‹ L'esprit de saint François de SalesChapitre 27 sur 34 · LIVRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUINZIEME

DE liA SI.lIPIilCITÉ CHRÉTIEJ^'IVE:.

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CAMUS

™. p.,sec,:jxj, CHAPITRE PREMIER. „„.l'Xiy>n.

etx*p.,sect. XVIII. *^ '

De la simplicité.

Je ne sais , disait le Bienheureux , ce que m'a fait cette pauvre vertu de prudence ; mais j'ai de la peine à l'aimer, et, si je l'aime, c'est par nécessité, parce qu'elle est le sel et le flambeau de la vie. Il n'en est pas ainsi de la simplicité; sa beauté me ravit, et je donnerais toujours cent serpents pour une colombe.

Je sais que le mélange des deux est utile , et que l'Evangile le recommande ; mais il me paraît aussi que la dose de la simplicité doit être beaucoup plus forte que celle de la prudence; autrement il y aurait dispro-

portion , et la composition , au lieu d'être bienfaisante, deviendrait nuisible. La prudence, l'emportant sur la simplicité, paralyserait l'effet de celle-ci, ou plutôt la dévorerait, comme la lime dévore le fer. De plus, il y a une certaine prudence humaine , que l'Ek^riture appelle mort (*), parce qu elle est malfaisante, et qu'elle prend des voies obliques pour arriver à des fins coupables. N'est-il pas à craindre qu'on ne la confonde avec celle de l'Evangile, ou qu'elle n'y mêle quelque peu ses dangereuses finesses ?

On dit que , dans un siècle rusé comme le nôtre , il faut de la prudence , au moins pour éviter les surprises . Je ne blâme point cette maxime; mais il en est une autre qui me parait bien aussi évangélique , c'est celle qui recommande comme une chose sage de souffrir qu'on nous prenne notre bien, plutôt que de le défendre, quand il devrait en résulter du mal , sachant qu'un bien meilleur nous est assuré. Que le monde en dise ce qu'il voudra , il vaut mieux être bon et simple , que fin, malicieux et rusé.

(1) Rom. vm, 6.

CAMUS, r*!! A DIT!) 17 II COLLOT,

IU«p., sect. IIXII. LinAfllUEi 11. III'p., ch. XVII.

GombieD le Bieiibeureui eslimail la simplicité.

Après avoir prêché à Grenoble l'avenl et le carême , le Bienheureux voulut visiter la Grande-Chartreuse qui n'en est qu'à trois lieues. Dom Bruno d'Affrinques , homme de grande doctrine, d'humilité profonde et d'une admirable simplicité, était alors prieur et général de l'ordre. Il fit au Bienheureux un accueil digne de lui-même et du personnage qu'il recevait. Voici , entre autres choses, un trait de simplicité que le saint Prélat élevait jusqu'au ciel.

Le bon prieur , après avoir conduit le Bienheureux dans une des chambres destinées pour les hôtes , et s'être entretenu avec lui de choses toutes célestes , le quitta pour aller prendre son repos, afin d'assister la nuit à matines , en s'excusant beaucoup de ne pouvoir lui faire compagnie plus longtemps. Le Bienheureux approuva beaucoup cette exactitude. Le congé pris, le révérend Père se retirait dans sa cellule. Un des procureurs de la maison le rencontre , et lui demande où il allait et où il avait laissé M®"" de Genève. Je l'ai laissé dans sa chambre, répondit-il; j'ai pris congé de lui, pour me retirer dans notre cellule, et aller celle nuit à matines , à cause de la fête de demain.

Vraiment, mon révérend Père, lui dit le religieux, vous vous entendez à merveille aux usages du monde! Mais ce n'est qu'une fête de l'ordre. Et avons-nous donc tous les jours, dans ce désert, des prélats de ce mérite, et ne savez-vous pas que Dieu se plaît aux hosties de l'hospitalité? Vous aurez toujours assez de loisir pour chanter les louanges du Seigneur. Qui, mieux que vous , peut entretenir un tel Prélat? Quelle honte pour la maison que vous le laissiez ainsi tout seul!

