‹ L'esprit démocratiqueChapitre 3 sur 15 · COMMENT MER COEUR RENCONTRA DIEU · texte numérisé non relu

COMMENT MER COEUR RENCONTRA DIEU

Onze heures avaient déjà sonné , une toute particulière impression de quiétude souriante se dégageait de cette bonne place si paisible ; la lourde façade du séminaire avait un air de bonté grave et une façon de douceur reposante ; les vieilles maisons qui s'élèvent de l'autre côté étalaient complaisamment leur opulence austère ; la mairie elle-même ne choquait pas trop dans ce milieu choisi et de bon ton : elle avait le tact de ne pas étaler sa banalité officielle et de savoir rester à sa place, tandis que l'énorme église, toute dominatrice et sûre de sa force qu'on pût la croire, était cependant vaincue par ce ciel léger de printemps qui la forçait à sourire et dont le bleu pâle baignait la masse épaisse, en allégeant les contours, en éclairant les profondeurs, prêtant à la grosse tour inachevée je ne sais quelle naïve et charmante séduction.

Le pouvoir de cette curieuse maîtrise du printemps renaissant sur toutes choses n'est pourtant pas universel : en effet, assis sur un banc, près de la grande fontaine où trônent des évêques et d'où coule, presque sans bruit, une eau rafraîchissante dont s'empare la brise

discrète pour répandre à l'entour des gouttelettes de rosée, une figure triste et lasse, amère parmi cette douceur, demeure rebelle. C'est pourtant celle d'un tout jeune homme — seize ans à peine, — visage fait pour sourire, dont les yeux graves et purs auraient dû rayonner, s'éveillant eux aussi à la vie... Or, c'était justement la vie qui avait mis si tôt de la douleur sur ce front : c'était elle qui avait rétréci, écrasé ce cœur, tandis qu'elle poussait ailleurs la sève et faisait s'épanouir les bourgeons.

Jacques Mercœur, immobile sur son banc, les yeux fixés au sol, les bras croisés, comme un enfant sage, un peu étriqué dans son vêtement pauvre mais bien propre, n'attirait certes pas la pitié des passants : les gens affairés qui, d'un pas alerte, traversaient la place pour se rendre à leurs affaires, ne remarquaient pas cet adolescent correct et peu bruyant, tandis que les vieux mendiants, accroupis sur les bancs voisins et grignotant lentement des croûtons de pain dur, n'auraient certes jamais songé à le considérer comme un compagnon d'infortune.

Jacques était déjà grand et fort pour son

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âge : point de barbe encore, seulement une moustache naissante. Sa tête, malgré tout, demeurait celle d'un enfant: son teint pâle, ses cheveux châtains, ses traits assez réguliers et d'une joliesse banale, ne le distinguaient d'ailleurs en rien de la plupart des petits employés parisiens ; mais il semblait si découragé, si désemparé, que son expression en devenait assez étrange et mystérieuse. Les enfants, en effet, et même tous ceux qui sont jeunes, apportent d'ordinaire à leur douleur, comme à tout le reste, l'ardeur qui leur est propre ; ils pleurent, ils s'irritent, ils ont des bouillonnements de désespoir ; ils ne connaissent pas la tristesse refroidie, les dégoûts rances, les amertumes aigries. Or, justement, Jacques ne pleurait pas, mais toute sa pauvre petite vie repassait devant son cœur, terne et mauvaise...

Une lui était pourtant rien arrivé de bien extraordinaire, et certes ils sont nombreux ceux qui connurent son histoire... Sans doute, il était bien déconcerté à cette heure ; sans place depuis quinze jours, le magasin de gros dans lequel il était employé aux écritures ayant fait faillite, il cherchait quelque nouvel emploi

et des amis venaient de lui indiquer que l'on avait besoin d'un débutant dans une compagnie d'assurances... Hélas I il revenait de là ce matin même : peu d'espoir ; on avait en vue un jeune homme pourvu de son brevet, et, d'ailleurs, le salaire était dérisoire, bon pour ceux qui peuvent attendre et sacrifier le présent aux chances d'avancement. Ce n'était certes pas le cas de Jacques : depuis deux ans son père malade ne gagnait presque plus rien ; la mère, sans doute, bonne ouvrière, faisait ds fortes journées..., mais il y avait à la maison deux petits à nourrir... et l'important c'était d'abord de vivre, au jour le jour.

Jacques allait donc rapporter chez lui la mauvaise nouvelle... et il n'était pas pressé de rentrer, non qu'il eût peur d'être grondé, mais parce qu'il sentait que cette déception aigrirait encore et rendrait au foyer la vie plus pénible... Il devinait le plissement de lèvres douloureux de sa mère lorsqu'elle lui dirait : « Ces assurances, d'abord, je te l'avais bien dit, ça n'est pas fait pour nous... Demain, mon garçon, on se lèvera de bonne heure et on cherchera autre chose... » 11 pré-

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voyait les impatiences du père, quand tout ne marche pas bien, les colères inutiles, et les petits punis alors pour la moindre maladresse... Il sentait que les rapports seraient gênés, faux, qu'on lui reprocherait la plus insignifiante gaminerie, une promenade avec des camarades, moins que cela, un cri, un éclat de rire... car rien n'est, permis lorsqu'on ne travaille pas...

