FRATERNELLEMENT
Il nous est bon, de temps en temps, de nous arrêter sur le chemin où la vie nous pousse, non pour nous reposer dans une coupable inaction, mais pour regarder où nous en sommes, ce que nous avons fait et ce que nous voulons. Les dernières journées d'une année qui s'achève misérable, au milieu des cris de haine et des luttes fratricides, sans que rien fasse prévoir de quel côté la paix se lèvera, brisant le ténébreux rempart de nuages lourds et enchevêtrés que
la lâcheté, les basses convoitises, les inavouables rancunes ont accumulés partout, ces journées qui s'écoulent mécontentes et comme honteuses de ressembler toujours à celles qui les ont précédées, me semblent nous inviter à de sérieuses et graves pensées.
Je n'ai point l'intention de m'attarder au spectacle de nos misères, ni à étudier ces germes de décomposition qui ont besoin, pour se développer, d'un organisme anémié, prêt déjà à toute corruption. J'aime mieux ne pas insister sur la description de nos maladies dont les crises, d'ailleurs, sont assez aiguës pour forcer l'attention de tous. Je veux chercher, au contraire, s'il n'y a pas encore parmi nous quelque chose de sain, de robuste, de fécond qui puisse guérir et fortifier par son généreux contact. Beaucoup, je le sais, ne découvrent rien : ils se lamentent et désespèrent. Regardant les différents partis qui divisent notre monde politique, ils n'en trouvent aucun qui puisse faire autre chose qu'œuvre provisoire ; ils jugent les meilleurs à peine capables d'éviter les plus grands maux pour se complaire dans les moindres ; entre le passé
POURQUOI NOUS VOULONS ESPÉRER i \
qui est mort et les tentatives nécessairement avortées de ceux qui se hâtent en boitant vers la démocratie, sans être capables de la rendre bienfaisante ni de la réaliser dans sa plénitude, ni même de la concevoir, ils hésitent, également convaincus de l'impuissance des uns et des autres.
Et cependant, encore noyés dans l'ombre, de bons travailleurs se sont mis courageusement au labeur national. Ils font profession de ne rien connaître aux subtilités politiques ; ils ignorent l'art de promettre sans vouloir tenir, ils sont malhabiles aux adroites réticences ; leur grossière bonne foi se perd dans les finesses de la diplomatie ; ce sont des hommes simples qui, profondément attachés aux véritables principes de la démocratie, se sont rendu compte que ces principes étant logiquement et historiquement des principes chrétiens, il serait funeste et ridicule de vouloir faire de la démocratie contre le christianisme; ils revendiquent le droit de travailler comme citoyens au bien de la nation avec toutes les énergies qui sont en eux et croiraient faire œuvre de mauvais Français et de mauvais démocrates s'ils ne
faisaient pas bénéficier chacun des forces sociales que la foi divine a déposées dans leur âme... Or, c'est justement parce qu'ils veulent apporter toutes leurs richesses à l'œuvre commune, parce qu'ils entendent servir leur pays avec toutes les énergies dont ils disposent, qu'on les raille, qu'on les repousse, qu'on les attaque ; et ceux-là mêmes qui affirment avoir le plus à cœur les intérêts de la démocratie sont les plus acharnés dans cette lutte implacable. Nous appuierons toute mesure de combat contre V Eglise et contre lareligion, disait récemment^ milieu même de la Chambre, le député socialiste Vaillant... Et voilà à quels étranges renversements des choses les hommes sont conduits par leurs intérêts, leurs passions et les trompeuses leçons que l'histoire semble parfois aussi leur fournir, car — pourquoi ne pas l'avouer — bien des catholiques, qui ont eu la sacrilège pensée d'asservir la religion à la défense de leurs intérêts égoïstes et parfois injustes, peuvent être à bon droit accusés, tandis que la paresseuse indolence des autres ne trouve pas toujours dans de sottes préventions et dans une ignorance par-
fois volontaire une excuse suffisante à une aussi lamentable inaction.