Mon enfant , reprit le vénérable prieur , je crois que vous avez raison et que j'ai mal fait. Revenant alors sur ses pas , il retourne auprès de l'évcque de Genève , et lui raconte ingénuement ce qui vient d'arriver. Monseigneur, dit-il, en m'en allant, j'ai rencontré un de nos officiers qui m'a fait remarquer que j'avais fait une faute de vous laisser seul. Il a ajouté que je pourrai dire matines au chœur une autre fois, mais que nous n'aurons pas tous les jours M^"" de Genève. Je l'ai cru , et je suis revenu tout droit vous demander pardon. Je vous prie de m'excuser; j'ai fait cette faute sans y penser, je vous l'assure. Je ne mens pas.

Le Bienheureux fut ravi d'admiration. Il était plus frappé , disait-il , de cette candide simplicité , qu'il ne l'eût été d'un miracle opéré, en sa présence, par le même religieux.

CAMDS, rHADITRP" III COLLOT,

xni*p., sect. XX. L-HAfimCj 111. Xlll» p., ch. VII.

La simplicité exclut tout meusonge.

Vous me demandez comment s'entendent ces paroles du Bienheureux : « Que rarement on peut dire un » mensonge, quelque petit qu'il soit, sans nuire au » prochain. »

Le mot rarement décide la question. Néanmoins on peut dire que tout mensonge , quelque léger qu'il paraisse , fait un mal quelconque soit à autrui , soit à nous. Il blesse essentiellement la vérité, la simplicité, la droiture. Tout homme qui ment prouve qu'il est double et qu'il parle en un cœur et en im cœur.

Que votre parole soit donc simple , ronde , naïve et vraie, si vous voulez cire enfant de Celui qui, nonseulement est le père de la vérité , mais la vérité par essence.

CAMCS, rHAPlTRF IV collot.

xn» p.. seci. XV. l^tlAPUnii IV. xii'p., ch. IX.

La simplicité éyite les équivoques.

Le Bienheureux avait en horreur la doctrine des équivoques. Par cette doctrine, disait-il, on s'efforce de sanclifler le mensonge. Il n'y a pas de finesse, ajoutait-

il , comparable à la simplicité. Les prudences mondaines , les artifices appartiennent aux enfants du siècle. Les enfants de Dieu marchent en droite ligne, parce qu'ils ont le cœur droit. Celui qui marche avec simplicité, marche avec assurance (i). D'ailleurs, la dissimulalion, la duplicité, le mensonge, décèleront toujours un esprit faible , un homme sans honneur.

Le saint Evêque disait encore, au sujet de la doctrine des équivoques, ce que le divin Maitre disait des scribes et des pharisiens. Ces hommes parcouraient les mers pour faire un prosélyte, et le rendaient ensuite pire qu'ils n'étaient eux-mêmes. Suivant la pensée du Bienheureux, ceux qui, par celte funeste doctrine, pensent sauver la vérité , la suffoquent doublement. Rien, en effet , n'outrage plus la simple vérité que la duplicité; et qu'ya-t-il, dit notre Saint , de plus double que l'équivoque ? « Certes , dit-il encore, c'est un » grand ornement de la vie chrétienne que la fidélité, » rondeur et sincérité du langage. » C'est donc un grand défaut dans un chrétien que la fourberie et l'inclination à tromper par des paroles qui présentent diverses acceptions.

(1) Prov. X, 9.

„.r.«V.. CHAPITRE V. „fr.Tl.

De la duplicité.

Le Bienheureux pensait que déguiser son intérieur sous des dehors qui n'y répondent pas, c'est une sorte de trahison devant Dieu et devant les hommes. Les personnes doubles et masquées, il les appelait contrefaites et les jugeait dangereuses. Aussi la parole de Dieu s'exprime-t-elle sur leur compte avec beaucoup de sévérité : Malheur y dit-elle^ à celui qui a le cœur double j et les lèvres trompeuses (*) / Malheur à celui qui parle en un cœur et un cœur (-) ! Celui qui a l'esprit de duplicité est inconstant dans toutes ses voies i"^) .

Le saint Prélat voulait que l'extérieur bien réglé fut l'expression d'un intérieur encore mieux ordonné, afin que la cause fût toujours plus excellente que son effet. C'est de la racine que les fleurs et les feuilles doivent tirer leur beauté, et les fruits ce qu'ils ont de délicieux.

