L'ACTION MORALE ET SOCIALE DU CATHOLICISME
Nous entendons souvent répéter : « Si les élections sont bonnes, tout est sauvé ; si elles sont mauvaises, tout est perdu... » On insiste surtout sur cette seconde et lamentable affirmation...
Quant à nous, nous nous refusons absolument à tenir un pareil langage. Nous reconnaissons évidemment que les périls de l'heure présente sont plus menaçants que jamais et
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que le devoir électoral s'impose à tous impérieusement. Mais nous ne nous reconnaissons pas le droit, si, par malheur, ceux qui défendent les libertés qui nous sont chères venaient à être vaincus, de nous abandonner au désespoir, et, après un effort de quelques mois, de proclamer qu'il n'y a plus rien à faire et d'excuser ainsi, à nos propres yeux, notre coupable inaction... Tant que nous aurons la même foi au cœur, la même certitude que le salut social est à la portée de tous les hommes et que c'est, en somme, sur les âmes et les volontés qu'il faut agir, nous n'aurons jamais le droit de dire que tout est perdu, puisque nous serons encore debout. Le découragement ressemble souvent à une abdication, tandis que l'espérance est une vertu.
Si les élections sont bonnes, rien ne sera définitivement sauvé : tout au plus jouira-t-on d'une trêve qui permettra de travailler au bien du pays. Les raisons profondes de la douloureuse crise nationale que nous venons de traverser n'en demeureront pas moins que par le passé et ce n'est pas le triomphe d'une nouvelle majorité venant remplacer la majorité
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sectaire et jacobine subie depuis trop longtemps par notre pays, qui résoudra les questions posées.
Il s'agit d'accorder le sens de la tradition — si vivace, malgré tout, dans notre vieux pays, que l'âme française ne pouvait pas toujours renoncer à ses traditions et à son tempérament séculaires pour supporter sans révolte la discipline nouvelle que quelques jacobins novateurs avaient rêvé de lui imposer — avec le respect de la raison individuelle et des légitimes progrès, avec ce noble et impérieux besoin qui poussera toujours les esprits généreux à essayer de se dégager de l'esclavage des atavismes et des contingences pour tâcher de monter vers plus de lumière et plus de vérité. Il faut, tout en respectant l'autorité, sans laquelle toute société devient impossible, développer le courage de l'indépendance, le goût de l'initiative, fortifier l'estime qui est due à la pensée vraiment libre. Et, en particulier, si la justice et la liberté apparaissent aux hommes comme deux biens précieux mais trop souvent inconciliables — la liberté aboutissant à l'oppression du
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faible par le fort; si l'histoire du dernier siècle nous montre la faillite du libéralisme économique, très évidemment, tout au moins dans les milieux ouvriers, nous avons ainsi assisté à un spectacle plein d'angoisse. Il nous est apparu que nos contemporains étaient également impuissants à s'entendre pour faire triompher une de ces deux tendances en écrasant l'autre, et à savoir les accorder harmonieusement sans rien détruire ni mutiler des forces vives de la nation.
Voilà un problème que néglige la politique électorale : quelle que soit l'issue du combat qui va se livrer, ce problème n'en demeurera pas moins entier. Mais s'il est des profondeurs où ne s'exerce que difficilement l'action politique, là où celle-ci s'arrête impuissante, l'action sociale au contraire opère lentement mais sûrement, ne se bornant pas à préparer d'utiles coalitions, à exciter un enthousiasme superficiel, mais s'essayant à organiser, à orienter et même à transformer et à vivifier.
Or nous savons que le catholicisme n'est pas seulement une religion faite pour sauver
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les âmes des individus ; c'est aussi une merveilleuse force sociale. Il enseigne justement à comprendre ces tendances diverses qui tiraillent et ensanglantent l'âme contemporaine ; il donne le véritable sens de ces réalités traditionnelles et psychologiques qu'il accorde, sans les diminuer sous l'influence de quelque astucieux opportunisme moral, mais au contraire en les dégageant de toute la rouille des haines et des conventions malfaisantes qui les défigureraient1. Il ne résout pas ex cathedra la question économique et sociale ; il fait mieux : il développe en nous le sens social et nous met à même de résoudre toutes ces questions, à mesure qu'elles se posent, le plus équitable ment possible et au mieux des intérêts communs. Il ne se contente pas de tracer des règles de conduite :
1. Nous ne nous proposons pas ici de montrer, par le détail, cet accord: qu'il nous suffise de faire remarquer que c'est histetnent la force et la raison d'espérer de nos amis d'avoir pu le constater ou tout au moins le pressentir. D'ailleurs, le but de tous leurs discours, de toute leur action, n'est autre que de le manifester ; on comprend donc que ce n'est pas en quelques lignes que nous pouvons prouver définitivement ce que nous avançons, puisque c'est à essayer de faire cette preuve que nos camarades du Sillon entendent consacrer ce qu'ils ont d'énergie et de cœur, et puisque c'est ainsi qu'ils veulent être des témoins de leur foi.
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il fournit la force nécessaire pour s'y conformer. Il n'est pas seulement une doctrine : il est aussi une vie.
Essayer de montrer non pas tant encore par des discours, que par des actes, par des œuvres, l'action sociale et morale du catholicisme, tel est, nous semble-t-il, la grande tâche qui s'impose aux catholiques, à l'heure présente, et il ne faut pas que les nécessités de la lutte quotidienne contre ceux qui leur ont déclaré une guerre sans merci leur fassent jamais oublier ce devoir primordial.
Plusieurs cependant paraissent hésiter : il y a quelque découragement dans les rangs de ceux qui ont donné leur vie à l'action démocratique.
Les milieux incrédules sont difficilement atteints ; au lieu de ces conversions en masse que semblaient prédire les démocrates chrétiens dans leur premier enthousiasme, c'est à peine si quelques individualités isolées ont passé du socialisme au catholicisme : bien au contraire, les foules anticléricales de plus en plus irréligieuses et sectaires, dénoncent ces agissements nouveaux d'une Eglise discréditée qui essaye
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de regagner par l'hypocrisie ce qu'elle n'a su maintenir par la force.
Quant aux milieux catholiques, ils se montrent, trop souvent, indifférents ou rebelles ; il est si difficile d'aller contre des habitudes anciennes et qui s'accordent si merveilleusement avec la paresse d'agir et le besoin de protester éloquemment contre les injustices du siècle!... Que venaient donc faire ces apôtres intempestifs et gêneurs ? On opposa généralement à l'élan qu'ils voulaient communiquer la lourde force d'une inertie défiante et malveillante, plus nuisible assurément que les campagnes véhémentes menées par quelques bien rares mais très hautes personnalités ; on eut vite fait de relever dans les agissements des catholiques sociaux des témérités, des irrévérences et toutes sortes de nouveautés dangereuses ; on s'irrita fort surtout des erreurs de tactique, des espérances naïvement crédules, des inexpériences, des maladresses et des brusqueries d'hommes que l'on accusait de marcher seuls, alors que tous refusaient de les suivre, de faire œuvre de désunion, alors que l'on ne songeait guère à leur réserver de places dans les unions
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catholiques, de tout compromettre enfin par leur indépendance, alors qu'il leur avait été impossible d'agir sans briser la consigne funeste de silence et d'inaction imposée par une sorte de tacite discipline.
