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CHAPITRE PREMIER

Le Collège de Tréguier

Ernest Renan naquit à Tréguier, le 28 février 1823. Henriette avait alors douze ans. C'est l'âge qu'il lui fallait pour influer réellement sur ce petit être qui allait s'épanouir sous son regard aimant. Elevée par d'anciennes religieuses, tout semblait l'orienter elle-même vers le couvent. Le malheur vint brusquement bouleverser ses rêves et changer ses préoccupations.

Le père avait servi sur les flottes de la République. Dans la suite, il commanda un navire caboteur pour son propre compte, se lança dans le commerce et fit de mauvaises affaires. Un jour, en juillet 1828, £cn bat( au venant de Saint-Malo rentra au port

de Tréguier sans lui. Interrogés, les hommes de l'équipage répondirent qu'ils ne l'avaient pas revu depuis quelques jours. Un mois plus tard, son cadavre fut trouvé sur la côte, entre Saint-Brieuc et le cap Fréhel ; mais on ne sut jamais la cause de sa mort.

Cette mystérieuse disparition laissait la famille dans la pauvreté et aux prises avec beaucoup de dettes. M""^ Renan se retira, avec sa fille et son jeune fils, près de ses parents, à Lannion. Son fils aîné, Alain, venait de terminer ses études au Collège de Tréguier et était parti pour Paris.

Henriette, malgré sa sensibilité de Bretonne, son impressionabilité même, avait un caractère sérieux et énergique qu'allait encore mûrir et développer la conscience de sa nouvelle situation. Elle assuma la tâche austère de payer les dettes paternelles et do veiller à l'éducation du petit frère qui grandissait à ses côtés et en qui elle avait mis ses complaisances

Ernest se permettait parfois d'exercer sur elle ses petites tyrannies. Quand il la voyait parée et sur le point de partir pour certaines réunions, il s'attachait à sa robe et la décidait de rester avec lui à la maison. Un jour qu'elle faisait la morte sur un fauteuil, pour le punir ou bien pour l'éprouver, il la

mordit au bras au point de lui arracher un cri de douleur. Auv i<>proches qu'on lui en fit il ne savait que répondre : <( Pourquoi donc étais-tu morte ? Est-ce que tu mourras encore ? »

Le premier soin de la grande sœur fut de semer dans l'âme de son frère cette piété clnétienne qui fructifiait déjà dans la sienne. Ernest se souviendra longtemps des premiers pas qu'il fît en ce sens à côté d'elle: « Le soir en hiver, elle m'amenait à l'église sous son manteau ; c'était pour moi une grande joie de fouler la neige, ainsi abrité de toutes parts » (i).

La Révolution de i83o eut ses échos à Lannion comme par toute la France. Les habitants se partagèrent en deux camps qui se rencontraient jusque parmi les écoliers. Ernest lui-même, alors âgé de sept ans, se vit interpeller par un camarade qui, d'un

(1) Lettres intimes, précédées de Ma sœur Henriette, p. i3 et i5, Calmann Lévy. Les citations et les références renvoient au texte de cet éditeur, le seul garanti jjar l'auteur, qui met en garde contre les textes apocryphes que lui aurait prêtés la presse catholique, a Je supplie les amis de la vérité de n'admettre comme de moi que ce qui a paru dans les volumes publiés par la maison Lévy », Feuilles détachées, préf. p. xxni. xxiv.

On trouvera en appendice la liste complète et la date de publication de tous ces Aolumes.

Ion menaçant, lui posa la fameuse question : (( Et toi, es-tu Philippiste ou Carliste ? » Par bonheur, un troisième se présenta pour le dégager et le dispenser de répondre. Chétif et timide, il se tenait volontiers à l'écart des luttes, et puis, il ne se battra jamais bien fort pour la politique.

La petite famille isolée ne tarda pas à rentrer dans sa chère ville de Tréguier. Elle se léinstallait dans son ancienne maison, reprenait son commerce d'épicerie sans être le moins du monde inquiétée par les créanciers .

Henriette se faisait institutrice et ouvrait une petite école privée. Ce n'était pas précisément le chemin de la fortune. Les communautés renaissantes attiraient les filles des bourgeois comme celles des nobles, et ]a directrice eut l'ennui de voir « sa pauvre petite école abandonnée.)) Cette douloureuse constatation n'eut sans doute pas pour effet d'augmenter son affection pour ses anciennes maîtresses ni pour la religion (jui les inspire.

