CHAPITRE IV
La religion de Montesquieu.
Comment croire que la religion de Montesquieu soit pure, si Ton considère combien est impure sa morale. Et cependant l'écrivain, à différentes reprises, fait des réserves expresses en faveur du christianisme ou des « vérités révélées, » suivant son expression. C'est un catholique.
Mais, par une contradiction flagrante et ridicule, cette religion si bien louée embarrasse, à chaque instant, le politique étroit. Alors il lapasse sous silence, il l'abaisse, il la dénigre, il la calomnie, malgré tous les respects imaginables.
Quelqu'un me dit : Prenez-y garde, n'allez pas trop loin; c'est un spiritualiste que Montesquieu; il a rendu à Jésus-Christ de magnifiques hommages, il est supérieur à son siècle. Je m'étonne que dans un milieu pareil il soitencore ce qu'il est. J'ajoute : Monseigneur Frayssinous a fait en chaire l'éloge du Président; le P. Lacordaire,
42fi mon n: soi il i
quand il lut son discours de réception à Va
demie, avait puis»' flans l'Esprit '1- I. i de quoi cribler de ses traits le troisii-mr; empire, au nom de Montesquieu et de la liberté.
Or, Montesquieu, n'est qu'un libéral, c'est-à-dire un ennemi de la liberté du bien, un ennemi de l'Eglise.
Au risque de nous répéter, résumons quelquesunes de nos observations passées. Si l'historien des lois rencontre le Christianisme dans St-Louis, c'est pour le diminuer. Il ne donne pas à ses œuvres, en la personne du plus grand de nos rois, un éloge franc, complet et mérité; il enfouit vraiment le pieux monarque dans le coin d'un chapitre et dans le fouillis de savantes discussions sur l'histoire des Institutions judiciaires. Il semble, au moins, le dérober et le rétrécir. Il se garde bien de hausser la voix et de donner à son verbe la même majesté que pour Alexandre, à son style le même retentissement que pour porter aux quatre coins de l'univers la célébrité d'une gloire païenne. Il réduit à si peu de choses, malgré des airs de justice, les effets heureux des Etablissements de St-Louis ! Et s'il a chanté Charlemagne, en embouchant la trompette épique, il a eu soin de lui soustraire son honneur catholique. Du
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grand empereur qui prit des mains du Pape, à Rome, la couronne et l'Empire d'Occident, après avoir rétabli le Souverain Pontife sur son siège apostolique et confirmé son pouvoir temporel, il ne dit pas un mot. En revanche, il en fait le héros de la politique! Si Gharlemagne a rendu leurs biens, par testament, aux églises dépouillées, c'est en qualité d'administrateur; la religion n'y fut pour rien. N'était-il pas nécessaire de le rappeler en un chapitre qui concerne avant tout la religion de Montesquieu?
C'est donc clair comme le jour : l'illustre Président a effacé jusqu'ici, autant qu'il le pouvait, le rôle de Jésus-Christ et son nom dans la politique, où ses disciples, de siècle en siècle, ont fait de si grandes choses !
Quelques éloges donnés à la vérité pour mieux faire passer Terreur, ne doivent pas nous faire oublier, dans l'œuvre de Montesquieu, la persévérance de la haine et la proscription de l'Eglise.
L'histoire nous appuie contre une telle injustice.
St-Dunstan, deux fois ministre sous deux rois de l'Angleterre catholique, présida pendant trente ans aux destinées de ce pays et le rendit heureux et puissant. C'était un politique, c'était un saint; la politique pouvait alors ne faire qu'un avec la
sainteté la plus relevée. Mai • Dunstau
le thaumaturge faisait-il des miracles à minuit et de la politique à midi, séparant ainsi L*Eglis< l'État; et nous pourrions nous informer si son procès de canonisation a séparé les deux choses, l'Etat et l'Eglise.
Richelieu avait moins de sainteté, sans doute, que le ministre de la vieille Angleterre, mais beaucoup plus d'esprit. Je m'étonne que Montesquieu ne lui ait pas élevé une statue comme à Charlemagne. Celui-là, en effet, avec le P. Joseph, fit beaucoup de politique, et la religion ne l'embarrassait guère ; il battait les catholiques en Allemagne, les protestants en France. Par son mépris de la vérité, il préparait l'omnipotence de l'Etat et l'asservissement de l'Eglise (1). C'était un politique.