Mais, s'il voulait que l'intérieur fît naître l'extérieur, il voulait aussi que l'extérieur revêtît et conservât l'intérieur. C'est ainsi, disait-il, que le feu forme la cen-

(1) Eccli. II, 14.

(2) Ps. II, 3.

(5) Jacob. I, 8.

dre, et qu'ensuite la cendre entrelient le feu. Certes, ajoulnit-il , sans les feuilles , outre que l'arbre serait désagréable , le fruit ne parviendrait point à la maturité, dessécbé qu'il serait par les rayons brûlants du soleil, contre lesquels il ne serait point protégé. Il en est de même de rexlérieur; il est l'ornement des vertus intérieures, elil est éminemmenl utile pour les conserver et les embellir.

Quoique la part de Marie, c'est-à-dire l'intérieur, soit très bonne, celle de Marlbe, empressée pour les choses du dehors, ne laisse pas d'avoir sa bonté particulière; et quand ces deux sœurs sont de bonne intelligence au service de Jésus-Christ , tout est bien ordonné dans l'économie domestique , c'est-à-dire dans les dispositions et les œuvres de l'àme chrétienne.

Apprenons donc du Bienheureux à faire concorder ensemble l'intérieur et l'extérieur, en mettant entre eux une harmonie inlelligente et bien entendue. Comme la bonté du visage est l'indice de la santé, de même on juge de la sainteté de l'àme par la bonté extérieure des actions.

CAMUS. riTADlTRl? Vf COLLOT,

ll*p.,sect. XXXV. ^Il/^riinEi Vl. ir p., ch. XXIV.

La simplicité est enneaiie de ce qu'on appelle politique.

Charles-Emmanuel, duc de Savoie, était un grand prince, d'un esprit rare, un profond politique. Je disais

un jour au Bienheureux que ce prince, dans les Etals duquel il éUiil né el qui y vivait, me senibhul mal entendre ses inlérèls en ne l'employant pas dans les affaires publiques, surtout en France , où il réussirait toujours selon ses désirs. Car, conlinuais-je, votre prudence, votre dextérité, votre douceur, votre patience dans les négociations, votre réputation de probité et de justice, vous concilieraient une telle autorité, que l'on vous accorderait tout, avant même que vous eussiez lormulé une demande. Une affaire serait bien désespérée, si elle ne réussissait pas entre vos mains.

Vous en dites trop, me répondit-il, et tout le monde ne pense pas comme vous sur mon compte. Vous me voyez à travers une loupe qui grossit démesurément les objets ; mais laissons cela pour ce qu'il est.

Je pense bien autrement que vous sur notre prince, continua-t-il, et je trouve que rien ne prouve mieux la sagacité de son esprit et la sagesse de son jugement, que la conduite même que vous blâmez. Outre que je n'ai pas, autant que vous le pensez, de prudence et de dextérité pour manier les affaires politiques , je vous dirai que les mots seuls de prudence, d'affaires, de politique, m'effraient, et que je m'y connais si peu, que ce peu n'est rien.

Il ajouta : je vous dirai encore un petit mot , mot d'ami, et à l'oreille, mais à l'oreille du cœur. Je ne sais nullement l'art de mentir, dissimuler ou feindre

avec dextérité, ce qui est pourtant en politique le maître ressort du maniement des affaires, et l'art des arts en matière de prudence humaine. Pour tous les Etats de Savoie, pour la France entière, pour l'empire du monde, je ne voudrais cacher dans mon cœur une pensée trompeuse. J'y vais à l'ancienne gauloise, à la bonne foi et tout simplement. Ce que j'ai sur les lèvres, c'est l'expression de ma pensée . Je ne saurais parler en un cœur et en un cœur (^). Sachant qu'une bouche menteuse est en abomination au Seigneur (2), je hais la duplicité comme la mort. Pour peu qu'on me connaisse, on sait que tel est mon caractère. On a donc raison de me juger peu propre à m'occuper de ce qu'on appelle politique. D'ailleurs, ces mots du grand Apôtre : Celui qui est consacré à Dieu ne doit point s'embarrasser dans les affaires séculières (5), ont toujours été pour moi une maxime sacrée, à laquelle il faut, autant qu'il se peut, conformer sa conduite.