Donc, ces démocrates, attaqués par les uns, reniés par les autres, mais chaque jour plus nombreux, plus conscients de leur force, préparent laborieusement le salut sans se laisser détourner de leur tâche obscure et salutaire par aucune menace, par aucune raillerie, avec cette toute-puissante confiance qu'en dépit de tout l'avenir leur appartient.
Il est bon, lorsque devant les tristesses et les humiliations de l'heure présente, on est presque tenté de perdre cœur, il est réconfortant de se souvenir de ces ouvriers chrétiens qui, après les fatigues d'une dure journée de travail, trouvent encore la force de se réunir, d'étudier ensemble, d'écrire dans les journaux de propagande ou de défendre par la parole la vérité dont ils se font les apôtres; il esl bie sant de revoir en esprit ces jeunes prêtres, si intimement mêlés au peuple dont sortent beau" coup d'entre eux, si pauvres, si joyeusement épris de sacrifice, si fermement attachés aux aspirations démocratiques du christianisme, si simples, si pieux, si magnifiquement indif-
férents à tout ce qui n'est pas le salut du peuple par le Christ ... Et vous aussi, qui, au milieu de vos études, dans les Facultés ou dans les grandes écoles, avez conçu l'ambition de donner votre vie à la Cause sacrée, vous, mes premiers camarades, vous savez combien le souvenir de nos enthousiasmes d'autrefois me met au cœur d'espérance ; nous avons à peine fait quelques pas vers le but, mais nous sommes en marche et nous avons confiance.
Les hommes politiques sont trop occupés, trop affairés pour regarder autre chose que les mille petits événements quotidiens d'où dépend leur succès ou leur ruine; ils n'aiment pas qu'on brouille les casiers étroits dans lesquels ils ont, une fois pour toutes, rangé les idées et les hommes. Ils en reviennent toujours à leurs vieilles classifications de républicains et de réactionnaires, de démocrates et de cléricaux: cela est commode, simple, et convient merveilleusement à leur esprit; si, par hasard, vous parlez d'autre chose, vous les mettez en fureur. D'ailleurs, ils ne comprennent pas; ils n'ont pas le temps de vous entendre, et, suivant leur
humeur, vous traitent de doux visionnaires ou de fanatiques arriérés.
Mais pourquoi s'en étonner? Nos politiciens ont appris à ne s'occuper que du présent. Ce qui ne tombe pas immédiatement sous leurs yeux, ce qui ne leur apparaît pas comme une force, ils le négligent, et les paroles que Montalembert appliquait à M. Guizot me reviennent à la mémoire : Au fond, il ne s'est jamais engagé à rien qu'à étudier et qu'à respecter les faits ; et, s'adressant aux catholiques, il ajoutait : Soyez seulement un fait, au lieu d'être une ombre, un bruit ou une ruine.
Et, certes, tant que nous ne serons pas un « fait », on ne respectera pas nos droits, on étranglera nos libertés ; mais le même Montalembert a compris comment nous arriverions à forcer l'attention de ceux qui entendent nous ignorer et nous persécuter : Nous avons mordu, écrit-il, dans son magnifique langage, au fruit de la discussion, de la publicité, de l'action: nous avons goûté son âpre et substantielle saveur ; nous n'en démordrons pas. Croire que l'on pourra nous confiner désormais dans ces béates satisfactions de sacristie, dans ces vertus d'antichambre que
pratiquaient nos pères et que nous prêche la bureaucratie qui nous exploite, c'est méconnaître à la fais et notre temps et notre pays et notre cœur.
Le grand orateur avait raison : nous n'en avons pas « démordu ». Et cependant, malgré la décadence du vieil esprit voltairien et la renaissance de la foi dans ces mêmes classes intellectuelles dont l'impiété avait suffi à entraîner la ruine religieuse de tout le pays, il nous semble que nous sommes pareils à des rameurs qui ne peuvent vaincre la force du courant, et voient le but s'éloigner à mesure que croissent leurs efforts... Gardonsnous cependant de perdre courage ; souvenons-nous que toute manifestation extérieure de l'état moral d'un pays, même celle qui résulte du suffrage universel, n'est jamais l'expression de ce qui est aujourd'hui, mais bien la représentation de ce qui a été hier, et demande un certain temps pour s'effacer, ainsi que ces images visuelles qui impressionnent encore la rétine lorsque leur objet vient d'être remplacé par un autre.