Et toujours il en avait été ainsi ; et toujours, sans doute, ce serait la même chose,.. Jacques, maintenant, ne savait plus espérer. Quand il était enfant, l'année qui suivit sa première communion, il s'était, lui aussi, nourri du pain enchanté des rêves... Comme, à l'école, il avait toujours été attentif et studieux, ses maîtres avaient eu l'idée de l'envoyer dans une école primaire supérieure. Jacques avait travaillé avec passion, pendant toute une année : on le reçut dans les premiers... Il lui apparaissait alors qu'une vie nouvelle allait s'ouvrir pour lui : comme rien n'en était encore déterminé, il lui était possible de lui tracer un cours merveilleux : il pouvait faire comme ces enfants qui s'amusent à marquer sur leur

atlas les étapes hardies de voyages imaginaires. Avec quelle joie ravie son cœur ne s'en allait il pas en avant, du côté de l'avenir, lorsqu'il songeait, inconsciemment peut-être, que l'infini du possible restait ouvert ! Il allait travailler de toutes ses forces : il ne redoutait pas les examens, lui ; il serait peut-être un jour ingénieur, officier, que sais-je?... ou bien industriel, directeur d'une usine ; il serait un monsieur très riche que tout le monde respecterait et saluerait, et ses parents seraient fiers de lui et ses camarades l'envieraient... Hélas! ce beau voyage vers l'avenir fut interrompu au départ même...

Et toujours immobile sur son banc, Jacques se souvenait de la méchante soirée dont la hantise malfaisante venait toujours ajouter un poids lourd à celui de ses autres peines... Ses yeux baissés ne sentaient pas le printemps qui riait; la fête joyeuse d'air et de lumière se mourait à ses pieds sans pouvoir pénétrer ce pauvre petit être douloureux... Mais il voyait avec une cruelle netteté l'étroite alcôve sans fenêtre, encombrée de vieilles malles qui servaient d'armoires, et où se trouvait son lit... Il venait

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de se coucher et il entendait sa mère ouvrir la porte et s'approcher de lui pour l'embrasser, comme tous les soirs ; seulement elle allait plus lentement que de coutume et semblait gênée... A voix basse, elle expliqua à Jacques qu'il était presque un homme maintenant, qu'on pouvait causer sérieusement avec lui ; que le père était malade, ne gagnait plus... Jacques comprit : il vit pourquoi depuis quelques jours on détournait la conversation avec mauvaise humeur lorsqu'il parlait de soi] école, de ce qu'on y faisait, des examens qu'oi; y passait...

— J'ai trouvé pour toi une bonne place chez Blondeau, le papetier qui fait le coin de la rue de Rennes et de la rue du Four, soixante francs par mois pour commencer; c'est toujours quelque chose...

Et puis, plus bas encore et toute hésitante, la mère ajouta :

— D'ailleurs, vois-tu, mon petit, cela vaut mieux ainsi... Tous ces travaux de tête, ce n'est pas pour nous autres... On se fatigue, on devient orgueilleux, on entend de vilaines choses et on a de mauvais camarades...

Et tandis qu'elle embrassait l'enfant très fort et un peu brusquement :

— Eh bien, on ne dit rien, Jacques?

— Je dis, répondit le petit, je dis queca m'est bien égal.

Et la mère regagna son lit. Jacques pleura beaucoup cette nuit là. Mais il se lava les yeux le lendemain avant que personne ne pût le voir et partit vers huit heures pour la papeterie Blondeau.

Aujourd'hui, du reste, Jacques ne regrettait plus rien. Soit qu'il eût acquis un sens très net de l'irrémédiable, soit qu'une lassitude se fût emparée de lui, assez pénétrante pour lui faire redouter la fatigue même du moindre désir, il aurait pu répéter cette fois sans mentir: « Tout cela m'est bien égal... »

Et c'était justement ce qui le faisait souffrir. Sans le savoir, ce petit, cet ignorant, était philosophe comme l'Ecclésiaste désabusé ou comme l'antique Bouddha, sous le figuier de Caja... 11 se demandait confusément si la vie vaut bien la peine de vivre, et l'âpreté avec laquelle la brave femme qu'était sa mère s'acharnait à les faire vivre l'éton-

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naît et le scandalisait presque à cette heure.

A quoi bon, en effet? On use sa vie à une besogne stupide et qui répugne ; les gens qui vous entourent sont âpres et méchants; on a tout juste assez de force pour arriver à gagner de quoi manger... On grandit ainsi. Après, on se marie, on a une femme et des enfants : c'est une charge de plus, et de ce peu de joie qu'ils vous donnent parfois comme en passant, la douleur fatale sait bien tirer l engeance en multipliant les maux nouveaux. . .

Et Jacques se souvenait que, chaque fois qu'il avait essayé quelque chose pour être heureux, cela au contraire n'avait servi qu'à le rendre plus malheureux.