De récents événements vinrent encore offrir de nouvelles armes aux adversaires de l'action sociale catholique. Les sectaires voyant augmenter leur crédit auprès d'un gouvernement dont chaque jour ils se sentaient plus sûrement les maîtres, commencèrent à perdre toute modération, et leurs excès mêmes ne devaient pas tarder à révolter le bon sens d'une nation qui, malgré bien des égarements, gardait encore quelque instinctif esprit d'équité : un formidable mouvement de révolte répondit aux provocations jacobines — coalition de mécontentements aussi peu homogène qu'elle était spontanée — et, en quelques mois, l'action nouvelle devenait comme le centre même de toute la politique française, s 'imposant à l'attention de tous, à l'admiration des honnêtes gens comme à la perspicacité des arrivistes, recueillant des millions, s'assurant les concours les plus illustres, gagnant, comme par
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enchantement, des batailles inespérées et promenant par toute la France son extraordinaire et triomphant prestige... La faiblesse, l'humilité du mouvement social catholique ne devaient-elles pas apparaître terriblement évidentes en face de la si brillante action nationaliste ? et l'on conçoit aisément ce que les méfiants et même les tièdes allaient conclure de ce parallèle : « A quoi bon travailler, essayer de comprendre les besoins économiques et sociaux de notre époque, faire œuvre positive, préparer laborieusement l'avenir I Tout cela est inutile, nuisible même, car cela ne tend qu'à diviser, tout le monde n'étant pas d'accord sur les solutions les meilleures à apporter aux problèmes sociaux... Il vaut mieux grouper tous les honnêtes gens sans distinction d'opinions et marcher contre l'ennemi commun... On avait essayé de nous convaincre que pour parler aux masses populaires il fallait se former soi-même tout d'abord, apprendre à les connaître et à les aimer, vivre de leur vie, ne faire qu'un avec elles... Plaisante illusion !... Il est plus sûr pour recueillir des applaudissements et des suffrages de hurler contre les vendus, de
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dénoncer le ministère de trahison et de crier : Vive V armée l... Cela est plus aisé aussi... »
Yoilà comment ce mouvement libérateur du nationalisme, malgré les quelques services immédiats qu'il a peut-être rendus çà et là, n'a pas été sans présenter de dangers — tant il est vrai que l'on prête toujours facilement l'oreille aux conseils séduisants et aux promesses de victoires faciles !
Mais que les apôtres de l'action sociale catholique ne se découragent pas !... Qu'ils se fassent donc des choses une plus juste idée !... La souffrance est nécessaire. La contradiction est à la base de toute œuvre féconde. On les accuse d'être des novateurs, alors qu'ils ne font au contraire que continuer la grande tradition catholique que les malheurs des temps semblaient avoir voilée pendant près de deux siècles. Ce rayonnement social et populaire de la foi divine, nous le retrouvons qui illumine chaque grand âge chrétien, et qui ne semble s'éteindre que lorsque l'Église, riche peut-être et puissante aux yeux des hommes, mais, en vérité, pauvre de foi et d'amour, replie sur elle-même sa vie diminuée... Quant
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à Dieu, il veille toujours, et s'il a institué dans l'Église une hiérarchie et un pouvoir infaillible pour garder la foi et juger souverainement, il sait aussi se servir des forces les plus humbles, dont le choix déroute la sagesse humaine, pour pousser son Église dans les voies nouvelles où il veut conduire celle qu'il a faite immuable, quoique toujours rajeunie.
Que ceux qui seraient tentés de perdre cœur se souviennent donc de l'économie divine dans l'Eglise : qu'ils regardent ces saints si longtemps méconnus, persécutés, soumis et persévérants, doux et opiniâtres, jamais lassés, toujours fidèles, que les chefs de l'Eglise semblent d'abord ignorer et mépriser, qu'ils affligent même et blessent souvent, jusqu'au jour où ayant fait l'épreuve de la vertu et de la force des œuvres nouvelles, de la sainteté des voies fraîchement tracées, ils y poussent les fidèles, et, juges tout-puissants, sanctionnent, consacrent, font monter sur les autels les glorieux fondateurs qui, toute leur vie durant, n'ont souvent connu que les douleurs de l'enfantement. Certes, nous devrions plutôt être étonnés de la hardiesse du grand pontife qui a su si prompte-
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ment découvrir les routes de l'avenir et, malgré toutes les résistances, les indiquer d'un doigt sûr. Les encycliques de Léon XIII ont suivi de si près la jeune poussée démocratique de l'Eglise, que beaucoup ont cru qu'elles l'avaient déterminée ; dans tous les cas, nous pouvons avoir confiance, et il serait vraiment puéril et lâche de nous laisser décourager, alors que les germes sont déposés dans la terre, que le pape les a reconnus et bénis et que, Dieu aidant, nos efforts doivent préparer les floraisons et les fruits.
D'ailleurs, si nous ne nous laissons pas offusquer par ce qui éclate au grand jour de la publicité au point de ne savoir discerner ce qui s'élabore dans l'ombre, il nous est impossible de ne pas constater tous les heureux efforts accomplis déjà au cours du dernier siècle, pour affirmer le rayonnement social de notre foi.
C'est un devoir pour nous qui sommes jeunes de nous bien pénétrer de cette idée que nous sommes rattachés au passé, que nous le voulions ou non, par des liens qu'il y aurait folie autant qu'ingratitude à essayer de rompre. Rendons hommage à nos devanciers :
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sachons reconnaître que c'est à leurs efforts, à leurs vertus, à leurs souffrances aussi que nous devons de pouvoir penser ce que nous pensons et essayer ce que nous tentons.
Déjà Montalembert semble avoir entrevu, dans un regard prophétique, l'orientation future de l'action catholique, et ce grand chrétien, en travaillant et en souffrant, a préparé, pour des fils lointains et qu'il ne soupçonnait même pas, tout un trésor de modernes énergies qu'il devait leur léguer comme en héritage.
Les écoles chrétiennes, après les ruines matérielles de la guerre et les désastres moraux multipliés par l'irréligion croissante de l'Etat, commencèrent, grâce à l'obscure et admirable dévouement des bons frères, cette œuvre si lente, si dure, si décevante parfois, de toute une France à refaire... Ohl n'oublions jamais, séduits par les luttes et les progrès d'une action plus rapide et qui peut tout d'abord sembler plus féconde, que ce sont ces humbles éducateurs sans gloire devant les hommes, qui ont usé leur vie à préparer laborieusement les pierres de choix, les pierres vivantes, destinées à supporter tout l'édifice !
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Atteindre les enfants si nombreux qui échappaient à l'éducation des écoles chrétiennes, compléter la formation morale et religieuse de tous en les suivant après l'école, en les conseillant à l'entrée de la vie, en leur assurant le bénéfice de camaraderies honnêtes et bienfaisantes, telle fut l'œuvre des patronages : et, là aussi, il est impossible de se défendre d'un sentiment d'admiration reconnaissante et émue en face de l'abnégation de tant d'apôtres inconnus pour qui la charité sociale fut vraiment une passion ; et comment désespérer de l'avenir religieux d'un pays dans lequel fermente encore tant de véritable christianisme et auquel Dieu s'est plu à donner, par ces temps d'épreuve et de démoralisation, un si admirable clergé, pauvre, dépouillé de toute recherche des honneurs humains, fortifié par les mépris et les persécutions, moins tenté que jamais de cléricalisme, sans autre ambition que le salut des âmes !
Il fallait essayer de se servir enfin de toutes ces forces laborieusement préparées et de commencer cette réorganisation chrétienne de la société contemporaine. Ce fut la gloire de YQEuvre
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des cercles d'avoir donné le signal ; et en affirmant, à une époque où cette prétention semblait encore étrange à beaucoup, que les riches avaient un devoir social, en s'efïbrçant de les rapprocher des ouvriers et de rendre moins fatal le fossé moral qui les en séparait, en s'attachant à promouvoir les études sociales et à élaborer une sorte de programme de ce que les catholiques se sentaient le devoir de revendiquer en faveur des travailleurs, l'Œuvre des cercles a rendu à notre pays un service que l'on est aujourd'hui trop porté à méconnaître, comme si la plus belle victoire de ce généreux mouvement n'était pas justement de s'être répandu partout au point d'en devenir méconnaissable, et d'avoir triomphé de la façon la plus noble et la plus désintéressée du monde : je veux dire en semblant perdre son originalité et être dépassée de toutes parts.
