CONCLUSION
Au mois d'octobre i8/i5, Ernest Renan disait adieu au Séminaire de Saint-Sulpice et à l'Eglise. A la même époque, dans la solitude de Littlemore, près d'Oxford, John-Henry Newman concluait ainsi son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne : « Telles étaient les pensées d'un homme dont la longue et persévérante supplication avait été que le Très-Miséricordieux ne méprisât pas l'œuvre de ses propres mains et ne l'abandonnât à lui-même, alors que, la vue encore trouble, le cœur chargé, il ne pouvait employer que la raison dans les chosc^s de la foi. »
L'humilité d'esprit et la droiture du cœur amenaient le brillant professeur anglais à la lumière et à la paix, après une lutte intérieure dont il a raconté lui-même les émouvantes péripéties. Le jeune séminariste français, plein de lui-même, s'abandonnait au souffle d'un orgueil sans exemple et s'engageait dans la région aux apparences séduisantes, mais sèche et froide, du dilettantisme.
Magnifîquemenl doués tous les deux, en possession d'une langue harmonieuse, souple et riche, ils ont fait de longues excursions dans le monde religieux et moral, entraînant dans leur sillage toute une foule d'esprits.
L'un des principaux éditeurs de Londres, Kegan Paul, converti au catholicisme après avoir passé par plusieurs sectes protestantes et par le positivisme, a écrit : « Newman, étudié jour par jour, pénétra dans mon âme et la changea. Quand je cherchais l'arche flottante sur les mers orageuses du monde, c'était sa main qui m'avait attiré. )>
Après nous avoir fait cette confidence, l'auteur a cru pouvoir généraliser la conclusion qui s'en dégage. La plupart des conversions intellectuelles opérées en Angleterre et en Amérique, dans la seconde moitié du xix*" siècle, auraient dû beaucoup à la contagieuse influence de Newman et de ses livres.
Renan a exercé l'influence inverse, principalement en France. Nombre d'intellectuels se sont détachés du catholicisme, beaucoup d'autres n'en ont pas franchi le seuil, parce que séduits et déprimés par la pensée renanienne.
Mais, tandis que le renégat breton est demeuré pour ses contemporaiils et pour la
postérité un indéchiffrable mystère et un signe de contradiction, le limpide et sympathique penseur anglais a conquis l'estime et l'affection de toutes les grandes âmes. (i).
La première victime du <( renanisme », c'a été Renan lui-même. Dans son fragment de roman autobiographique : Ernest et Béalrix, il écrivait, vers iSlig : « Je préfère mon cœur à ma science et à mon esprit. » Malheureusement, ivre d'autonomie sans borne et d'universelle liberté, il ajoutait quelques lignes plus loin : « Je suis comme l'onagre qui regarde l'univers et dit : (( Pas un lien ! j'ai tout brisé. O plaisir, ô délectation. » (2). En brisant tous les liens, il allait tarir pour lui-même et pour beaucoup d'autres les sources mêmes de la vie intellectuelle et morale.
Le ver rongeur de la critique sans frein, ce cancer, comme il l'appelait, a ravagé peu à peu, mais sûrement, cette àme vibrante,
(1) Cf. P. Thureau-Danjin, La Renaissance catholique en Angleterre, t. I, p. 819, et t. II, p. 226-227. M. G. Sorol rapproclic une page peu sincère des Souvenirs.., (p. 283) du livre de Ncwman sur le Développement des Dogmes, et surpris du silence de Renan sur cet auteur, il écrit : « On peut se demander s'il n'a pas négligé un théologien aussi important parce qu'il ne se sentait pas en mesure de di&cutcr avec lui. » Op. cit., Introd., p. 62.
(2) Fragments.., p. 117.
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cette belle sensibilité bretonne dont il avait hérité. On ne fait pas sa part au scepticisme.
Le poète allemand Schiller, dont il était si enthousiaste, l'aurait arrêté dans cette voie, s'il avait été mieux compris. La délicieuse petite poésie sur l'égoïsme philosophique l'eût mis en garde contre l'intempérance intellectuelle qui porte à s'isoler des êtres vivants et de la vie elle-même.
La préface du drame Les Brigands contenait une phrase à méditer longuement.
(( Quiconque a raffiné son intelligence aux dépens de son cœur (je ne lui envie point cette gloire), celui-là ne trouve plus rien de saint dans la chose la plus sainte ; pour lui, l'humanité n'est rien, pas plus que la divinité ; l'un et l'autre monde ne sont rien à ses yeux. »
Quand on lit de près les nombreux écrits de Renan, dans l'ordre même de leur composition, l'on assiste à une lamentable déchéance morale.
