CHAPITRE XVII La \5ieillesse de Renan
« Pour parler convenablement de M. Renan, si complexe et si fuyant quand on le presse et qu'on veut l'embrasser tout entier, ce serait moins un article de critique qu'il conviendrait de faire sur lui, qu'un petit dialogue. »
Ce conseil de Sainte-Beuve a été recueilli et délicieusement suivi ])ar M. Barres. Il s'occupa de Renan de tiès b.onne heure. En mai 1886, âgé seulement de vingt-quatre ans, il publiait dans le Voltaire, une série de petits dialogues qui allaient devenir la brochure au titre provoquant : IJiiii jourschez M. Renon.
La dédicace faisait allusion aux conversalions de Gœthe at^ec Eckermann, dont on avait dit que, si elles n'avaient pas été tenues réellement, il faudrait les inventer. Le livre portait en épigraphe le texte de Sainte-Beuve, qu'on vieu! de lire.
Le ton uiônie des dialogues, leur hardiesse en particulier, tout inontiaîf clair
comme le jour qu'il s'agissait d'une pure fantaisie. Rien n'y fit pourtant. Nombre de lecteurs furent dupes. L'auteur avait vécu huit jours chez le grand homme, dans sa villa de Perros-Guirec, oij il avait l'habitude de passer les mois chauds.
Le jeune Aisiteur fut bien accueilli, car il n'interrogeait que pour plaire. Pendant le dîner, qui fut simple, le vieillard raconta ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il n'est un sage que depuis que les hasards du succès l'ont fait paraître tel. C'était un passionné qui a repoussé de vieux aniis, peiné des êtres chers, abîmé son estomac pour satisfaire sa j^assion. « Je crois que Don Juan eut un cœur moins ardent que ce petit philosoplic que j étais, sous la froide charmille janséniste de Saint-Sulpice. »
Pendant la promenade, l'illustre penseur, considérable et son chapeau à la main, traînait un peu à cause de ses rhumatismes. Fort salué par les passants, il s'abandonnait à la joie d'être aimé dans son pays. Les sous-préfets et les chefs de gare se montraient pleins de prévenance à son endroit, ainsi que les maires qu'il invitait à dîner. Son bonheur, c'est la certitude qu'il n'a pas démérité du petit garçon de Trebeurden qui lisait Télëmaque à sa mère au bord de l'océan.
En vîsitant la bibliothèque, l'attention
s'arrêta sur un livre qui paraissait spécialement fatigué. C'était le traité de Cousin, Du vrai, du beau, du bien. « C'est, dit Renan, un maître presque complet, un écrivain élo- (jucnt et un manieur d'hommes... Mais peutêtre ne voyait-il pas la différence très nette entre l'influence de Jésus sur les Apôtres et sa propre dictature à l'Ecole normale. »
On pénétra ensuite dans le cabinet, dont l'entrée était une très grande faveur. Le maître ouvrit lui manuscrit intitulé Souvenirs de vieillesse. Il appelait ainsi le banquet de Tréguier du 3 août i884, et les impressions qu'il lui avait laissées.
Cette soirée passée dans l'étroite vilile de son enfance avait remué douloureusement son âme. La vue de la cathédrale et de sa flèche légère, la pensée de ses vieux maîtres, tout cela répandait des doutes et des scrupules sur la route de sa vie. Il avait grand'peine à s'en débarrasser.
i( Non, s'écriait-il, mon œuvre n'est pas mauvaise ! Non, je n'ai rien i-enié ! )> Ce n'est pas lui qui a trahi l'Eglise, au contiaire, il l'a servie et aimée bien rprelle s'obstine à le méconnaître. (( Moi qui fus dans ce siècle son minlleur fils, son soldat plus utile que tant de zouaves et que Lacordaire lui-même ; elle n'a pu me récompenser. Je ne serai pas enterré dans le cloître. »
Une question un peu audacieuse et mala-
droite faillit gâter la visite et arrêter net les coiifidences. « Monsieur, lui dis-je, avezvous été ému de l'assaut qu'on vous fit pour voire Abbesse de Jouarre ? » La réponse se fit légèrement attendre.
Renan leva sur son interrogateur indiscret un regard qui vaut le magistral petit coup d'œil de l'éléphant, le rassura d'un dodelinement ; puis il installa son corps pour parler plus à l'aise.
Il n"a fait qu'imiter l'un de ses maîtres, Platon. « Gomme l'a très bien vu le plus intuitif des historiens, je veux dire mon ami M. Michelet : le Banquet est austèrement licencieux. Une scène hasardée faisait courir de mains en mains ce petit livre si fécond, qui a plus servi qu'aucun la cause de l'idéal. » •
Quand vint le moment de prendre congé, le vieillard cessa de tourner ses pouces, de balancer sa tête et de donner à ses phrases un ton vulgaire. D'une Aoix gra^e et pleine de satisfaction, il s'écria : « Monsieur, vous m'inventeriez plutôt que de vous passer de me connaître. Ainsi je fis avec Jésus, avec saint Paul, avec Marc-Aiirèle, et — avec moi-même, je puis bien l'avouer, quand j'écrivis mes Souvenirs d'enfance. »
L'entourage de Renan se montra très mécontent de l'impertinente brochure et de son auteur. N'était-ce pas là prendre trop de li-
hoilé à ri''gaid d'un écrivain (jiii élait encore vivant, qui avait traité avec tant de respect les héros et les saints ?