Il avait rencontré, à l'école des Frères, dans sa classe, un camarade vers lequel il s'était senti attiré par une très violente et très accaparante sympathie : c'était un gros et aimable garçon, le fils choyé d'un assez riche boulanger. Jacques avait tout essayé pour s'en faire un ami, un véritable ami... Hélas ! de quelles nouvelles amertumes ces tentatives n'avaientelles donc pas été la source!... Que de froissements de cœur et d'amour-propre !... Un jour,

on l'avait invité à déjeuner chez le boulanger. La perspective de cette fête le remplissait de joie, d'émotion et aussi de crainte... A grand'peine la mère de Jacques avait consenti à laisser partir son garçon ; elles se méfiait des trop riches fréquentations... Jacques avait revêtu ses plus beaux habits, Irop courts et très frippés, et avec des battements de cœur, il se rendit chez son ami... lien revint navré : il s'était morfondu à un bout de table; personne ne lui avait dit un mot; gauche et stupide, il avait enfin compris qu'il s'était trompé et que le fils du boulanger ne se doutait pas de l'affection qu'il lui avait vouée.

Une autre fois, c'était un vieux Frère qui avait semblé prendre Jacques en amitié, lui donnant des conseils, lui indiquant des livres à lire, lui faisant croire qu'avec de la persévérance et du courage on pouvait arriver à tout. . . Puis, le bon Frère s'était petit à petit détourné de son jeune ami, si bien que lorsqu'il apprit que Jacques renonçait à entrer à l'école supérieure, il n'avait rien trouvé d'autre à lui dire, que cette courte phrase: « C'est vraiment bien dommage. »

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— Pourquoi donc, pensait Jacques, pourquoi tout est-il ainsi mauvais et stupideP... Et pourquoi surtout cet instinct bizarre qui nous pousse tous, malgré tout, à vouloir vivre? Ne sommes-nous donc pas complices de notre propre malheur, puisque nous avons toujours et quand même, jusqu'au bout, le dessein d'arranger les choses et de continuer?...

Et le jeune homme éprouvait je ne sais quelle joie malsaine à sentir se fondre toutes ses énergies et se détendre tous les ressorts de son activité morale... A cette heure, il eût été la proie facile des tentations coupables... Après tout, n'y avait-il pas des moyens de s'étourdir et d'épaisses jouissances capables d'engourdir assez le cœur pour qu'il ne puisse plus souffrir?... Et Jacques se souvenait de ce que de mauvais camarades lui avaient raconté dans les bureaux où depuis trois ans il travaillait, de ce que parfois ses sens à peine éveillés lui avaient cependant appris de sensations troublantes; il savait bien qu'il n'était plus un enfant, maintenant; pourquoi, lui aussi, après tout, ne ferait-il pas comme les autres ?

Et les mauvaises pensées commençaient déjà

à étendre leurs grandes ombres troubles sur ce cœur encore vierge... Par habitude pourtant, Jacques les repoussait faiblement, et tandis qu'un combat sans vigueur se livrait dans cette âme désemparée, le jeune homme releva machinalement la tête et regarda...

La lourde église s'élevait en face de lui, dans sa quiétude lumineuse... Elle lui parut d'abord indifférente, ni amie, ni hostile... Seulement, par une machinale association d'idées, le nom de Dieu vint à sa mémoire, un nom froid et vide qui n'éveillait rien en lui. . . Jacques était né et avait grandi dans une famille chrétienne. On lui avait appris à prier matin et soir. On l'avait envoyé dans une école congréganiste. Il allait chaque dimanche au patronage, se confessait et communiait tous les mois, récitait des monologues et jouait des pièces dans les séances récréatives... Il détestait les juifs, avait de la haine pour les francs-maçons et, comme ses camarades, il se disait nationaliste... C'était tout.

Or, je ne sais comment, l'idée lui vint d'entrer dans cette église: il ne la fréquentait guère, quoique ce fût sa paroisse, habitué qu'il était à entendre les offices dans son patronage... Il

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se souvenait pourtant qu'il y avait, tout au fond, une chapelle très recueillie, avec une Yierge qu'éclairait un mystérieux rayonnement et des ex-voto de marbre: l'année de sa première communion, il y allait parfois, à la dérobée, dire un Notre Père et un Je vous salue avant de rentrer pour déjeuner.

Lentement, il traversa la place, gravit les larges marches, pénétra sous les voûtes silencieuses. 11 y avait peu de monde dans l'église: quelques femmes seulement qui priaient, prosternées dans la nef, quelques mendiants qui sommeillaient le long des murs et les grands saints de pierre qui faisaient toujours près de l'autel leurs mêmes gestes muets.

Jacques s'étonnait presque d'être ainsi tout seul dans une église, alors qu'on n'y célébrait pas d'offices, sans maîtres, sans camarades, sans l'accompagnement accoutumé de prières et de chants...

— Allons à l'autel du fond, pensait-il, c'est là qu'est le saint Sacrement; et hâtant le pas. il atteignit vite la chapelle de la Yierge...

Alors il s'agenouilla ; mais il était si fatigué, si las, que nulle prière ne sortait de ses lèvres :

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la routine elle-même qui fait réciter des formules, lorsque le cœur est loin, semblait vaincue.

— Il faut pourtant que je le prie, se dit Jacques, l'habitude reprenant le dessus...