,v.7!seVt... CHAPITRE VII. .vTcî:..

La simplicité évite la singularité.

Le Bienheureux ne s'appliquait pas seulement à bannir, comme une peste, la singularité, des maisons reli-

(1) Ps. II, 3.

(2) Prov. XII, 22.

(3) llTimoi. II, 4

gieuses ; il voulait encore que les personnes qui font profession de dévotion dans le siècle , en fussent exemples. C'est un défaut, disait-il, qui rend la piété ridicule, et quelquefois odieuse. Il désirait que , pour l'extérieur, on se conformât, autant que possible, au train de vie de ceux de la même profession , sans se faire remarquer par aucune singularité. Il proposait là-dessus l'exemple de Notre Seigneur qui , dans sa vie mortelle, s'est rendu semblable à ses frères, en toutes choses, le péché excepté (* ) .

Il pratiquait lui-même exactement ce qu'il recommandait. Pendant quatorze ans que j'ai été sous sa direction, observant toutes ses actions, toutes ses paroles, et jusqu'à ses moindres gestes, je n'ai jamais rien aperçu, dans sa conduite, qui ressentit le moins du monde la singularité.

Quand il me venait voir, et passer chez moi, chaque année, son octave ordinaire, c'est alors que je le suivais de plus près et que rien ne m'échappait. Au moyen de quelques trous que j'avais fait pratiquer dans certains endroits, je pouvais voir, lorsqu'il était retiré dans sa chambre, de quelle manière il se comportait en étudiant, en priant, en méditant, assis, debout, en marchant , en se couchant , en écrivant , en un mot dans tout le sans-gêne que l'on se permet lorsqu'on est sans témoin . Et néanmoins, je n'ai jamais remarqué

(i) Heb. IV, 15.

qu'il se dispensai des règles de la plus exacte modestie. Tel il était en compagnie, tel il était seul. Son maintien partout était l'expression de l'état de sa belle âme. Seul, pas plus qu'en compagnie, il ne se permettait, par exemple, de se croiser les jambes, démettre un genou sur l'autre, d'appuyer la tète sur la main. Toujours et partout une douce gravité qui inspirait l'amour et le respect.

Il m'a souvent dit que notre conversation extérieure (notre manière d'être) devait être simple, et sans aucune apparence qui la fit remarquer, semblable, disaitil, à l'eau, dont la meilleure est la plus limpide, la moins composée, la plus pure.

II était tellement exempt de toute singularité , que cette exemption même me paraissait un pbénomène de singularité. Je me suis toujours souvenu de ce que me dit un jour , à Paris, un grand et pieux personnage. Rien, suivant lui. ne peignait mieux la conversation (la manière d'être) de Notre Seigneur parmi les hommes, que le maintien angélique du saint Prélat, dont on pouvait dire qu'il était revêtu de Jésus-Christ.

vir p., sect.'xxv. LHAFllKL > III. vu* p., ch.'xir.

La simplicité est sincère.

Le Bienheureux avait horreur de celle maxime du monde : Il faut aimer comme si l'on devait haïr un jour, et haïr comme si, un jour, on devait aimer.

La seconde partie, disait-il, est plus supportable que la première; car il est mieux de ne haïr que médiocrement et avec la pensée qu'un jour viendra où l'amiiié se rétablira , que de nourrir de ces haines implacables qui tiennent plus du démon que de l'homme. Il est en effet dans la nature humaine de s'irriter; mais ne point s'apaiser et demeurer inexorable au point de ne pardonner jamais, cela ne peut être que d'une nature profondément pervertie et confirmée dans le mal. Haïr donc comme devant un jour aimer, c'est une sorte de disposition à la réconciliation.

Quelqu'un lui demandant ce qu'il entendait par sincérité : Cela même, répondit-il, que le mot signifie, c'està-dire sans cire.

— Me voilà bien instruit, répliqua la personne ; j'en sais autant qu'auparavant.

— Savez-vous , poursuivit-il , ce que c'est que du miel sans cire? c'est du miel exprimé du rayon et qu'on a eu soin de bien purifier. Telle est une àme exempte de

duplicité; elle est simple , fraoche, ouverte, sans déguisement; elle est sincère.

