'une façon laïque non cléricale, mais toujours très* Religieuse , comme les enfans proposent leurs essais instraisables , non instruisais. Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère ; moi le premier par mon être universel , comme Michel de Montaigne , non comme grammairien ou poète , ou jurisconsulte.
Quand j'oy quelqu'un qui s'arrête au langage des essais, que j'aimeroye mieux qu'il s'en tût. Ce n'est pas tant élever les mots, comme d'exprimer le sens, d'autant plus piquamment que plus obliquement.
Si suis-je trompé, si guères d'autres donnent plus à prendre en la matière; et comment que ce soit mal ou bien , si nul écrivain l'a semée, ni guères plus matérielle, ni au moins plus drue en son papier. Pour en ranger davantage je n'en entasse que les têtes.
Je dis librement mon avis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aventure ma suffisance, et que je ne tiens aucunement être de ma jurisdiction. Ce que j'en opine, c'est aussi pour déclarer la mesure de ma vue, non la mesure des choses.
Il n'est rien si contraire à mon stile qu'une narration étendue. Je me recoupe si souvent à faute d'haleine ; je n'ai ni composition ni explication qui vaille. Ignorant
au-delà d'un enfant des frases et vocables qui servent aux choses plus communes.
Pourtant ai-je* pris à dire ce que je sais dire, accommodant la matière à ma force.
Si j'en prenois qui me guidât , ma mesure pourroit faillir à la sienne.
Plaisante fantaisie ! plusieurs choses que je ne voudrois dire au particulier, je les dis au public; et sur mes plus secrettes sciences ou pensées , renvoyé à une boutique de libraire mes amis plus féaux.
Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n'étoient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre , que mon livre m'a fait.
Il n'est sujet si vain , qui ne mérite un rang en cette rapsodie.
Reprendre en autrui mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible que de reprendre, comme j'ai fait souvent, celles d'autrui en moi.
Quant aux facultés naturelles qui sont en
moi, de quoi, c'est ici l'essai , je les sens fléchir sous la charge : mes conceptions et mon jugement ne marchent qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant : et, quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfait. Je vois encore du pays au-delà, mais d'une vue trouble et en nuage, que je ne puis démêler : et entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantaisie , et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il fait souvent, de rencontrer de fortune dans les bons auteurs ces mêmes lieux que j'ai entrepris de traiter, à me reconnoître,auprix de ces gens-là, si foible et si chétif , si poisant et si endormi, je me fay pitié , ou dédain à moi-même.
Si ces Essais étoient dignes qu'on en jugeât, il en pourroit avenir, à mon avis, qu'ils ne plairoient guères aux esprits communs et vulgaires, ni guères aux singuliers et excellons : ceux-là n'y entendroient pas assez ,
ceuxTci y entendroieiit trop : ils pourroient vivoter en la moyenne région.
Qui connoîtra combien je suis peu laborieux, combien je suis fait à ma mode, croira facilement que je redicterois plus volontiers encore autant d'essais , que de m'assujettir à resuivre ceux-ci pour cette puérile correction.
J'écris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années. Si c'eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivi le nôtre jusqu'à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'ici à cinquante ans? Il écoule tous les jours de nos mains : et , depuis que je vis, s'est ^ altéré de moitié.
Nous disons qu'il est à cette heure parfait.
Autant en dit du sien chaque siècle. Je n'ai garde de l'en tenir là , tant qu'il fuira , et s'ira difformant comme il fait. C'est aux bons et utiles écrits de le clouer à eux ; et ira son crédit selon la fortune de notre état.
Qu'on ne s'attende pas auxf matières, mais à la façon que j'y donne.
C'est une humeur mélancolique , et une humeur par-conséquent très-ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années 'que je m'étois jette, qui m'a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d'écrire. Et puis, me trouvant entièrement dépourvu et vuide de toutes autres matières, je me suis présenté moimême à moi pour argument et pour sujet.
C'est le seul livre au monde de son espèce, et d'un dessein farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en cette besogne digne d'être remarqué que cette bizarrerie : car, à un sujet si vain et si vil , le meilleur ouvrier du monde n'eût sçu donner façon qui mérite qu'on en fasse compte.
J'ai seulement fait ici un amas de fleurs étrangères , n'y ayant fourni du mien que le filet à les lier.
