Souvent, les contradicteurs s'indignent de l'égoïsme des
chrétiens, qui ne pratiquent le bien que par espoir du ciel et par peur de l'enfer. On sait ce qu'il faut croire de cette allégation. L'Eglise enseigne que l'amour parfait de Dieu consiste justement à faire le bien, parce que c'est la volonté de Dieu, c'est-à-dire — si nous parlons le langage de ceux qui ne croient pas — parce que c'est le bien. Ici, aucun argument utilitaire. Le châtiment et l'espoir de la récompense ne feront jamais qu'un amour imparfait. De même, en va-t-il du regret des fautes ou de la contrition qui, même pour être imparfaite, exige un commencement d'amour désintéressé de Dieu.
CHRISTIANISME ET DÉMOCRATIE 171
tianisme est utile, pour ne pas dire indispensable à la démocratie, telle que nous la concevons.
Mais, dira-t-on, si je ne crois pas à Jésus- Christ, je ne puis pourtant pas admettre une telle argumentation.
— Gomment donc!... nous n'avons nullement ici essayé de prouver la divinité de Jésus- Christ, mais tout simplement que la croyance à la divinité de Jésus- Christ est une force qui, en subordonnant l'intérêt particulier à l'intérêt général, rend la démocratie possible.
— Pourtant, si cette croyance est fausse?
— Eh bien! Je ne crois pas à l'islamisme, et cependant je dis : Les soldats mahométans se figurent qu'il leur suffit de mourir sur un champ de bataille, quels que soient les désordres de leur vie passée, pour jouir éternellement du paradis. — J'affirme qu'ils se trompent et pourtant je reconnais que cette erreur en fait des soldats fanatiques et invincibles1.
1. Reste à savoir si les qualités internes du catholicisme ne valent pas comme preuve de sa divinité, si une erreur peut donner un sens à la vie, qu'aucune expérience ne vient contredire, satisfaire les plus profondes aspirations de l'âme humaine après les avoir éclairées, purifiées et disciplinées...
17ï2 CHRISTIANISME ET DEMOCRATIE
Si telle doit être l'attitude de nos adversaires, qui prétendent savoir que notre religion est fausse, quelle ne devra pas être dès lors la situation de ceux plus nombreux, qui affirment ne pouvoir rien savoir ?
Sur ce terrain, qui est le vrai, nous sommes inébranlables dans les discussions. Au reste, cette attitude n'est-elle pas la plus loyale et la plus opportune?
Il importe cependant, par-dessus tout, de prouver cette excellence démocratique du christianisme, non seulement par un enchainement de raisons, mais par l'expérimentation bienfaisante et publique des vertus sociales du christianisme.
C'est l'œuvre du Sillon. Si notre devoir est ainsi tracé, nous devons l'accomplir.
Il y a là le point de départ de tout un travail apologétique mais qui demeure en dehors du dessein de cet exposé.
LE NOMBRE ET LA FORCE
Nous voulons une démocratie organique, non une démagogie anarchique.
Nous ne sommes pas des individualistes. La société ne nous apparaît pas comme une collection d'individus identiques et abstraits, sans rapports naturels entre eux. Volontiers, nous répéterions la formule d'Auguste Comte : « La société humaine se compose de familles et non d'individus. »
Nous concevons donc une démocratie non artificielle et utopique, construite contre les lois de la biologie sociale, mais respectueuse au contraire des exigences et des nécessités profondes de la vie.
174 LE NOMBRE ET LA FORCE
Nous avons besoin de tradition pour enraciner et alimenter la démocratie, de hiérarchie pour la maintenir et l'orienter. Mais nous réclamons une tradition vivante et toujours en marche, force évolutive et non rétrograde; nous voulons une hiérarchie non extérieure et symbolique, mais interne, chaque jour plus unanimement consentie. Nous ne songeons pas à supprimer l'autorité et à la remplacer par la stupide tyrannie des aveugles majorités ; nous croyons au contraire fortifier le principe même d'autorité en élevant à la pleine dignité civique un nombre chaque jour grandissant de sujets.
