‹ L'esprit des betes (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · CHAPITRE VIF · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIF

Tous les oiseaux de France,

ORDRE DES RÉMIPÈDES (78 espèces),

L'ordre des Rémipèdes se divise prenuèrement en deux grandes séries principales d’après le nombre des doigts du pied : Tridactylie, Tétradactylie.

La Tétradactylie se subdivise en quatre séries d’après la disposition des membranes : Dactylirèmes, Pollicirèmes, Fissirèmes, Sémirèmes.

La série des Dactylirèmes comprend toutes les espèces qui n'ont de membranes qu'aux doigts, c’est-à-dire à l’avant, et chez les. quelles les trois doigts sont reliés par deux membranes.

La série des Pollicirèmes comprend les espèces chez lesquelles le pouce ou l'arrière est relié à l'avant par une troisième membrane. L'opposition entre les doigts et le pouce est la base de la classification pédiforme; c’est elle qui fournit dans tous les ordres les caractères les plus séparatifs et les plus faciles à saisir.

La série des Fissirèmes ou des Lobidactyles comprend les espèces qui ont une membrane libre ou découpée à chacun des doigts de devant. Elle est ambiguë entre les oiseaux d’eau et les oiseaux de rivage.

La série des Sémirèmes enfin se compose des espèces chez lesquelles les doigts ne sont qu'à moitié palmés. Elle est ambiguë entre les oiseaux d’eau salée et les oiseaux d’eau douce.

Ces deux séries ambiguës sont en rapport de contraste. La série

des Lobidactyles (grèbes) a trop de pied et pas assez d’aile; celle des Sémirèmes a trop d’aile et pas assez de pied. Les espèces de la première sont Brévipennes; celles de la seconde Brévitarses.

Tous les rémipèdes du globe se logent sans confasion dans les cinq catégories que nous venons d'établir. Mais une réflexion se présente avant toute opération distributive : l'Océan fut avant les fleuves.

L'Océan fut avant les fleuves; donc les premiers débuts de la volatilité eurent lieu sur la scène des mers ; done nous devrons diviser l’ordre tout entier de la Rémipédie en deux classes : Rémipèdes d'eau salée ou Pélagiens, Rémipèdes d’eau douce ou Fluviatiles. Cette division, pour n'être pas de nécessité absolue, me semble pourtant naturelle et propre à faciliter le travail de la sériation; elle me semble commandée surtout par les considérations ci-après :

Toutes les espèces tridactyles, c’est-à-dire tous les moules ébauchés, appartiennent à la mer.

Pas une espèce pélagienne n'est ralliable à l’homme,

Pas une n’est mangeable,

Pas une n'offre le touchant tableau de la fidélité conjugale et d'un amour qui persiste au-delà du printemps.

Cette division en p‘lagiens et fluviatiles devra naturellement se reproduire dans la classification de l’ordre des Échassiers.

Je profite de l’occasion pour prévenir mes lectrices que ces histoires d'oiseaux d’eau, d'oiseaux de rivage, etc., ne sont pas toutes amusantes, et que j'en abrégerai beaucoup par esprit de charité évangélique. Je les préviens encore que je n'appuierai pas assez sur la définition des nuances des costumes, attendu que l’expérience des écrits des autres m'a prouvé que la plume était complétement inhabile à parler aux yeux et à suppléer le pinceau dans les petits détails de couleur. Je ne connais qu’une méthode rationnelle pour bien peindre les oiseaux ; c’est celle qu'adopta Audubon, et qui consiste à faire poser dans chaque espèce le mâle et la femelle adultes, les jeunes, le nid, les œufs, le milieu où tout cela se tient, la nourriture, insecte, graine ou oiseau; puis à portraiturer l'ensemble avec ses couleurs véritables, et à le représenter de grandeur naturelle en regard du texte. Ce système n’a

qu'un inconvénient, qui est de produire des ouvrages qui coûtent trois mille francs, et que tout le monde n’est pas en état d'acheter; mais il offre bien des avantages en retour. Les désagréments des autres méthodes sont d'autant plus nombreux que dans une foule de séries les espèces muent deux fois par an, et que les femelles ne ressemblent jamais aux mâles. Dans l’ordre des Rémipèdes où nous venons d'entrer, par exemple, les femelles ont presque toujours un plumage gris et terne, tandis que les mâles se parent de brillantes couleurs. Done, si l’on voulait être exact, il faudrait faire pour chaque couple d'adultes trois portraits à la plume, sans compter celui des jeunes. Or ce travail fastidieux et inutile est de ceux qui dépassent ma patience. Aussi me contenterai-je d’esquisser, et très-sommairement encore, les principaux détails de la toilette du mâle, Du reste, comme l’histoire des espèces les plus in-téressantes de l’ordre a trouvé une large place dans ce volume ou dans le suivant, il n’y a pas beaucoup à s'inquiéter des plaintes des espèces oubliées.

Observation. — Les séries de l’ordre des Rémipèdes prennent leur nom de la forme du pied, les groupes de la forme du bec. J'ai conservé aux genres leurs dénominations populaires. Maintenant, comme le nombre des oiseaux de France est au nombre total des espèces du globe corame 1 est à 20, le lecteur ne devra pas être surpris de rencontrer dans cette nomenclature des séries qui ne se composeront que d’un seul groupe, d’un seul genre, voire d'une espèce.

RÉMIPÉDIE PÉLAGIENNE (28 espèces).

Quatre séries : Tridactylie, Dactylirémie, Pollicirémie, Sémirémie; un seul groupe : Curvirostres; dix genres : Pingouin, Macareux, Cèphe, Guillemot, Pétrel, Goëland, Mouette, Labbe, Hirondelle de mer, Fou. 1

C'est dans les continents nouveaux, c'est-à-dire fraichement émergés, qu'il faut aller chercher l’origine des règnes; c’est à l’ornithologie de l'hémisphère austral qui est en train de se faire et de poser ses assises de corail qu’il faut demander les types primitifs

et l'histoire des débuts de la volatilité. Là, en effet, se rencontrent les moules disgracieux et les séries tronquées par de brusques transitions. On s'aperçoit en y regardant d’un peu près que la nature n'a pas eu le temps d'y achever ses ébauches et d'y ménager les nuances. L'Ornithologie antarctique est semblable à une galerie d'ancêtres remarquables par leur laideur, où beaucoup de cadres seraient vides. Or, l'intérêt de l'immense travail que nous avons entrepris exige que nous tracions une esquisse abrégée de ces créations de premier jet, afin qu'on les puisse comparer avec les créations de seconde touche qui sont spéciales à notre hémisphère, et par le moyen de cette comparaison saisir l’ordre et la marche de la série universelle. Je prie, au surplus, qu'on se rassure, l’esquisse tiendra dans quelques lignes.

Le fleuve est rare dans l'hémisphère austral; par conséquent la Rémipédie y doit être presque exclusivement pélagienne. Elle débute par le manchot, que nous connaissons surabondamment déjà, un Tarsigrade qui porte des nageoires en place d’ailes. Le manchot personnifie à lui tout seul la navigation en pirogue, c’est-à-dire l'enfance de l’art nautique, où le navigateur n’emploie que la pagaie. De ce moule inachevé, la nature saute brusquement à l’Albatros, tridactyle gigantesque de la taille du cygne, nageur parfait pourvu de larges rames et de rémiges aiguës pour piquer dans le vent. C'est déjà une organisation très-puissante, et le nornbre des doigts du pied et la forme brutale du bec, où la matière n’a pas été assez ménagée et où l’on aperçoit encore les soudures de la charpente, sont les seuls caractères qui trahissent la parenté rémipédique du manchot et de l’albatros. L’albatros est tout l’ordre des nageurs à trois doigts de l'hémisphère austral.

De l’albatros tridactyle, la nature passe au Pétrel Géant, tétradactyle. Xci la transition est un peu plus ménagée. Le pétrel est ventru et gros comme l’albatros, pourvu aussi de larges rames et de bonnes ailes. Le bec est semblable de loin; mais de près, la différence des deux systèmes est facile à saisir. Le bec du pétrel a la mandibule supérieure surchargée d'une gouttière longitudinale en très-mauvais état, et qui semble destinée à conduire au dehors les humeurs du cerveau ; la mandibule inférieure n’est guère plus achevée que

le reste, et demande aussi comme gouttière de fortes réparations. L'albatros et le pétrel forment tout le personnel de la navigation mixte, c'est-à-dire de la navigation qui emploie la rame et les voiles.

La famille des Plongeurs tétradactyles (Plongeons) est absente dans l'hémisphère austral.

Après le pétrel géant et sa famille, espèces tétradactyles, après la navigation mixte, devraient venir les représentants de la navigation à voiles seules, qui compte dans l'hémisphère boréal de si nombreux emblèmes; mais ici le groupe est à peine indiqué par la présence d’un goëland, d'une mouette. Cette rareté des intermédiaires est dans l'ordre; le luxe de l’ambigu n’est permis qu'aux très-riches séries.

Puis vient la série des Pollicirèmes ou de la navigation composée et omnimode, infra, suprà, extra, laquelle, à raison de son titre de série extréme, fait office de jalon dans le plan et doit ètre nécessalrement représentée dans une création de premier jet. Le Fou, l'Anhinga, le Pélican, remplissent parfaitement, en effet, les cadres de cette série dans le jeune hémisphère.

Remarquez bien encore que toute la série ambiquë des Lobidactyles (grèbes, etc.) est absente. Celle des Sémirèmes ou des Brévitarses, qui est aussi une série ambiguë, compte à peine deux ou trois moules, parmi lesquels le Paille-en-Queue ou l'oiseau du Tropique, magnifique voilier à manteau de satin blanc dont l'apparition dans le ciel annonce la région tropicale. Maïs j'ai à signaler à l'occasion de ce nom de Brévitarses un rapprochement d’excentricités bien bizarre, et qui fait voir combien la nature aime à se répéter.

Il faut dire que les Sémirèmes ou Brévitarses pélagiens ont recu en langage vulgaire le nom d’hirondelles de mer. Ce nom convenait parfaitement à la série qui joue dans l’ordre des Rémipèdes le même rôle que les hirondelles de terre dans l'ordre des Sédipèdes ; mais il est plus que probable que les parrains qui l'ont trouvé ne se doutaient pas de la puissance des liens analogiques qui étaient entre les deux familles.