Et pour ressentir cette impression pénible et déprimante, il n'est nullement nécessaire d'être catholique.
M. G. Séailles n'avait aucune envie de le déprécier, lorsque, au lendemain de sa mort, il entreprenait d'écrire sa vie, d'anailyser son évolution psychologique et son œuvre. Sa conclusion n'est pourtant pas de
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tiatuie à réjouir les discipleis attaidés du maître disparu.
(( Renan, dit-il, a renversé l'ordre d'une belle vie. L'éducation religieuse, qui s'est prolongée pour lui pendant les longues années de l'enfance, lui a fait une richesse riîorale qu'il a cru d'abord inépuisable. Contenue par des habitudes anciennes, remplie par des travaux austères, toute livrée à la passion désintéressée du vrai, sa jeunesse a continué son enfance et ne lui a laissé ni regrets, ni remords.
» Trop rassuré peut-être par ce passé, il a laissé couler sur la route les trésors ac- ([uis, il a mis du temps à les épuiser, mais à ce jeu de prodigue, il s'est ruiné ou à peu près. L'impossibilité oii îl se voyait de plus on plus de faire des sottises l'autorisait à dire toutes celles qui lui passaient par la tête ; il se rendait cette justice qu'il n'avait fait aucun mal, il ne songeait pas qu'écrire, c'est agir, et qu'on a sa part des fautes de tous ceux dont on affaiblit la conscience et la volonté. » (i).
Renan avait le droit d'être nuancé et même subtil, d'évoluer à l'infini dans ses opinions et ses pensées. 11 en a usé largement, on peut dire qu'il en a abusé. Nous connais-
(i) Op. cit.. préf.. p. xi-xii.
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sons ses attitudes vis-à-vis de la France et de l'Allemagne ; ses jugements successifs sur la Révolution et la Monarchie, sur Port- Royal et les Jansénistes.
Ses appréciations sur les Anglais avaient été sévères et même injustes, lorsqu'il les déclarait dépourvus de tout art digne de ce nom, parmi les peuples civilisés le plus nul pour le développement philosophique de l'intelligence, incapables de rien comprendre dans les Evangiles. Cela ne l'a point empêché d'écrire, à propos de ses conférences de Londres : « Il y a longtemps que je désirais voir l'Angleterre, la nation qui m'a toujours inspiré le plus d'estime et de haute sympathie. » (i).
L'article sur Cousin nous prévenait que chacun de nous est ce qu'il est, par son système en histoire. Les Souvenirs traitent dédaigneusement les sciences historiques, ces petites sciences conjecturales qui se font et se défont et dont on ne parlera plus dans cent ans. L'historien d'Israël découvre de nouveau dans les études historiques la plus •noble, la plus utile des curiosités, il attribue à l'ignorance de l'histoire les cruautés du temps passé. <( Si le parti radical parmi nous, écrit-il, était moins étranger à l'histoire religieuse, il saurait que les religions sont des
(i) Coriférencex d'Angleterre, pn'f., p. ii.
fejiiiiies dont il est très facile de tout obtenir, si on sait les prendre, impossible de rien obtenir si on veut procéder de haute lutte. » (i). Et celui qui parle de la sorte prétend avoir servi la religion mieux que tous les apologistes.
Chez Renan, l'intelligence^ surexcitée et en désordre a commencé par dessécher le cœur, elle a fini par se détruire elle-même. Ses ouvrages sont pleins de luiances et de subtilités ; ils fourmillent également de contradictions, principalement ceux de la dernière période. En voici un exemple :
L'examen de conscience philosophique rédigé en 1888, nous livre cette grave sentence : « Nous aimons l'humanité parce qu'elle a produit la science ; nous tenons à la jnoralité, parce que .des races honnêtes seules peuvent être des races scientifiques. > (r>». Cette belle déclaration s'arrangera fort bien avec cette autre d'un volume composé vers la même époque : « Un peuple moral est presque toujours opposé à la science.... f-a moralité du peuple demande d'énormes sacrifices à la raison. » (3).
îl semble d'ailleurs déplacé et quelque peu lourd de relever des contradictions chez
(i) Histoire du peuple (Vlsniet. t. prof., p. T-^VTr..
(2) Feuilles détachées, p. \?^<^.