Et maintenant, on comprend combien, en dépit des apparences, notre génération est privilégiée, et que, suivant la parole des saints Livres, elle est appelée à récolter là ou elle n'a pas semé.
La tâche qui s'impose à elle est double. Il
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faut d'abord préparer les milieux catholiques — depuis si longtemps travaillés au point de vue religieux et moral — à cette action sociale qui n'est que la forme actuelle d'un christianisme intégral : c'est à cette œuvre que s'emploient nos Cercles d'études. Il faut ensuite atteindre la masse, de façon que le catholicisme puisse rayonner librement et faire bénéficier le pays de son incomparable vertu sociale : c'est là, en particulier, le rôle des Instituts populaires.
Nos amis savent que ce qui importe surtout, c'est de bien maintenir l'esprit dans lequel nous voulons travailler : esprit de vérité qui nous fait mépriser les conventions étroites et méchantes, qui nous permet d'être vraiment frères, malgré tout ce qui peut nous séparer superficiellement, qui nous empêche de nous inféoder à tel ou tel parti fermé, nous pousse à reconnaître et à estimer ce qu'il y a de bien, même chez des adversaires ; esprit d'amour, non seulement avec nos camarades de lutte quotidienne, qui ne sont plus avec nous qu'une même âme et qu'un même cœur, mais aussi avec ceux qui
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veulent se dire nos ennemis et que nous, nous voulons au contraire délivrer du mal et de l'erreur pour partager avec eux les joies de l'unité reconquise.
C'est ainsi que nous tâcherons, pour notre part, de réaliser un mouvement positif. Ce n'est pas simplement d'un groupement ou d'une organisation des forces catholiques que nous rêvons. Nous croyons que c'est surtout la vie catholique qu'il faut fortifier et orienter de façon à la rendre conquérante. Voilà trop longtemps que nos adversaires religieux, aidés de la complicité inconsciente de trop de nos amis, nous maintiennent sur un terrain faux auquel ils doivent la victoire. Ils unissent le catholicisme à une foule de conceptions intellectuelles ou de préférences politiques qui n'ont rien à voir avec lui, et refusent, au contraire, de reconnaître comme son émanation des tendances morales qui évidemment — et alors même qu'on les rencontre dans les milieux hostiles — proviennent de lui. Notre devoir n'est-il pas de faire cesser ces malentendus et de travailler à ce que la lutte — puisque, hélas 1
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la vérité doit être toujours armée contre l'erreur — ait lieu au moins sur le véritable terrain ?
D'ailleurs, cette action sociale du catholicisme, qu'il ne faut en aucune façon confondre avec la transformation de notre religion en une école d'économie politique, rencontre une bienheureuse complicité dans la faillite du libéralisme doctrinaire et le mépris des travailleurs pour les utopies des socialistes politiciens... Le pays est presque prêt. Le bon sens du peuple, son goût pour les solutions positives, le reste d'esprit chrétien qui se cache sous chacune de ses inspirations démocratiques, tout cela pourrait permettre aux catholiques de prendre bientôt la tête du mouvement social et d'opposer à la conception autoritaire du socialisme d'Etat celle d'une forte et libre démocratie.
Nous avons confiance dans l'action populaire de nos camarades. On nous dit souvent: « La France ne vous suivra pas ! » mais ne sommesnous pas déjà un peu de la France et que fautil donc pour que nous soyons vraiment la France, sinon que le nombre de nos amis,
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que leur ardeur, que l'intensité de la vie nationale qui est en eux, vienne à s'accroître encore ?
Ayons l'humilité de notre faiblesse et l'orgueil de notre Christ. La faiblesse est souvent toutepuissante. Quand Jésus se promenait sur l'ânesse parmi les hosannas des petits, c'était un triomphe dont le monde aurait ri et que méconnaissaient les scribes et les docteurs qui attendaient un Messie pour restaurer la puissance temporelle d'Israël ; et pourtant Jésus a vaincu le monde après l'avoir arrosé du sang de ses martyrs. Nous qui sommes les fils de son sang et de son amour, espérons, et nous connaîtrons peut-être un jour, si nous travaillons avec lui, les joies de ses pacifiques victoires.
L'Église est universelle. Sans doute, le Christ a nettement distingué les deux pouvoirs et le catholicisme apparaît comme révolutionnant le monde parce qu'il brise justement l'antique et tyrannique confusion du spirituel et du temporel 1 . L'Église, pourtant, est à travers les siècles la gardienne et la dispensatrice des énergies morales dont les sociétés ont besoin pour vivre et se développer harmonieusement.
Les angoisses sociales, les conflits écono-
1. Boniface VIII, lui-même, l'un des papes qui fut le plus accusé d'ambition théocratique, et à une époque où une sorte de consentement tacite des peuples faisait du pape comme un arbitre international, ne craignait pas de l'affirmer : In nullo voîumus usurpare jurisdictionem régis.
miques qu'accompagnent les luttes de doctrines et le désarroi moral, les fortes aspirations vers un avenir plus fraternel et plus équitable, chaque jour cruellement démenties par le déchaînement des haines fratricides, ne pouvaient laisser indifférents les catholiques dont le devoir est de travailler à faire régner, dès ici-bas, la justice de Dieu. Ils s'efforcèrent donc, nombreux, chacun avec son tempérament et guidé parles nécessités de son milieu ou de son pays, à mettre au service du monde contemporain la force sociale du catholicisme, tandis que bon nombre de catholiques s'effrayaient de l'audace de semblables tentatives qu'ils jugeaient opposées à la véritable tradition.
La démocratie chrétienne eut ainsi ses ardents défenseurs et ses détracteurs acharnés.
Cependant le pape Léon XIII écrivait l'encyclique Rerum Novarum 1 et éclairait des lumières
1. Dès le 28 décembre 1878, dans l'encyclique Quod Apostolici, Léon XIII, en condamnant les erreurs des socialistes, avait commencé à indiquer en quelques mots un des remèdes sur lesquels il devait longuement insister dans l'encyclique Rerum Novarum :
...Il nous paraît opportun d'encourager les sociétés d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage de la religion, savent rendre tous leurs membres contents de leur
de l'Église quelques points de morale sociale, donnant ainsi une base inébranlable aux travaux des démocrates chrétiens. Ceux-ci, avec plus d'enthousiasme et une ardeur mieux assurée, poussèrent leur propagande. Ils multipliaient leurs programmes !, s'efforçaient à
sort et résignés au travail, et les portent à mener une vie tranquille et paisible.
Léon XIII ne parlait pas encore, comme en 1891, des mesures promptes et efficaces, nécessaires pour venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritée.
1. Nous citons à titre documentaire le premier manifeste du parti démocratique chrétien français qui fut élaboré en 1895 au congrès de Reims.
« Nous souffrons tous de la situation actuelle, parce que le droit à la vie par le travail n'est plus respecté. Pour chercher les remèdes à cette situation, plus de cinq cents délégués des unions et groupements démocratiques de la France entière se sont réunis à Reims, en congrès, les 2?, 21 et 25 mai 1896. Ils ont décidé de se constituer en fédération nationale, sous le titre de : parti démocratique chrétien et ils ont adopté le programme minimum suivant :
« Base du Programme : Religion, famille, propriété.