Nous savons bien que ce n'est que par une vue trop étroite des choses qu'on a pu considérer l'intérêt général comme la somme des intérêts particuliers. Il y a donc une fonction nécessaire dans un Etat : c'est la garde et la défense de l'intérêt général. Nous ne méconnaissons pas l'imprescriptible nécessité de cette fonction royale; mais il nous apparaît que l'effort démocratique consiste justement à rendre participante de cette fonction une élita chaque jour plus large et plus ouverte. De le sorte, s'il est facile d'affirmer qu'on est en
LE NOMBRE ET LA FORCE
monarchie, il sera toujours plus exact de dire, dans le cas contraire, que l'on s'oriente vers la démocratie, que Ton tend vers elle, sans jamais évidemment l'atteindre tout à fait, puisque la pleine démocratie exigerait la conscience et la responsabilité de chaque citoyen1.
L'élite2 que réclame le travail démocratique ne saurait, sans doute, commencer par être une majorité numérique ; certains affirment même que ce ne sera jamais qu'une minorité. Il suffit, en vérité, que ce soit une majorité dynamique. Les forces sociales que guident les intérêts particuliers des individus ou des groupes sont contradictoires et tendent sensiblement à se neutraliser ; il y a là comme une loi analogue à la loi mécanique de l'action et de la réaction. Il
1. A la limite inférieure, nous avons un seul souverain parce que nous n'avons qu'un seul citoyen pleinement conscient et responsable et nous sommes en monarchie. De ce point de départ jusqu'à cette limite asynrptotique à laquelle tous les citoyens seraient conscients et responsables, se place tou l'effort évolutif des sociétés humaines. {Lettre de Marc Sangnier à Charles Mourras.)
2. Ce qui distingue l'élite démocratique de l'élite aristocratique, ce n'est pas nécessairement que la première est plus nombreuse que la seconde, mais c'est que l'élite aristocratique perdrait son sens et sa raison d'être si elle n'était pas toujours limitée, tandis que l'élite démocratique tend, par destination même, à s'ouvrir à tous.
176 LE NOMBRE ET LA FORCE
suffit que quelques-unes seulement de ces forces, échappant au déterminisme des intérêts particuliers, soient orientées vers l'intérêt général pour qu'aussitôt la somme de ces forces affranchies constitue la majorité dynamique et entraîne dans son sens la nation tout entière.
Il s'agit donc de découvrir un centre d'attraction qui puisse attirer vers lui une somme de forces sociales supérieure, non à la somme arithmétique des autres forces mises en jeu, mais à leur résultante mécanique, — résultante d'autant plus faible que ces forces étant contradictoires tendent à s'annuler mutuellement.
LeChristest pour nous ce centre d'attraction, expression de l'intérêt général et de l'intérêt particulier tout à la fois. Il donnera tout naturellement un sens commun aux efforts sociaux de ceux de ses disciples qui seront suffisamment éclairés et conscients, non seulement des lois divines de l'éternelle charité, mais encore de ces lois de la nature contre lesquelles il ne nous est jamais impunément loisible de nous insurger, mais que nous avons seulement mission de pénétrer pour les bien comprendre et
LE NOMBRE ET LA FORGE
les faire servir aux plus généreux desseins de Thumanité.
On voit, dès lors, combien il serait inexact de prétendre que notre démocratie ne saurait exister que le jour ou chaque citoyen serait un saint. C'est à peu près comme si Ton disait que la franc-maçonnerie ne pouvait gouverner la France avant que tous les citoyens français ne se fussent faits francs-maçons.