(3) Histoire du peuple ^'[sraél. tV, p. 359-3Go.
celui qui veut juger tout le monde sans être jugé par personne. Il nous répondrait en se cachant derrière l'Ecclésiaste :
(■: Malheur à qui ne se contredit pas au moins une fois par jour. »
Dans la préface du Disciple, M. Bourget nous parle avec effroi du nihiliste- délicat qui, à vingt-cinq ans, a fait le tour de toutes les philosophies et de toutes les religions. « Il ne croira jamais à aucune pas plus qu'il ne croira jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu'il a transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la beauté et la laideur, le vice et la vertu, lui paraissent des (»bjets de simple curiosité. L'àme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme savant et dont le démontage l'intéresse, comme un objet d'expérience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est moral, rien n'est immoral. C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute l'ambition consiste à adorer son moi, à le parer de sensations nouvelles. »
l.a corruption de cet épit^urisme intellectuel est autrement profonde et redoutable i[vv celle du jouisseur barbare. Rien ne sauriiit égaler sa férocité froide et son affreuse sécheresse.
Le grand romancier l'avoue, comme nombre de ses contemporains., il a goûté
lui -lîîèiiie à ce breuvage capiteux, mais empoisonné. (( Nous autres, dit-il, que les paradoxes d'un maître trop éloquent ont trop charmés. »
Le « l'enanisme » avec son influence désastreuse sur les âmes, ne saurait être mieux caiactérisé. Renan a véritablement transformé son esprit en un outil de perversité élégante, et ce qui est plus odieux, il le savait parfaitement, il s'en amusait, en tirait vanité. Ce qui lui a manqué, c'est l'âme, la conscience morale, ce sentiment de la responsabiUté dont il enflait sa voix pour rappeler à leur devoir les mères qui osaient se décharger sur les Jésuites de l'éducation de leurs fils. *
M. Barres a comparé les idées renanienncs aux chiens enragés qui servaient aux expériences de Pasteur. Seulement, Pasteur tenait ménagerie pour le bien de l'humanité, et il avait grand soin de garder ses chiens en cage, de ne pas les lâcher dans les rues de Paris, ni sur les routes de France, (i).
Les idées de Picnan prenaient librement leur vol. Elles figuraient en tête du Figaro et de la Revue Rose, dans la Revue des Deux Mondes et dans les Débals, au théâtre de la Comédie-Française. Soigneusement recueil-
Ci) Op. cit., p. /i2.
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lies par Calmann-Lév\, elles gonflaient les \ olumes à sept francs cinquante.
Ce philosophe était loin de philosopher pour le bien du genre humain qu'il méprisait beaucoup. Son unique but était de <( calesser sa petite pensée », de parer son moi de nouvelles sensations, d'éblouir la galerie et de s'en faire admirer. Son impardonnable faute, c'a été de croire, de feindre de croire à son impeccabilité d'écrivain.
Le mot Dieu, avec ses synonymes variés a été son thème littéraire le plus fécond, il a donné matière aux sentiments les plus divers, aux plus surprenants paradoxes.
Qu'était-il pour lui .'' Tout ce qu'on voudra, excepté ce que pensent les chrétiens et les catholiques. C'est l'idéal de chacun suivant ses besoins et ses goûts :
(( Sentir et penser, c'est tout l'homme, Ce qu'il sent et pense est son Dieu. »
La morale comme la religion a toujours occupé sa (( petite pensée ». îl exploite volontiers la phraséologie de Kant, mais sans y croire sérieurement. Quand on a fait de Dieu une capricieuse création de l'esprit humain, le devoir lui-même ne saurait avoir rien d'absolu. « L'homme fait la sainteté de ce qu'il croit, connue la bonté de ce qu'il
aime. » ([). Pour être distingué, l'homme vertueux doit pouvoir dire de temps en temps : « Vertu, tu n'es qu'un mot. »
Renan abandonna la religion catholique à cause des sacrifices qu'elle impose à l'esprit, pour n'avoir pas eu le courage d'accepter sa discipline infellectuelle et morale. Il reconnaît lui devoir ce qu'il a de meilleur, s'être amoindri moralement en s'écartant d'elle. Ces déclarations ne l'ont pas empêché (remployer toutes les subtilités de son esprit, tout le prestige des mots à la déprécier, à la détruire dans les cœurs.
Nous aurons pour nous consoler un soupii-, une larme peut-être, en tout cas, une jolie phrase : « Les personnes religieuses vivent d'une ombre ; nous vivons de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? )) Voilà ce que nous offre l'apôtre et le martyr de la vérité, à la place du christirniisme.