De cent membres et visages qu'a chaque
DE MONTAtGNE. tô
chose, j'en 'prends on, tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, et par fois à pincer jusqu'à l'os. J'y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je sçai*
O Dieu! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté : et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit I c'est Findiligent lecteur qui perd mon sujet, non pas moi. Il s'en trouvera toujours en un coin quelque mot , qui ne laisse pas d'être battant, quoiqu'il soit serré. Je vois au change , indiscrettement et tumultuairement; mon stile et mon esprit Vont vagabondant de même*
Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas toujours la matière : souvent, lis la dénotent seulement par quelque marque. J'aime l'alleure poétique à sauts et à gambades. C'est un art, comme dit Platon y léger , volage , démoniacle.
Toute cette fricassée, que je barbouille ici, n'est qu'un registre des essais de ma
vie, qui est pour l'interne santé exemplaire assez , à prendre l'instruction a coatrepoiL
Outre ce profit que je tire d'écrire de moi, j'en ai espéré cet autre, que, s'il avenoit que mes humeurs pleussent et accordassent à quelque honnête homme* ayant mon trépas , ilrechercheroit de nous joindre. Je lui ai donné beaucoup de pays gagné : car tout ce qu'une longue connoif* sance et familiarité lui pourroit avoiï acquis en plusieurs années, il l'a tu en troii jours dans ce registre et plus sûrement d exactement.
Autant que la bienséance me le permet je rais sentir ici mes inclinations et affec tions : mais, plus librement et plus yolon tiers, le fais-je de bouche à quiconque dé sire en être informé. Tant y a , qu'en ce mémoires, si on y regarde, on trouver que j'ai tout dit , ou tout désigné ; ce qo je ne puis exprimer, je le montre a doigt.
Moi, qui suis roi de la matière que je traite et qui n'en dois compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout. Je hasarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me défie, et certaines finesses Terbales , de quoi je secoue les oreilles; mais je les laisse courir à l'aventure : je Tois qu'on s'honore de pareilles choses ; ce n'est pas à -moi seul d'en juger.
Je me suis envieilli de sept ou huit ans depuis que je commençai : ce n'a pas été sans quelque nouvel acquêt ; j'y ai pratiqué la colique par la libéralité des ans. Leur commerce et longue conversation ne se passe Ébément sans quelque tel fruit.
Je ne vise ici qu'à découvrir moi-même, qui serai par aventure autre demaift, si nouvel apprentissage me change.
J'ajoute, mais je ne corrige pas; parce que, celui qui a hypothéqué au monde son ouvrage , je trouve apparence qu'il n'y ait plus de droit : qu'il die , s'il peut mieux ailleurs, et ne corrompe la besogne qu'il a
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vendue. De telles gens, il ne faudrait rien acheter qu'après leur mort : qu'ils y peu-' sent bien ayant que de se produire. Qui le»
haste? mon livre est toujours un, sauf qu'à mesure qu'on se met aie renouveller, afin que l'acheteur ne s'en aille les mains du tout vuides, je me donne lois d'y attacher (comme ce n'est qu'une marqueterie mal jointe) quelque emblème supernuméraire.
Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la première forme; mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. De-la toutes fois il aviendra facilement qu'il s'y mêle quelque transposrdbn de chronologie : mes contes prenant place selon leur opportunité , non toujours selon leur âge.
Comme j'aime mieux composer deux lettres que d'en clore et plier une , et résigne toujours cette commission à quelque autre ; de même , quand la matière est achevée, je donnerois volontiers à quel-
qu'un la charge d'y ajouter ces longues harangues , offres , et prières que nous logeons sur la fin, et désire que quelque nouvel usage nous en décharge, comme aussi de les inscrire d'une légende de qualités et titres; pour auxquels ne broncher, j'ai maintes fois laissé décrire , et notamment à gens de justice et de finance. Tant d'innovations d'offices , une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d'honneur, lesquels étant si chèrement achetés, ne peuvent être échangés ou oubliés sans offense.
Je trouve pareillement de mauvaise grâce d'en ékarger le front et inscription des livres que nous faisons imprimer.
Il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir soi-même , et s'arrêter et rasseoir en soi, ce que j'espérois qu'il peut mes-hui faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant et plus mûr; mais je trouve qu'aux rebours,
q8 l'esprit de mohtaigne.
faisant le cheval échappé , il se donne cent fois plus de carrière à soi-même qu'il ne prenoit pour autrui ; et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'étrangeté, j'ai commencé de les mettre en rolle, espérant avec le terns lut en faire honte à lui-même.
Il n'est lieu où les fautes de la façon paraissent tant qu'en une matière qui de soi n'a point de recommandation.
Ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma créance , non pour ce qui est à croire.
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