Non-seulement les hirondelles de terre sont brévitarses comme celles de mer, c'est-à-dire ont des pieds invisibles et des ailes déme-

surées, mais la parenté des deux familles se démontre en ce que chacune a voulu fournir dans son ordre le moule le plus hétéroclite et le plus prodigieux.

La famille des Brévitarses de terre avait donné le grand Martinet noir, qui est le plus rapide de tous les voiliers de l'atmosphère continentale, qui fait quatre-vingts lieues à l'heure et ne se repose jamais.

La famille des Brévitarses de mer, pour ne pas rester en arrière, a produit la Frégate, le plus infatigable des voiliers de l’atmosphère maritime; la frégate, qui n’est pas plus grosse qu’un poulet et qui porte des voiles de douze pieds d'envergure; la frégate, qui fait la traversée du Sénégal au Brésil d’une seule traite pour prendre de l'exercice.

Le martinet ne peut pas se reposer à terre, il y resterait cloué; la frégate n'ose pas davantage s'appuyer sur les flots.

Le martinet, qui ne peut rien ramasser sur le sol, est obligé de voler au moineau franc une partie de son mobilier, des objets de literie tels que plume et paillasse; la frégate agit pareillement, et pour des motifs identiques, à l'égard de.plusieurs oiseaux de mer. Elle commence même quelquefois par manger les petits avant d'enlever le matelas, ce qui n’est plus dans les instructions qu’elle a reçues du martinet, et ce qui l’expose à de cruelles représailles de la part des Rapaces.

La Frégate a, comme le Martinet, les quatre doigts tournés vers l'avant, disposition absurde!

La ressemblance des deux excentriques se complète enfin par un fâcheux côté : tous deux sont dévorés de vermine et éprouvent un besoin continuel de se gratter, de se peigner. Or, considérez attentivement la disposition et la structure de ces doigts dont la direction unanime en avant vous avait scandalisé tout d’abord, vous reconnaitrez que ce pied est un véritable peigne, et que la disposition adoptée est celle qui devait favoriser le plus le jeu de cet instrument. Suivez la frégate et le martinet dans les airs à l’aide d'un télescope, vous les verrez presque toujours s'arrêter dans leur vol pour se gratter le front,

Quelle analogiste intrépide que cette nature, et comme elle se moque qu’on l’accuse de se copier et de se répéter!

Il y a à dire à l'avantage ou peut-être au désavantage de la Rémipédie en général qu'aucune espèce n’est avivore, c'est-à-dire ne fait sa nourriture habituelle de créatures ailées. Il y a bien les pétrels, les goëlands et les mouettes qui ne crachent pas sur la chair des baleines mortes, et qui ne se privent pas plus que la frégate d’avaler les jeunes oisillons au berceau; mais ces déjeuners-là sont des repas de rencontre, de véritables extra qu’il convient de laisser, du reste, au compte des Pélagiens.

Remarquons encore que tous les Rémipèdes pélagiens qui vivent exclusivement de poisson sont d'une maigreur excessive, quoique gros mangeurs. Ce caractère de maigreur, qui paraît résulter du régime de la matelote et de la bouillabesse, fournit à la thérapeutique humaine un spécifique assuré contre l'obésit*.

Je signale enfin avant d'entrer en matière un autre caractère de la Rémipédie pélagienne non moins digne de remarque que le précédent. Ce caractère est celui de la Parciparie ou de la Monoviparée, qui semble particulier à cette catégorie. Beaucoup de Rémipèdes pélagiens nichent dans des souterrains et ne pondent qu'un seul œuf d’une forme très-pointue.

PREMIÈRE SÉRIE : Tridactylie. — Quatre genres : Pingouin, Macareux, Cèphe, Guillemot; sept espèces.

Caractères généraux. — Physionomie excentrique peu heureuse, . attitude verticale, marche sautillante, allures de Kangourou, poitrine évidée, bec sillonné et aplati en hauteur, recourbé à son extrémité supérieure; tarses amincis vers l'avant, très-courts et insérés à l'extrémité inférieure du corps; ailes impennes ou insuffisantes, vol défectueux; supra et infranatation excellente; mœurs passables; nids souterrains; monovipares, piscivores, immangeables. Toutes les espèces de la Tridactylie rémipède passent les trois quarts de leur existence sous les eaux. Leur ligne de gravité est parallèle à la direction longitudinale de leur corps, et se prend de la tête aux pieds comme chez l'homme.

GENRE PINGOUIN. — Deux espèces : le grand Pingouin /mpenne, — le petit Pingouin ou Pingouin torde.

Puisqu'il résulte de l’antériorité d’émersion de l'hémisphère

boréal et du raffinement supérieur de ses aromes que l’animalité dans tous les règnes y à haussé d’un cran, nous savons pour quelle cause les glaces du pôle arctique ignorent les trois tribus du Manchot, du Gorfou, du Sphénisque, qui sont les trois premières expres-

sions de la volatilité, qui se distinguent de tous les autres oiseaux

par la privation des ailes et la possession des nageoires, et vivent sous le régime de la promiscuité.

Le moule qui vient immédiatement après ces trois espèces rudimentaires, et qui occupe le gradin le plus inférieur dans l'Ornithologie boréale, s'appelle le Pingouin. C’est le nom sous lequel les marins désignent encore aujourd'hui le manchot antarctique ; mais cette désignation est vicieuse : le nom de manchot, qui fait penser à l'invalide, est beaucoup mieux trouvé.

Le pingouin est, en effet, un progrès sur le manchot, mais c'est tout ce qu’on peut dire de plus à sa louange. Le grand pingouin a des ailes, c'est vrai; mais ces ailes sont dépourvues de pennes, et ne peuvent par conséquent lui servir pour le vol. Il se tient debout aussi à l'instar du manchot, et n’a pas la physionomie plus avantageuse; seulement il ne vit pas comme lui sous le régime de la promiscuité amoureuse. La différence du titre aromal des deux hémisphères est cause de cette amélioration spirituelle. Mais quels

tristes amours que ceux de ces latitudes! Union temporaire formée

par le besoin, rompue par la misère. La femelle ne pond qu'un œuf, qui est excessivement pointu, et qu’elle dépose dans une retraite souterraine. La nature, qui est femme et qui n'aime pas à se mirer dans ses moules inférieurs, a logé cette espèce et les voisines dans les déserts de glace les plus impraticables, comme pour cacher sa faute.

Le grand pingouin égale presque le manchot en hauteur; sa faille, dont il ne perd pas un millimètre, s'élève à plus de deux pieds. Tout le dessus de son corps, y compris son aileron, est d'un noir assez ferme; tout le dessous, à partir du menton jusqu'aux pieds, est d'un blanc pur lustré. Le bec, d'une couleur noir-corné comme les pieds, est beaucoup plus long que la tête; il est ridiculement comprimé dans sa hauteur, crochu à son extrémité, et sillonné de huit à dix rainures verticales. Une longue

tache ovoïde blanc pur, qui va de l'œil à la naissance du bec, contribue à donner une expression étrange à cette physionomie. Le grand pingouin, qui habite en été les parages du Spitzberg et du cap Nord, ne niche pas sur nos côtes; il n'y descend que lorsque les glaces du pôle, sur lesquelles il a fait élection de domicile, débâclent dans nos mers. Il y est du reste extrêmement rare, et n’est même pas très-commun dans sa propre patrie, à en juger par la valeur exagérée de l'œuf de cet oiseau qui trouve facilement acquéreur dans le commerce sur la mise à prix de mille francs.

Le petit pingouin qui vole quelquefois, et qu'on aura surnommé à raison de ces équipées le pingouin aux grandes ailes, n’est que le moule réduit du précédent. Sa taille est celle du canard; son bec n’est sillonné que d'une seule rainure. Il habite, comme le grand pingouin, les parages de la mer glaciale, d'où il descend plus fréquemment que son homonyme, grâce à des moyens de locomotion plus puissants. Mêmes habitudes et mêmes mœurs, même chair détestable.

LE MACAREUX. — Le genre Macareux, qui ne fournit qu'une seule espèce, est si voisin du précédent qu’on les confond parfois. Cependant, quoique le bec des deux tridactyles soit taillé sur le même patron, il offre chez le second des particularités assez bizarres pour mériter qu'on les signale. Chez le pingouin, le bec est plus long que la tête, mesurée de la nuque à l'origine des mandibules. Chez le macareux, les deux longueurs sont égales, mais le bec est beaucoup plus comprimé en hauteur, et n'offre guère plus d'épaisseur qu'une lame de couteau; et comme ce bec prend du sommet de la tête pour aboutir au menton, il finit par ressembler de profil à celui du perroquet, ce qui a fait donnér au macareux le nom de Perroquet de Mer. Ce bec, très-propre à -fendre l'eau, mais peu avantageux à la physionomie, est de couleur cornée, comme celui du pingouin; il est sillonné de haut en bas par quatre rainures d'un blanc sale qui descendent en courbes parallèles. IL est à remarquer que ce bec excentrique dont la racine, chez l'adulte de trois. ans, embrasse toute la partie antérieure de la tête, n’a pas dans le jeune âge ce développement ridicule. Le macareux naissant a le bec quasi-droit et placé, comme chez les oiseaux réguliers, au

milieu du visage. Le bec du pingouin subit, du reste, une transformation analogue, et prend du corps avec les années. Règle générale : voulez-vous apprendre à reconnaitre les parentés des becs, étudiez-les à l’état naissant, même avant la naissance, c’est-à-dire dans l'embryon.

Le macareux, assez commun sur les côtes de France, est un oiseau de la taille d'une poule d’eau, au manteau noir et à la poitrine blanche, les deux couleurs fort ternes. La puissance de son vol égale, si elle ne dépasse, celle du pingouin aux grandes ailes, ce qui ne veut pas dire qu'il abuse de ce moyen de locomotion. Il niche dans nos falaises de la côte maritime du nord, ne pond qu'un œuf pointu, et se marie de la main gauche comme la plupart des oiseaux d’eau. Je ne sais pas pourquoi on l’appelle le moine.