Rendons justice à un adversaire, même dans les détails; nous n'en serons que plus fort pour
(1) Quand la foi unissait Saint Louis et son peuple, l'autorité du roi empruntait au ciel un caractère presque divin. On obéissait à Dien. Dès que la vérité eut été méprisée dans la politique des traités, tel que celui de "NYestphalie, et par des politiques tels que Richelieu, l'autorité séparée de son principe divin, pour rester forte, se fit autoritaire ; elle s'exagéra ; et l'Etat, à défaut de Dieu, sous le nom du roi, multiplia les liens de l'obéissance
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relever le reste. J'admire ce qui suit, à propos des crimes inexpiables de l'antiquité :
« La religion païenne qui ne défendait que quelques crimes grossiers, qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables; mais une religion qui enveloppe toutes les passions, qui n'est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées; qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes, mais par un nombre innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice humaine et commence une autre justice; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge, une telle religion ne doit pas avoir de crimes inexpiables. Mais quoiqu'elle donne des craintes et des espérances à tous, elle fait assez sentir que s'il n'y a pas de crimes qui, par leur nature, soient inexpiables, toute une vie peut l'être ; qu'il serait très dangereux de tourmenter
jusqu'à la servitude. C'était la vieille Rome que les légistes introduisaient dans Paris. Quand le roi fut méprisable, le roi qui n'avait plus son prestige divin, fut méprisé ; et le peuple se fit roi. On eut deui servitudes, celle d'un tyran capricieux et celle de l'Etat païen, qui survit à nos révolutions modernes et à nos rois de passage, toujours plus enflé de lois tyranniques et déicides.
sans cessa la miséi Die» parde nouTeinx
crimes (l) et de Douvellea expiations; qu'inquiet sur les anciennes dettes, jamais quitte envers le Seigneur, nous devons craindre d'en contracter
de nouvelles, de combler la mesure et d'aller jusqu'au terme, où la bonté paternelle finit. »
C'est un peu long, mais saisissant dans la bouche de ce Montesquieu qui voulut finir bien après avoir tourmenté la miséricorde divine « sans cesse » par de nouveaux crimes littéraires jusqu'aux derniers jours de sa vie d'écrivain. Du reste, ce témoignage rendu à l'enfer n'est pas le seul dans un siècle impie. Voltaire y croyait aussi et restait dans son impiété. Montesquieu luimême, malgré sa belle tirade chrétienne, continua d'assister à la messe tous les dimanches, en son
(1) Livre XXIV, chapitre XIII.
Nous ne voulons rien enlever à Montesquieu, de ce qui peut l'excuser sinon le justifier. Citons encore quelques traits de son livre en faveur du christianisme. « Je n'examinerai les diverses religions du monde que par rapport au bien que l'on en tire dans l'état civil, soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ctW, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre. » (Chapitre Ier, livre XXIVe.) « Un prince qui aime la religion et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'apaise. Celui qui craint la religion, et qui la haït, est comme les bêtes sauvages, qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent. Celui qui n'a point du tout de religion est
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château de la Brède ou ailleurs, avec le premier roman venu entre les mains. Peut-on être léger jusque là? Ou bien le Président comptait-il, « dépassant le terme où la bonté paternelle finit, » trahir Dieu toute sa vie, et le surprendre, à la mort, au lieu d'en être surpris?
Quoi qu'il en soit, les passages semblables à celui que nous avons cité sont rares dans Y Esprit des Lois. Son auteur n'est pas loin de croire que toutes les religions sont bonnes; à ce compte, on en pourrait pratiquer plusieurs avec avantage:
« Les points principaux de la religion de ceux de Pégu (1) sont de ne point tuer, de ne point voler, d'éviter l'impudicité, de ne faire aucun décet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore. » (Chapitre II, livre XXIV.) a Nous devons au christianisme un certain droit politique... un certain droit des gens... » (Chapitre III, livre XXIV.) « Les principes du christianisme bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts (pour le bien de l'État) que ce faux honneur de monarchies, ces vertus humaines des Républiques, et cette crainte servile des États despotiques. » (Livre XXIV, chapitre VI.)
Alors pourquoi séparer la loi civile de la loi religieuse ? C'est là le fond vicieux de l'ouvrage; c'est l'ouvrage lui-même. Les détails n'y changent rien.
(1) Livre XXIV, chapitre VIII.
plaisir à son prochain, dé lai faire an contraire
tout le bien qu'on pent. \ • <• cela ils croient qu'on se sauve dans quelque religion que ce soit,
ce qui fait que ces peuples, quoique fiers et pauvres, ont de la douceur et de la compapour les malheureux. »
Cette religion vaut donc la nôtre ; elle vaut mieux; elle n'est pas intolérante.
