L'esprit de Renan
Ernest Renan est un personnage presque légendaire. C'est avant tout un nom, un grand nom ; c'est le drapeau d'un certain parti, de ceux qui n'aiim.ent pas le christianisme, et spécialement l'Eglise catholique.
Même ceux-là qui ne jurent que par lui le connaissent souvent fort peu. Ils y vont de confiance ; ils s'autorisent de lui un peu comme les chrétiens se recommandent de saint Paul ou de saint Augustin. De ses nombreux ouvrages, le grand public n'a guère lu qu\e la Vie de Jésus et les Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.
Le présent volume (i) s'offre aux lecteurs désireux de connaître cet écrivain si ensorcelant et si disputé, non pas suivant les dires des amis ou des ennemis, mais d'après ses propres écrits.
On serait mal venu de parler des doctrines de Renan ; car il les a, tour à tour,
(i) Une première ébauche en a paru dans la revue Les Etudes, du 5 septembre au 5 novembre 19 iS, sous le titre suivant : Trois Eludes sur Ernest Renan.
admises et nejetées presque toutes, en philosophie, en politique et en religion.
Les paîithéistcs allemands ont bien des jmsons de le croire des leurs, et si vous rejetez le panthéisme à cause die ses conséquences funestes, vous le trouvez de votre côté.
Les admirateurs de la Révolution et les démocrates rencontrent chez lui des pages ferventes et même enthousiasles ; il a tout de même légué à /'Action française ces morceaux solides et sincères qui lui ont valu d'être appelé par M. Maurras : « une tête bien faite. »
Avec un peu de bonne volonté et de l'adresse, il ne serait pas difficile d'extraire de ses livres un petit manuel d'apologie chrétienne ; ce qui ne l'empêche pas d'avoir été, avec Bayle et Voltaire, l'un des adversaires les plus acharnés et les plus perfides du christianisme.
Sous les idées et les doctrines en perpétuelle évolution dans le cerveau de Renan, il y a toutefois quelque chose qui persiste, sa manière d'évoluer, sa façon de penser et de dire tour à tour, parfois en même temps, des choses contradictoires ; c'est son esprit. Voilà ce qu'on a voulu dégager ici et mettre en lumière.
L'esprit de Renan n'est plus un mystère
pour personne. C'est une chose déjàclassée^ il a un nom, il s'appelle le « Bcnanisme. » Dilettantisme ? — Oui, mais élevé à une puissance telle qu'il constitue un genre spécial et mérite une appellation nouvelle.
Afin de saisir un peu au vif cette pensée subtile et fuyante, on a cru devoir laisser parler le penseur lui-même- Ce livre est composé en grande partie avec ceux de l'auteur qu'il étudie. Le texte est parsemé de citations et les connaisseurs retrouveront sans peine, en dehors même des guillemets, les pensées et les formules renaniennes.
Au risque de se répéter, on a dû multiplier les points de vue et les nuanoes, revenir sur le déjà vu pour le regarder sous de nouveaux aspects. En présence d'une figure aussi difficile à fixer, il faut se défier des teintes uniformes, des traits trop accentués.
Le chapitre qui touche aux esquisses de M. Barres ne prétend nullement être complet. C'est tout simplement une indication, une invitation au lecteur à recourir au texte même de l'auteur qui a si bien pénétré la physionomie du Renan de la dernière période, la période du déclin moral et de la béate renommée.
Il a paru intéressaîit d'insister sur la crise religiieuse du jeune séminariste. Elle était mal connue, et des documents publiés ces
dernières années ont permis d'y apporter quelque lumière.
Renan s'y montre déjà avec cet esprit qui reslerasa caractéristique- Ce qui Va fait roînpre avec le catholicisme, ce ne sont pas des idées bien arrêtées, encore moins des objections de critique et criiistoire ; c'est une tendance et, comme on dit aujourd'hui, une (( mentalité ». C'est la prétention de juger tout le îiionde et Dieu même, sans être jugé par personne et non pas même par Dieu.