Mais, qu'ils le veuillent ou non, ceux qui occupent aujourd'hui la scène disparaîtront bien-
tôt, et nous autres qui sommes jeunes et que l'on traite d'enfants inexpérimentés, nous avons cependant le droit d'exiger que l'on renouvelle un peu le répertoire et que l'on invente quelque chose de plus conforme à nos aspirations et de moins indigne de la France. Ce n'est pas notre faute, après tout, si en face des tristes exemples qui nous sont donnés et des scandales contre lesquels notre jeunesse se révolte, nous sommes contraints d'avoir l'ambition de faire autre chose et mieux. D'ailleurs, nos adversaires, sans le savoir, font tout ce qu'il faut pour tremper nos courages : ils éprouvent notre foi par leurs hostilités systématiques ; ils purifient nos prêtres en les appauvrissant ; ils les rapprochent de l'âme populaire en leur imposant la vie des chambrées ; ils surnaturalisent nos efforts en les privant de toute récompense matérielle ; leur haine attise notre charité; leurs attaques scellent notre unité; ils sont comme l'austère cilice qui dompte la mollesse et stimule l'énergie...; si seulement le sang coulait..., nous retrouverions la force puissante, l'invincible force d'expansion de l'Eglise aux catacombes ; mais nos ennemis les plus fa-
rouches ont peur du sang répandu; ils sentent confusément que cela nous ferait trop grands. N'importe , même sans martyrs, puisqu'on nous en refuse, nous saurons nous donner, nous immoler, s'il le faut, et un jour viendra où l'on comprendra ce que nous voulions, où nous allions, quel mystérieux entraînement nous poussait vers l'avenir. On nous a déclaré une guerre à mort ; mais nous ne combattons contre personne ; nous combattons pour ceuxlà mêmes qui nous frappent le plus cruellement, car nous voulons leur apporter la « Vérité qui les rendra libres» ; nous n'avons qu'un ennemi, c'est le mal; nous ne voulons la ruine de personne, mais nous travaillons à libérer chacun.
Nous croyons que la démocratie est possible; nous n'en voyons autour de nous que des caricatures imcomplètes, faussées, souvent funestes ; mais nous attendons avec une ardente espérance le soleil qui va se lever derrière la montagne-, nous savons que la liberté, l égalité, la fraternité ne sont pas des chimères, puisque le Christ, voulant en faire présenta notre humanité, les acheta de son sang ; nous aimons la
République parce que nous avons confiance dans le peuple et foi en Dieu : elle incarne nos plus chères aspirations politiques et sociales de citoyens. C'est à la rendre bonne, généreuse, utile et féconde que nous travaillerons sans faiblesse comme sans orgueil, malgré l'ostracisme injuste et funeste de ces républicains que Mgr d'Hulst interpellait ainsi dans son premier discours à la Chambre: « Si la République meurt, c'est vous qui l'aurez tuée ». Nous, nous ne voulons pas qu'elle meure, et nous entendons montrer que s'il y a des républicains pour la tuer, il y en aura aussi pour la défendre et, Dieu aidant, pour la sauver.
Il faut que le peuple se ressaisisse enfin luimême ; il faut qu'il brise les mailles invisibles du mystérieux filet qui le retient captif; alors, il se relèvera dans sa liberté, et, puisant sa force dans les divins embrassements de son Christ retrouvé, il fondera enfin pour les siècles futurs la véritable démocratie dans la vérité, dans la justice et dans l'amour.
LE DEVOIR DE VIVRE
Tandis que certains passent à se plaindre, à protester ou à se quereller un temps qu'ils feraient mieux d'employer à agir, nous avons toujours cru que le premier devoir des catholiques était le devoir de vivre.