« Programme économique: 1° Personnalité civile complète des syndicats professionnels et extension pour eux du droit de posséder. 2° Réglementation des intérêts communs des ouvriers et des patrons de chaque profession par des commissions mixtes composées de délégués, en nombre égal, des patrons et des ouvriers respectivement organisés. 3° Protection des petits métiers et du petit commerce contre tous les monopoles. 4° Repos obligatoire du dimanche. 5° Journée maxima du travail effectif pour les travailleurs des métiers et de l'in-
préciser leurs doctrines économiques, se présentaient comme les champions officiels du
dustrie en général. En attendant que les chambres de travail soient légalement constituées, fixation par l'État de ce maximum à dix heures. 6° Suppression du travail de nuit, sans autres exceptions que celles qui seraient déterminées par les conseils professionnels compétents. 7° Dans la grande industrie, suppression du travail des femmes mariées et limitation du travail des jeunes filles. 8° Inscription au cahier des charges des travaux publics du minimum de salaire, du repos du dimanche, de l'assurance contre les accidents et de la durée maxima du travail ; et suppression du marchandage. 9° Caisse d'assurances et de retraites pour les ouvriers contre les accidents, le chômage et la vieillesse. 10° Constitution obligatoire de chambres régionales de travail et d'industrie, ainsi que de chambres d'agriculture. 11° Représentation nationale et proportionnelle des intérêts professionnels par une chambre représentative de tous les corps d'état.
« Programme politique : Le parti démocratique chrétien, estimant que les questions sociales priment les autres, laisse à chacun de ces groupements la liberté de se placer ou non sur le terrain politique ; mais, si ces groupements se placent sur le terrain politique ils doivent se déclarer nettement républicains démocrates.
« Ce programme, inspiré par les principes de justice, nous en poursuivrons la réalisation par l'action sociale et l'action politique.
« Démocrates chrétiens, nous voulons dans la République l'harmonie nécessaire entre la puissance économique de chaque citoyen par l'accession progressive de tous à la propriété sous ses différentes formes ; et nous demandons au christianisme, qui seul les possède, les véritables principes de fraternité et de justice sociale.
« A notre œuvre de solidarité , nous convions tous les travailleurs des champs, de l'usine, de l'atelier, du bureau et de la pensée, en un mot, tous ceux qu'inspire le sincère amour du peuple et de la France. « Le Comité national. »
catholicisme social. De violentes polémiques s'élevaient entre catholiques. On commençait à prendre l'habitude de s'excommunier mutuellement. De part et d'autre, on s'érigeait en juges de l'orthodoxie. La confusion des idées 1, la mauvaise volonté qui, dans certains milieux, avait accueilli Y ency clique ^ la maladresse de quelques démocrates, qui semblaient vouloir imposer plusieurs de leurs conceptions personnelles au nom de l'Église, la guerre acharnée livrée autour de ce mot même de démocratie chrétienne, dont le sens n'avait jamais été officiellement défini et que personne n'avait le droit de monopoliser, tout enfin devait conduire le pape à préciser, comme chef de l'Église, ce qu'il fallait entendre par démocratie chrétienne.
1. Le ralliement à la République, tout à fait distinct, dans la pensée du pape, delà démocratie chrétienne, fut souvent confondu avec celle-ci. Les directions pontificales devinrent un sujet de polémiques passionnées, et trop peu d'esprits, sans doute, se rendirent exactement compte du point de vue nécessaire duquel la papauté devait juger toutes choses, gardienne des intérêts moraux et religieux de la chrétienté et volontairement indifférente à tout le reste. On comprend que Léon XIII ait tenu dès lors à dépouiller avec une si pressante insistance le terme de démocratie chrétienne de toute signification politique.
Il le fit dans son encyclique Graves de Commu ni du. 18 janvier 1901.
Dès lors, la démocratie chrétienne fait partie intégrante et nécessaire du catholicisme. Ce n'est plus une organisation politique ou sociale sur les bienfaits de laquelle les fidèles peuvent être partagés, c'est, en quelque sorte, Y action même de l Église parmi le peuple*.
Voici la définition :
Mais il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute la démocratie, d'après l'étymologie même du mot et l'usage qu'en ont fait les philosophes, indique le régime populaire ; mais, dans les circonstances actuelles, il ne faut l'employer qu'en lui ûtant tout sens politique, et en ne lui attachant aucune autre signification que celle d'une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple. En effet, les préceptes de la nature et de l'Évangile étant, par leur autorité propre, au-dessus des vicissitudes humaines, il est nécessaire qu'ils ne dépendent d'aucune forme de gouvernement civil ; ils peuvent pourtant s'ac-
1. € L'action démocratique chrétienne étant basée sur la justice et sur la charité é\angélique a un champ tellement vaste que, comprise et pratiquée suivant la lettre et l'esprit du Saint- Siège, elle répond aux plus généreuses activités des catholiques, et renferme, toute proportion gardée, l'aciion même de l'Eglise parmi le peuple. » (Instruction de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, du 27 janvier 1902.)
commoder de n'importe laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne répugne ni à l'honnêteté, ni à la justice l.
Puisque le pape nous rappelle quels sont les enseignements éternels de l'Église et comment l'esprit de justice et de charité doit nécessairement se manifester pour le bien tout particulier, quoique non exclusif, de la classe la plus nombreusë et la plus déshéritée, il n'est pas étonnant qu'il réclame de la part de tous les catholiques déférence et fidélité2. Il n'est donc
1. La démocratie chrétienne n'est donc ni, en aucune façon, une organisation politique, ni même à proprement parler une organisation sociale.
Le professeur italien Toniolo, qui s'est toujours inspiré très exactement des enseignements sociaux de Léon XIII, donnait de la démocratie la définition suivante et il suffisait d'ajouter l'idée chrétienne et la force interne du catholicisme pour avoir une définition de la démocratie chrétienne :
La démocratie est une organisation de la société dans laquelle les forces sociales, juridiques et économiques , dans la plénitude de leur dèveloppementhiérar chique, coopèrent proportionnellement et de telle sorte que le dernier résultat de leur action tourne à l'avantage des classes inférieures.
Quelque dépouillée que soit cette définition de tout sens politique et quelque appauvrie de toute détermination sociale, elle n'est peut-être pas encore assez compréhensive ni assez indifférente, socialement parlant, pour pouvoir s'appliquer à la démocratie chrétienne, qui est une action populaire chrétienne, et rien autre chose.
2. « Mais ce qui impoile par-dessus tout, c'est que, dans une affaire si capitale, il y ait chez les catholiques unité d'esprit,
plus loisible de refuser d'être démocrate chrétien. Il n'est pas permis non plus d'introduire dans la démocratie chrétienne des éléments personnels et que le pape n'y a pas enfermés luimême.
Désireux, d'ailleurs, d'offrir à tous un résumé plus bref qui fixât définitivement le sens de la démocratie chrétienne, Pie X a dans un Mota proprio1 extrait dix-neuf propositions desency-
unité de volonté, unité d'action. » (Encyclique Graves de Communi.)
1. On sait qu'en Italie, Y Œuvre des Congrès est depuis longtemps le lien officiel des catholiques dont le Non Expedit limite l'activité à une action religieuse et sociale. Léon XIII et Pie X ramenèrent les groupes des démocrates chrétiens à l'unité de l'Œuvre des Congrès. Le 2° groupe devint la section particulière de Y Action populaire chrétienne, et la présidence de toute YŒuvre fut confiée par Léon XIII à un démocrate chrétien, le comte Grosoli, auquel Pie X accorda de même sa confiance.
L'entrée des démocrates chrétiens ne pouvait laisser que d'amener un conflit dans le sein même de YŒuvre des Congrès. Il éclata au congrès de Bologne, entre les partisans de Paganuzzi, l'ancien président, et les démocrates chrétiens se groupant derrière Grosoli, auquel étaient venus se rallier l'abbé Murri lui-même et ses partisans, démocrates intransigeants et aux tendances séparatistes. Le parti de Paganuzzi fut écrasé à une formidable majorité.