Au reste, je comprends bien que les hésitations et les défiances viennent surtout de ce que l'on n'a guère confiance dans la jorce sociale du catholicisme. C'est pourtant là un élément expérimental qu'il est curieux de voir négliger systématiquement par de bons esprits avisés, qui se targuent de positivisme. Il est plus étonnant encore de le voir méconnaître par ces chrétiens timides qui craindraient sans doute de perdre la foi s'ils se laissaient aller à examiner certaines de ses conséquences logiques... Et après tout, il y a bien longtemps que ce cri d'impatience et d'abdication arrogante et humiliée a été poussé par ceux qui ne voulaient plus avoir le courage d'espérer : « Puisque le Dieu de Savonarole ne vient pas,
LE NOMBRE ET LA FORCE
clamait déjà Machiavel, faisons nos affaires sans lui et sauvons la patrie 1 »
Nous savons, au contraire, qu'il viendra : nous savons qu'il est venu déjà, qu'il vit, qu'il s'empare des cœurs, qu'il brise Fégoïsme et fait converger les forces contraires vers cet ardent foyer qu'il est venu apporter au monde et qui doit tout embraser ; nous l'avons rencontré, notre Christ, nous l'avons aimé, et cet amour a fait l'indissoluble lien de toutes nos amitiés. Si nous avons foi en la démocratie future, c'est parce que nous avons expérimenté qu'il était plus fort que les passions insurgées contre lui ; c'est que nous avons compris que, tandis que les haines se déchirent mutuellement et se contrarient en leur violence même, lui est demeuré toujours fixe, d'une bonté qui ne change jamais, d'un amour qu'un autre amour plus fort ne saura jamais briser, toujours le même.
Il est plaisant, en vérité, que l'on nous accuse parfois d'être des rêveurs, d'utopiques idéalistes, alors qu'il n'y a rien déplus positif, de plus expérimental, déplus scrupuleusement respectueux des méthodes scientifiques que notre effort et notre action. Nousavons bien souci de ne rien
LE NOMBRE ET LA FORCE
construire a priori et si nous n'avons pas la superstition des formes vides et que la vie a délaissées, ce n'est pas assurément pour lui en imposer d'autres, établies à l'avance par un entendement, toujours faible et trompé, lorsque, usurpant le rôle même de Dieu , il veut dicter sa loi aux choses .
Notre réserve, je le sais, surprend les uns, notre foi scandalise les autres. Nous nous attachons cependant à toutes les deux comme à dei vertus. On a beau nous montrer l'harmonieuse beauté des vieilles règles que formulait autrefois le divin Platon, écraser nos jeunes espérances qui vivent de l'avenir sous le poids lourd des efforts très réels d'un passé parfois glorieux et qui a tout au moins pour lui l'évidente supériorité d'avoir été, on a beau faire briller à nos yeux l'éclat séculaire qui tombait sur la vieille monarchie de l'Eglise éternelle marchant à ses côtés, nous aimons notre rêve, nous savons qu'il est bon, qu'il est vrai, nous le vivons déjà ; et s'il nous faut un point d'appui pour soulever le poids méchant qui écrase en leurs germes les idées et les actes, nous l'avons en nous-mêmes : nous croyons à Jésus-Christ.
VIÏ
POUR LA SOCIÉTÉ, PAR L'INDIVIDU Nous avons dit :
« Dans le présent désarroi des intelligences et des volontés, au sein d'une société anarchique et vraiment inorganique, encombrée de débris et dont le plan nouveau ne se dessine pas nettement, notre tâche primordiale est de travailler à grouper une élite d'esprits conscients ; il importe, avant tout, d'avoir une majorité dynamique ; nous avons besoin & énergies sociales disciplinées et orientées. Seule, cette élite aura la force de concevoir Y organisation sociale opportune, seule elle pourra la préciser et l'imposer, non arbitrairement et de l'extérieur, mais par l'expansion même de sa vie propre. »
On s'indigne et l'on nous répond :
« Eh quoi 1 à la crise politique et sociale vous ne trouvez donc pas une solution politique et sociale, mais des solutions individuelles! Vous ne vous efforcez pas à réformer la société, mais bien à convertir les individus. Vous affichez je ne sais quel mépris des organisations. Votre doctrine est de ne pas en avoir. Vous êtes des individualistes ! »
11 importe que nous nous expliquions nettement.