Mais, au même instant, il s'interrogeait intérieurement ;

— Qui, lui? — Dieu qui est là et qui m'entend. — Alors, je peux lui parler. . . Oh 1 comme ce serait bon si je lui disais tout. — Oui, mais il ne me répondra pas, lui.

Et toute la force d'attention intérieure dont Jacques était capable s'appliquait à étudier cette étrange question qu'il venait de se poser, sans doute, pour la première fois... Un curieux désir naissait dans son âme... S'il lui parlait, non pas du tout comme on fait quand on récite une prière de mémoire, mais, simplement, comme on doit faire lorsqu'on ouvre son cœur à quelqu'un qui comprend, qui écoute, qui aime...

— Mais ce sera très ridicule... est-ce ainsi qu'il faut agir?... ce n'est pas comme cela que font les autres.

Et cependant Jacques sentait bien qu'il essayerait. N'avait-il pas la foi d'ailleurs?... Ne

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savait-il pas que Jésus était là, tout près?... Des morceaux de sermons ou d'instructions qu'il avait entendus lui remontaient à l'esprit : il croyait en comprendre le sens pour la première fois... Et surtout, quelque chose de très fort, de très doux, comme un appel mystérieux, semblait s'élever du plus intime de son être et le pousser en avant, là où il pressentait qu'il verrait de la lumière...

Etonné, Jacques ne disait rien ; mais il se laissait faire par cette force qui entrait en lui et prenait son cœur, tel un petit enfant qui s'abandonne dans des bras amis qui le bercent... Toutes ses douleurs lui paraissaient maintenant si lointaines, comme les rives abandonnées que, d'un navire, l'on voit disparaître dans l'horizon bleuissant!... Et en même temps, il sentait qu'il lui fallait parler: mais de plus en plus ce n'était plus une question qu'il devait poser, c'était une réponse qu'on lui demandait...

Alors, Jacques pria :

— Mon Dieu, disait-il tout bas, pardonnezmoi!... J'ai vécu près de vous sans vous connaître... Je n'avais pas compris que si vous

êtes le Dieu, vous êtes aussi l'ami, le compagnon... Hélas!... Jésus!... je souffrais et je ne songeais pas à vous ! . . . Alors que vous m'avez tout donné, que vous êtes mort pour moi sur la Croix, j'ai douté de votre amour, en ne songeant pas que si mon cœur était vide, c'est parce que je ne vous avais pas demandé de le remplir... Oui, la vie est vaine et méchante !... mais qu'importe!... Vous êtes l'amour plus fort que la douleur, car vous l'avez vaincue en en faisant une esclave et, pour vous, je veux bien souffrir ! . . .

Et Jacques racontait à Dieu tout ce qui lui faisait de la peine, ses espoirs de carrière si tôt déçus, ses amitiés trompées, les difficultés qui lui rendaient parfois l'existence si pénible dans sa famille, les premières tentations qui troublaient ses sens, et les longs et monotones ennuis d'une vie si diminuée, si rétrécie... mais la peine disparaissait à mesure qu'il y pensait; elle perdait son aiguillon... la douleur était morte... A la place, c'était une paix de toute l'âme, forte et saine, un grand désir de vivre, une confiance en l'action, d'autant plus joyeuse que peu importait en somme le

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succès apparent : n'était-il pas toujours possible d'être heureux, puisque Dieu ne s'en allait jamais — Jacques le savait absolument à cette heure, — à moins qu'on ne le chassât?...

... Et l'enfant pleurait d'émotion, de joie, divinement consolé, réconforté, non comme cela arrive si souvent dans les amitiés humaines par une caresse qui ne touche l'âme qu'à l'extérieur et ne fait qu'endormir le mal, mais vivifié et fortifié en dedans par un souffle créateur.

... Il répète, maintenant, ses prières quotidiennes, le Pater, Y Ave, lentement, réfléchissant à chaque mot, merveilleusement surpris du sens si plein qu'elles renferment, étonné de n'avoir jamais compris encore qu'il y a là une réponse à tout ce qu'il lui importe de savoir.

— Oui! l'utile, l'important ici-bas, ce n'est pas d'avoir une bonne place, de gagner de l'argent, de réussir dans des examens ; l'utile, l'important, c'est que le règne de Dieu arrive !... Et pour cela il faut que nous aimions Dieu comme il veut être aimé, c'est-à-dire dans nos frères que nous devons aimer comme nousmêmes.

— Quoi de plus simple, quoi de plus évident, pensait Jacques, et pourtant personne n'y songe, et moi-même, jusqu'à ce jour, je n'y songeais pas non plus.

Avant tout le reste, on fait passer le souci d'une carrière, l'entretien ou l'enrichissement d'une famille... Or, tout cela n'est que secondaire ; la carrière, la famille, ce n'est pas un but, mais un moyen ; même les meilleurs poursuivent souvent le moyen avec tant d'âpre lé qu'ils en oublient le but... Le but, c'est de chercher le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste sera donné par surcroît.