LE CÈPHE. — Il ne m'est pas prouvé que le Cèphe, qui habite presque exclusivement les parages du Groënland et de l'Islande, se laisse jamais entrainer sur nos côtes par la curiosité, le froid ou les courants; mais je n'ai pas voulu prétexter d'économie pour lui refuser l'hospitalité de cette nomenclature dans laquelle d’autres que moi l'ont logé. Ce que je sais de plus intéressant sur le cèphe, c'est qu'il est de la grosseur d’une caille, s'habille comme le macareux, vit de même et porte un bec encore plus court, mais plus arrondi, moins haut et moins comprimé, ce qui l’éloigne un tant soit peu du perroquet quant à la physionomie. Ce bec est entouré de plumes à sa base comme celui des hiboux. J'ignore quelle raison a pu faire mêler le nom de colombe à celui de cet oïseau.

LE GUILLEMOT. — Trois espèces : guillemot à capuchon, guillemot noir, guillemot nain. Le plus grand des guillemots a de quinze à dix-huit pouces de hauteur; le plus petit est de la grosseur du pigeon. Le manteau est invariablement brun olivâtre ou noir, ainsi que la partie supérieure du col, le dessous du corps depuis le collier, d'un beau blanc. Le bec est plus long que la tête, légèrement recourbé à son extrémité supérieure, et garni de plumes à sa base inférieure. La physionomie s'améliore. La grande espèce est commune sur les côtes maritimes de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne, où elle niche dans les fissures des falaises. Le dénichement des œufs ou plutôt de l'œuf du guillemot

est, dans ces trois pays comme en Écosse, l’objet d'une industrie fort dangereuse; car l'oiseau à soin de choisir pour demeure un trou percé dans une paroi de roche verticale, laquelle n'est abor, dable qu’au moyen de longues cordes à nœuds accrochées par en haut à des bras d'hommes, et qui vous descendent, vous remontent et vous tiennent suspendu entre ciel et pierre dans les positions les plus favorables pour gagner le vertige. J'ai assisté à ce drame dans le voisinage d’Etretat; mais j'ai refusé d'y prendre un rôle.

Les guillemots s'aiment beaucoup, et les mâles paraissent conserver leur affection pour leurs femelles au-delà de la saison d’amour. C'est une particularité assez rare dans le milieu où nous nous trouvons pour mériter d'être signalée. Ils ont le vol trèscourt et s'élèvent à peine au-dessus de l'eau, mais ils nagent et plongent beaucoup mieux. Dans la saison des noces, le mâle essaie de tournoyer en volant autour de la femelle, Celle-ci regagne son nid en sautant de roc en roc. |

Le guillemot est un progrès sur le pingouin, puisqu'il a des ailes; il a aussi le bec au milieu du visage, et ce bec plus droit, plus effilé, moins aplati en hauteur, est taillé dans des proportions acceptables. Le bec des guillemots adultes est semblable à celui des pingouins et des macareux jeune dge.

Toutes les espèces des quatre genres ci-dessus sont, comme le manchot du pôle antarctique, exclusivement piscivores. Les mâles quittent peu la mer; les femelles ne grimpent les falaises que pour pondre et couver. L'incubation dure très-longtemps dans ces espèces ; les petits naissent couverts d’un épais duvet dont ils ne se débarrassent que fort tard. La chair de tous ces tridactyles est huileuse et de mauvais goût, immangeable pour des Européens, mais bonne pour des Esquimaux qui ont besoin d’ingurgiter force suif, force huile, pour alimenter la combustion de leur lampe intérieure. Cette mauvaise qualité de leur chair, jointe à leur talent remarquable de plongeurs, devait leur faire beaucoup d'indifférents et pas un ennemi; mais l'homme civilisé, qui aime à détruire pour détruire, n’en a pas moins voué ces espèces malheureuses à l'extermination. Il ÿ aurait un moyen de les faire respecter peutêtre, ce serait de forcer ceux qui les tuent à les manger.

En rapprochant et en comparant ces quatre genres de la Tridactylie rémipède, on reconnait sans peine qu'ils forment une famille naturelle dés plus parfaites, ce qui prouve que le caractère générique par nous adopté a été heureusement choisi. Seulement, puisque ces caractères généraux sont si faciles à saisir, je regrette qu'il ne soit pas venu à l’idée d’un nomenclateur de remplacer les noms insignifiants que portent toutes les espèces par un nom de série tiré de l’un de ces caractères. J'aurais voulu voir par exemple, en place de pingouin ou de guillemot, quelque chose comme Sfatoriens, Saltigrades (Sauteurs), Bythophiles ou amis du fond de l’eau, Géophobes où ennemis de la terre, etc. Statoriens fait image, Bythophiles vous dit où vous êtes, tandis que Pingouin et Guillemot ne vous disent rien du tout. On sait peu de détails sur la manière dont pêchent ces oiseaux, malgré la facilité avec laquelle on les pourrait observer du fond d’une cloche à plongeur.

Toutes les espèces de la Tridactylie, voire tous les plongeurs, symbolisent, quant à la forme, les premi: res ébauches de la création humaine. Le manchot, le pingouin et leurs congénères me paraissent offrir de nombreux traits de ressemblance avec les populations ichthyophages de l'Australie, de la Patagonie, du Groënland et des parages de la mer Glaciale : cheveux épais, laideur surhumaine, courtes jambes, buste exagéré, taille de géants ou de nains; sociétés régies par la promiscuité platonienne; habitudes souterraines.

Cette première entrée en matière suffit pour donner une idée de notre méthode qui commence par le commencement, comme on voit, et que je trouve pour cette raison plus rationnelle et plus philosophique que les méthodes de classification ordinaires qui manquent rarement de commencer par la fin, c'est-à-dire par les Rapaces. Je suis de ceux qui pensent que les oiseaux de proie n’ont dû être créés qu'après ceux qui devaient leur servir de nourriture, de même que le cheval n’a dù être créé qu'après la luzerne et l’avoine, La Tridactylie rémipède dont je viens d’esquisser le tableau est évidemment le début du règne volatile, et voilà que nous venons d'assister aux premiers efforts tentés par l’animalité pour prendre possession du domaine des airs. Les pingouins, les maca-

reux et les guillemots sont les Icares et les Montgolfiers de leur ordre. Ils parviennent déjà à s'élever un peu au-dessus de leur élément naturel, mais ils ne sont guère plus avancés que nos aéronautes d'aujourd'hui quant à la solution du problème de la direction aérienne. Cependant nous avons déjà vu par anticipation que l’albatros, qui pique droit dans le vent, avait jeté sur la question un grand jour par le changement introduit dans le système de sa voilure. Nous allons suivre maintenant la série des expériences aéronautiques dont les résultats se traduisent aussi bien sur la forme du pied de l'oiseau que sur Ja forme de ses ailes. Maïs rions d’abord en passant de cet étrange illogisme des savants dont pas un n'oserait peut-être entreprendre l'histoire de l'Aéronautique des Hommes sans commencer par leare, et dont pas un n'a manqué encore de commencer l'histoire de l'Aéronautique des Oiseaux par la fin.

TÉTRADACTYLIE PÉLAGIENNE.

DEUXIÈME SÉRIE : Dactylirèmes. — Un seul groupe : Curvirostres ; quatre genres : Pétrel, Goëland, Mouette, Labbe; quinze espèces.

La nature ayant eu plus de temps à elle pour parfaire sa série dans l'hémisphère boréal, il en est résulté que la série des plongeurs n'y à pas sauté aussi brusquement à celle des voiliers que dans l’autre. Le manchot avait là-bas pour plus proche voisin l’albatros; nous allons voir ici le rapprochement s'opérer entre les deux ordres d’une façon plus normale.

Et d'abord le manchot a été supprimé pour cause d’excentricité et remplacé par des moules plus présentables. Nous avons vu dans l'étude qui précède le type primitif du bec aller se perfectionnant du pingouin au guillemot. Arrivé à ce dernier terme, ce bec est déjà presque droit, légèrement renflé seulement et courbé à la pointe. Du guillemot à l’albatros, le saut aurait été trop périlleux; Ja nature a supprimé l'Albatros et réduit le moule du Pétrel-Géant pour adoucir la transition. Ce pétrel-géant s’est transformé en pétrels minuscules de la taille d’une tourterelle. L'énorme bec tubulé de l'espèce primitive, qui en ttait le caractère le plus sail-

lant, s’est rétréci jusqu’à la dimension de celui du guillemot, tout en gardant son type. L’engrenage s’est trouvé alors parfaitement établi entre la série des tridactyles et des tétradactyles pélagiens par le guillemot nain et le pétrel nain, et la constatation de la parenté des deux espèces a été d'autant plus facile que nous avons retrouvé chez les deux cousins la même et caractéristique habitude de pondre en des domaines souterrains et de ne pondre qu’un seul œuf.

GROUPE DES CURVIROSTRES. — Quatre genres : Pétrel, Goëland, Mouette, Labbe; quinze espèces.

Caractères généraux. — Bec recourbé, larges pieds palmés à l’avant, pouce minuscule ; les plus marins de tous les oiseaux. Les Curvirostres sont les rapaces de la mer. Il y a la famille des Rapaces de jour et celle des rapaces de nuit, comme chez les Serripèdes.

GENRE PÉTREL. — Trois espèces.

Caractères généraux. — Oiseaux de nuit, friands de cadavres. Bec articulé, comprimé et crochu à l'extrémité, assez semblable à celui des vautours, la mandibule supérieure ornée d’un fragment de tuyau, l'inférieure creusée en gouttière ; tarses vigoureux, doigts largement palmés, ergot crochu pour se tenir au cadavre, ailes longues se croisant à l'arrière, plumage d’un noir fumeux. Les femelles nichent dans des terriers et ne pondent qu’un seul œuf. Les mâles, dans cette espèce ignoble, sont naturellement beaucoup plus gros que les femelles. Piscivores. Immangeables.

Les pétrels s'accouplent, mais ne se marient pas; ils nourrissent leur petit avec de l'huile de poisson qu'ils lui dégorgent dans le bec.