Rappelant, dans son petit discours de Tréguier, sa vie d'écolier sage et studieux, il disait à ses amis bretons : « J'étais doué des lors, j'avais tout ce que j'ai maintenant ; je n'ai rien acquis depuis, si ce n'est l'art douteux de le faire valoir. » Ce n'était que trop vrai. Son art de se faire valoir a été douteux, très douteux ; il a exploité ses défauts.
d) Etudes (l'IIist. ri'lig.. p. /is.S.
suivant un mot fort juste, « il a paradé avec sa faiblesse ». De tous les écrivains du xix^ siècle, c'est lui probablement qui a fait le plus mauvais usage de la langue française.
Sa principale excuse, c'est la complicité du public, de ce public léger et frivole, qu'il malmenait tant à l'époque de son idéalisme héroïque. Il n'a pas manqué de plaider en sa propre faveur cette circonstance atténuante. liC public dont il fut l'idole a semblé lui dire, comme la bourgeoisie réglée d'autrefois disait au comédien qu'elle aj^plaudissait, tout en l'excluant de l'Eglise : « Damne-toi, pourvu que tu m'amuses. » (i).
L'apostat de Tréguier s'est fait le patron de la laïcité anticléricale, (( des philosophes spiritualistes » de la nuance d'Emile Combes. Ils n'avaient pourtant pas son esprit et lui-même ne les aimait guère. Il lui faudra même se résigner, comme Voltaire, à devenir le dieu des imbéciles.
Ce que nombre de disciples inférieurs cherchent et admirent en lui, c'est le destructeur de la religion et de la morale. « Ce qui chez eux est significatif par rapport à Renan, c'est qu'ils ont trouvé chez lui une justification avant tout commode pour des tendances propres, l'autorité dont ils avaient besoin pour être sûrs d'eux-mêmes.
(i) Souvent' rs.., p. 352.
et notamment pour s'amuser librement et avec une bonne conscience. »
Ces lignes sont d'un écrivain délicat et plein de promesses, mort généreusement pour la France.
Dans ses notes sur les devoirs de l'écrivain, sur la probité intellectuelle, Emile Clermont juge sévèrement la manière de lîenan et l'influence qu'il a exercée. « Renan, Renan, s'écriait-il, le i6 septembre 191 j, de notre temps peut-être l'esprit le plus coupable. » C'est qu'il a été en contact authentique avec la spiritualité supérieure, et c'est qu'il en a mal usé.
'< Ce sourire gras, cette poignée de main molle qu'on sent à chaque page, ce sourire inexpugnable chargé de répondre à tout, ce perpétuel « si vous voulez », (( si cela vous fait plaisir », « comme vous voudrez », pour les sujets les plus tragiques, la négation de ce tragique, le plaisir de déconcerter ceux qui ont de la croyance et de la foi, en quelque sens que ce soit, — tous ces traits en font une physionomie fortement antipathique. Il savait bien que son attitude était commode, commode pour lui, commode pour les autres, — et, d'autre part, avec cette hypocrisie d'avoir l'air chargé des plus lourds problèmes de l'humanité ! Il a corrompu. Il a beaucoup étonné, indigné, beaucoup indigné de jeunes hommes. Il a étonné
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Jules Lemaître, qui le croyait triste et qui, le voyant gai, s'est accordé vingt années de rire et de plaisanterie. Il a indigné Barres, jeune homme qui, dans son premier livre, l'a fait figurer et le régalait à coups de bâton. » (i).
Renan écrivait en 18/19 • " ^^ Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 brumaire n'eût pas eu lieu. » (?,). Nous n'avons pas de peine à le croire . La Béjorine. intieJIectuelle et moi^ale, à propos du suffrage universel et de l'émiettement démocratique, rappelait à la France vaincue de 1871 qu'on ne construit pas un édifice avec des tas de sable.
Malheureusement, l'auteur de ces considérations salutaires oubliait de s'examiner lui-même, il continuait de plus bel sa critique dissolvante et corruptrice. Il trouvait le moyen de s'attaquer aux grains de sable eux-mêmes, de les anéantir à force de les analyser.
En 1893, Melchior de Vogiié insistait, avec une secrète tristesse, sur le caractère corrosif de la mentalité renanienne, « la destruction de la vie par l'analyse ».
(i) Louise Clerinont. Emile Clermonl. Sa vie. son œuvre. Préface de M. Maurice Barres. Gtiez B. Grasset, 1919, p. i55-i58.
(2) Fragments.., p. 76.
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Prévoyani une réaction contre les empiétements de la chimie intellectuelle, un effort pour rejeter le narcotique empoisonné de Renan, il écrivait mélancoliquement.
'( Réaction tardi\e pour beaucoup d'entre nous ; nos efforts pour nous reprendre seront peut-être vains. Nous avons tous dormi de délicieux: sommeils à l'ombre du mancenillier... L'humanité a soif, éternellement soif Comiue la tribu arabe, elle ne fixe ses tentes qu'auprès des puits auxquels elle peut s'abreuver. Voilà ce qui menace à bref délai les philosophies desséchantes. » (i).