Des récriminations et des polémiques sortirent de ce succès. On voulut faire désavouer par le pape les votes du congrès. Pie X s'y refusa. Mais il comprit aussi que de tels conflits risquaient de faire de la démocratie chrétienne un parti au sein du catholicisme, alors que, dans ses intentions, elle ne
cliques de Léon XIII, QuodApostoliciJ/uneris, Rerum Novarum, Graves de Commuai et d'une instruction particulière, émanée de la Congre-
devait être que l'action populaire chrétienne de tous les catholiques. C'est sous l'empire de ces préoccupations que Pie X publia son Motu proprio . Il s'en est, d'ailleurs, très nettement expliqué lui-même, et voici comment il caractérise la portée de cet acte :
« Dès notre première encyclique à l'épiscopat du monde entier, faisant écho à tout ce qu'avaient décidé nos glorieux prédécesseurs au sujet de l'action catholique des laïques, nous avons déclaré que cette entreprise était très louable et même nécessaire dans les conditions actuelles de l'Église et de la société civile.
« Le quatorzième congrès tenu récemment à Bologne, et qui a été promu et encouragé par nous, a suffisamment montré à tous, avec la vigueur des forces catholiques, ce qu'on peut obtenir d'utile et de salutaire, au milieu de populations croyantes, là où cette action est bien droite et disciplinée, et où règne entre tous ceux qui y concourent l'union de pensées, d'affections et d'œuvres.
« Toutefois, ce nous a été un grand chagrin de constater que certains dissentiments, survenus parmi eux, aient suscité des polémiques par trop vives qui, si elles n'étaient opportunément réprimées, pourraient diviser ces forces et les rendre moins efficaces.
« Aussi, comme,avant le congrès, nous avions recommandé par-dessus tout l'union et la concorde des esprits, afin qu'on pût, d'un commun accord, fixer tout ce qui se rapporte aux règles pratiques de l'action catholique, nous ne pouvons nous taire aujourd'hui. Et parce que les divergences de vues dans le domaine pratique s'infiltrent très facilement dans le domaine théorique, et que dans celui-ci aussi elles doivent nécessairement apparaître, il est bon de raffermir les principes auxquels doit se conformer toute l'action catholique. »
Le Motu proprio ne mit pas fin au conflit. Les adversaires
galion des affaires ecclésiastiques extraordinaires du 27 janvier 1902. Bien que s'appliquant seulement à l'Italie pour certaines de ses prescriptions, le Motu proprio de Pie X a évidemment une portée générale et l'intention de Pie X nous semble peu douteuse de soustraire aux discussions des écoles et aux polémiques des partis les fondements mêmes d'une action populaire catholique qui doit être celle de tous les catholiques et que nul n'a le droit de modifier à son gré ou d'accaparer à son profit.
Espérons que la voix du pape sera comprise, que nul n'aura la folle prétention de tracer sa route à l'Église et de parler sans mandat au nom du catholicisme universel1, que chacun fera ses efforts pour que régnent entre tous la charité et
de Grosoli parvinrent à le mettre en minorité dans un Conseil. Le pape lui ayant retiré sa confiance tout en rendant hautement hommage à son caractère et aux services rendus par lui, Grosoli démissionna. Tous les groupes de Y Œuvre des Congrès furent alors dissous, sauf justement le second dont la direction demeura confiée au comte Médolago Albani.
1. Le passage suivant de l'instruction de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires sur l'action chrétienne populaire en Italie, indique bien cette préoccupaiion :
Les journaux démocratiques chrétiens peuvent également donner des informations et des appréciations sur les faits et opinions politiques, mais sans prétendre parler au nom de
la concorde, en évitant ï injure et le blâme 1, et qu'une féconde émulation remplacera partout les contentions et les aigreurs.
Lentement mais sûrement, avec la sécurité souveraine qu'elle puise dans la conscience qu'elle a de son immortalité, l'Église de Dieu apporte toujours aux sociétés qui passent la clarté qui illumine leur vie morale et l'énergie interne qui discipline leurs jeunes ardeurs ou ranime leurs forces épuisées. Indifférente à ce qui ne touche pas à sa mission spirituelle et divine, elle est accueillante à tous et ne demande qu'à bénir, d'où qu'ils viennent, tous ceux qui veulent vivre sa justice éternelle et qui ne refusent pas son amour.
Puissions-nous ne jamais oublier que, si nous avons le droit de travailler, dans toute notre liberté civique, à bâtir cette République démocratique dont le rêve ardent et sûr habite nos cœurs, nous devons toujours élever nos yeux jusqu'à ces lois divines qui dominent
l'Église, ni imposer leur manière de voir dans les matières où la discussion est libre, comme si ceux qui pensent autrement qu'eux n'étaient pas de sincères catholiques. 1. 18e proposition du Motu proprio.
ce qui évolue et change, qui commandent aux peuples comme aux rois, et à l'empire desquelles nul n'a jamais le droit de se soustraire.
... Et, sans doute, notre faiblesse et notre humilité feront de nous non seulement de bons ouvriers de la démocratie française future, mais de bons démocrates chrétiens, sachant bien que le catholicisme est une noble et féconde discipline religieuse et que, sans elle, nous n'aurions jamais, pour atteindre le but, ni assez d'énergie, ni assez de dévouement civiques. Ayons donc le courage de ne pas faillir à cette tâche sainte
HT
Nous nous figurons aisément que le mot de démocratie puisse fatiguer certains esprits indépendants, tant on a coutume, de nos jours, d'en faire un emploi aussi inintelligent qu'intéressé. On considère qu'il faut se servir de ce mot pour couvrir toute marchandise : certains le prononcent amoureusement avec la naïve lé béate qui convient en pareil cas; d'autres, qui se sont convaincus qu'ils devraient être de leur temps, s'habituent petit à petit à user de celte médecine amère sans trop faire la grimace.
Il nous déplairait pourtant que l'on nous crût capable de cette mollesse d'esprit ou d'une aussi puérile tactique. Nous n'avons nullement la
superstition des mots et nous ne connaissons pas le culte des idoles. Si donc nous nous disons démocrates, c'est que cela correspond pour nous à quelque chose de précis, de positif, d'expérimental.
Sans doute, nous n'avons pas la naïve fatuité de produire en quelques centaines d'articles le programme de la société future, mais nous sentons nettement dans quel sens sont orientés nos aspirations et nos besoins, et nous comprenons aussi que ce ne sont pas là désirs individuels et particuliers, mais qu'une force, qui déborde chacun de nous, nous entraîne tous vers un avenir que chaque journée de l'histoire, bonne ou mauvaise, définit davantage.
Que l'on ne s'y trompe donc pas : à nous reprocher le peu d'affirmations précises qui se dégagent encore de l'effort de nos amis, on oublie que c'est là justement peut-être la meilleure garantie de la probité scientifique de notre méthode.
N'y a-t-il pas quelque puérilité, en effet, à essayer de créer un mouvement ou d'organiser un parti en réunissant çà et là des éléments disparates et en décidant, a priori, ce qu'il est
opportun de penser et de dire pour réussir?
Nous croyons, quant à nous, qu'il est plus sûr de se laisser faire par l'avenir qui nécessairement s'élabore en chacun de nous : notre tâche même consiste à nous dégager des égoïsmes étroits et passagers qui obscurcissent, à nous dépouiller de ce qui arrête notre vision intérieure, à nous affranchir de telle sorte que nous soyons de bons instruments de la tâche qui doit s'accomplir.
Mais, nous dira-t-on, vous marchez sans savoir où vous allez au juste, vous êtes des forces aveugles. Qui donc oserait prétendre qu'il peut prophétiser sérieusement l'avenir, et n'est-ce pas déjà beaucoup de savoir, à ne s'y pas tromper, que la direction est bonne? et que faut-il davantage, si l'on se sent en même temps le courage de s'engager dans la route découverte?... Et, d'ailleurs, le poète qui fait le drame et qui serait sans doute incapable de l'analyser, n'est-il pas plus puissant que le critique qui l'étudié? Et qui préférera, s'il faut choisir, observer comment la sève sociale féconde une nation, plutôt que d'être lui-même un peu de cette sève qui pousse la vie dans les
rameaux et prépare les floraisons et les fruits ?