Et Jacques trouvait cette doctrine si facile, si aisée, qu'il s'étonnait de ne pas la voir pratiquée par tous. Il admirait surtout qu'elle seule était capable de mettre fin à la vraie douleur humaine, à la douleur morale. En effet, ce qui fait souffrir les hommes, c'est qu'ils désirent toujours des biens qu'ils ne posséderont jamais ou qu'ils n'obtiendront qu'en usant leur vie même à les poursuivre... S'ils renonçaient à tous ces désirs tyranniques, s'ils n'avaient plus qu'un seul désir, celui de faire la volonté du Père, comme, à chaque instant

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et dans chaque condition, ils peuvent satisfaire ce désir, ils seraient donc toujours heureux.

— Je veux faire ainsi, pensait Jacques.

Je n'ai pas besoin de me soucier du reste...

Et il s'appliquait à lui-même cette doctrine que Dieu venait de lui faire pénétrer ; et il sentait une joie extraordinaire à découvrir qu'il était un autre homme : rien, absolument plus rien, ne devait maintenant lui faire perdre cœur... Et il n'eût échangé pour aucune fortune, pour aucune situation, la joie d'avoir compris ce qu'il venait de comprendre.

— Que peut-il m'arriver, après tout, de vraiment fâcheux?... Si je ne trouve pas de place d'ici longtemps, mes parents, sans doute, s'aigriront et me brusqueront. — Si pourtant j'ai fait tous mes efforts pour en découvrir une, je ne serai pas coupable et ma patience à supporter leurs récriminations vaudra mieux que la meilleure place.

Mais si je suis enchaîné à un métier odieux, abrutissant, qui ne me laisse aucune liberté, comment pourrai-je travailler à l'avènement du règne de Dieu ? — Tout le monde peut travailler pour Dieu. Aimer Dieu, aimer les hommes,

souffrir pour Dieu, souffrir pour les hommes, c'est travailler.

Mais si l'on se moque de moi, si l'on me maltraite, si l'on me méprise à cause de mes idées, parce que j'aime Jésus-Christ, parce que je veux être chaste, si l'on me chasse de partout, alors je ne pourrai plus travailler pour Jésus-Christ. — Au contraire, les coups, les mauvais traitements, les mépris, les railleries, tout cela, ce sont des victoires quand on les supporte pour Jésus-Christ.

Et si je viens à en mourir? — Alors c'est le triomphe, car Jésus a tué la mort, et mourir pour lui c'est le posséder éternellement.

Et Jacques sentait bien qu'avec Dieu il était plus fort que tout... Qu'allait-il faire maintenant, et surtout plus tard? en vérité, il ne s'en doutait guère... Resterait-il petit employé de commerce? essaierait-il de travailler le soir pour préparer quelque examen ? s'engagerait-il à dix-huit ans comme il y avait déj à songé afin de tâcher de devenir officier?... se marierait-il ou non ? tôt ou tard ? connaîtrait-il la pauvreté sordide, la médiocrité ou bien l'aisance? Il ne savait rien de tout cela : il n'avait besoin d'en

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rien savoir... Mais ce qu'il savait bien, c'est qu'il avait donné sa vie, toute sa vie... Le but qu'il poursuivait était à la fois si lointain et si proche que, dès le jour même, il pouvait commencer à l'atteindre et que cependant toujours il lui faudrait essayer de s'en rapprocher davantage.

Et il pouvait maintenant juger toute chose à cette lumière nouvelle, décider s'il était convenable ou non de préparer un examen, de chercher un emploi, de se marier, de faire même ou de ne pas faire les actions les plus insignifiantes en apparence ; il n'avait qu'à se demander si cela serait utile, non à lui» mah à la poursuite du but...

Et jamais il n'avait rien vu d'aussi clair, d'aussi juste, ni d'aussi bon.

... Jacques se leva enfin et quitta l'église, le cœur plein d'amour. Il sentit dehors les caresses de la lumière printanière et la brise humide de l'eau de la fontaine le baisa au visage ; mais c'était dans son âme une plus belle fête, un tout autre éveil encore. Nul n'avait remarqué sa douleur, nul ne vit sa joie... Dieu seul s'était occupé de cet enfant.

COMMENT JACQUES MERCOSUR

C'était le dimanche suivant, dans la cour du patronage. Jacques était dans un groupe nombreux de camarades. Il avait maintenant trouvé une place et en même temps un peu de paix était rentrée au foyer ; mais ce n'était pas de cela qu'il s'agissait dans le cercle bruyant où l'on discutait.

Gustave Latour, employé de librairie, un grand garçon de dix-huit ans — dégingandé et disgracieux, trop maigre et portant un binocle sur son nez trop court, — que l'on n'aimait pas au patronage parce qu'il n'était pas gai et ne pensait jamais comme tout le monde, faisait, au milieu des railleries et des quolibets, de la propagande pour le Cercle d'études qu'il avait demandé au Frère directeur la permission d'établir dans le patronage.

— Pour sûr, qu'on va y aller à ton cercle, criait l'un, goguenard!... On a bien d'autres choses à faire que d'aller t'écouter dire des bêtises... Si j'avais une soirée à perdre, j'irais plutôt au cours de dessin ou de comptabilité.

— Moi j'aime mieux me balader ou roupiller, ajoutait philosophiquement une espèce de gros gosse bouffi.