Les pétrels avaient recu primitivement leur nom de la singulière faculté qu'ils ont de marcher sur les eaux comme saint Pierre; mais, comme on trouva que cette faculté ne les différenciait pas suffisamment des espèces voisines, les savants lui attribuèrent plus tard une dénomination latine qui leur convenait mieux, celle de Procellaria, mot à mot oïseau des tempétes. Enfin le peuple et les matelots, qui ont l'imagination plus poétique que les savants, renchérirent sur la correction de ceux-ci, et baptisèrent quelques espèces du genre du nom d'Épouvantail et de Satanite, comme qui dirait déléguée de l'Enfer.

La satanite la plus connue de nos marins et qui justifie le mieux son titre de fille d'enfer est celle de la mer du Midi, celle qui fait journellement, avec nos bateaux à vapeur, le voyage d'Alger à Toulon et retour. C'est un petit oiseau d'aspect assez lugubre et se rapprochant beaucoup par la couleur et la taille du grand martinet noir.

Invisible à tous les regards durant des mois entiers, aussi longtemps que durent le calme et le soleil, la satanite semble avoir déserté pour toujours le domaine des flots; mais que le ciel seulement fasse mine de se chagriner, qu'un gros nuage noir, bien rempli de tempête, étende sa draperie funèbre au-devant de l'astre lumineux, la morte se réveille soudain et, sans qu'on l'ait vue venir, sans qu'on sache d'où elle sort, apparait tout à coup dans tous les sillages des navires. Vous pouvez l'apercevoir à l'arrière du bâtiment en détresse qui inspecte avidement de sa vue basse chaque lame, qui suractive le jeu de ses ailes muettes pour se mettre au diapason de la tourmente, et qui se multiplie à vue d'œil sans appel et sans bruit, à la facon des larves. Puis, tout cela disparait comme par enchantement, de même que c'était venu, aussitôt que la colère de l'Océan s’est éteinte sur le naufrage. |

Mais d’où pourrait venir en colonnes si serrées, sinon du noir abime, la sinistre messagère de mort ? où pourrait-elle rentrer si vite au retour du soleil, si vite que personne ne l'a jamais vue passer, sinon au manoir ténébreux dont les soupiraux ouvrent sur tous les points du globe? Pourquoi ces formes noires et légères, qu'on ne voit voltiger que ces jours-là sur les ondes, garderaientelles le silence, si elles n'étaient des âmes de naufragés qui viennent chercher leurs sœurs ? Ainsi interroge la légende de la satanite, qui n’a guère plus de sens commun que les autres.

Les pétrels ne sont pas des âmes de naufragés, ce sont les hiboux ou les oiseaux de mort de la mer. Ils éprouvent naturellement le même plaisir à voir un bâtiment courir sur un écueil que l’effraie de nos églises à entendre tinter le glas funèbre.

La satanite se dissimule pendant le calme et pendant le soleil parce que l'éclat du jour offense les yeux de l'oiseau nocturne. De même que l’Effrai cherche un refuge contre la lumière dans les

plus secrets recoins des voûtes de nos temples; ainsi l'Épouvantail, son quasi-homonyme, demeure enseveli de l'aurore à la nuit, au fond de souterrains obscurs et tortueux, terriers de lapin, trous de taupe. C'est là que les pétrels se retirent aussi pour pondre et couver leur œuf unique, et quand on les approche de jour pour leur ravir leur trésor, ils se défendent comme les mouffettes du Mexique, en empoisonnant leurs ennemis, c'est-à-dire en éternuant sur les envahisseurs une matière huileuse et fétide qui suinte de leurs narines, et plus d’une fois cette défense a été cause de mort d'homme. On a vu des dénicheurs suspendus sur l’abime lâcher la corde qui les soutenait pour porter la maïin à leurs yeux brülés par le poison et, vaincus par la douleur, se lancer dans l'espace.

Le pétrel, qui fait de l'huile de poisson et qui vit de la chair de baleine morte, pourrait bien représenter le pêcheur de cachalots, qui doit empoisonner le monde,

On connait sur nos côtes trois espèces de satanite : la satanite de la Méditerranée, à laquelle s'appliquent plus spécialement les détails qui précèdent ; puis le Puffin-Manck et le Petrel-Leach, assez connus tous deux dans la Manche et dans la Mer du Nord, et dont les rochers des petites iles de l'Écosse semblent être les patries.

Le genre le plus voisin des pétrels est celui des goëlands, chez lesquels la courbure ou l’adoncité du hec est plus prononcée encore que chez les pétrels, et qui n’emploient guère que les voiles, c'est-à-dire les ailes pour la navigation , leurs larges pieds palmés leur servant beaucoup plus à se reposer qu'à naviguer sur les vagues.

GENRE GOELAND. — Cinq espèces : Goëland à dos cendré, — à manteau bleu, — à manteau noir, — à pieds jaunes, — rieur.

Caractères généraux. — Tarses moyens, pieds largement palmés, bec très-recourbé comme chez les oiseaux de proie ; mandibule inférieure comprimée et carénée; ouverture du gosier démesurée; ailes sur-aiguës, se croisant à l'état de repos ; plumage terne, variant du blanc au brun. Piscivores et carnivores, doués d’une voracité insatiable, peu délicats sur le choix de la nourriture et s’accommodant parfaitement de la domesticité. Immangeables. Les goëlands se réunissent en vols nombreux au printemps pour procéder

au tirage au sort des femelles. Aussitôt que cette opération est terminée , les femelles font choix de certaines falaises pour y pondre et y nicher en société. Je n'ai pas vu que les mâles se chargeassent de nourrir les femelles pendant l'incubation, ni les petits après leur naissance, ce qui me laisserait croire que les goëlands ne se marient que de la main gauche et ne considèrent pas l'union amoureuse comme un contrat sérieux.

Les goëlands sont les vautours de la mer; ils ont toutes les lâchetés et toutes les utilités de cette espèce. Répandus à profusion sur toutes les plages, ils remplissent avec zèle l'emploi de croquemorts maritimes. Ils sont à l'affût de tous les accidents malheureux qui arrivent sur mer , comme les vautours sont à l’affüt de tous les meurtres et de toutes les boucheries de la terre. Ils inspectent avec attention l'intérieur de la lame qui s'élance vers le ciel et saisissent avec une dextérité extrême les petits poissons qu'elle roule. Les marins tirent parti de cette habitude du goëland , en elouant un bout de sardine sur un morceau de planche qu'ils jettent dans le flot. Le goëland, qui apercoïit l'appât, se précipite dessus avec acharnement et ne manque jamais de se casser la tête.

Le goëland affamé aboie à la facon des chiens et des grands oiseaux de proie. Son vol, puissant et soutenu, lui permet d’entreprendre les plus longues excursions aériennes. Quand les gros temps arrivent, on voit les goëlands se diriger en grandes masses vers les terres, pour prévenir les pêcheurs qu'il est l'heure de rentrer. Le vol capricieux et facile du goëland, rasant parfois le flot, s’abaissant et se relevant comme la vague, anime la scène des ondes; les peintres de marine er abusent quelquefois; j'en ai tué sur la Loire, à plus de cent lieues dans les terres. ‘

La nature, en faisant cet oiseau immangeable, invite indirectement l'homme à le conserver.

Le goëland à dos cendré et le goëland à manteau bleu dépassent le canard en grosseur; le goëland rieur a la taille du pigeon domestique. Les deux autres tiennent le milieu. Les femelles sont grises.

GENRE MOUETTE. — Cinq espèces : la Mouette rieuse, la Mouette blanche, la Mouette cendrée, la Mouette à capuchon brun, la Mouette Pygmée.

Caractères généraux.— Les mêmes à peu près que ceux du groupe précédent : taille inférieure , plumage de même couleur, moins varié encore, bec plus droit, comprimé également par-dessus et pardessous. Les mouettes sont aussi peu délicates que les goëlands sur le choix de la nourriture, acceptent volontiers le poisson mort en place du vivant, et n’ont même aucune répugnance pour la chair des cadavres. Elles se jouent au-dessus des flots avec la même aisance que les goëlands, et forment une corporation bruyante dont les cris imitent parfaitement le grincement des cordages. — Mêmes habitudes, mêmes mœurs ; complétement immangeables.

Les mouettes sont les corbeaux de la mer. Elles descendent fréquemment sur nos grandes rivières , sur le Rhin notamment et eur la Loire, par les gros temps surtout. Elles y font leur curée des cadavres des petits mammifères que les grandes inondations laissent après elles sur les rives. Elles rendent de grands services comme agents de l'hygiène publique en purgeant le littoral et la surface des eaux d’une foule de débris animaux putréfiés. Elles sont respectables pour cette cause.

La mouette rieuse ou grande mouette de l'embouchure de la Seine est de la taille du canard, et porte un bonnet brun foncé et un manteau cendré clair. Elle a le dessous du corps d’un blanc sale, le bec et les pieds rouges. La mouette blanche, dite aussi Sénateur, qui est de même taille, se distingue par l’uniformité de son plumage où tout est blanc, excepté le bec et les pieds, d’une couleur gris de plomb. La mouette cendrée et la mouette à capuchon brun se distinguent parfaitement par les deux caractères qui les ont baptisés. La mouette pygmée aux pieds rouges n’est guère plus grosse que la draine. Toutes ces espèces sont richement emplumées et déguisent sous ce luxe de plumes une charpente exiguë.

GENRE Labbe ou Stercoraire. — Deux espèces : le grand et le petit.

Le genre Labbe donne le type le plus achevé des voiliers-nageurs. Les ailes sont plus rapides, le hec plus recourbé que chez les espèces précédentes. Le doigt du milieu est dentelé en forme de scie.

Très-rapprochés des goëlands par les caractères extérieurs, les labbes s'en éloignent considérablement par les habitudes et les

mœurs. Le labbe, qu devrait s'appeler le Forban et non le Sfercoraire, est un oiseau de grand courage qui attaque avec acharnement les autres oiseaux pêcheurs, même des oiseaux plus forts que lui, comme le fou et le grand goëland, et qui les contraint à lui livrer leur pêche. Le labbe est la frégate de nos mers. Du plus loin que ses malheureux contribuables l'apercoivent, ils fuient à tire d'aile au lieu de l’attendre de pied ferme , mais le forban, mieux gréé qu'eux, leur donne une chasse rapide qu'ils ne peuvent longtemps soutenir, tombe sur eux de toute la puissance de son poids accrue par la vitesse, et, leur appliquant à un certain endroit du corps un coup de bec savant qui détermine un vomissement instantané, s'empare immédiatement de leur capture. Ainsi fait le pygargue avec le balbusard. L’analogie dans l’un et l’autre cas n'est pas difficile à saisir. J'ai nommé le forban ou l'écumeur de mer. Du même droit aurais-je pu incarner dans ces moules dominateurs les tyrans de la mer et tant d’autres tyrans qui s'engraissent des sueurs et du travail d'autrui. Si vous ne m’entendez pas m'emporter à ce propos en déclamations généreuses contre la tyrannie, c'est que depuis quelque temps la lächeté des victimes m'a fait indulgent aux bourreaux.