Du reste, on est souvent récompensé de l'abnégation de l'esprit qui renonce à tout découvrir à l'avance ; et, de même que la science en se faisant plus humble et en restreignant le champ de son activité n'en est devenue que plus féconde, de même, en accomplissant chaque jour notre besogne positive avec l'invincible confiance que l'effort ne sera pas perdu, nous serons sans doute étonnés du surcroît de clarté et de la sécurité des lumières que nous vaudra ce modeste travail pratique.
Dès maintenant, notre conception de la démocratie ne s'est-elle pas étrangement précisée, car ce n'est pas d'une démagogie amorphe et inconsistante qne nous rêvons, mais bien d'une société, souple sans doute et harmonieuse, mais justemeut parce que fortement organisée et non plus sable mouvant livré à la merci des tourmentes folles et à la tyrannie des majorités imbéciles ?
Il n'est certes pas de société qui exige une opinion publique plus unanime et mieux éclairée, une tradition plus ferme que la société démocratique. Et qu'on ne vienne pas nous
dire que la démocratie n'ayant une raison d'être que si elle a une mobilité qui permet à tout progrès de se tracer une route sans effort, la tradition ne pourrait dès lors qu'empêcher et qu'alourdir cette marche en avant : le véritable progrès ne saurait être jamais l'ennemi de la tradition, s'il est vrai qu'une tradition immobile n'est plus rien et ne saurait plus même étymologiquement mériter ce nom.
Aussi bien, ne voyons-nous pas comment notre tentative d'éducation démocratique pourrait, ainsi que certains semblent le craindre, aboutir à faire des déclassés, alors que toute son efficacité doit être au contraire de permettre à chacun de se rendre compte de sa propre valeur sociale dans le milieu où il travaille. Ce sontles sociétés bourgeoises qui prônent le déclassement en attirant à elles les meilleurs des éléments populaires et en appauvrissant ainsi à leur profit les milieux prolétariens qui demeurent d'autant plus aisément maintenus en tutelle, qu'ils sont privés de l'appoint même des énergies intellectuelles auxquelles ils ont donné naissance.
Et ce n'est pas évidemment l'idée d'une hiérarchie sociale que nous critiquons ici, mais
la conception égoïste de cette hiérarchie: les dirigeants, le jour où ils forment une classe fermée qui n'a plus que le souci de ses intérêts propres et ne s'inquiète plus des autres que par l'aumône faite sur le superflu, faussent l'harmonieuse conception sociale qui, malgré bien des rudesses qui nous choquent, fut cependant une des grandeurs du moyen âge chrétien ; ils préparent eux-mêmes la lutte de classes en séparant les classes et rien n'est plus faux, plus brutal, que la hiérarchie qu'ils substituent au véritable ordre social, je veux parler de celui dont le christianisme nous a tracé le plan et qui exige que tout pouvoir soit une charge, c'est-àdire une responsabilité et un dévouement.
Si donc nous attendons une société plus éclairée, si nous rêvons d'une autorité se dégageant d'une opinion publique mieux consentie et plus assurée, d'une responsabilité davantage partagée, si nous croyons que le christianisme — lui aussi est bien un fait positif, psychologique et social, dont il faut tenir compte — pourra rendre l'intérêt collectif plus prenant dans la conscience de chacun que l'intérêt particulier et rétablir ainsi
d'une sûre façon cette heureuse idendité de l'intérêt particulier et de l'intérêt d'État dont les néo-monarchistes font la meilleure force de leur conception, comment ne pas bien sentir dès lors que rien ne doit être plus organique, plus discipliné, de la belle discipline qui est comprise et consentie, qu'une véritable démocratie ?
Il importe donc que nos camarades se rendent un compte bien exact de l'effort démocratique qui est le nôtre. Il ne s'agit pas pour l'ouvrier de conquérir une bourse dans quelque lycée et de finir ses jours dans la tranquille quiétude de quelque sinécure administrative, avec, comme seule récompense un peu noble, la satisfacfaction de pouvoir se dire que l'on s'est — à force de courage et parfois aussi au prix de bien vilaines petites intrigues — hissé d'un degré sur le fameux échelon social ; il ne s'agit pas pour l'employé un peu intelligent et dégrossi de se donner des allures d'intellectuel et d'artiste — il risque fort de n'être jamais qu'un étudiant de second ordre qui ne remplacera que malaisément la culture classique par des lectures hâtives et mal digérées. Ce qu'il
faut, c'est que l'ouvrier, c'est que l'employé puissent prendre conscience de leurs forces véritables et travailler, aA^ec leurs connaissances et leurs tempéraments particuliers, à développer autour d'eux les idées qu'ils ont conçues et qu'ils Adulent propager. L'égalité n'est pas une uniformité : du reste, en dehors de la conception chrétienne et mystique, l'égalité est à peu près tout à fait une chimère, une erreur, une inexactitude évidente d'observation, un ballon ridicule que le premier enfant qui voit clair crèvera avec une épingle. Mais voici justement que ce christianisme, qui demeure latent même chez les persécuteurs, va nous permettre d'affirmer que nous avons rencontré l'égalité. Avec des instruments différents, dans des milieux divers, des hommes se sont également dévoués à la collectivité; ils ont, avec une égale conscience, senti que leur effort était utile et dépassait la satisfaction des exigences propres de leur vie personnelle; ils ont été des centres de rayonnement, des points d'impulsion ; ils ont fait, quoique différemment, la même œuvre : en face du pays comme au regard de Dieu, ils sont égaux.
Non certes, nous ne déracinons pas nos camarades; c'est nous, au contraire, qui, seuls, pouvons les enraciner, s'il est vrai qu'en nourrissant en eux un idéal de vie morale et sociale qui, par sa hauteur, domine également toutes les professions et toutes les conditions humaines, nous éteignons par cela même tous les pelits appétits et toutes les vulgaires convoitises qui limitent leur ardeur à un changement de caste ou à une ascension de classe. C'est, du reste, cet état d'esprit qui seul rendra possible la démocratie et c'est bien danscesens que les anciens disaient : la République fondée sur la vertu.
Evidemment, il ne s'agit pas de maintenir le citoyen enfermé dans sa profession par une loi ou une contrainte arbitraire quelconque : cela serait vexatoire et inutile. Il importe seulement de le bien convaincre qu'il n'a pas besoin de sortir de cette profession pour s'élever à la dignité de citoyen parfait, libre et responsable delà chose publique; et dès lors, la législation doit, elle aussi et par voie de conséquence, prêter son appui à l'exercice de cette influence et voilà comment nous sommes
amenés, en même temps que nous demandons une organisation du travail, à réclamer que l'on donne une représentation légale et une délégation du pouvoir souverain aux organismes mêmes du monde ouvrier.
Que, parfois, certains esprits se sentent impérieusement appelés à quitter le milieu atavique où ils sont nés au lieu de s'élever dans ce milieu même jusqu'au sommet de l'activité et de l'influence civiques, nous ne saurions en disconvenir : il y a des renouvellements nécessaires et les lois de l'hérédité expliquent plus encore ce qui s'est passé qu'elles ne permettent de prévoir à coup sûr ce qui arrivera. Nous croyons toutefois qu'il importe qu'il puisse s'établir dans chaque profession une élite et comme des traditions héréditaires et qu'il est dans l'ordre que les grands forces sociales de la nation se développent, s'orientent, trouvant en elles les forces directrices dont elles ont besoin sans être toujours forcées de les puiser dans une classe trop portée à dominer ou à exploiter ; nous sommes convaincus qu'à cette condition seule, la démocratie est possible et nous ne pouvons pas ne pas considérer que
ce que nous souhaitons est normal, logique, tandis que la société actuelle apparaît comme inorganique et faussée.