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— Moi, je réclame un cours de danse ! interrompait un grand jeune homme mince et d'une élégance peu distinguée.

— Tout cela, d'abord, c'est de la pose, ripostait un garçon brun, sans doute un dignitaire du patronage, car son importance se lisait sur toute sa personne satisfaite d'elle-même... Et puis, à quoi cela peut-il bien servir, je vous le demande? Gela ne nous donnera ni une distraction ni un sou de plus... et vraiment ce n'est pas nous qui réformerons la société.

— Oui, à quoi cela sert-il, à quoi donc ? glapirent en chœur, sur un ton suraigu, toutes sortes de voix irritées, désireuses évidemment de confondre Gustave.

— A quoi cela sert? reprit celui-ci, un peu désemparé. Et il cherchait ses mots... Eh bien, cela sert... cela sert à travailler pour le bon Dieu, à préparer pour plus tard... un peu de justice ici-bas... D'ailleurs, c'est ce soir la première réunion. Rendez-vous au premier, à huit heures et demie, dans la deuxième classe... On saura mieux ce que c'est, quand on aura commencé.

Ce discours peu éloquent fut couvert de

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huées et,comme quelques-uns recommençaient à discuter, le gros dignitaire interrompit :

— Allons, les amis, en voilà assez pour aujourd'hui. Vite!... les barres.

Et aussitôt, comme un vol d'oiseaux piailleurs, les jeunes garçons s'enfuirent en criant, et la partie de barre commença dans un joyeux tumulte.

... A huit heures et quart, le grand Gustave Latour était déjà assis sur un banc, dans la deuxième classe.

Un bon Frère lui faisait les dernières recommandations :

— Pas de cris ; ne faites pas de bruit avec les pieds ; n'allumez pas de nouveaux becs ; un seul suffît.

Et après avoir jeté un coup d'œil inquiet sur cette malheureuse classe devenue un champ d'expériences aussi dangereux, il se retira avec dignité, ajoutant :

— Tenez-vous bien tranquilles surtout : je repasserai dans la soirée.

Gustave Latour était très anxieux ; il se mordait nerveusement les lèvres, agitait son binocle entre ses doigts et remuait son petit

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nez... Ses convictions vraiment sincères, son amour-propre aussi et cette passion particulière à ceux qui veulent lancer une entreprise impopulaire, tout lui faisait violemment désirer un succès qu'il s'efforçait de croire certain.

... A huit heures et demie, très exactement, Gustave entend des pas dans l'escalier... Quel n'est pas son étonnement de reconnaître Jacques qu'il avait toujours considéré comme un grand enfant indifférent et auquel il n'avait même pas pris la peine de parler en particulier de ses projets...

— Tiens, te voilà. Ah! c'est gentil à toi... C'est de bon augure, si toi-même es venu.

...Gustave et Jacques causent pendant une dizaine de minutes ; mais le jeune Latour s'impatiente visiblement, car aucun nouveau camarade n'est encore monté. Il descend et remonte l'escalier fiévreusement, va dans la cour, fait les cent pas devant la porte dans la rue ; l'heure passe et personne n'arrive... Neuf heures, neuf heures et demie, personne toujours!... Oh! les minutes d'angoisses, les moments crucifiants, chacun semble marquer la fuite d'une illusion, tandis que la grande salle demeure désespérément vide !

Le cher Frère remonte, et tout joyeux comme quelqu'un qui est débarrassé d'une appréhension :

— Allons, mon brave, dit-il à Gustave, c'est raté pour aujourd'hui... Il ne viendra plus personne... On peut éteindre le gaz et aller se coucher...

Et, tout décontenancé, le pauvre fondateur du Cercle d'études fit signe à Jacques que l'on n'avait plus qu'à se retirer. Celui-ci était tranquillement en train de lire un catéchisme d'économie sociale que Gustave lui avait prêté, et il semblait prendre un vif intérêt à cette lecture.

Les deux jeunes hommes descendirent ensemble l'escalier, traversèrent la cour et firent route ensemble dans la rue.

Gustave ne disait rien ; il n'avait guère le courage de prononcer un mot. Jacques le prit doucement par le bras et lui dit tout bas :

— Je te remercie bien d'avoir parlé ce matin devant moi du Cercle d'études. C'est une œuvre bonne. Je veux que tu comptes sur moi.

— Hélas ! je crois qu'il n'y faut plus songer, reprit amèrement Gustave.

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— Courage!... Nous sommes deux. C'est déjà beaucoup. Dimanche, si Dieu le veut, nous serons trois, peut-être quatre. Dans tous les cas, ne reculons pas sans avoir essayé : ce serait lâche.

— Comment, Jacques, c'est toi qui parles ainsi?... Mais qui donc t'a transformé de la sorte?... Tu veux vraiment travailler pour autre chose que pour toi seul?

— Oui, et j'ai confiance... ni en moi, ni en toi, mais en la Cause.

... Longtemps, le long des rues désertes, ils causèrent, et Gustave s'étonna de se sentir si faible, si égoïste encore, si petit auprès de Jacques. Et quand ils se quittèrent, il ne put s'empêcher de dire à son jeune ami :

— Mais qui donc t'a ainsi instruit et changé? Quel livre as-tu lu? Quel discours as-tu entendu?... Qui as-tu rencontré?