Le grand labbe Pomarin (Penmarin) porte un costume sombre, uniforme, dont le plumage de la cane domestique ordinaire, s’il était un peu plus foncé, donnerait une parfaite idée. Sa taille est celle d'un gros canard. Celle de la plus petite espèce descend aux proportions de la mouette. Les labbes sont exclusivement piscivores; ils nichent comme les goëlands dans les falaises de la Mer du Nord et notamment sur les côtes de l'Écosse. On les tue quelquefois, mais on ne les mange pas. Le labbe est un parfait gastronome qui, comme nous, a l'habitude de faire tremper les harengs salés dans l'eau avant de les avaler.

Entre la série des Dactylirèmes et celle des Pollicirèmes, à laquelle nous touchons, la nature a logé la série ambiguë des Sémirèmes ou des Brévitarses, chez lesquels la grandeur exagérée des ailes se trouve compensée par la suppression totale d'une des membranes natatoires de l'avant et la réduction de l’autre.

TROISIÈME SÉRIE : Sémirémie, — Un genre ; cinq espèces.

La Sémirémie ne renferme qu'un seul genre, celui dés Hirondelles de mer ou des Sternes de la classification usuelle. 11 renferme cinq espèces : la grande Hirondelle de mer, — l'Hirondelle de mer à longue queue, — le Pierre-Garin, — l'Hirondelle noire à ailes bleues, — la petite Hirondelle de mer de nos rivières.

Nous avons déjà vu les mouettes faire irruption dans nos eaux de l'intérieur, empiétant de la sorte sur les priviléges des espèces ambiguës. Cette tendance à émigrer vers les eaux douces signalait l’approche d’un groupe de cette catégorie. Après les mouettes viennent, en effet, dans l’ordre de la série universelle, les sternes ou hirondelles de mer.

Caractères généraux. — Tarses courts et légers, pieds étroits et semi-palmés, les deux doigts externe et médian seulement réunis par une demi-membrane, l'interne généralement libre; bec élégant, plus long que la tête, légèrement arqué et effilé, et se terminant en pointe; mandibules d'égale dimension; ailes trèsgrandes, aiguës et étroites, se croisant gracieusement à l'arrière; queue fourehue ; ressemblance marquée avec les hirondelles. Beaucoup de plumes, peu de chair. Piscivores; rôti détestable.

Les hirondelles de mer se marient réellement, et le mâle nourrit la femelle pendant l'incubation.

Les hirondelles de mer, dont certaines espèces fréquentent plus volontiers nos fleuves que nos mers et nichent en grandes masses sur nos étangs de l’est, sont de charmants voiliers qui aiment à se jouer dans les airs comme leurs homonymes de terre ferme, et qui ne descendent de leur élément favori que pour se reposer sur les flots. Encore préfèrent-ils pour ce lieu de repos la terre, et notamment ces petits ilots de gravier ou de vase qu'on voit émerger aux basses eaux du sein de tous les fleuves. Les hirondelles de mer affluent en vols nombreux, surtout par les gros temps, sur les eaux de la Saône et du Rhône, du Rhin, de la Loire, de la Garonne. La Loire, dont le lit est barré d’une série infinie de bancs de sable, est leur fleuve de prédilection. J'en ai vu tuer un demicent d'un seul coup de canardière sur une zrève de la Saône que la bande couvrait littéralement de ses corps. On tire fréquemment la petite hirondelle de mer sur les bords de la Seine, dans le voisi-

nage de Paris. Quand une hirondelle est bless'e, on voit soudain toutes ses compagnes accourir pour lui porter secours, et le chasseur inhumain ne manque pas d'exploiter cet instinct de charité sociale pour tripler et décupler la tuerie. Cependant les hirondelles de mer sont les plus innocents et les plus gracieux de tous les oiseaux de leur ordre. Elles dessinent dans les champs de l'air d'aussi capricieuses arabesques que le martinet et l'hirondelle de fenêtre, et elles paraissent si heureuses de vivre que c'est presque un crime de les tuer.

La grande hirondelle de mer est un oiseau de la taille du corbeau, mais qui paraît beaucoup plus grand, étant beaucoup plus fourni d'ailes et de plumes. Elle a la tête noire, le dos bleu, le bec et les pieds orangés. Commune sur nos côtes à l'embouchure des fleuves. L'hirondelle de mer à longue queue et l'hirondelle noire à ailes bleues se reconnaissent facilement à ces marques; leur taille est celle de la tourterelle. Le Pierre-Garin est l'hirondelle de mer des côtes de la Picardie et du Nord.

La petite hirondelle de mer porte un manteau gris clair virant au blanc. Elle à le bonnet noir, le front blane, le bec jaune clair, noir à la pointe, les pieds de même couleur que le bec. C’est celle que l'on rencontre le plus communément sur nos rivières. Sa taille est celle du merle.

QUATRIÈME SÉRIE : Pollicirémie. — Un seul genre, une seule espèce. à

La Pollicirémie pélagienne, à laquelle nous pourrions concéder trois genres, Fou, Cormoran et Pélican, n'en doit renfermer qu'un seul d'après l’analogie. Ce genre, représenté par une espèce unique, est le premier des trois, le genre Fou. Le pélican n'habitant pas notre pays ou ne s y rencontrant qu'une fois tous les cent ans, et toujours sur un étang ou sur un fleuve, j'ai eu deux excellentes raisons pour lui refuser place dans la Rémipédie pélagienne de France. Quant au cormoran, j'ai à dire que s'il est incontestable qu'il préfère de beaucoup aujourd'hui les plages maritimes de la Normandie, de la Picardie et de la Bretagne à nos étangs et à nos fleuves, cependant sa passion véhémente pour l'anguille trahit ses vrais penchants, qui sont fluviatiles. J'ai à dire que le cormoran a

reeu des ongles erochus pour percher et pour faire son nid sur les arbres, et que s’il n'ose plus fréquenter les eaux de l’intérieur et nicher dans nos forêts, c’est la méchanceté toute seule de l'homme qui en est cause et qui l’a forcé de chercher un refuge aux rochers des falaises. Laissez au cormoran la liberté du choix, et il optera pour les lacs, les étangs, les eaux douces, où se trouve le poisson qui lui revient le plus. Aussi fait-il en Chine où il ya amitié entre lui et l’homme, et où il n’a pas besoin de forcer ses penchants ; et tous les cormorans qui s’expatrient journellement de France pour aller en Hongrie pêcher des anguilles ne viennent pas nous le dire. J'ajoute que le pélican et le cormoran sont deux moules de haut titre que la nature a pourvus de la locomotion omnimode et de la faculté de percher, parce qu'elle les a destinés à servir d'auxiliaires de pêche à l'homme, et que pour cette seule cause le pélican et le cormoran, qui représentent les faucons dans leur ordre, doivent être placés à l'échelon le plus haut de la Rémipédie, lequel ne se trouve pas dans la Rémipédie pélagienne; et voilà pourquoi, de mon autorité privée, je les retire de cette deruière division. Le cormoran et le pélican peuvent d’ailleurs parfaitement exciper de leur caractère de pêcheurs omnimodes pour cumuler les bénéfices des deux pêches. Faites attention ensuite que la division que j'ai établie entre pélagiens et fluviatiles n’a rien de rigoureux.

LE FOU DE BASSAN. — Originaire de la petite ile de Bassan, située dans la baie d'Édimbourg et dont les falaises servent de domicile d'amour à des myriades d'oiseaux de mer. Le fou est un oiseau pêcheur de premier ordre ; sa taille est celle de l'oie sauvage. Tarses courts et forts, le pouce relié à l’interne par une troisième membrane; pieds noirs lisérés de vert; manteau d'une entière blancheur ; un petit coin de la face et de la gorge nu; ces deux parties sillonnées de trois bandes noires, dont deux partent de la naissance du bec et traversent les joues, et la troisième descend verticalement sur le milieu de la gorge; hec conique très-long et très-fort, terminé en pointe et fendu jusqu'en arrière des yeux; imandibules dentelées sur les bords; ailes vigoureuses, d’une envergure immense. Le fou est exclusivement piscivore et sa chair

est détestable; il niche dans des trous de rochers et ne pond qu'un seul œuf. La riche armature de ses pieds indique qu'il se marie.

La nature, qui parait avoir été si prodigue de ses dons envers le fou de Bassan, à malheureusement oublié de le doter d'une intelligence proportionnelle à ses facultés physiques. Le fou de Bassan est une espèce victime comme la nature, hélas! en a créé partout ; c'est le serf de la mer, le manant, le vilain, taillable et corvéable à merci par tous les viveurs parasites, par le Jabbe dans les mers du Nord, par la frégate dans les mers de l'équateur. Il est lâche, il a peur; il n’a pas la conscience de ses droits ; il tend le dos à l'oppression au lieu de lui tendre le bec... alors toute sa puissance industrielle, tous ses moyens d'action, sont comme non avenus. Il travaillera pour autrui jusqu'à la consommation des siècles; même de temps en temps il s'estimera heureux que son digne et excellent maître veuille bien, dans sa miséricorde infinie, lui laisser de quoi vivre à lui le producteur; et il bénira cette réserve; car enfin ce maître pouvait tout prendre, il en avait le droit, puisqu'il en avait la force. Ainsi raisonnent les sots, je veux dire les fous.

Enfin voici done un oiseau baptisé suivant ses mérites, le fou, un oiseau qui porte la croix noire comme l'âne et qui se laisse dépouiller sans résistance du fruit de son travail. Mais pourquoi ne les a-t-on pas tous baptisés ainsi ?