Puisse le labeur de nos amis du Sillon hâter l'évolution qui se prépare, car nous ne voulons nous résoudre à croire que des aspirations aussi profondes et aussi universelles que celles qui sont pour nous la démocratie demeurent toujours informes ! La vie trouve d'elle-même les organes qui lui conviennent; aussi nous pouvons travailler avec sécurité, nous souvenant qu'avant tout, peut-être, nous avons le devoir de vivre.
Au reste, nous ne savons pas jusqu'où nous irons. Cela nous regarde-t-il après tout et ne nous suffit-il pas que la Cause soit bonne pour nous y dévouer tout entiers et sans réserve, sans rien demander davantage ?
L'ESPRIT DE CLASSE
Le socialisme est un parti de classe. Cela explique son rapide succès dans les milieux ouvriers. Les prolétaires ont certes peu de goût pour les théories trop nuageuses ou d'allures trop savantes des prophètes de la révolution sociale; il n'est pas jusqu'aux promesses d'un prochain paradis terrestre qui ne les laissent sceptiques et incrédules ; mais comment ne pas marcher avec ceux qui représentent et défendent les intérêts de classe, comment ne pas voter pour le candidat ouvrier ?
Beaucoup, d'ailleurs, considèrent que c'est un devoir de solidarité, de conserver et de développer cet esprit de classe. Il leur
L ESPRIT DE CLASSE
semble qu'il y aurait trahison à ne pas y conformer toujours leur conduite. Ils sont fiers d'être ouvriers et marquent cette fierté par un curieux mépris de tout le reste que ne fait qu'accroître encore, chez plusieurs, une inconsciente envie.
Pourquoi s'étonner, du reste, de cette disposition naturelle, si toujours les hommes ont senti le besoin de se grouper pour se défendre ou pour conquérir et de célébrer avec enthousiasme les groupes auxquels ils se trouvaient incorporés par des circonstances même fortuites ?.. . Les capitalistes ne considèrent-ils pas, avant tout, comme sacrée la défense de leurs capitaux, et les patrons ne sont-ils pas évidemment portés à se sentir solidaires, malgré la concurrence ?
Ce qui est plus étrange, c'est que les mêmes hommes qui préconisent l'esprit de classe dénoncent au mépris public Y esprit de caste, partout où ils le découvrent. Ils s'irritent de ce que le corps des officiers soit séparé du reste de la nation par les barrières d'une éducation spéciale et d'un honneur particulier. Ils ne parlent que de fraternité et d'égalité uni-
l'esprit de classe
vcrselles, alors qu'ils sont jaloux, tous les premiers, de creuser chaque jour davantage le fossé qui sépare les classes. Les socialistes et les réactionnaires travaillent en vérité à une même œuvre. Ils entendent que les hommes doivent défendre d'ahord leurs intérêts de classe et qu'il y aurait crime ou folie à ne pas tout sacrifier à ceux-ci. Rien ne ressemble plus au bourgeois prudhommesque et d'une cruelle inintelligence dans la sécurité de ses jugements préconçus que l'ouvrier socialiste dont l'intransigeance est elle aussi sans nuages et le sectarisme sans remords. Tous les deux ont même assurance, même respect des idées reçues, même impuissance à penser librement, tous les deux, même incapacité de se comprendre mutuellement, alors cependant que leur état d'esprit, tout en leur faisant admettre des conclusions adverses, est bien évidemment identique.
Or, ces classes que le socialiste et le réactionnaire tendent à exaspérer l'une contre l'autre, qu'est-ce donc surtout qui les constitue ennemies? Une différence, une opposition réelle ou supposée d'intérêts matériels... Et voilà juste-
l'esprit de classe
ment ce qui nous attriste et nous déconcerte. On voudrait grouper les hommes, non d'après leur caractère, leur tempérament moral, leur croyance religieuse, mais uniquement d'après leurs intérêts. . . Tout se résoudrait en une question d'argent. L'utilitarisme le plus éhonté deviendrait la règle unique des actions humaines * c'est tout ce qui resterait pratiquement des belles théories humanitaires, une fois les ballons crevés et les vessies dégonflées... Ce n'était pas la peine de railler le vieux patriotisme d'autrefois dans lequel il entrait, sans doute, de l'intérêt, mais autre chose aussi, le culte des aïeux, le sens de l'âme nationale, le besoin quasi religieux de se rattacher à une tradition forte et respectée ; ne devait-on pas le remplacer par un patriotisme de classe, beaucoup plus tangible, j'en conviens, mais tout entier limité aux jouissances matérielles, sans racines ailleurs que dans l'égoïsme, et sans rameaux montant vers le ciel I ... Je le sais, l'âme humaine est si naturellement religieuse qu'il faut bien qu'elle mette de la religion partout, et le socialisme attire les âmes élevées en se présentant comme un redresseur de torts, poursuivant,
l'esprit de classe
sans que rien puisse l'arrêter, la justice sociale... Mais alors, de quel droit, je vous prie, et par quel étrange mépris de l'humanité prétendez-vous que les injustices sociales ne portent de préjudice qu'aux seuls ouvriers qui en souffrent personnellement, dites-vous?... Toute injustice est une injure faite à tout homme juste. Tout bon citoyen est intéressé à réparer l'injustice et vous n'avez pas le droit de laisser ce soin aux seuls opprimés : autrement vous risquez fort d'en revenir aux périodes d'anarchie sauvage dans lesquelles la vengeance privée remplaçait la justice.
Voilà bien le danger de l'esprit de classe ; et j'avoue que je ne vois pas comment un esprit libre peut se plier à une discipline aussi tyrannique.
Quand je cause avec certains ouvriers à mentalité socialiste, il m'est impossible de ne pas me souvenir de l'Ecole polytechnique et de ne pas songer à ce fameux esprit de VX{ dont on parlait sans cesse et à tout propos dans les salles comme dans les casernements,
l. L'X, c'est-à-dire l'Ecole polytechnique.
l'esprit de classe
dans les discours officiels comme dans les conversations privées. Un jour, la majorité des deux promotions avait résolu de se consigner volontairement, un dimanche, pour protester contre l'administration de l'Ecole, je ne sais plus à quel propos. Evidemment, tout le monde trouvait naturel que, selon la coutume, une majorité (qui n'avait aucun droit régulier à rien décider) pût imposer sa volonté à la minorité et la contraindre à prendre ainsi parti contre le général et contre l'administration. Bien plus, je me souviens de certaines discussions que je soutins alors avec des camarades, au sujet de la messe que je voulais aller entendre, ce dimanche-là comme les autres dimanches.
— Personne ne doit sortir parce que les promotions ont décidé qu'on ne sortirait pas.
— Elles ne peuvent pas décider qu'on n'ira pas à la messe.
— Elles peuvent décider ce qu'elles veulent.
— Et moi faire ce que je dois.
— Alors tu seras un mauvais polytechnicien, parce que tu n'auras pas Y esprit de VX... Tu ne devais pas entrer à l'X.
L ESPRIT DE CLASSE 163
— Quand je suis entré, on ne m'a pas demandé si j'avais Y esprit de VX; on ne m'a pas parlé de cela.
— Par le fait même que tu es entré, tu es devenu solidaire de tous les autres.
— 11 y a une solidarité supérieure à la solidarité polytechnicienne, c'est la solidarité chrétienne. Je suis catholique avant d'être polytechnicien...
On eut le bon sens de laisser une demiheure aux catholiques pour aller à la messe, mais il paraît qu'autrefois, alors que la liberté religieuse n'existait pas à l'Ecole, deux postards 1 furent mis en quarantaine par leurs camarades pour avoir, dans les mêmes conditions, forcé la consigne morale, et il n'y eut pas un seul catholique pour oser prendre leur défense, peut être même pas un pour croire qu'ils avaient raison !...