Nous savons — et nous n'avons jamais craint de l'affirmer — que la réforme de l'individu ne saurait suppléer à la réforme de la société. Nous proclamons même, sans difficulté, que la valeur sociale d'un homme ne saurait se mesurer toujours à sa valeur morale individuelle : l'influence sociale humaine de tel saint religieux dont l'âme est tout habitée par d'héroïques vertus pourra demeurer faible et presque sans emploi. (Nous ne faisons bien entendu pas intervenir ici le dogme de la communion des saints.) Il y a une hygiène des nations comme il y a une hygiène du corps humain ; il y a des lois sociales. Il importe donc de voir clair et de
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ne pas faire fausse route. Toute la bonne volonté, toute la foi, tout l'enthousiasme du monde ne suffisent pas à conduire les peuples.
Mais comment voir clair ? Gomment découvrir le vrai chemin ? Et si les lois sociales ne se décrètent pas dans l'intimité close d'un studieux cabinet de travail et ne se découvrent pas loin d'un contact profond et prolongé avec les réalités vivantes, qui élaborera les lois sociales et comment ?
Assurément, si l'on suppose une société bien organisée, le jeu normal des institutions guidera et soutiendra les individus. L'insuffisance de ceux-ci sera même parfois comme suppléée par l'excellence de celles-là. Mais nous ne vivons pas dans cette société, nous sommes en plein milieu inorganique et chaotique. Nous voulons en sortir. Impossible de nous appuyer sur ce qui n'est pas pour transformer ce qui est. Et, à supposer même que l'on concédât que la bonne organisation sociale doit précéder en pratique la bonne vie individuelle, encore estil qu'en l'occurrence il faudra toujours, pour atteindre cette bonne organisation sociale, un effort qui ne pourra pas sortir d'elle puisqu'elle
POUR LA SOCIÉTÉ, PAR L'iXDlVIDU 183
n'existe pas, et qui, nécessairement, devra s'appuyer sur ce qui demeure toujours : la force et le courage de quelques individus.
Si donc nous voulons des individualités fortes, ce n'est pas par individualisme, mais c'est justement, au contraire, parce qu'il faut des individualités fortes pour replacer la société sur son axe, pour défendre les groupements normaux et protéger leur croissance contre les mauvais efforts d'accaparement et de brisement.
Je sens bien que ce qu'inconsciemment l'on nous reproche, c'est de ne pas faire assez de cas des études sociales de ceux qui se figurent résoudre les problèmes contemporains à coups d'enquêtes et de statistiques. Certes, nous ne méprisons ni les enquêtes ni les statistiques, nous savons qu'il faut des légistes pour préparer et rédiger les codes, et, autant que personne, nous respectons la documentation sérieuse et impartiale ; mais nous avons la faiblesse de croire qu'une société est quelque chose d'organique et de vivant et que, s'il peut être intéressant de décrire savamment l'ascension de la sève dans les vaisseaux des arbres, il est plus
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utile et plus fécond d'être soi-même mêlé à la bonne sève, qui monte toute pleine des sucs de la terre, promesse certaine des fruits nourriciers. Il ne suffit pas, en vérité, de savoir ce que l'on ferait si jamais, par le coup de quelque baguette magique, on avait le pouvoir de tout faire ; il est plus intéressant de se mettre à même de faire quelque chose, et, pour cela, il faut être fort.
Nous cherchons donc à être forts, parce que nous avons résolu d'aboutir. Et voilà pourquoi nous avons besoin d'âmes vraiment énergiques et indomptables, capables d'apostolat et de conquête. Nous croyons même que c'est en travaillant et comme parmi les luttes et les combats que nous apercevrons chaque jour plus clairement le plan de la société que nous voulons édifier, parce que, chaque jour plus nettement, nous découvrirons les lois naturelles qui ne sauraient pas ne pas la régir ainsi que les besoins qu'elle doit satisfaire. On accuse l'imprécision de notre programme ; qu'on accuse alors, du même coup, la Providence qui pousse trop lentement les siècles les uns sur les autres et qui nous empêche de marcher plus vite que notre génération.