L'enfant ne répondit rien et sourit. Gustave ne se doutait pas que, quelques jours auparavant, Jacques Mercœur avait rencontré Dieu.

NOS AUXILIAIRES

Si l'action sociale consiste non pas tant à fabriquer des lois qu'à transformer les mœurs, comment ne pas sentir que la femme est appelée à jouer un rôle privilégié dans cette préparation de l'avenir?

La femme est la gardienne du foyer, non seulement du foyer domestique, mais aussi du foyer national dont les forces vives et les réserves d'énergie sont confiées à sa garde. Hélas ! bien rarement la grandeur de cette tâche est comprise, la beauté de cette mission toute d'obscur mais indispensable labeur.

Il y a un égoïsme familial, plus funeste parfois que l'égoïsme individuel, parce qu'il se

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cache sous les dehors trompeurs d'un dévouement sans homes, parce qu'il se dissimule sous l'apparence d'un devoir sacré. Il faut pourtant avoir le courage de regarder la vérité en face. Nous ne saurions trop répéter que la famille n'est pas un but,mais un moyen. Il n'y a qu'un but : Dieu. Il n'est pas possible d'adorer Dieu sans reconnaître qu'on doit tout orienter vers ce but unique, tout lui sacrifier, s'il le faut.

Et qu'on n'aille pas dire qu'une doctrine si rigide s'oppose à l'épanouissement des vertus domestiques et dessèche les cœurs ! Tout au contraire. L'âme s'agrandit avec l'amour quiy prend naissance, et si cet amour ne peut se contenter d'un idéal de quiétude égoïste et close, s'il rêve de sacrifices et d'immolations, s'il découvre ce qui se cache d'immortel et de divin dans toute tendresse humaine, comment n'en deviendrait-il pas plus fort, mieux assure nlus profond, plus vivifiant ? La belle parole des Récits d'une sœur demeurera toujours vraie : « Je ne t'aimerais pas comme je le fais, si je n'aimais Dieu beaucoup plus encore. »

Du jour où la femme saura comprendre ainsi son rôle d'épouse et de mère, elle deviendra

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bien plus qu'une auxiliaire dans l'œuvre sociale, mais comme la prêtresse fidèle du sanctuaire moral des nations. L'homme ira travailler et lutter dans l'âpre mêlée de la vie publique, sans crainte de s'y ensanglanter ; il donnera une voix aux aspirations confuses de l'avenir, il précisera les besoins obscurs des sociétés qui évoluent et se transforment sans cesse, il travaillera de son bras ou de son esprit pour gagner le pain quotidien des peuples... ; mais il a besoin d'être sûr que l'on veille sur le trésor sacré des vertus morales qui font la vraie richesse des sociétés ; il lui faut une compagne dont la tendresse puisse l'envelopper et le défendre, dont le cœur surtout soit capable de comprendre et de vouloir de cette invincible volonté de l'amour que l'intelligence ne sait pas enfanter :

Tu pousses par le bras l'homme, il se lève armé l

On voit comment nous avons besoin du concours de celles que Dieu n'a, sans doute, pas créées pour l'utilité ou le plaisir, sans avoir tenu, dans ses desseins providentiels, à leur préparer une part d'action sociale. Et, d'ailleurs, combien

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superficiel et éphémère serait le travail de nos amis, s'il se limitait à réaliser entre quelques jeunes gens, à lage où le cœur est chaud et la volonté ardente, une fraternité active que viendraient ensuite briser les réalités inévitables de la vie ! Qu'aurions-nous fait, en vérité, si notre œuvre n'avait pas plus de durée, capable seulement d'unir quelques rares individualités, âmes d'élite que nous n'eussions pu atteindre qu'en les isolant à tout jamais de leur milieu, qu'en les déracinant! Si nous voulons faire œuvre vraiment sociale, il faut pénétrer plus avant dans l'intimité des sociétés humaines : il faut affirmer, il faut prouver par notre vie même que l'idéal vivant que nous portons au cœur n'est pas contre la nature, qu'il n'est pas en dehors d'elle, que lui seul, au contraire, a la force et le pouvoir d'affranchir le monde des idées étroites, des conventions malfaisantes qui le tuent chaque jour, que lui seul peut ressusciter le cadavre.

Établir entre quelques jeunes gens, sans tenir compte des barrières de classes ou de castes, une amitié agissante qui puise sa sincérité et sa chaleur dans l'identité du but poursuivi et dans

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la réalité positive des aspirations communes de ceux qu'elle unit, c'est déjà quelque chose et comme un premier pas dans la voie de l'éducation démocratique. Mais il ne faut pas s'arrêter là. Il importe de pénétrer plus avant et de porter le fer rouge au fond des plaies mêmes de la société malade. Yoilà trop longtemps que l'on se persuade que le dévouement, le sens et le goût de l'apostolat, sont comme des vertus de surérogation et de luxe, bonnes tout au plus pour occuper les loisirs des cœurs neufs et inemployés au seuil de la vie ; voilà trop longtemps qu'une sagesse bourgeoise, à la cruelle myopie, affirme par ses maximes et par ses usages qu'il faut, sous peine de folie, savoir restreindre et limiter ses ambitions morales et que les devoirs nouveaux dispensent des anciens.