Je soupconne qu'il n’est pas entré dans l'esprit de beaucoup d'ornithologistes de se demander pourquoi le fou, qui semble appartenir à l’ordre le plus élevé des oiseaux d’eau par ses pieds et par ses ailes, n'a pas recu de la nature un bec crochu comme tous les autres. C'est que la pauvre bête ayant été destinée à être traitée par l'émétique, il eût été illogique d’armer son bec d’un crochet qui n'aurait pu que contrarier l'effet du purgatif. Quelques ornithologistes distingués révoquent en doute la lâcheté du fou, et le représentent comme victime d'une indigne calomnie. Je respecte cette illusion candide, mais ne la partage pas.

Ainsi nous avons vu dans la Rémipédie pélagienne franche se perpétuer les principaux caractères de la création primitive : inap-

titude culinaire, nidification souterraine et monoviparie. Ainsi le fou, qui tient la tête dans l'ordre des pêcheurs pélagiens, pond un œuf dans un trou comme le pingouin, qui occupe le gradin le plus inférieur de l'échelle. Je suis obligé de déclarer que ces espèces inférieures sont marquées pour disparaitre les premières lors de la prochaine création d'Harmonie. Je pourrais même dès à présent dire par quels moules nouveaux elles seront remplacées ; mais le sujet est assez grave pour mériter un traité à part, et je ne voudrais pas déflorer ce livre par d'indiscrets détails.

RÉMIPÉDIE FLUVIATILE (50 espètes) (1).

Nous émergeons enfin du tempétueux domaine de l'eau salée, que les Égyptiens nomment le domaine de Typhon ou du mal, pour entrer dans le milieu plus raffiné des lacs, des rivières et des fleuves. Aucune des espèces insociables que nous venons de passer en revue n'appelait l'homme, puisqu'aucune n'est mangeable et ne peut se rallier à lui à aucun titre. Mais avec l'eau douce tout va prendre un caractère plus humain; la chair s'améliorera, quand ce ne sera pas le moral. On ne chantera pas encore, comme dans les règnes supérieurs, mais toutes les espèces bâtiront et nicheront à la face du soleil, et beaucoup s’associeront au souverain de la terre.

Il ya entre la Rémipédie pélagienne et la fluviatile la même distance à peu près qu'entre la pélagienne australe et la pélagienne boréale. La Tridactylie est absente dans la Rémipédie fluviatile comme le manchot (loiseau-poisson) dans la pélagienne boréale, et la Rémipédie fluviatile, prenant son point de départ à un gradin plus élevé que la pélagienne, monte naturellement plus haut qu'elle,

La Rémipédie fluviatile se divise en trois séries : Dactylirémie,

(1) Au nombre de ces cinquante espèces figurent deux variétés de canards domestiques et six oiseaux, qu'on ne rencontre en France qu’une fois tous les vingt ans,

Fissirémie, Pollicirémie. Ces trois séries renferment dix genres : Plongeon, Grèbe, Phalarope, Foulque, Canard, Oie, Cygne, Harle, Cormoran, Pélican.

PREMIÈRE SÉRIE : Dactylirémie. — Un groupe : Lamellirostres; cinq genres : Plongeon, Canard, Oie, Cygne, Harle; quarante espèces. |

Le gradin inférieur de la Rémipédie fluviatile est occupé par la famille des Plongeons, qui paraît être exclusive à l'hémisphère boréal. Les plongeons, comme tous les moules placés aux extrémités des séries, sont ambigus entre les séries voisines. [ci l'ambiguïté est complexe ; elle va non-seulement de la Tridactylie à la Tétradactylie, mais encore de la Rémipédie pélagienne à la fluviatile. Les plongeons sont habitants des lacs, qui sont des mers d'eau douce, et qui forment pour ainsi dire un milieu ambigu entre la mer et le fleuve. Ils nichent à terre sur les ilots et les rives des lacs, y passent la saison des amours, et vivent sur l’oc{an le reste de l'année. Ils ont des plongeurs tridactyles la brévité des ailes, la station verticale, les habitudes sous-marines, et ils engrènent par le nombre des doigts dans la série supérieure.

Le genre Plongeon renferme trois espèces : le Plongeon Imbrin, le Plongeon Catmarin, le Plongeon Lumme.

Caractères généraux. — Pieds palmés à l'avant, pouce libre comme chez les pétrels; attitude verticale, col long et effilé, bec long, étroit, légèrement arqué dans sa partie m‘diane et se terminant en pointe; ailes courtes, mais assez longues cependant pour permettre des déplacements considérables ; piscivores, immangeahles. Monogamie annuelle.

Les plongeons ou plongeurs tétradactyles sont un progrès sur les tridactyles; ils ne sont pas rivés, comme ceux-ci, aux rochers qui les ont vus naître par l'absence ou la brévité dés pennes. Originaires des grands lacs du nord de l'Europe, ils descendent fréquemment sur nos côtes maritimes, et c'est presque toujours sur la mer qu'on les tire, ce qui les a fait prendre très-longtemps pour des amis exclusifs de l’eau salée. J'ai dit leur patrie véritable, qui est le lac et non le fleuve. Les plongeons ne muent qu'une fois par an; ils émigrent quelquefois très-loin, et ne craignent même pas

de transhumer de la mer de Norwége à celle de la Corse en passant par le continent. Ils prennent étape en ces longues traversées sur certains grands étangs de France ou sur les lacs de la Suisse, dont ils savent le gisement par ouï-dire. Mais il arrive fréquemment que, faute d'expérience ou de renseignements suffisants, les pauvres voyageurs tombent au milieu des terres au lieu de tomber sur les eaux. C’est ce qui arriva à ma connaissance, en 1838, je crois, à une forte compagnie de plongeurs imbrins qui, pour avoir mal pris leur point, allèrent donner de la tête dans les jardins d'une petite ville de la Côte-d'Or, croyant descendre sur la Saône : beaucoup furent empaillés ou cuits par suite de cette erreur.

Le bec pointu, long et fort du plongeon a dû lui être donné pour forcer des serrures, c’est-à-dire pour ouvrir des coquillages. Je le soupconne d'aimer les huîtres ou les moules.

Le grand plongeon imbrin est un oiseau d’une taille avantageuse, richement couvert et d'un aspect imposant. Il mesure plus de deux pieds de hauteur de la base au sommet; son manteau, gris ardoisé et historié de larges taches blanches rectangulaires, tranche par sa gaieté et par son émaillure sur les costumes des espèces voisines. La partie supérieure de la tête, du cou et de la gorge, est teinte en noir, le dessous du corps gris argenté d’une seule nuance. Le plongeon lumme, beaucoup plus petit que l'imbrin, et qui ne dépasse que faiblement la grosseur du canard, porte un uniforme tout semblable. Le Catmarin des pêcheurs de Picardie, plus commun et plus connu que les deux autres, approche du volume de l'oie; la couleur rouge-brun de sa gorge ne permet pas qu'on le confonde avec ses congénères. Ces trois espèces, qu'on rencontre beaucoup plus fréquemment sur les côtes d'Angleterre que sur celles de France, nous visitent surtout pendant l'hiver. Elles ne reviennent aux eaux douces qu'à l’époque des amours.

La tribu des plongeons ou des grands plongeurs des Jacs donne la main à la série des Fissirèmes ou des Lobidactyles, plongeurs de moule réduit exclusivement fluviatiles qui sont eux-mêmes contigus par le phalarope et la foulque aux Coureurs de Roseaux Pollicigrades (poules d'eau, ràles), autre série ambiguë remarquable

qui forme trait d'union entre les rémipèdes et les échassiers. Ici, par conséquent, se trouve le nœud d'insertion de la série ambiguë des fissirèmes qui s'ouvre comme une parenthèse au milieu de la Dactylirémie.

SÉRIE DES Fissirèmes OÙ DES Lobidactyles. — Trois genres : Grèbe, Phalarope, Foulque ; six espèces.

Caractères généraux. — Aïles courtes, bec droit et effilé; une membrane libre à chacun des doigts; monogames; nichant sur des amas de roseaux desséchés.

GENRE GRÈBE. — Quatre espèces : le grand Grèbe ou Grèbe Cornu, — Jougris, — Oreillard, — Castagneux.

Les grèbes, qui ressemblent aux plongeons par le bec, par les ailes et par les habitudes piscivores, s'en distinguent facilement par la forme de leurs pieds, dont les doigts de devant sont enveloppés d’une membrane bre et non festonnée sur les bords. Ils habitent de préférence les eaux douces, surtout celles des étangs et des fleuves; ils se réfugient l'hiver sur les grands lacs, rarement sur la mer. Les ailes des grèbes sont fort courtes, comme celles des tridactyles, et ils n'aiment pas à s’en servir, parce que l'on ne fait avec plaisir que ce que l’on fait bien. Or, les grèbes ne peuvent pas méme quitter l'eau quand ils prennent l'essor; leurs pieds pendants en rasent la surface, et la sillonnent d’une blanche trainée d'écume. Lorsque le froid de l'hiver les oblige à quitter leur patrie, ils émigrent en nageant et non pas en volant, et cette difficulté qu'ils éprouvent à se transporter d’un lieu à un autre est cause qu'ils affectionnent particulièrement les petits cours d’eau qui ne gèlent pas, et qu'il en reste un grand nombre sur nos grandes rivières par les froids les plus rigoureux. La nature a compensé ce désavantage des ailes courtes, qui ne permet pas aux grèbes de voler dans les airs, par la faculté de voler sous les eaux et de traverser ainsi de longs espaces sans être obligés de remonter à la surface, Les tarses sont taillés en lame de couteau comme le bec du macareux. Les pieds étant placés à l’arrière du corps comme chez les pingouins, remplissent à la fois l'office de gouvernail (queue) et d'agents propulseurs, et communiquent au mouvement d’innnersion une énergie extreme que favorisent d'autre part la

forme conique de la partie supérieure du corps, un long col effilé, une tête fine termin‘e par un bec droit et pointu, de dimension moyenne. Le système des cavités a‘riennes est en outre plus développé chez cette espèce et ses congénères que chez tous les autres oiseaux, ce qui s'explique par le besoin qu'ont les oiseaux qui plongent d'emmagasiner une plus grande quantité d’air que les autres. Triste avantage, hélas! si l'on se souvient de ce que j'ai fait remarquer au quatrième chapitre de ce livre, que cette faculté d'emmagasiner de grandes provisions d'air entrainait comme conséquence fatale la facilité de dépouillement. De plus, si l’on observe que la robe des grèbes est une véritable douillette de duvet qui remplit toutes les conditions de la bonne fourrure, on comprendra aisément que ces deux circonstances réunies aient influé d’une manière désastreuse sur le sort de l'espèce. Tous les malheurs du grèbe lui viennent de ce que sa dépouille vaut un peu mieux que sa chair, qui est un des plus détestables morceaux que je connaisse et qui se défend toute seule.