Les personnes sincères sont extrêmement propres à Famitié. On s'attache à elles sans craindre de se voir sacriGer ou trahir; la franchise de leur caractère plaît et fait un des plaisirs de la société. On met en elles sa conflance, comme elles la mettent elles-mêmes dans les autres. L'homme double, au contraire, est inconstant ; il flotte dans ses voies. Il se défle de chacun, et chacun se défie de lui; vrai Ismaël dont la main est levée contre tous, et contre qui tout le monde a la main levée (*). Sa langue est une arme à deux tranchants ; quand il parle de paix, c'est alors qu'il médite la guerre.

CAMUS, r'nADITDT TV COLLOT,

XII*p.,8ect. XVII. L.nAflinE. lA. Xll* p., ch. XI.

La simplicité évite la tacilornilé.

Il y a des personnes taciturnes par caractère , d'autres par orgueil , d'autres par stupidité , d'autres par chagrin. Il y en a fort peu qui le soient par jugement ^ par prudence.

On parlait un jour devant le Bienheureux d'un certain personnage qui voulait se faire passer pour ub grand homme à force de se taire. Si cela lui réussit ,

(1) Gènes, xvi, t2.

dit le Prélat, il aura trouvé le moyen d'acquérir de la répulalion à bon marcl>é. Au reste, ajoula-t-il, après un instant de silence, rien ne ressemble autant à un homme sage qu'un fou quand il se tait.

Ne rien dire n'est pas de la sagesse; mais c'est sagesse de parler quand et comme il faut , et de se taire quand les circonstances l'exigent.

Ici , comme en tout le reste, il faut agir avec simplicité. Trop parler et parler trop peu sont deux défauts. La vertu, en celte matière, consiste à se tenir également éloigné des deux extrêmes , en ne parlant qu'à propos.

CAMVS, rUàDITDT V COLLOT,

IX» p., sect. XVI. l^nAfl 1 nr* a. u» p,^ ci,ap. V.

Trop réfléchir esl contraire à Tesprit de simplicilé.

Le Bienheureux ne voulait pas qu'on se perdît en réflexions ou considérations inutiles sur des choses de néant. Agir de la sorte, disait-il , c'est faire comme les vers à soie , qui s'emprisonnent dans leur travail. Ces réflexions continuelles sur soi , sur ses actions, emportent un temps qui serait bien mieux employé à agir qu'à regarder ce qu'on fait. A force de vouloir bien faire, souvent on fait mal.

On demandait au grand saint Antoine à quoi on pouvait reconnaître que l'on priait bien. A cela même, répondit-il, qu'on ne le connaît pas. C'est bien prier que

d'être assez occupé de Dieu en priant, pour ne s'aper- •cevoir pas qu'on prie. Celui qui, en marchant, compterait et examinerait tous ses pas, ne ferait pas beaucoup de chemin dans un jour.

« Cehii , dit le Bienheureux, qui est bien attentif à » plaire amoureusement à l'amour céleste, n'a ni » le cœur ni le loisir de retourner sur soi-même, i> son esprit tendant conlinucllcment du côté où l'a- » mour le porte. Il ne permet pas à son âme de faire » des retours sur elle-même pour voir ce qu'elle fait, » ou si elle est satisfaite. Hélas ! nos satisfactions et con- )) solations ne satisfont pas les yeux de Dieu, mais elles » contentent seulement ce misérable amour et soin que » nous avons de nous-mêmes, hors de Dieu et de sa con- » sidération (i). »

— Mais ne faut-il pas que nous prenions garde à ce que nous faisons, surtout quand il s'agit du service de Dieu? L'Ecriture ne dit-elle pas que toute la terre est ■dam la désolation j parce que nul ne pense dans son cœuri^), c'est-à-dire ne réfléchit sur lui-même?

— On ne dit pas qu'il ne faut point réfléchir sur soi ni sur sa conduite. Vivre ainsi, ce serait ne faire aucun usage de sa raison et vivre en bête. Mais chaque chose a son temps. 11 y a le temps d'agir et le temps de réfléch'ir sur ses actions. Le peintre ne s'arrête pas à chaque

(1) Enlret. xii.

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