Du reste, si la sœur eut à souffrir du voisinage des couvents, le frère trouvait, à sa portée, et à bon compte, un collège ecclésiastique pour lui ouvrir ses portes. Il y entra, en huitième, après les vacances de i832, comme externe. Dès la première, année ses

places sont bonnes et elles iront toujours en s'améliorant-

Ses maîtres lui trouvent un caractère bon et doux, mais un peu indécis ; il arrive tard en classe et à la chapelle. Dans la classe de sixième, sur 22 élèves, il est toujours le premier ou le second. Son professeur lui multiplie les : Très bien ; cependant il juge peu favorablement sa conduite à l'église : « Souvent dish-ait ; ne parait pas avoir grande piété. »

L'année suivante, en cinquième, il est î)rpsque toujours le premier. L'un de ses condisciples et émules écrivait le 11 février, poui s'excuser de n'être pas à la tête de sa classe : « Quand à ce diable de petit Ernest Renan, impossible de lui damer le pion ; il apprend comme il veut, et nous reconnaissons l'impossibilité de lui disputer la première place. »

Ernest avait une supériorité incontestée, mais il la soutenait par un travail acharné et un peu excessif. Son émulation avait déjà quelque chose de fiévreux et de maladif. Quand il lui arrivait d'être ex-eequo avec un autre et surtout de passer au second rang, il avait de vrais accès de bouderie et même pleurait de rage.

Son professeur de quatrième et de troisièîne, l'abbé Pasco s'attacha à lui d'une façon

toiile spéciale ; il lui conserva toujours une giande place dans son cœur et dans ses prières. Pour ce professeur, l'un des plus brillants du collège, Ernest Renan n'a que des qualités, même à l'église il est édifiant. Après une série de notes excellentes, il se voit l'objet d'une observation spéciale tout à fait louangeuse : « élève recommandable par son application et sa bonne conduite. » Le 2 février 1837, jour de la Purification, il devenait congréganiste de la Sainte-\ ierge On peut lire encore sur les registres de la Congrégation son acte de consécration copié de sa main et signé.

Il jurait de ne rien dire, rien faire, rien permettre contre l'honneur de sa glorieuse Mère. Il devint même assistant, puis fut chargé de présider aux évolutions des enfants de chœur dans les cérémonies religieuses.

Les compagnies bruyantes et les jeux violents n'étaient pas son fait. Il se trouvait fort bien avec les petites filles de son âge qui lui permettaient d'exercer sa précoce condescendance- C'est là qu'il distingua la petite Noémi que les Souvenirs ont rendue presque célèbre. Un peu jaloux de cette préférence, ses camarades se vengeaient du petit transfuge, en l'appelant « Mademoiselle. »

Il avait cependant, parmi les externes du collège, deux amis de cœur, François Liart et Fiacre Guyomard. Avec ce dernier il suivait des leçons particulières de mathématiques. Ils revenaient ensemble du collège en discutant leurs problèmes ; parfois ils s'arrêtaient devant les grandes portes cochères de l'hôpital pour y tracer leurs figures et leurs calculs avec de la craie (i).

Le trio était connu et grandement apprécié. Renan était comparé à saint Louis de Gonzague, Liart devenait saint Yves et Guyomard représentait saint Stanislas Kostk.'i. Les trois amis étaient pieux et travail- Kurs ; ils n'étaient pas non plus en retard quand il s'agissait de donner aux originaux des surnoms appropriés.

Les professeurs eux-mêmes n'étaient point épargnés... L'un d'eux, l'abbé Le Brouster avait composé une Histoire de Bretagne «ju'on enseignait en rhétorique. Les élèves euient bien vite remarqué que la plupart des paragraphes commençaient par les mots :

(' Sur ces entrefaites. >< On le surnomma Le Père Entrefaites.

Un autre professeur, l'abbé Stéphan était le type du pédagogue compassé et froid ; il

(i) Souvenirs., p. 17.

passait pour n'avoir jamais ri dans sa vie, ce qui lui valut le surnom de Jean le Sec.

L'abbé Urvoy, plus tard directeur du collège, jouait du « reptile » au lutrin, sur des morceaux de sa composition. Mais on prétendait qu'il dormait en prêchant, et qu'il aurait pu marcher sur des œufs sans les briser. Il fut connu sous le nom de Bonhomme « doustadec », mot breton qui signifie ; doucement.

les jours de promenade, les élèves de iTréguier rencontraient souvent un ancien marin, Maurice, qui passait son temps à ramasser du crottin sur les routes. Sa démarche de matelot et l'écartement démesuré de ses jambes l'avaient fait appeler Ygi^ec.

Quand ils allaient sur la côte, ils s'amusaient volontiers aux dépens d'Héry Doguen menant son troupeau de porcs se laver dans la mer et aussi ravager les parcs d'huîtres du voisinage, (i). Heureux de placer un peu de leur latin ils l'interpellaient en criant : Margaritas ante porcos !