« De même les Esséens (1) faisaient vœu d'observer la justice envers les hommes, de ne faire de mal à personne, même pour obéir, de haïr les injustes, de garder la foi à tout le monde, de commander avec modestie, de prendre toujours le parti de la vérité, de fuir tout gain illicite. »
La conclusion de ces deux paragraphes, la voici:
Ceux de Pégu, ceux de la Judée, les Esséens ou Esséniens, qui étaient des sectaires juifs, seront sauvés. Et ceux de l'Encyclopédie? aussi. Et les catholiques? bons pour le ciel... un peu moins que ceux de Pégu.
Des religions prenez celle que vous voudrez; peu importe ; mais ne la mêlez pas à la politique. C'est une aberration d'unir les lois divines et les lois humaines; et « l'on ne doit (2) point statuer
(1) Livre XXIV, chapitre IX.
(2) Livre XXVI, chapitre II.
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par les lois divines ce qui doit l'être par les lois humaines, ni régler par les lois humaines ce qui doit l'être par les lois divines. »
« Ces deux sortes de lois différent par leur origine, par leur objet et par leur nature. »
Quoi donc! j'avais pensé jusqu'ici, à tort, que les lois humaines, dans le sens le plus élevé du mot, étaient le reflet des lois divines, que la justice humaine s'appliquait à la lumière de la divine justice, origine et principe de toute justice en ce monde ! Quelle n'était pas mon erreur! Et je me trouvais seul, dans l'Univers, à penser au rebours de la vérité. Car « tout le monde convient bien que les lois humaines sont d'une autre nature que celles de la religion, et c'est un grand principe... »
A cette affirmation sublime et qui a bien l'air de vouloir être un dogme, succèdent des distinctions fines et fausses (l) :
« Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur. La force principale de la religion vient de ce qu'on la croit, la force des lois humaines vient de ce qu'on les craint... » Les lois humaines « varient à mesure que les volontés des hommes changent : au contraire, la
(!) Livre XXVI, chapitre IL
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nature des lois de la religion est de ne varier jamais. »
Résumons : il v a des lois divines , il v a une religion; c'est accordé; mais n'y accrochez j dans une exagération qui nuira môme à Dieu, les lois humaines qui sont de l'homme seulement et changent suivant sa volonté, sans que Dieu ait rien à y voir. Divisons les pouvoirs, je vous en prie; divisons, éclaircissons. Pas d'échelle lumineuse de la terre au ciel ; c'était bon pour l'ancien temps, pour les Juifs et pour Jacob. Faisons sortir nos lois de nous-mêmes et plantons-les dans la boue. Séparons la loi et le ciel, l'Etat et la religion (1)! C'est le premier point.
D'ailleurs, l'auteur n'est « point théologien, mais écrivain politique. »
Lisez : la religion et la politique n'ont rien à voir ensemble. Il ne l'insinue pas une fois, mais bien des fois. Non; c'est moi qui me fais illusion; le Président me le fait remarquer en ces termes :
« A l'égard de la vraie religion, il ne faudra que très peu d'équité pour voir que je n'ai jamais
(1) Ailleurs, Montesquieu pense que même d'une religion qui nie l'immortalité de l'àme on peut tirer des conséquences non pas justes, mais admirables pour la société. (Livre XXIV, chapitre XIX.)
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prétendu faire céder ses intérêts aux intérêts politiques, mais les unir (1). »
Je m'étonne; il me semble cependant que tout à l'heure les lois divines et les lois humaines n'avaient ni la même origine, ni la même nature. Est-ce moi qui manque de mémoire ou le légiste qui se contredit? Même, il n'y a qu'un instant, la théologie et la politique n'avaient rien à démêler; tout a changé ; et l'écrivain avoue qu'il y a une vraie religion. C'est la religion chrétienne. Il unit l'Eglise et l'Etat; il les séparait. C'est son affaire. « La religion chrétienne qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut, sans doute, que chaque peuple ait les meilleures lois civiles, parce qu'elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir (2). »
Mais comment Montesquieu unira-t-il les intérêts religieux et les intérêts politiques qu'il séparait tout à l'heure? Allons par ordre :
C'est «un malheur (3) » que la vraie religion se soit partagée en catholique et en protestante. Si c'est un malheur pour les protestants ou les catholiques, le Président ne le dit pas. A son
(1) Livre XXIV, chapitre Ier.
(2) Livre XXIV, chapitre I".
(3) Livre XXIV, chapitre V.