Devoir primordial en vérité, sans la pratique duquel tout le reste n'est que vaine illusion, inutile fantôme ! Devoir, hélas ! trop oublié, parfois même méconnu, et que ne comprennent pas ceux qui n'ont jamais eu d'autre ambition que de conserver quelques instants les restes branlants d'édifices presque ruinés, pour y abriter la lente mais fatale agonie d'un
LE DEVOIR DE VIVRE
monde déjà mort plus qu'à moitié! Devoir nécessaire pourtant, s'il est vrai que le catholicisme étant unique et universel, ni les peuples, ni les individus ne sauraient se passer de lui, incapables de trouver leur route loin de Celui qui a pu dire : « C'est moi qui suis le Chemin et la Vérité et la Vie. »
Or, vivre, ce n'est pas demeurer inerte, soit comme le rocher qui semble défier dans sa superbe immobilité la fureur des vagues, mais qui finit cependant un jour par s'abîmer, vaincu, dans le gouffre de l'océan, soit comme les sables des rivages, jouets des vents qui les dispersent ou les amassent à leur gré; vivre, c'est s'emparer de la matière brute, lui donner forme et mouvement; c'est assimiler, se développer harmonieusement, suivant une loi, vivre, c'est conquérir, progresser, tendre à réaliser un type déterminé, imposer aux forces élémentaires le joug de je ne sais quelle mystérieuse finalité; c'est, en même temps, trouver en soi la souplesse suffisante pour correspondre aux exigences du milieu ; c'est être enfin le centre providentiel de tout un travail profond, la source d'énergies qui se
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répandent et se restaurent sans cesse, jamais épuisées et semblant se multiplier à mesure qu'elles se déversent.
La religion est une vie : nous avons donc mission de la vivre. Loin de nous la pensée de prétendre qu'il n'y ait dans le catholicisme ni dogme, ni morale définie, ni discipline, ni hiérarchie. Quiconque le soutiendrait, s'excom munierait ainsi lui-même de l'assemblée des fidèles. Ce que nous affirmons seulement, sans crainte d'être contredit, c'est que, s'il ne nous appartient pas de définir le dogme, et si seuls les prêtres ont qualité pour dispenser, comme ayant autorité, la doctrine et les sacrements, nous devons tous, qui que nous soyons, vivre le catholicisme. C'est même là notre tâche propre, le travail particulier dont nous sommes chargés ; et si l'Église de Dieu ne peut errer, l'histoire est là pour montrer que les catholiques peuvent, hélas ! par malice ou par faiblesse, se refuser à vivre la vérité religieuse et présenter, çà et là, à travers le monde ou les siècles, le désolant aspect de membres desséchés et morts.
Le Christ, en effet, ne veut pas travailler
LE DEVOIR DE VIVRE
tout seul. Il entend nous élever à la gloire d'être ses coopérateurs.
L'Église de Dieu est semblable à un grand arbre. Pour qu'elle vive, il lui faut de l'air, de la lumière et de la chaleur : ce sont les vérités surnaturelles, la charité, l'action divine de l'esprit, dons gratuits, trésors infinis qui, tels qu'un ciel sans borne, dépassent et débordent tout de leur plénitude ; mais pour que l'arbre ne dépérisse pas, il faut aussi qu'enfonçant solidement de vigoureuses racines dans le sol, il aille puiser dans les profondeurs de la terre d'informes éléments qui deviendront sève généreuse sous l'écorce, et que l'air et la lumière transformeront en fleurs et en fruits. Enfonçons donc les racines jusque dans les entrailles mêmes de notre pays et de notre temps; maintenons-les-y, malgré les pluies et les orages : et le limon s'animera et l'arbre fleurira.
Que de disputes stériles seraient évitées et quelle magnifique puissance d'expansion acquerrait notre foi, si les catholiques arrivaient à se persuader enfin que la vérité de la religion ne saurait se démontrer comme un thérorème,
LE DEVOIR DE VIVRE
que le christianisme peut bien, sans doute, dans un certain sens, être prouvé, mais qu'il doit surtout être expérimenté 1 Et d'ailleurs, s'il est vrai qu'au point de vue individuel, c'est toujours le Sauveur qui fait les premières avances, si bien que nous n'avons en somme qu'à lui ouvrir notre âme et qu'à le reconnaître, comment ne pas s'apercevoir qu'il en va de même au point de vue social, que les peuples n'ont jamais accepté la foi, touchés par une toute-puissante dialectique, mais qu'après bien des lenteurs et des ingratitudes, ils se sont agenouillés devant l'Église, vaincus enfin par sa charité sociale, courbés sous le poids trop lourd de tous les services qu'elle leur avait rendus !