J'ai consacré quelques lignes à la chasse du grèbe dans le traité spécial. C’est l'espèce qui a eu le plus à souffrir de la funeste invention du fusil à piston, ainsi nommé probablement de ce que le fusil (silex) et le piston sont totalement étrangers à cette arme. Jai vu dans mon enfance le grèbe castagneux (plongeon vulgaire), trèscommun sur la Meuse, se rire du fusil à pierre et se faire un malin plaisir d’épuiser la patience et les munitions du chasseur; mais, de puis trente ans et plus, les beaux jours de l'ironie sont passés pour le grèbe.

Les grèbes sont exclusivement piscivores. Leurs migrations en France ne vont guère plus loin que les lacs salés du Midi. Ils muent deux fois par an, comme la plupart des oiseaux d’eau, et les mâles affectent, en matière de costumes d'amour, les goûts les plus bizarres. Néanmoins, l'influence du quatrième doigt du pied s’est fait sentir vivement dans les rangs de l'espèce. Le ménage des grèhes offre l'exemple de toutes les vertus conjugales. Le mâle ne se contente pas de pourvoir à la nourriture de la femelle pendant l’incubation, il sollicite et obtient quelquefois l'honneur de remplacer la femelle dans cette fonction délicate. Je ne connais, parmi les oiseaux

d'eau, que cette espèce et celle du pélican où le mâle soit admis à de tels priviléges.

Le grand grèbe ou grèbe cornu. Taille du canard, col plus évidé, tôte plus haute et plus fine, bec un peu plus long que la tête, droit et se terminant en pointe; manteau gris-brun lustré; tout le dessous du corps d’un blanc d'argent à reflets satinés, la plus précieuse des fourrures de l'espèce. Commun pendant l'été sur tous les grands lacs d'Europe et sur tous les grands étangs de France où il niche. Les grèbes mettent tout leur luxe dans leur parure de tête. Le costume de noces du grand grèbe se distingue surtout de la tenue de voyage par l'épanouissement d’une vaste coiffe carrée de plumes fines et soyeuses d'une couleur rouge-marron, légèrement nuancée de jaune à la racine, ladite coiffe se relevant aux angles par des pointes et retombant sur la gorge comme un collier de barbe. De l'origine du bec part une tache noire triangulaire qui va s'épanouissant jusqu'au sommet du front, où elle se relève sous forme de cornes noires à ses deux extrémités. Le cygne n’est pas plus vain de sa beauté que le grand grèbe de ses cornes et de sa cravate et n'étale pas plus majestueusement sa blancheur immaculée sur le miroir des eaux.

Le nid du grèbe, que le couple compose avec des brins de roseaux desséchés et qu’il pose sur un lit d'herbes mortes en l'y attachant solidement, est un progrès immense sur les terriers du manchot et du pingouin, et sur le trou de rocher du guillemot, creusé par la nature. C'est la premièr bâtisse comfortable, créée par l'amour maternel. La femelle y dépose quatre œufs, qu'elle couve alternativement avec le mâle. Les petits naissent couverts de duvet comme tous les oiseaux d’eau et comme beaucoup d'oiseaux de proie. Ils savent nager et plonger avant d'étre sortis de l’auf; le fait a été démontré par des expériences solennelles.

Le jougris, plus rare que le précédent, habite les grands étangs de l'Est. On le rencontre quelquefois sur la Seine. Son nom lui vient d'une plaque d’un gris métallique qui couvre ses joues et sa gorge. Il a le dessus de Ja tête noir, le col roux, le dessous du corps grisâtre ; sa taille est celle de la poule d’eau.

Le grèbe oreillard, comme le grèbe cornu, se trahit par son nom.

Commun sur tous les grands étangs de la Lorraine, de la Bresse, du Berri. Taille du précédent; deux bandeaux rutilants en arrière des yeux; iris rouge, cravate noire, plastron roux, pieds noirs ; le dessous du corps gris lustré.

Le grèbe castagneux, du volume d’une caille, le plus commun et le plus petit de tous les grèbes, se rencontre sur tous les fleuves, sur tous les ruisseaux et étangs, et jusque dans les bassins de la poissonnerie anglaise, rue de Rivoli, à Paris. La tête et le cou du mäle se colorent d’une légère teinte rougeâtre ou plutôt lie-de-vin dans la saison d'amour.

LE PHALAROPE. — Le plus petit de tous nos oiseaux d’eau, emblème des jolis canotiers. Taille de la grive ; manteau brun-fauve, dessous du corps grisâtre ; bec arrondi, droit et effilé, légèrement arqué à la pointe. Rare en France, où on le rencontre sur les eaux de la Lys, de la Somme, et dans les grands marais de l’Artois. Le phalarope est un plongeur intrépide dont le pied offre une certaine différence avec celui du grèbe. La rame, dans celui-ci, est partout d'égale largeur ; elle est festonnée chez le phalarope et représente une série d’épanouissements et de rétrécissements de la membrane. La nourriture du phalarope n’est plus exclusivement animale : les graines de certaines plantes y entrent pour une partie notable. Une modification dans la forme du pied, si insensible qu'elle soit, ne ne peut avoir lieu sans introduire dans le régime diététique de graves changements. Je ne connais d’autres ennemis au phalarope que le brochet et le naturaliste; encore celui-ci ne le recherche-t il qu'à cause de sa rareté. L’analogie, à qui je suis forcé de m'en remettre pour avoir une opinion sur la chair de ce FR m'en dit fort peu de bien.

LA FOULQUE. — Macreuse, Macroule, Morelle de Lorraine, Judelle de Paris.

La chasse de la foulque s'élève, dans plusieurs contrées de France, dans le nord-est et dans le midi notamment, au rang de plaisir national de première classe. C’est dire assez que nous avons consacré à cet oiseau, dans le troisième volume, un chapitre d’une étendue proportionnée à ses mérites; ce qui nous permet de passer rapidemet dans cette notice sur les détails de sa vie. Buffon parle d'une

seconde espèce de Foulque ou de grande Morelle qu'il appelle la Macroule. J'ai peur qu'il n'ait confondu cette espèce avec la Macreuse, qui est un véritable canard, dont il sera question dans la prochaine série.

La taille de la foulque est un peu inférieure à celle du canard. Mañteau noir, bec droit un peu plus long que la tête, remarquable par une protubérance cornée d’une belle couleur blanche, qui remonte du bec sur la partie frontale et la couvre comme d’un casque. Pieds festonnés, nourriture mi-partie animale, mi-partie végétale, dans laquelle le frai de poisson et la graine de la flambe d’eau entrent pour la meilleure part. Commune sur tous les étangs de France, voire sur ceux de Saclé et du bois de Meudon. Le nid de la foulque annonce déjà que des progrès notables sont à la veille de s’accomplir dans l’art architectural de l'oiseau. C’est une couche de jones épaisse de plus d’un demi-pied, au milieu de laquelle la mère creuse une légère cavité pour y déposer une douzaine d'œufs. La masse demeure flottante, mais elle est attachée aux roseaux voisins par des brins de jonc assez lâches pour lui permettre de monter avec l'eau, mais non de démarrer. La mère a besoin de toute la chaleur et de toute la sollicitude de l'amour maternel pour veiller à la conservation de sa nombreuse famille ; car tous les forbans de la terre et des eaux, le milan, le busard, le brochet et l'homme lui-même semblent avoir conjuré leurs haïines contre l'espèce malheureuse et voté son extermination à l'unanimité. Heureusement que la tendresse de cette mère est à la hauteur de sa responsabilité, et que sa: fécondité est proportionnelle aux chances de destruction qui menacent sa famille.

La foulque ou la judelle, malgré la pesanteur de son vol, peut entreprendre sans péril de longues traversées. On l’a plus d’une fois rencontrée sur le sommet des Pyrénées et des Alpes, franchissant bravement à tire-d’aile cette barrière de glaces qui sépare la France des contrées sans hiver. Mais le plus souvent les voyages annuels de la foulque francaise se bornent à une simple transhumation du nord au midi de sa patrie, des étangs de la Lorraine et de la Sologne à ceux des rives de la Méditerranée, depuis Hyères jusqu'à Cette. La chair de la judelle, qui est immangeable pendant la

saison d’éte, époque où elle se nourrit principalement de frai de poisson, se corrige complétement à l'automne par le fait de la substitution du régime purement végétal au régime animal. J'ai même connu des pays où cette chair devenait tout à fait présentable, et où l'énorme couche de graisse dont elle était enveloppée formait pour l’épinard et pour la pomme de terre un condiment exquis.

Les foulques se marient; les mâles acceptent noblement les devoirs que l'amour et la paternité imposent à toutes les bêtes de bien. Je demande pourquoi les savants et les chasseurs, qui ont donné tant de noms absurdes à la foulque, y compris ce dernier, ont oublié de lui en donner un joli qui aurait voulu dire casquette blanche, nom indiqué par la nature.

La série des Lobidactyles ou des fissirèmes forme trait d'union entre les rémipèdes et les échassiers.

Après avoir traversé la série ambiguë des plongeurs fluviatiles, nous rentrons dans la série des Dactylirèmes par le groupe des Lamellirostres.

LAMELLIROSTRES. — Nous consérvons à ce groupe le nom de Zamellirostres que lui ont donné les savants, et qui a été pris de la forme particulière du bec de tous les oiseaux qui en font partie. Ce caractère générique a été si bien choisi, qu'il serait difficile d'en trouver un meilleur ; c'est pourquoi nous nous y tenons.