On nous dit : « Mais vous n'inventez rien de nouveau : les syndicats, les coopératives, les mutualités, la législation du travail, tout le monde en parle, tout le monde en veut, tout au moins dans le camp des sociaux. »
Mais c'est que, justement, ce qui importe ce n'est pas tant d'en parler que d'en parler dans un certain esprit. Ce sont des instruments et il faut savoir quel travail on a le dessein de faire avec ces instruments. Un syndicat peut être entre les mains de ceux qui s'en servent un moyen de propagande anticléricale ou de réaction capitaliste. Une coopérative peut exciter seulement le désir du lucre, si le boni est intégralement partagé entre tous les membres ou si les achats sont faits trop au-dessous du prix courant, si, d'une façon comme de l'autre, on a une hâte méchante de morceler le patrimoine commun acquis par le dévouement et les efforts de tous, pour en refaire bien vite de la propriété individuelle.
Gardons-nous de la superstition des mots et des formules. On n'est pas démocrate parce que Ton s'occupe d'oeuvres sociales : on est démocrate parce que l'on veut développer la con-
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science et la responsabilité de chacun. 11 faut bien que nous adoptions une définition interne de la démocratie : celle-là ne trompera jamais ; ce sera le sûr critérium qui nous gardera contre la duperie des expressions et des gestes.
De même, nous n'attendons pas d'un bon tyran le présent mirifique d'une législation du travail ; il faut que la démocratie fabrique son code elle-même et à sa taille, la démocratie organique et hiérarchisée s'entend, la seule possible, féconde et créatrice. Et cette démocratie-là, répétons-le encore, réclame une élite, et cette élite a besoin d'un point d'appui, et ce point d'appui, c'est le Christ, qui n'a pas entendu nous apporter dans son Evangile les solutions toutes faites des questions économiques et sociales, mais seulement la force de cœur et l'énergie de volonté nécessaires pour les résoudre dans le sens de la vérité et de la justice.
Je ne puis vraiment parvenir à me rendre compte de ce que l'on trouve d'illogique dans notre attitude, d'incohérent dans notre effort. Au reste, toutes les critiques sortent de l'extérieur et il est à remarquer qu'à ceux qui viennent au Sillon et plus il s'engagent avant dans
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la même route que nous, tout apparaît simple, aisé, évident, nécessaire. Ne serait-ce pas là déjà une raison d'avoir confiance et comme la preuve même de la solidité d'une méthode que l'expérience confirme et vérifie toujours ?
Et, après tout, que l'on ne vienne pas nous objecter enfin que l'existence et le développement mêmes du Sillon ont quelque chose d'anormal, que dans une société parfaitement organisée, il n'y aurait vraiment plus guère de place pour un semblable groupement qui déborde, comme à plaisir, toutes les barrières accoutumées de profession, de culture intellectuelle et qui néglige à dessein toutes les anciennes classifications. Nous pourrions répondre qu'à une situation anormale il faut des remèdes nécessairement anormaux et qu'il serait ridicule de vouloir supprimer les médecins sous prétexte que si tout le monde se portait bien on n'en aurait plus besoin. Nous pourrions ajouter que l'ordre ne remplacera jamais le désordre sans que celui-ci ait été brisé par une action qui, si on néglige la fin particulière qu'elle poursuit, peut apparaître elle-même comme une sorte de désordre inverse. Nous ne dirons pourtant rien
de tout cela car nous savons qu'il y a des lois que les savants ne réduiront jamais en formules, un ordre qui se moque de Tordre des sages du siècle ; car, nous avons entendu la voix de Celui qui, brisant l'équilibre du vieux monde, a crié : « G 'est moi qui suis le chemin, la vérité etla vie. » Si notre démocratie ne peut se passer du Christ, si elle doit trouver en lui les ressorts cachés de son énergie, comment le divin Crucifié ne laisserait-il pas dans la société humaine que son sang doit féconder quelques traces mystérieuses de la folie de son sacrifice et du scandale de sa croix ! . . Inintelligents et stériles, ceux qui voudront tout pénétrer avec un entendement faible et tout plier à la bassesse de leur esprit, ceux qui n'auront pas compris l'éternelle parole de l'Apôtre bien-aimé : Nous avons cru à l'amour !