Pour les nations comme pour les individus, la pensée de Pascal demeurera toujours : Avant de prouver que la religion est vraie, il faut faire désirer qu'elle le soit *.
1. « Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine et peur qu'elle soit vraie . Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie ; et puis montrer qu'elle est vraie ». (Pascal, Pensées.)
LE DEVOIR DE VIVRE
Et comment le ferons-nous, sinon en nous présentant aux hommes, les mains chargées d'œuvres bonnes et utiles, profitables non à nous seuls mais à tous, de façon qu'après avoir goûté des fruits, ils soient bien forcés d'estimer et d'admirer l'arbre dont nous sommes les rameaux ?
En vérité, rien ne semble se préciser davantage que l'œuvre qui s'impose aujourd'hui aux jeunes catholiques de France. Si, oubliant un instant tout ce qui n'est que superficiel et accidentel, faisant effort pour ne pas avoir toujours la vue offusquée par les pénibles et douloureuse s nécessités d'une lutte politique pour le maintien des libertés essentielles, on regardait dans leur ensemble, sans se laisser arrêter par certains détails qui, pour cruels qu'ils soient, ne doivent pas retenir toute l'attention, et notre France contemporaine et la jeune génération catholique qui monte à la vie, on apercevrait sans doute facilement l'œuvre double qui s'impose à nous : préparation des milieux catholiques, en vue d'une action de rayonnement, puis absorption progressive des milieux non catholiques, gagnés petit à petit par la vision
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chaque jour plus nette de leurs aspirations les plus profondes se réalisant dans le catholicisme et par le catholicisme ; on sentirait aussi combien fortes sont nos raisons d'espérer, combien intimes et personnelles, puisque c'est au plus profond de nous qu'il nous faut descendre pour chercher à découvrir l'avenir, puisque surtout la vie qui doit être vécue par nous, si nous avons le courage de la vivre, devient à elle seule la meilleure preuve que nous ne nous trompons pas.
Aussi bien est-ce là la double tâche que nos amis du Sillon se sont proposée ; et la méthode d'éducation démocratique que nous avons essayé de promouvoir n'est autre chose qu'un premier pas dans cette voie.
Les Cercles d'études constitueront une élite catholique d'ouvriers, futurs éléments dirigeants que réclament les temps nouveaux, tandis que les étudiants et les intellectuels, qui auront su se donner à eux-mêmes cette nécessaire éducation démocratique qui aujourd'hui s'impose à tous, pourront, eux aussi, exercer la part d'influence qui leur revient légitimement.
LE DEVOIR DE VIVRE
De leur côté, les Instituts populaires, rayonnement spontané de la vie fraternelle des Cercles d'études, groupes non plus confessionnels, mais largement ouverts à tous, se proposent de placer le catholicisme en présence des aspirations contemporaines, au milieu même du conflit des opinions et du chaos des doctrines et de faire éclater ce que Mgr Ireland appelait sa merveilleuse opportunité.
Et si nos humbles efforts ont été couronnés d'un succès qui nous étonne, lorsque nous songeons à la pauvreté des moyens employés, si nous avons pu sentir partout un éveil de volontés jeunes et ardentes, spontanément résolues à suivre la route dans laquelle nous nous étions nous-même engagés, si, d'ailleurs, nous avons pu déjà, forts de notre loyauté et de notre foi, commencer à libérer nos adversaires de quelques préjugés, n'en devons-nous pas conclure que l'élan qui nous entraîne n'est pas trompeur, que nous sommes bien en route vers l'avenir, et qu'il ne dépend plus que de nous de nous rapprocher chaque jour davantage du but poursuivi?