Toute la question est là, en effet : si l'on juge qu'il y a des liens plus forts, plus sacrés que ceux que l'esprit de corps, — qui ne fait qu'un,
1. Anciens élèves de l'École Sainte-Geneviève de la r.ue des Po«tea.
l'esprit de classe
en somme, avec l'esprit de classe, — enserre autour des âmes au risque de les meurtrir et de les fausser, aussitôt la tyrannie devient moins universelle et l'âme reprend quelque indépendance. Avant d'être un ouvrier, l'ouvrier est d'abord un homme, il ne faut pas qu'il l'oublie ! et comment ne scntirait-il pas que la solidarité humaine est antérieure à la solidarité de classe?... Il y a des questions de droit et de justice qui doivent tout dominer. Quand donc verra-t-on non pas quelques rares individus perdus dans la foule et désavoués par tous, mais des groupes entiers d'hommes travaillant en vue du bien commun, sans se soucier de leurs intérêts personnels et parvenus même à confondre leur propre intérêt avec le bien commun ?
... Cela semble inouï, presque inconcevable, et pourtant cela devrait être.
Quant à nous, nous croyons que l'amitié du Sillon serait trop à l'étroit dans les barrières d'une caste ou d'une classe. Ne nous sentonsnous pas plus vraiment le frère d'un ouvrier qui a au cœur l'amour du même Christ et qui a donné sa vie à la même Cause, que d'un
l'esprit de classe
camarade qui, ayant grandi à côté de nous, s'étant assis sur les mêmes bancs d'école, nous est toujours resté étranger, n'ayant jamais eu avec nous une aspiration profonde commune ; et en écrivant ceci, nous ne sommes pas dans le monde de la chimère : au contraire, ce sont les conventions que nous écartons ; c'est une observation positive que nous faisons.
Puisse l'effort du Sillon contribuer à affranchir au moins quelques âmes de la tyrannie de l'espritde classe ! Puissions-nous convaincre nos amis qu'une victoire même juste et efficace n'est vraiment tout à fait humaine, que lorsqu'elle est saluée par tous les honnêtes gens, à quelque classe qu'ils appartiennent! Puissions-nous surtout bien comprendre que ce qui sépare et différencie les hommes n'est, après tout, que superficiel et que c'est la gloire de notre divine religion d'avoir su découvrir ce qui est profondément humain, ce qui permet à tous les hommes de se retrouver vraiment égaux et frères I
CHRISTIANISME ET DÉMOCRATIE
I. On a donné bien des définitions de la démocratie l, la définition étymologique gouvernement du peuple par le peuple n'étant que médio-
1. La démocratie chrétienne que nous avons définie dans un précédent chapitre, peut se développer dans tous les pays, et — bien qu'elle soit plus particulièrement la forme moderne de la justice et delà charité sociale du catholicisme — dans tous les temps aussi. D'ailleurs, tout catholique doit admettre, par le seul fait qu'il est catholique, cette démocratie chrétienne, ^démocratie que nous définissons dans ce chapitre ne se confond pas avec la démocratie chrétienne. Animée de l'esprit chrétien, notre démocratie sera, si l'on veut, un des aspects particuliers delà démocratie chrétienne. Le Pape pose les conditions nécessaires de toute démocratie chrétienne. Chaque peuple, chaque groupe d'individus conçoit un certain type d'organisation sociale. Les catholiques, comme les autres, citoyens ont toute liberté d'user de leur droit et de
CHRISTIANISME ET DÉMOCRATIE 167
crement précise, assez superficielle et n'indiquant pas les conditions internes d'existence d'une démocratie.
Nous proposons la définition suivante :
La démocratie estV organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun.
Pour être en démocratie, il ne suffit pas d'être gouverné par de bonnes lois sociales, de bénéficier d'une législation ouvrière tutélaire ; il importe que chaque citoyen soit le gardien de la chose publique, qu'il collabore effectivement à l'œuvre commune et que — alors même qu'il demeurerait attaché aux plus humbles emplois — il se rende exactement compte qu'il y collabore.
II. Le grand obstacle à la réalisation d'une telle démocratie, c'est le conflit entre Y intérêt privé et Yintérêt général. L'individu verra son
leur initiative civiques. L'idéal catholique, qui est universel, reçoit ainsi des applications multiples et variées. Le Christ ayant, d'ailleurs, distingué les deux pouvoirs, on n'est pas en droit d'attendre de l'Eglise autre chose que l'expression des vérités éternelles dont elle a la garde et des directions qui lui sont propres et qui se rapportent toujours à son magistère religieux
CHRISTIANISME ET DÉMOCRATIE
bien en opposition avec celui de l'Etat : il sera tenté de s'enrichir en appauvrissant la cité, de fortifier son pouvoir en amoindrissant celui de la nation. De même, la prospérité d'une famille pourra être contraire à celle de la patrie, le profit d'un métier ou d'une profession à celui de l'ensemble des autres professions. La conscience et la responsabilité des intérêts particuliers offusqueront la conscience et la responsabilité des intérêts généraux.
III. Pour que la démocratie soit possible, il faut donc que ces deux intérêts cessent d'être dissociés K
La force qui non seulement pourra les réunir mais les identifier, nous la trouvons dans le
Christianisme.
Le Christ est pour nous, à la fois, la plus large expression de l'intérêt général et la plus étroite expression de ï intérêt particulier :
1. Une monarchie identifie l'intérêt privé du roi et de la famille régnante à l'intérêt d'Etat. Si le pays est riche, puissant, glorieux, le roi est, du même coup, riche, puissant, glorieux. Il ne saurait en être de même dans une démocratie : ce n'est plus alors, en effet, un homme et une famille qui symbolisent et incarnent le tempérament et l'idéal d'une nation. Cet idéal doit demeurer dans chaque citoyen qui en a la garde. (Il y a non division, mais multiplication.) Dès lors, dans chacun, le conflit peut se produire.
CHRISTIANISME ET DEMOCRATIE
1° La justice, la vérité, l'amour fraternel ne sont pas à nos yeux des entités théoriques, de simples abstractions de l'esprit1 : leur expression la plus haute et la plus complète, c'est Dieu, et Dieu se faisant homme et se communiquant à l'homme, c'est à-dire Jésus-Christ.
Le règne de Dieu sur la terre, voilà bien, pour nous, l'intérêt général humain le plus général.
2° Mais ce Christ ne demeure pas dans le lointain d'un ciel inaccessible. 11 attire tout à lui. Bien plus, il descend en chacun de nous ; il s'empare de nous ; il nous divinise, puisque, selon l'expression de l'Apôtre, nous devons être comme des Christs.
Dans la mesure même où nous nous serons donnés à cet intérêt générai, nous aurons
1. Le christianisme —plus excellemment encore, le christianisme intégral qu'est le catholicisme — apparaît comme quelque chose de positif: ce qui, dans certaines des utopies les plus nobles des socialistes ou des anarchistes, est une aspiration, un rêve, un insaisissable et sans doute inaccessible devenir, se réalise dans le catholicisme. Le divin n'y est plus comme la fumée idéale qui se dégage des désirs les meilleurs de l'homme; le divin y est ce qu'il y a de plus vrai, de plus réel. Voilà justement ce qui fait que la doctrine catholique est beaucoup plus prenante que tous ses démarquages socialistes.
CHRISTIANISME ET DEMOCRATIE
donc servi notre intérêt particulier le plus véritable, et parce que nous ne pouvons accomplir l'œuvre de salut, c'est-à-dire être éternellement heureux que par le Christ d, et parce que nous ne réalisons pleinement notre destinée, nous n'arrivons ànotre complet épanouissement que si nous vivons la vraie Vie qu'il nous apporte avec lui.
Intérêt général et intérêt particulier ne peuvent donc plus s'opposer, puisque — non d'une façon théorique et pour l'ensemble de la race, mais pour chacun de nous et à chaque instant — nous ne pouvons atteindre nos fins individuelles qu'en servant les fins idéales les plus universelles de l'humanité.