CHAPITRE VII
« ORDRE DES LONGITARSES OU DES ÉCHASSIERS (56 espèces).
Les premiers oiseaux de rivage sont venus à peu près en même temps que les premiers oiseaux d’eau, car ceux-ci n'auraient pu nicher, s’il n’y avait pas eu des terres à proximité de leur élément habituel. La preuve que les rémipèdes et les échassiers sont contemporains de naissance comme de mort, résulte de ce fait que la plupart des oiseaux fossiles qui gisent en grand nombre dans les calcaires et dans les gypses d'Italie et de France appartiennent à ces deux grandes familles. Ces familles sont donc antérieures à celles des percheurs et autres, cubes ’elles ont sur le corps un déluge de plus.
En cherchant bien parmi les apps nous avons fini par trouver quelques couples de vrais amoureux. Nous serons un peu plus heureux avec les échassiers, parmi lesquels nous rencontrerons plusieurs emblèmes de fidélité conjugale et d'amour maternel, plus un chanteur. Le chant de ce phénix ne sera pas tout à fait aussi mélodieux que celui du rossignol, mais ce sera un chant, une véritable chanson inspirée par l'amour et qui ne retentira qu'au printemps.
Nous avons vu que le plus noble et le plus amoureux de tous les rémipèdes s'appelait le cygne. Le cygne est un des plus magnifiques moules de la création; c'est l’édile des eaux, et nous lirons plus tard dans son histoire quel concours glorieux il est destiné à prêter à l’homme dans le grand travail de l'assainissement intégral du globe. Le seul oiseau chanteur de la Longitarsie s’appellera la Bé-
cassine !… la bécassine qui pourrait bien être le premier de tous les rôtis du monde, mais à qui aucun autre gibier ne saurait disputer la palme du salmis. Voilà les œuvres de l'amour.
Nous trouverons encore, parmi les ambigus de cet ordre, la bécasse, le ràle de genèts, et quelques autres espèces éminemment propres à la broche, et que la nature y a logées, sans doute pour nous consoler de ce que l’ordre entier ne fournit pas à l’homme une seule espèce domestique ou auxiliaire. Il y a bien le serpenfaire du cap de Bonne-Espérance et le cariama du Brésil qui méritent ce dernier titre, mais ces deux ambigus appartiennent à un autre hémisphère et à d’autres continents.
C’est encore dans cet autre hémisphère ou dans des continents plus jeunes que le nôtre qu’il faut aller chercher les types primitifs de l’ordre actuel, les jabirus, les maguaris, les tantales, les marabouts, échassiers gigantesques, dont le flammant, qui s’égare parfois sur nos côtes méridionales, nous offre seul un échantillon remarquable. La Nouvelle-Zélande, patrie des oiseaux impossibles, fourmille encore de râles, de poules sultanes et de bécasses sans ailes (ocydrômes, notornis, apterix), mais nos climats trop raffinés d’aromes ne peuvent plus nourrir ces espèces d'essai. Tous les échassiers de France ont des ailes et des ailes rapides, et les plus lourds et les plus paresseux de la famille ne sont pas embarrassés de faire deux fois par an des traites de trois et quatre mille kilomètres.
Dieu a donné aux espèces qui vivent sur les bords de l'Océan un besoin de déplacement perpétuel en même temps qu'une grande puissance de vol, afin qu’ils pussent suivre sans efforts le mouvement du flux et du reflux de la mer qui découvre et recouvre incessamment les plages et leur sert à toute heure de splendides festins. Les hirondelles et les cailles sont de forcenées voyageuses, comme les coucous, les loriots et les sansonnets; mais leurs émigrations sont régulières et périodiques, et ces oiseaux voyageurs suivent invariablement la route perpendiculaire à l'équateur, du sud au nord, du nord au sud. Il y a une époque dans l’année où ils sont sédentaires. La sédentarité, au contraire, semble en dehors des habitudes des oiseaux de rivage qui passent pendant toute J'année; c'est à peine si les femelles s'arrêtent quelques semaines pour
pondre. Les oiseaux de rivage suivent plus volontiers dans leurs déplacements la direction parallèle à l'équateur, c’est-à-dire la direction de l’est à l’ouest, ce qui est cause que, sur une trentaine d'espèces d'échassiers maritimes qui habitent nos plages, vingt-cinq au moins se rencontrent à la fois sur la surface du gloBe aux mêmes latitudes, aux parages du Japon et du Kamschatka comme au littoral de la mer Noire et de la Caspienne, au recto comme au verso de l'Amérique septentrionale, en Terre-Neuve et en New-York aussi bien qu’en Orégon et en Californie. Les espèces paresseuses, qui appartiennent exclusivement aux eaux douces, aux roseaux des étangs et des fleuves, sont travaillées, comme les pélagiennes, de la passion de déplacement qui dévore l’ordre entier; elles ont dans les jambes, comme les autres dans les ailes, de perpétuelles inquiétudes qui leur font entreprendre la traversée de tout le continent européen à pied. Échassiers et longitarses sont des noms excellents et qui désignent suffisamment l’ordre des oiseaux de rivage, mais celui de Marche toujours, de Mobiles, d'Instables leur irait encore mieux.