Quant à notre Revue, nous voudrions qu'elle
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devînt vraiment entre nos mains un bon instrument de travail, un auxiliaire utile pour nos camarades des Cercles d'études . Notre désir serait, sans doute, qu'elle fût pour nos amis comme la vivante expression de notre âme commune, et que, parmi les âpretés de la lutte et les lassitudes de la vie quotidienne, ces quelques pages fraternelles servissent de nourriture et de réconfort, qu'elles fussent des évocatrices d'idéal, des confidentes d'efforts, des enregistreuses de victoires... Nous avons cependant aussi l'ambition d'en faire autre chose qu'un simple bulletin. Nous voudrions nous adresser non seulement à nos camarades de lutte, mais à tous ceux encore que préoccupe l'action sociale catholique, à nos adversaires aussi bien qu'aux autres, à tous ceux que nous nous sommes donné mission d'atteindre pour les faire participer aux bienfaits de notre pacifique victoire.
Nous essayerons donc de nous enrichir de tout ce que le spectacle des hommes et des choses nous apportera de révélations ou de confidences fécondes. Grâce à nos amis et à nos correspondants de province et de l'étran-
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ger, nous pourrons jeter un coup d'œil, à la fois large et précis, sur les grands courants moraux et sociaux. Nous nous efforcerons de manifester, non plus théoriquement, mais au contact de chaque réalité passante, de quel esprit nous sommes : et de la sorte nous pourrons peut-être intéresser les hommes sincères qui aiment la loyauté, recherchent la spontanéité vivante et, avant de juger, demandent à comprendre.
Ainsi nous avons confiance que notre Revue fera œuvre utile. Nous croyons qu'elle correspond à un besoin réel. Que nos amis songent donc à la puissance que donnerait au mouvement auquel ils se consacrent la force, même matérielle, d'une revue largement répandue : quel surcroît d'activité, quelle multiplication d'énergie en résulterait partout, au grand avantage des œuvres partielles auxquelles ils se dévouent, et comme bien vite chacun se verrait récompensé des quelques sacrifices qu'il aurait pu être amené à faire à l'esprit d'unité I
Qu'ils n'oublient pas non plus que nous devons sortir des petites chapelles fermées où
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l'on étouffe, que nous n'avons pas le droit de travailler seulement pour nos coreligionnaires et de nous désintéresser des autres, que nous sommes appelés à être les témoins de notre foi, que nous sommes le levain et que celui-ci n'a d'autre raison d'être que de faire fermenter toute la pâte ; qu'ils se souviennent enfin de la profonde et mystérieuse parole d'un vieux Père de l'Eglise : a Souvenez-vous, chrétiens, qu'au jour du jugement, vous serez responsables, devant Dieu, du salut du genre humain !... »
Et nous, plus confiants que jamais, sourds aux voix de ceux qui menacent ou qui raillent, les yeux levés au ciel et tenant pourtant d'une main ferme le soc de la charrue, comme le divin laboureur d'Assises, nous voulons travailler en paix — car la sereine passion qui nous pousse ne trouble pas, — certains que tout, aujourd'hui plus que jamais, réclame et postule le catholicisme et que, malgré de tristes apparences, c'est encore à la Croix du Maître qu'aboutissent toutes les avenues de la pensée comme de l'activité des hommes !
Puissions-nous donc joyeusement — la joie
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n'est pas seulement une récompense, c'est aussi une vertu — apporter dans l'ombre ou la lumière, comme Dieu voudra, notre part virile d'efforts et remplir fidèlement notre Devoir de vivre 1
COMMENT JACQUES MERCCEUR
RENCONTRA DIEU
La place Saint-Sulpice était tout ensoleillée par cette radieuse matinée de printemps. Il y a souvent dans nos villes de ces renouveaux triomphants : la poussée de vie qui ranime la nature parait alors avoir fait éclater le manteau gris de maisons monotones et sales dont les hommes ont recouvert la terre féconde ; celle-ci semble frissonner sous les pavés ou l'asphalte, tandis que l'atmosphère elle-même, tiède et comme animée, baigne tout de sa lumière, transfigure les murs massifs ou les ruelles sombres, soudain réveillés sous son tiède baiser.