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sens, le protestantisme et le catholicisme seraient
deux parts égales de la vérité. Alors la vérité combattrait la vérité; car la vérit dans la
religion chrétienne, et les catholiques, aussi bien que les protestants, sont des chrétiens du même poids. Montesquieu ne semble pas reconnaître la supériorité du catholicisme. CommeL'Hopital, l'un des premiers libéraux, nommés alors neutres ou politiques, il haïssait ces distinctions « de papistes et de huguenots, là où il n'y avait que des frères. »
La pensée de Montesquieu se développe :
a Lorsqu'une religion naît et se forme dans un Etat, elle suit ordinairement le plan du gouvernement où elle est établie (1). »
Le Président n'a-t-il pas dit qu'il ne prétendait point faire céder les intérêts de la religion aux intérêts de la politique ? C'est une nouvelle contradiction. Il a séparé l'Etat et l'Eglise, il les a unis; mais les unir, c'est asservir l'Eglise à l'Etat et même au climat ; nous allons le voir :
« Les peuples du Nord ont et auront toujours (2) un esprit d'indépendance et de liberté que n'ont pas les peuples du Midi ; et une religion qui
(i) Livre XXIV, chapitre V.
(2) Livre XXIV, chapitre V.
n'a point de chef visible convient mieux à l'indépendance du climat que celle qui en a un. »
Admirons « l'indépendance du climat. »
A ce prix, les Grecs dont les fibres sont relâchées par la chaleur du climat devraient être fidèles au Pape. Mais il ne s'agit pas de cela. C'est un bonheur que le protestantisme soit venu remettre les choses en leur place et qu'il, ait satisfait à la fois l'esprit des gens du Nord et leur climat ; c'est pour un bien que la religion chrétienne se déchira en deux parties. C'était un malheur, il n'y a qu'un instant. Pardonnons certaines distractions à un esprit sublime qui s'égare dans l'infini de ses conceptions.
Pour tout dire, gens du Nord et gens du Midi ont bien fait; du climat dépend la religion, et la politique elle-même dépend du climat; elle est avec lui, la maîtresse de la religion.
« Dans le pays même où la religion protestante s'établit, les révolutions se firent sur le plan de l'Etat politique. Luther, ayant pour lui de grands princes, n'aurait guère pu leur faire goûter une autorité ecclésiastique qui n'aurait point eu de prééminence extérieure, et Calvin, ayant pour lui des peuples qui vivaient dans les républiques, ou des bourgeois obscurcis dans des monarchies,
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pouvait fort bien no pus établir dos prééminences et dos dignités. »
C'est historique. L'orgueil dos princes et la vanité des bourgeois inventèrent d nou-
velles ; et ce fut un bonheur, à tous les points de vue, suivant le Président :
« Chacune de ces deux religions pouvait se croire la plus parfaite, la calviniste se jugeant plus conforme à ce que Jésus-Christ avait dit, et la luthérienne à ce que les apôtres avaient fait. »
Est-ce que les apôtres avaient fait autre chose que mettre en pratique ce que Jésus-Christ avait dit?
Ne perdons pas le fil : toutes les religions sont bonnes; elles doivent suivre le plan des gouvernements où elles se sont établies. La religion doit convenir à la politique, au climat, non la politique à la religion. C'est acquis, malgré les faux semblants d'une opinion contraire.
A part ces réserves, « la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble
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avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore le bonheur dans celle-ci (1). »
Un peu d'encens fait passer le reste.
Je soupçonne pourtant qu'il s'agit surtout de la religion réformée, bonne et très bonne; car la religion catholique a tant d'inconvénients! La religion catholique a créé les monastères, lès hôpitaux ; et quand Henri VIII a voulut (2) réformer l'Eglise en Angleterre, » disons la détruire, « il détruisit les moines, nation paresseuse elle-1 même, et qui entretenait la paresse des autres;... il ôta encore les hôpitaux où le bon peuple trouvait sa subsistance, comme les gentils hommes trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ces changements, l'esprit de commerce et d'industrie s'établit en Angleterre. »
Des rapports de la religion et de l'Etat, nous sommes passés au procès de l'Eglise catholique, mortelle à la fortune des nations. Montesquieu l'asservit à l'Etat, il la hait; il la calomnie. Tâchons de le suivre dans ses évolutions rapides :
« A Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise; excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de l'industrie, excepté ceux
(1) Livre XXIV, chapitre III.
(2) Livre XXIII, chapitre XXIX.