L'aimable écriA^ain qui formulait ces plaintes et ces présages était heureux de saluer l'aube de la réaction lorsque en 1906 il vit paraître le roman de M. Henry Rordeaux, les Roquevillard. Sous le charme réconfortant du livre, il prenait la plume pour féliciter l'auteur : « Vous nous avez donné le livre le plus sain qu'on ait écrit depuis longtemps. Ce livre est une bonne action. Je voudrais être grand-maître de l'Université pour faire mettre les Roquevillard dans toutes les bibliothè(iues de France, et je vous envie la fierté d'avoij- rendu à votre pays
(i) Heures d'Histuire, ch. IX, Après Renan, p. 3o5-3o6.
un de ces grands services qui réhabilitent le métier d'écrivain. » (i).
L'indice le plus certain et le plus émouvant de cette grande et féconde réaction, c'est la conversion du petit-fils de Renan, Ernest Psichari. Il a exprimé lui-même le sens de ce retour dans une formule saisissante : « Prendre contre son père le parti de ses pères. f>
Malgré son éducation toute séculière, il s'était senti une âme faite pour croire, espérer et aimer, capable de discerner le vrai du faux. Ses longues et fortes méditations du désert africain lui montrèrent à côté de la Fiance des sophistes, des faux savants, des raisonneurs dénués de raison, une autre qu'il aimait et qu'il voulait servir : « C'est la France vertueuse, pure, simple, la France casquée de raison, cuirassée de fidélité. » Nul ne peut la comprendre pleinement s'il n'^st chrétien.
Adieu, le dilettantisme, qui sacrifie tout au plaisir si égoïste de « caresser sa petite pensée », impatient de toute discipline intellectuelle et morale, et par suite antipathique au Christ et à son Eglise. '< Voici qu'il était tout près de s'abandonner à la Règle austère de l'Afrique, austère et suave, suave par
(i) Cité par M. Henri de Régnier, dans sa réponse à M. Henry Bordeaux, à l'Acadéraie Française, 27 mai 1920.
le dedans et austère par le deliors, ainsi que toute Règle. »
En 1912, il faisait à une ame capable de le comprendre ces déclarations suggestives : >■' Une, deux générations peuvent oublier la loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la maison. » (i).
Ernest Psichari rallumait dans son âme cette petite lampe que son grand-père avait triplement éteinte dans la sienne, et plus tristement encore contribué à éteindre dans \'\n\e de la France.
Il prenait devant les Evangiles la seule altitude qui permet d'y pénétrer et de les comprendre, celle de l'humiblé. Ce n'est pas la pose olympienne qui juge tout sans être jugée par personne, c'est le pauvre paralytique de la fontaine de Bethsaïda, conscient de sa misère, et désireux d'être guéri : (I O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance. Ayez pitié de l'homme (pii est malade depuis trente ans. »
Pressentant les grands événements qui allaient venir et secouer si violemment la I''rance endormie, il traçait leur programme
(i) Ces lignes étaient adressées à M. Henry Bordeaux, à l'occasion de son roman La Maison.
aux jeunes Français de sa génération : « Ils ne seront pas des touristes à travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux. »
Le '.).2 août igi'i, il fut tué dans la bataille de Charleroi, d'une balle à 1 i teni}!-. Autour de ses mains était enroulé son chapelet. ^^e devait-il pas dédommager Notre- Dame de Lourdes des outrages de son malheureux aïeul ! (i).
Jésus disait à ses disciples, pour les mettre en garde contre les faux prophètes : (( Vous les reconnaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? Ainsi, tout arbre bon porte de bons fruits et tout arbre mauvais porte de mauvais fruits... Vous les reconnaîtrez donc à leurs fruits. »
Voilà un mot que nous ne saurions trop méditer devant l'œuvre néfaste de Renan et l'(sprit qui la pénètre. C'est maintenant moins que jamais, semble-t-il, le moment de nous endormir nonchalamment en respirant le parfum de la rose de Jéricho. Ce n'est pas cet esprit qui a inspiré les héros r[ les victimes de la grande guerre, ce n'est pas lui non plus qui reconstruira la France.
(i) Ces notes, concernant Ernest Psichari, ont été empruntées au livre postliume : Le Voyage du Centurion et à la Revue Hebdomadaire, i®"" janvier 1916. Voir aussi Les Voix qui crient dans le Désert. Correspondant, 25 novembre 1919 au 25 janvier 1920.