Lui-même, malgré son profond mépris pour les jeunes littérateurs, crut devoir se plaindre. Il le fit devant ses familiers bretons au cours d'une réiuiion du Dîner celtique. Le passage sur Cousin l'avait particulièrement vexé. (t).
Ces plaintes furent loin d'émouvoir et de décourager M. Barres. « Le jour qu'il protesta, dit-il, je faillis m'étouffer de mes liics. Qu'on fasse taire ce plaigneur, disaisje, il va me gâter l'auteur des Dialogues philosophiques. »
En 1888, paraissait son premier roman Sous l'œil des Barbares. Au chapitre quatrième, nous voyons le jeune héros de vingt ans fraîchement débarqué à Paris pour ses éludes, en présence d'un vieillard considérable, qui a daigné le comprendre et lui sourire. « C'est M. X... M. X. . ., causeur divin, maître qui institua des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires. Ses paupiè-
(i) M. Banès, Huit jours chez M. Benan, ^■^, Em. Paul, 1913, p. 22, note et piissim. Cette édition renferme différents articles de railleur sur Renan. Ils ont été utilisés dans ce cliapitre.
fes sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. »
Il s'agit d'expliquer au petit provincial, en peu de mots, dans le décor d'une fête parisienne, le but de la vie. Las de célébrer depuis des années les jouisisances faciles sans les connaître, l'illustre vieillard commence par commander une absinthe. (( A mon âge, dit-il, imaginer ne suffit plus ; des petits faits, de menues expériences me ravissent. )) Et tout en battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, il observe son jeune ami.
Navré de ses inquiétudes, de ses ennuis, il lui conseille de prendre modèle sur les enfants lorsque, entre deux travaux de leur âge, ils jouent au voleur : « Ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, et créezvous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère aimable et changeant à l'infini. »
Hélas ! ayant négligé dans sa jeunesse les mimiques de l'amour, il ne saurait lui apprendre l'art d'en jouer, d'en tresser des guirlandes à sa vie, à son rêve.
Il pourra décrire avec plus de compétence un autre synonyme du bonheur, la conquête de la notoriété, le talent de l'exploiter avec détachement. Un siège au Se
iiiil, quelque influence sur les destinées de son pays, la chance de jnouiir sur les barricades, voilà qui aurait dignement couronné sa vieillesse, mais on doit borner ses ambitions.
Ses longues excursions en exégèse et en morale l'ont conduit à une célébrité considérable, qui lui permet enfin de se dérider un peu et de rire. « Aujourd'hui, ayant satisfait à ma formule, je salue et j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste à mon plaisir, tout le monde et même les personnes convenables, raffolent de mes petits mouvements de tête, de mon graml mouchoir et des ironies où j'excelle... Voilà quelle belle chose est la notoriété ! Ah ! jeune homme ! soyons optimistes ! »
Là-dessus, le vénérable M. X... se prend à rire, se lève sur le talon, malgré sa corpulence, et pirouette : c'est presque une gambade. Une crise de rhumatisme lui arrache quelques plaintes ; il s'essuie le visage et continue à parler en s'éventant avec le Figaro. «. Soyons idéalistes... A l'alcool, qui n'est décidément qu'une vertu vulgaire, préférez la gloire, jeune homme. »
La célébrité permet, tout au moins sur le tard, de se raconter, de donner des conseils, d'être affectueux et simple, sublime aussi. " Le grand idéaliste se plaît à tresser chaque soir, une parure de héros pour sa patrie. »
Intrigué d'abord, puis charmé, le jeune hojnme a fini par s'exaspérer devant ce personnage tour à tour philosophe, joueur de flûte, corybante, menteur et ivrogne. S'al>andonnant à sa colère et aussi peut-être aux impulsions secrètes de l'impératif catégorique, il lui administre une volée de coups de canne.
Tandis que le glorieux vieillard s'afflige biuyamment, l'étrange disciple triomphe en disant : « Eh bien ! grattez l'ironiste, vous trouverez l'élégiaque. » Tous deux sont chassés de l'hôt-el au milieu des ricanements du peuple.
Au préambule du Jardin de Bérénice, M.
Ghincholle, rédacteur au Figaro, se présente chez M. Renan pour savoir son opinion sur le boulangisme. Perdu dans les nuances, dérouté par une pensée qui nie autant qu'elle affirme, égaré par les parenthèses, le journaliste reste finalement sous le charme d'un apologue et oublie sa question.
Et quant -au mystérieux penseur, il a échappé au plus grand des malheurs, celui d'avoir sur un sujet quelconque une opinion bien arrêtée et exprimée.
Un autre pastiche met Renan en présence de Gambetta chez ^1. de Girardin, rue de la Pérouse. Le repas a été court et un peu froid, car le critique et l'orateur se sont occupés trop exclusivement l'un de l'autre.