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qui cultivent les arts, excepté ceux qui ont terres, excepté ceux qui font le commerce. • Ah! le commerce, l'industrie, les lettres et arts! Le catholicisme n'y a rien compris; le Pape encore moins ; tout est là cependant. Quel réformateur que Henri VIII ! Quel Pape!... Il fut môme le maître du spirituel et du temporel. Mais les Anglais sont du Nord. Comment donc ont-ils oublié l'indépendance du climat, et adopté avec enthousiasme deux servitudes au lieu d'une, la temporelle et la spirituelle? Ils ont supprimé les hôpitaux et les moines ; cela suffit.
En passant, un petit conseil à notre sainte religion. Elle donne des règles pour le bien, soit; mais elle en donne aussi pour le meilleur ; c'est un tort. « Il est convenable que ce soient des conseils, et non pas des lois (1)» qui nous fassent faire mieux que bien. En effet, « la perfection ne regarde pas l'universalité des hommes ni des choses. De plus, si ce sont des lois, il en faudra une infinité d'autres pour faire observer les premières. Le célibat (nous y sommes 1) fut un conseil du christianisme; lorsqu'on en fit une loi
(1) Livre XXIV, chapitre VII.
pour un certain ordre de gens, il en fallut chaque jour de nouvelles pour réduire les hommes à l'observation de celles-ci. Le législateur se fatigua; il fatigua la société pour faire exécuter aux hommes, par précepte, ce que ceux qui aiment la perfection auraient exécuté comme conseil. »
D'où il suit que la loi civile, réformant la loi religieuse chrétienne, fera bien de laisser la chasteté monacale ou sacerdotale à ceux qui en voudront faire l'essai ; elle protégera les prêtres et les moines à qui il plaira de sortir du couvent ou de l'Eglise par laporte du P. Hyacinthe. Ce n'est déjà plus un rêve; et les magistrats, les législateurs, moins fatigués que jadis, ont enfin le temps de respirer, débarrassés qu'ils sont de la poursuite des religieux récalcitrants ! Tant de conciles devaient donc aboutir, avec leurs préceptes sur la perfection chrétienne, à la recette vulgaire d'un impie, nommé Montesquieu, le plus bourgeois des aristocrates! Car enfin « les hommes étant faits pour se conserver, pour se nourrir, pour se vêtir, et faire toutes les actions de la société.... »
Les actions de la société! Que c'est beaul que c'est élevé!
HO 'i n. D
<( .... La religion ne doit pal Lear donner une vie trop contemplative (4). »
Je reprends cette expression : « toutes lei actions de la société ! »
Ilyalàbien des sous-entendus que Montesquieu n'a pas dévoilés... le commerce, l'industrie, le luxe, le plaisir, toutes les satisfactions des sens, manger, boire, dormir, digérer; que sais-je encore? Et la vie contemplative s'oppose à toutes ces actions d'une société faite pour elle-même et se perpétuer, sans prendre qu'un médiocre souci du Dieu qui l'a faite, non pour elle, mais pour lui. Vit-on jamais une plus belle définition de la vie? se conserver, se vêtir, se nourrir, faire toutes les actions de la société 1! Je m'étonne que La Harpe n'ait pas admiré la périphrase.
Aimer Dieu et le glorifier, faire au besoin le sacrifice de ce qu'on a de plus cher pour gagner le ciel et le faire gagner aux autres, dit le christianisme.
« Faire toutes les actions delà société, » dit Montesquieu.
Nous avons atteint le but, et, si bien même que nous avons matérialisé Dieu dans un monstre opulent nommé l'Etat, que nous matérialisons (l) Livre XXIV, chapitre XI.
l'esprit des lois 44-3
toutes nos actions dirigées vers une fin qui est le plaisir ou la matière.
Nous connaissons l'idéal civil de Montesquieu,
et l'idéal du catholicisme, deux incompatibles! Nous entrerons, plus tard, dans le détail des lois excessives de la perfection chrétienne.
Si la perfection du catholicisme est déjà mise à l'index par l'infaillible légiste, en revanche, un peu au-dessus du calvinisme et du luthérianisme, y a-t-il rien de plus beau que l'antique stoïcisme des païens? Tout à l'heure le christianisme était la vraie religion; le stoïcisme vaut mieux. C'était une espèce de religion, la plus digne de l'homme (1).
Reposons-nous ici des rapports de la loi civile et de la religion :
a Faites pour un moment, dit Montesquieu, abstraction des vérités révélées. »
I/écrivain n'en parle que pour demander la permission de n'en point parler. Cependant il ne veut pas « cesser, un instant, de penser qu'il est chrétien (2) ; » il ne l'est pas :
(1) Livre XXIV, chapitre X.
(2) Livre XXIV, chapitre X.