TRADITION ET PROGRÈS
Les sociétés humaines se développent et évoluent. Le présent ne saurait jamais s'affranchir du poids du passé ni de l'attirance de l'avenir. Bien insensés ceux qui ont conçu le rêve sacrilège de s'isoler dans un orgueil stérile et d'oublier qu'ils ne seront jamais autre chose que les ouvriers d'une grande tâche collective. Il y a des générations déracinées et, quelque sublimes que soient leurs efforts, il leur manque toujours la bonne sève féconde qui sort, ardente et régulière, de la terre nourricière. A méconnaître le principe de continuité, ne s'expose-t-on pas aux pires dangers du chaos anarchique et quel mortel saura jamais lutter victorieusement contre
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les lois de développement organique que Dieu lui-même imposa aux choses?
Sans doute, l'homme est libre. Le Maître du monde a brisé en sa faveur le dur carcan des inéluctables destinées; mais il ne l'a pas fait créateur et s'il lui a donné le pouvoir de dominer la nature elle-même, ce n'est pas en lui permettant de supprimer ses lois, mais, au contraire, en lui donnant la force de les pénétrer et de les mettre au service des besoins humains. De même, les lois mystérieuses qui régissent les sociétés humaines et que le libre arbitre de l'homme et les secrets desseins de Dieu viennent tour à tour fausser et redresser ne pourront jamais être décrétées arbitrairement par une majorité ou par un monarque, si puissants soient-ils : jamais elles ne seront imposées par voie d'autorité.
Aussi bien, ne pouvons-nous nous libérer tout d'un coup du passé et, si nous voulons travailler sur une matière vivante et non pas sur des nuées sans consistance, il nous faut évidemment respecter d'abord les éléments positifs qui seuls nous permettent de construire.
Nous ne concevons pas de progrès véritable
TRADITION ET PROGRES
et bienfaisant qui ne s'appuie, en quelque façon, sur des forces traditionnelles et nous ne voyons pas bien, d'autre part, que l'on puisse encore donner ce nom précieux de tradition à ce qui serait inerte et sans vie.
La tradition, mais qu'est-ce donc autre chose que ce que les siècles se passent l'un à l'autre, non comme une richesse immobile, mais comme un germe qui se développe? et si le germe se dessèche et perd sa fécondité, la tradition meurt, du même coup, avec lui. Quant au progrès, qu'est-ce donc, sinon la tradition en marche?... Et pourquoi faut-il que l'on ait eu si souvent le mauvais dessein de séparer ce qui est fait pour demeurer, au contraire, si indissolublement uni? Serait-ce que les mâles et fortes vertus délaisseraient le cœur de nos contemporains trop faibles pour aimer la hardiesse d'une tradition qui s'épanouit dans l'avenir et pour enraciner puissamment un rêve de progrès dans le passé traditionnel ?
Aussi, n'acceptons-nous pas le malfaisant dilemme qu'on nous pose : Ou vous renoncerez au glorieux passé de la France, vous méconnaîtrez le sens même des énergies nationales,
TRADITION ET PROGRÈS
ou vous abandonnerez vos aspirations démocratiques, le rêve intérieur de la cité future qui vous hante.
Non, nous ne trahirons ni nos souvenirs, ni nos espérances.
Nous savons, mieux que personne, que la France ne date pas de 1789 et que cette maison s'est faite lentement et comme pierre à pierre, par la séculaire collaboration du peuple et du roi. Nous ne serons pas de ceux qui, pour mieux discerner les pâles clartés de l'aube lente à poindre, osent, d'une main sacrilège, jeter le manteau de l'oubli sur les grandeurs passées. Nous nous souviendrons de l'œuvre de nos rois, ces pères de la patrie qui, si longtemps, incarnèrent dans leur race l'âme même de la France, précisèrent et disciplinèrent les énergies nationales. Nous nous efforcerons de comprendre, de sentir ce que fut la vieille monarchie française avec intelligence, respect et filiale tendresse.