Nous ignorons s'il y avait à cette époque.

(i) Il écrira dans ses Cahiers de Jeunesse, à propos du besoin de gloire : <( Te rappelles-tu ce gardeur de porcs de Tréguier, qui était le plus glorieux, comme on dit, de tous ceux de sa classe ? C'est aussi nécessaire que le pain. » P. 245.

au collège de Tréguier, des représentations théâtrales. En 1806, on avait fixé trois pièces au programme : Pourceaiignac de Molière, le Faux duc de Bourgogne du Père du Cerceau, et le Gourmand pris pour dupe avec le plaidoyer du Père Baudory. Finalement on y renonça, dit le Principal, « de peur d'ennuyer le public » (i).

Ernest avait deux endroits privilégiés pour passer ses vacances. Le premier, celui qui semble l'avoir attiré le plus, c'était l'île de Bréhat. Il aimait à lire et à rêver dans le mûrier de sa tante Périne, ou bien sur les rochers en face de la mer.

Le second paysage avait un caractère tout différent ; il n'était pas cependant sans charmes pour cette nature méditative et rêveuse- C'était dans le vieux manoir de Trovern , situé en Trébeurden, dans une vallée marécageuse des côtes de Lannion. Il parlera souvent de cette agréable campagne de sa tante Morand et des lectures qu'il y fit: « J'y

(i) Ces détails ont été empruntés aux deux livres suivants : Le Collège de. Trégwer par un ancien élève, Saint-Brieuc 1896, René d'Ys (pseudonyme renanisé du journaliste breton, M. Théoph. Janvray). Ernest Renan en Bretagne, Em. Paul, 190/i. Nombre de renseignements ont été recueillis ou contrôlés sur place.

passais mes journées à lire la Morale en action et surtout Télémaque. >,

Il allait aussi parfois à Guiugamp où il avait quelques parents. Sa mère l'y avait conduit tout enfant, après une grave maladie, pour le recommander à la Sainte-Vierge très honorée dans cette ville. L'auteur des Souveîiirs se plaira plus tard à marquer son dégoût d'enfant pour cette localité trop profane et trop laïque. Il ne s'y plaisait que dans la compagnie d'une vieille servante à qui il lisait des contes.

11 aspirait à revenir à sa vieille ville sombre et toute ecclésiastique, forte protestalion contre ce qui est plat et banal. « Je me retrouvais moi-même, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aiguë, le cloître et les tombes du xv^ siècle qui y sont couchées ; je n'étais à l'aise que dans la compagnie des morts, près de ces chevaliers, de ces nobles dames dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette à leurs pieds et un grond flambeau de pierre à la main » (i).

H a donné raison à ce professeur qui le trouvait, à l'église, indifférent et distrait, de peu de piété, c Durant les offices, a-t-il écrit, je tombais dans de véritables rêves ; mon

(i) Souvenirs., v. 8.

œii errait aux voûtes de la chapelle ; j'y lisais je ne sais quoi ; je pensais à la célébrité des grands hommes dont parlent les livres. » (i).

Mme Renan était une femme intelligente et fine, tenant de ses origines gasconnes un grand fond de gaîté qui contrastait avec le cadre mélancolique et triste du pays. Derrière son petit comptoir d'épicière, elle accueillait aimablement les campagnards qui \enaient faire leurs provisions, elle causait et faisait causer, centralisant ainsi et les rtgençant dans sa mémoire et son imagination tous les cancans de la région.

Le soir venu, et le raagasin'fermé, Ernest se retrouvait auprès de sa mère, au coin du feu ; il apprenait là ce qu'on ne lui enseignait pas au collège, ce qui fera le plus pur de sa gloire : l'art de racontei .

Le 9 août i838, jour de distribution des prix, fut pour Ernest Renan un vrai petit triomphe. Il venait de finir sa troisième et obtenait tous les premiers prix de sa classe. Liart et Guyomard se montrèrent ce jour-là pleins de générosité et de délicatesse à l'égard de leur ami commun. Ils disposèrent ses prix sur une civière enrubannée et

(i) Souvenirs., p. i/i6.

les portèrent tous deux triomphalement jusqu'à sa maison. Ernest marchait derrière, accompagné de parents et d'amis qui lui faisaient fête. Sa petite poitrine devait sans doute se gonfler d'orgueil, et peut-être s'appliquait-il secrètement la fameuse devise déjà entendue au cours de certains sermons sur l'humilité : a Quo no?i ascendam ? »

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