Nous avons vu par la mention d'origine que la grande majorité des espèces rémipèdes se composait d'espèces étrangères, de passage seulement parmi nous. C’est le contraire chez les échassiers, presque tous sont Francais.
Je rappelle sommairement les caractères généraux de l’ordre qui sont, avec l'horreur de la stabilité, un corps grêle, des tarses grèêles, un cou grêle, un bec effilé, une voix qui s'entend de loin. Tous les os, dans cette famille, ont été tubulés et pneumatisés avec le plus grand soin; les ailes sont longues et étroites, parfois concaves, la queue rudimentaire ou très-courte et souvent absente, ou remplacée par les pieds. Les jambes sont fréquemment nues dans leur partie inférieure comme les tarses, et la coupe de ceux-ci donne sur les mœurs de chaque espèce d'excellents renseignements. Ainsi, l'espèce qui est destinée à patauger dans la vase molle et à entrer dans l’eau aura le tarse aminci par devant à la facon des grèbes, et ses pieds seront en outre protégés contre le danger d’enfonce-ment par de larges membranes en guise de patins; ce qui prouve, en passant, que j'ai eu raison dix fois pour une de préférer Rémi-
CLASSIFICATION. 295 pède à Palmipède pour qualification générique de l'oiseau d’eau. On peut, en effet, rencontrer dans l'ordre des Échassiers des oiseaux comme le flammant et l'avocette qui ont aux pieds de larges palmes et qui ne nagent pas du tout, tandis que d’autres moules, tels que la poule d’eau et la marouette, qui n’ont pas le moins du monde les pieds palmés, nagent très-bien. Rame n’est done pas synonyme de palme; rame désigne donc exclusivement un instrument de natation.
L'ordre est régi par la polygamie, au huitième près d'exception. Or, la jalousie étant un des attributs essentiels de la polygamie, il s'ensuit que la saison des amours est pour les échassiers la saison des batailles.
L'immense majorité niche à terre; les femelles ignorent presque toutes l’art de l'architecture, et elles sont obligées pour couver de replier leurs longs tarses sous leur corps. Les petits naissent couverts de duvet et courent généralement en sortant de l'œuf.
La piseivorie qui a l'inconvénient de produire des chairs détestables, n'étant heureusement que l'apanage du très-petit nombre, l'ordre abonde en rôlis généreux et surtout en salmis délectables.
La plupart des oiseaux de rivage muent deux fois par an, en avril et en juillet, comme les rémipèdes, et ils ne sont pas moins que ces derniers affolés de parures. Ils s’assemblent volontiers pour voyager de conserve, vieux avec vieux, jeunes avec jeunes.
J'appliquerai à l’ordre des Échassiers comme à celui des Vélocipèdes, la division que j'ai adoptée pour l'ordre des Rémipèdes. On sait, en effet, que la Tridactylie, qui est la série des moules ébauchés, est commune aux trois ordres de la Planipédie. Je trouve de plus, parmi les échassiers, la division naturelle établie chez les rémipèdes entre les espèces maritimes et les espèces fluviatiles. Seulement, comme les échassiers ne nagent pas, mais marchent, nous aurons des dactyligrades et des pollicigrades aux lieu et place des dactylirèmes et des pollicirèmes. Je dirai aussi paludiennes ou paludicoles les espèces qui nichent près des rivages de la mer, et se délectent dans les vases salées ; palustriennes ou arundinicoles, celles qui élisent domicile d'amour dans les marécages de l’intérieur.
Je désisnerai ici encore les séries par la forme du pied, et les
groupes par la forme du bec, et je ferai partir les séries ambiguës, ainsi que ci-devant, de leur nœud d'insertion dans les séries normales. Nous pourrons suivre mieux que jamais, dans ce nouveau tableau, la marche parallèle de l'élévation morale et de la perfection du pied dans chaque espèce. Nous y verrons une fois de plus la marche sur quatre doigts coïncider d’une facon merveilleuse et fatale avec la monogamie pure et la faculté de percher.