Nous aurons même assez de généreuse affection pour ne pas demeurer inertes, engourdis par la vision bénie de ce qui n'est plus. Nous aimerons assez les meilleurs de nos pères pour
TRADITION ET PROGRÈS
suivre hardiment leurs plus nobles exemples, non en copiant servilement des gestes désormais inutiles ou impossibles, non en faisant ce qu'ils ont fait, mais bien ce qu'ils feraient s'ils vivaient à notre époque. Et si nous croyons découvrir que tout l'effort traditionnel de la France à travers la féodalité, le développement merveilleux des communes affranchies, l'ascension constante de la bourgeoisie dans les conseils royaux, les revendications de plus en plus précises du Tiers-Etat, ne fut qu'une lente et sûre préparation de cette démocratie que nous rêvons et qui tend à rendre un nombre chaque jour grandissant de citoyens, participants de la plénitude de conscience et de responsabilité civiques, comment hésiterions-nous à accorder harmonieusement dans nos cœurs le respect de la tradition et le sens du respect démocratique, comment même ne proclamerions-nous pas très haut que la tradition de la France nous pousse vers la démocratie?
Nous savons bien que nous serons attaqués à droite comme à gauche. Ceux qui tentent de se faire du respect de la tradition un monopole auquel nul ne saurait avoir droit nous accu-
194 TRADITION ET PROGRÈS
seront de travailler pour une démocratie dont ils ne peuvent évidemment trouver l'épanouissement dans un passé qui n'en renfermait que les germes ; ils continueront à opposer la description exacte et complète d'une organisation sociale qui a fait ses preuves au plan de société encore imprécis que la vie élabore chaque jour en nous et autour de nous et ils croiront aisément triompher de cet injuste parallèle. Ceux, au contraire, qu'enthousiasment les chimères ou qui font métier de flatterie:; passions populaires dénonceront notre attachement à ce qui fit la gloire des siècles disparus, nous reprocheront avec menaces de n'avoir pas déchiré nous-mêmes des pages d'histoire et ne se douteront pas, sans doute, que rien n'est plus injurieuxpour la démocratie qu'un tel emportement, — preuve manifeste de la faiblesse d'une cause que l'on ne pourrait servir qu'en oubliant l'histoire et qu'en appauvrissant le patrimoine de la France.
Quant à nous, pressés ainsi à droite comme à gauche, nous garderons mieux notre équilibre. Au reste, si peu de nos contemporains nous comprennent encore pleinement, n'avons-
TRADITION ET PROGRÈS
nous pas, pour communier avec nous, la foule même de ceux qui ne sont plus et qui reposent, leur journée accomplie, et le peuple attendu de ceux qui viendront un jour et récolteront, sans doute, là où nous aurons semé? Non, ces quelques hommes éphémères qui s'agitent aujourd'hui sur la terre de France ne sont pas, à eux seuls, toute la patrie. Celle-ci est plus vieille qu'eux et durera plus longtemps qu'eux. Si l'on a pu dire qu'il y a dans un pays plus de morts que de vivants, ne doit-on pas ajouter aussi que le présent mauvais n'arrêtera jamais la vie qui monte et que l'on ne finit pas l'histoire des générations, quand on le veut, ainsi qu'un livre, au has d'une page?
Cela ne suffit-il pas à nous consoler des attaques, des inintelligences et des mépris, à mettre un peu d'immortalité dans notre humble tâche quotidienne ? Travailler avec le passé et pour l'avenir, quoi de plus doux, de plus sûr? N'être que l'anneau d'une chaîne, que la vague qui passe dans l'océan qui demeure, est-il rien de plus fort, de meilleur?... Aussi, quelque rude que soit la route, nous marcherons toujours devant nous, avec de la joie plein le cœur.