Sachons donc montrer la vanité de cette sagesse du siècle, et que ces devoirs nouveaux ne sont, au contraire, que des indications providentielles, nous permettant de remplir plus aisément le grand devoir chrétien de l'amour, non d'un amour étriqué, véritable égoïsme à deux, si faible et si débile qu'il disparaîtrait.

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faute de pouvoir se traduire en tendresses voluptueuses, mais du grand amour divin, de l'amour généreux et sublime de tous en le Christ ! Prouvons que l'on peut conserver toujours la passion du but et puiser une force nouvelle dans les affections familiales, et jusque dans les charges mêmes qui sont imposées, charges sociales, elles aussi, dont il faut pénétrer les répercussions multiples sur le pays entier, et toute la valeur humaine. Hâtons-nous de faire comprendre que Ton peut être un bon époux, un bon père, et cependant préférer à tout l'œuvre sainte qui seule est digne qu'on s'y dévoue corps et âme, sans réserve, parce qu'elle se confond avec Dieu même. Prouvons plus encore : que l'on ne peut être vraiment bon père et bon époux qu'en honorant assez sa famille pour être capable d'en faire sciemment un instrument de travail au service de la vérité et de la justice dans le monde. Puisque les hommes ont coutume de cacher leur amour-propre et leur mollesse en prétendant que s'ils oublient l'humanité, c'est pour songer aux leurs, puisque ces soucis de carrière et de famille sont tels qu'ils obscurcissent à leur regard la vision de tous

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autres intérêts plus larges, c'est à ces sentiments mêmes si profondément humains qu'il faut s'attaquer, non certes pour les détruire mais pour les purifier au contraire, pour les élargir, pour les magnifier ; et l'on verra si l'amour n'est pas plus tendre, plus puissant tout à la fois lorsqu'il s'élève davantage, si une famille se ruine en se considérant comme un moyen et non comme un but, et si l'on n'est pas riche surtout de ce qu'on a donné.

...Et ces barrières meurtrissantes qui séparent les hommes ? est-ce assez de les avoir détruites entre quelques isolés ? ne faut-il pas justement les supprimer entre ces familles nouvelles, invinciblement attirées vers l'avenir qui, grâce à elles, germe déjà, rédempteur, dans le présent mauvais? Si l'on n'a pas le courage d'aller jusque-là, autant presque retourner tout de suite en arrière : on éviterait ainsi des regrets, des remords peut-être, et la hantise cruelle d'un monde meilleur, que l'on ne s'est pas senti la force de soulever sur ses épaules trop débiles. C'est la famille et non l'individu qui est la vraie cellule sociale ; seule, elle demeure et se perpétue ; seule, issue du passé, elle traverse le

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ê présent et construit ravenir. C'est donc la famille qu'il faut atteindre, transformer, vivifier ; ce sont des familles, non des hommes seulement, qu'il faut élever au-dessus des partis pris et des conventions ; ce sont des familles qu'il faut unir ; ce ne sont pas seulement des esprits qu'il faut gagner, des cœurs qu'il faut conquérir : c'est une race qu'il faut fonder.

On voit, dès lors, la grandeur de la tâche qui s'impose à la femme et quelle collaboratrice prédestinée elle doit être dans l'œuvre sociale. A ne regarder que les apparences, elle se cache et se dissimule aux regards ; elle peut sembler ne rien savoir de la lutte, ne pas voir une étincelle d'action et cependant elle garde tout, elle prépare tout ; ses souffrances mêmes et ses immolations sont plus fécondes que des actions ; elle sent, elle aime, elle prie, elle devine et comprend ; elle enfante des fils et c'est un long labeur qui dure toute sa vie. .. Ah ! certes, ce n'est pas là un misérable rôle !

Mais hélas ! combien rares sont les vertus qu'exige un tel rôle social ! Notre société nous montre-t-elle même beaucoup de femmes capables de le comprendre ? Combien plutôt n'en

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voyons-nous pas de déformées par les exigences d'une civilisation mensongère et factice, d'une austérité superficielle, tour à tour sévère et in~ dulgente à l'excès ? Et cependant si l'œuvre de vie doit s'accomplir, il faut bien que nous ayons confiance, certains qu'il doit y avoir des âmes vierges que l'avenir appelle et que rien, ni les plaisirs, ni les timidités, ni les tendresses, ne pourront jamais éloigner de lui. Ayons donc foi en l'avenir, laissons-nous faire par Dieu qui nous mène ! Il saura bien, quand il le voudra, nous montrer le chemin nouveau où nous devrons nous engager et qui nous conduira plus loin, sur un champ plus vaste et plus fécond. Il saura bien lui-même placer sur notre route celles dont l'amour ne nous arrêtera pas, mais nous poussera plus loin, en avant... Et nous, sachons comprendre et vouloir, obéir et aimer : et Dieu nous emploiera, pauvres et débiles serviteurs, pour accomplir ses grands desseins.

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