Après le café, Renan se voit entouré par trois dames élégantes, qui le supplient de leur parler de l'amour. Cette prière ne l'a pas étonné. Les mondaines les plus brillantes, depuis plusieurs années, lui ont marqué son rôle de musicien de génie, habile à faire vibrer toute la lyre qu'une femme appelle son cœur.
Légèrement renversé dans son fauteuil, le musicien prélude, car il a trouvé son thème. C'est le grand docteur Arnaud, tel qu'on le voit dans l'Eau de Jouvence. Le philologue et le philosophe ont besoin que leur gosier brûlant soit de temps en temps rafraîchi par un sirop exquis. Il lui faut une fontaine d'eau fraîche, une coupe de lait.
Hélas ! il doit encore écrire un grand ouvrage d'histoire religieuse, qu'il espère terminer en dépit de son arthritisme. Ce sera une sorte de fable morale, après quoi il ne se permettra plus de divertissement. Le plan est déjà formé dans son esprit.
Le héros est l'un de ces apôtres divins qui ont pour mission de sauver ou d'embraser l'humanité ; ils seront toujours beaucoup plus aimés qu'ils n'aimeront. Des fojines variées de l'idéal s'ouvrent devant ses yeux. Que choisira-t-il ?
Gambetta jouait aux dominos avec de Girardin, mais la partie avait été fortement
troublée par la musique. Intrigués par le point d'interrogation et le silence qui Ta suivi, il s'écrie : « Eh bien ! vous, Renan, que feriez-vous en pareil cas ? »
Celui-ci jette un coup d'œil sur les dés que l'orateur tenait dans sa main ouverte, puis le regardant bien dans les yeux, répond : (( Moi... ? je poserais le double blanc. »
En septembre 1902, Renan, sauvé in e'^treniis grâce aux vieux maîtres, voit M. Chincholle venir le rejoindre au Purgatoire. Les mains enlacées sur son ventre, il l'accueille avec un bon sourire, il s'incline, proteste et dit avec onction : « Très bien i Très bien! j'ai beaucoup lu M. Chincholle, et avec une parliculière sympathie, car les Auvergnats appartiennent à cette race celtique qui fut ma mère et ma nourrice. »
Supposant le grand homme toujours sensible aux compliments, le journaliste le remercie de sa gracieuseté pour la presse, lui certifie qu'il est toujours à la mode. Il apporte une nouvelle qui l'intéressera plus qu'aucune chose au monde.
A ce dernier mot, Renan se recueille et dit : (( Le monde, Monsieur Chincholle ! j'ai passé soixante ans à le regarder depuis Sirius ; vous «tes trop Parisien pour l'ignojer. J'en prenais une vue infiniment amusante. » Sur ce vaste univers, il n'v a guère
qu'un petit point qui attire ses regards, la Bretagne, avec son océan et les grandes brises. « Y a-t-il des Bretons qui pensent à nioi, me {)ardonnent-ils mes différences ? »
Heureux de pouvoir calmer ces angoisses, le messager s'empresse de communiquer la (( bonne nouvelle )>. Un amiral et M. Dayot, soutenus par un ministère qui veut emiuycn' les catholiques bietons, ont décidé de lui ériger une statue à Tréguier.
IMais voilà que Benan se fâche et envoie au diable et Chincholle et l'amiral et Dayot, amis maladroits qui ne le comprennent pas et gâtent son œuvre. « Une statue officielle ! Seigneur, détachez de mon col cette pierre de scandale, qui me coule, quand je commençais à flotter ! »
Et, mélancoliquement, il se rasseoit dans un coin pour se chauffer, voyant encore reculer son rêve le plus cher, l'espoir de rentrer dans l'âme bretonne, où il a puisé le meilleur de lui-même.
M. Paul Bourget, en 1889, félicitait M. Maurice Barres d'avoir, en son roman, J.'IIoninie libre, linemcnt analysé les ravages du dileHantisme égotiste. Il lui avait signalé discrètement une lacune : le livre manquai! de conclusion. Bappelant la phrase sacrée, il écrivait : " Il faut juger l'arbre par ses fruits.»
Le jeune romanciei allait [)rofitei' de ce
conseil. Guéri enfin de cet égotisme qui faillit le dévorer, il ajoutait une conclusion aux trois volumes qui l'analysaient. La trilogie intitulée Le Culte du moi fut suivie du Roman de l'Energie nationale, puis des Bastions de l'Est, qui auraient leur prolongement dans la Grande pitié des Eglises de France.
L'auteur nous l'avoue d'ailleurs lui-même. L'ivresse que lui donna d'abord la pensée renanienne produisait dans son âme des effets étranges. Elle le poussait, explique qui pourra, à bâtonner lyriquement son maître.
Il avait vu l'énigmatique et ensorcelant vieillard lever ses paupières sur un regard magnifique de glace et d'intelligence. Rapprochant le subtil renégat breton du vieux sectaire de Ferney, il a écrit : (c Voltaire, Renan ! Quelles griffes ces deux animaux de la forte espèce ont sous'leurs pattes caressantes. )) (i).
(i) Op. cit., p. 79.