L'histoire de cette famille a pour l’homme un intérêt immense, puisque c’est elle qui lui a fourni toutes les espèces rémipèdes ralliées à titre de domestiques, plus une espèce ralliée à titre d'auxiliaire, plus toutes les espèces qui se mangent et qui se chassent. À tous ces titres, les lamellirostres sont pour l’homme, parmi les rémipèdes, ce que lui sont les Pulvérateurs parmi les vélocipèdes, les ruminants parmi les mammifères, c’est-à-dire une des plus riches sources de ses plaisirs, de sa richesse et de son industrie.

C'est dans l'étude intéressante des mœurs de cette famille que nous trouverons pour la première fois l'application de ce magnifique aphorisme d’analogie passionnelle : le granivore est ami de Ehomume qui fait

verur les grains. On n'ignore pas que la plupart des bêtes ralliées à l'homme, à quelque ordre qu’elles appartiennent, l'éléphant comme le chameau, le cheval comme la brebis, la vache, le lapin et le porc comme la volaille, sont unanimes à confesser que leur attachement pour l’homme leur est venu principalement de l'amour de celui-ci pour les dons de Cérès. L'amour du pain a été le commencement de la sagesse pour les espèces dociles ; et 11 n'y a pas jusqu'aux espèces les plus carnivores et les plus rebelles par nature à la frugalité, comme le chien et le chat, que l'homme n'ait pliées à ses propres appétits par la puissance lénitive du pain. Ce phénomène jette un grand jour sur la loi des rapports moraux de l'homme et de la bête. Mais l'amour du grain ne suffit pas dans la Rémipédie, pour constituer la pleine condition de domesticabilité; il faut que le remipède cumule encore avec cette disposition la solidité des chaussures. Il est presque impossible de rallier l'oiseau nageur qui ne peut pas marcher sur le gravier sans se blesser.

Le groupe des Lamellirostres, qui emploie avec un égal succès les rames et les voiles, représente la navigation mixte fluviatile. Il se divise en trois principaux genres : Canard, oie, cygne.

Caractères généraux du groupe. — Pieds fortement palmés à l'avant, pouce superflu, tarses vigoureux et courts, sortant de l’abdomen à la hauteur de la partie médiane, disposition qui rend la marche à terre possible, quoique peu gracieuse, en répartissant le poids total du corps d’une facon plus équitable que chez les plongeurs. Attitude horizontale et non plus verticale; le plastron large et proéminent, taillé sur le patron de la proue du navire, comme le col sur celui du mât. Ailes plus ou moins aiguës; queue généralement rudimentaire et relevée à l'arrière. Bec essentiellement composé de deux larges mandibules, plus ou moins aplaties ou cylindriques ; la supérieure plus longue que l'inférieure et terminée par une plate-forme ornée d'un onglet corné; l’une et l’autre ourlées sur leurs bords d’une garniture de petites dents de scie dirigées vers l'arrière pour retenir la proie glissante ; la langue barbelée aussi latéralement. Deux genres principalement herbivores, le troisième omnivore. Toutes les espèces du groupe sont éminemment voyageuses; elles ont pour principale patrie dans les deux conti-

nents les grands lacs des contrées du Nord, d’où elles descendent vers la fin de l'automne sur les contrées du Midi en bandes nombreuses volant dans l’ordre triangulaire. Vol sibilant et rapide, voix percante à timbre métallique. A de très-rares exceptions près, les lamellirostres sont polygames, et muent tous deux fois par an; piscivores par occasion seulement. La plupart délicieux à la broche, supérieurs encore en salmis. Espèces fécondes, recherchées pour l'excellence et la tendreté de leur chair par tous les carnivores de la terre et des cieux.

GENRE CANARD. — Vingt-cinq espèces, dont deux variétés domestiques.

Les espèces du genre canard, généralement omnivores , se distinguent de celles des genres oje et cygne herbivores par la forme de leur bec, dont les deux lames sont beaucoup plus aplaties et plus horizontales et dont l'aspect est beaucoup moins monumental et moins majestueux. Beaucoup de canards ont encore conservé l'habitude d'aller chercher leur nourriture au fond de l’eau comme les plongeurs. Cette habitude a disparu chez l'oie etchez le cygne, qui ne plongent plus que du bec dans les circonstances ordinaires de la vie, et n'ont recours à l'immersion totale que pour se soustraire aux attaques de quelque formidable ennemi. Les canards sont en outre de beaucoup inférieurs pour la taille aux oies et aux cygnes. Ils nichent volontiers en terre ferme, dans les blés, dans les bois. Les autres caractères généraux du genre sont ceux de la famille.

Il est à remarquer qu'aucun canard d'Europe ne perche et que tous ceux d'Amérique jouissent de cette faculté. Cette différence d'habitudes a été attribuée avec juste raison, selon moi, à une nécessité provenant de la prodigieuse quantité de serpents qui infestent les eaux de l'Amérique. Ces serpents auraient fait l'existence trop difficile au canard , si la Providence n'avait octroyé à celui-ci un moyen de se mettre à l'abri du reptile avivore.

Le canard sauvage, qui est le type et le père de notre canard domestique, peut être considéré comme le pivot du groupe auquel on donne son nom. Fidèle à notre système d'échelonnement, qui consiste à placer les espèces de titre inférieur aux plus bas gradins de la série, nous commencerons celle du genre Canard par les

CLASSIFICATION. "213 espèces dont les mœurs se rapprochent le plus de celles des plongeurs.

LE MORILLON. — Espèce unique. Un des plus petits Canards, taille de la sarcelle. Remarquable par sa huppe de plumes longues, effilées et noires à reflets bronzés, bec bleu clair à onglet noir, iris jaune, tarses et doigts bleus, membranes noires en dehors, rouges en dedans ; ventre et flancs d’un blanc pur, domino noir. Le morillon s’apprivoise, mais se blesse en marchant. Plongeur intrépide. Rôti parfait. Passager.

LE GARROT. — Espèce unique. Moins gros que le canard ; remarquable par un bec très-court et par une large tache blanche située à la racine du bec et tranchant sur la couleur foncée vert pourpre qui couvre la tête et la partie supérieure du corps. Iris jaune, tarses et doigts de la même couleur. Commun sur toutes les eaux vives à l’époque des passages. Se blesse en marchant. Passager. |

LA RELIGIEUSE. — Espèce unique. Taille et figure du -précédent ; ainsi nommée de l’opposition des deux couleurs noire et blanche qu’on remarque dans son costume, presque complétement semblable à celui de la pie. Rare et seulement de passage.

LE CHIPEAU OU RIDENNE. — Espèce unique. Moins gros que le canard. Bec plat, tarses et doigts orangés, membranes noires ; la tête enveloppée d'un filet à mailles noires sur fond gris ; petites couvertures des ailes roux-marron ; grandes couvertures, croupion et dessous de la queue noir ; miroir de l'aile blanc pur ; plastron et flancs rayés de zigzags noirs et blancs. Bon à toutes les sauces. Passager. û

LE SIFFLEUR, — Deux espèces : le Siffleur proprement dit, moins gros que le canard; bec bleu, noir à la pointe; pieds plombés, front blanc, tête et col roux-marron ; gorge noire, poitrine lie de vin, ventre blanc ; miroir de l'aile à trois bandes, celle du milieu verte, les latérales noires. Très-commun en France pendant l'hiver, rare l'été.

Le Siffleur huppé, de même taille que le précédent ; huppe noire, bec rouge, tête et col rouge-brique, miroir blanc encadré de noir.

Très-rare en France en tout temps; originaire du Volga et du

Là

Danube. Ces deux espèces se distinguent parfaitement de toutes les autres par leur voix aigre et sifflante, 4 ne ressemble qu’à celle des pluviers. Passager.

LE PILET. — Espèce unique. Canard à lonque dueue; niche en France, commun sur toutes nos rivières.

LE MILOUIN (Rouget, Rougeot). — Taille du canard; bee noir à la base et à la pointe, bande transversale d’un bleu foncé ; iris rouge, tarses et doigts bleuâtres, membranes noires ; tête et colroux-rougeûtres à reflet; dos, poitrine et croupion noir mat; flanc, cuisses et abdomen cendré clair. Niche en France, commun sur toutes les eaux du Nord et du Midi. Très-gros, très-rond, très-doux; s’apprivoise facilement, préfère les vers au grain; suit le jardinier pour s'emparer des lombrics que la bêche apporte à la surface. IL pêche malheureusement par la qualité de la chaussure.

LE MILOUINAN. — Même taille; bec bleu-clair, narines blanchàtres, iris jaune, tarses et doigts cendrés, membranes brunes, domino noir à reflets verdâtres taillé en rond sur la poitrine. Niche en France, Moins commun que le Milouin ; bee plus court et plus large.

LE SOUCHET ROUGE DE RIVIÈRE (bec en cuiller). — Le plus délicat de tous les gibiers d’eau; un peu moins gros que le canard. Bec noir très-élargi et très-plat, arrondi à son extrémité ; tête et col verdâtres, poitrine blanche, ventre et flane roux, miroir vert. Niche en France. Omnivore.

LA SARCELLE. — Deux espèces : la sarcelle d'hiver (arcanette, racanette). Le moule le plus réduit du canard; taille de la perdrix, tête, joue et cou d’un roux-marron brillant, miroir vert azuré et noir. La sarcelle d'été ou du Midi, plus petite encore que la précédente, bec bleu-cendré comme la précédente, la tête et le cou d’un. roux-clair, une raie blanche au-dessus et au-dessous de l'œil, le déssus du corps roux-cendré, le ventre émaillé de taches noires ; miroir vert. La sarcelle d'hiver, qui approche du souchet pour la délicatesse de la chair, est, après le canard proprement dit, le plus commun de tous les palmipèdes de nos eaux. La sarcelle niche dans nos étangs de l'intérieur, et plus particulièrement dans les mares dès forêts. Elle s'abat fréquemment sur la plaine et se nourrit de

grains. La sarcelle s’apprivoise avec une facilité extrême et fait l'ornement des hasses-cours. Cet oiseau a la singulière habitude de porter son grain à l’eau pour l'amollir, après quoi elle le dépose à terre pour barboter.

LE CANARD SAUVAGE. — Type et souche du canard domestique, avec lequel il continue ses relations de parenté. Le mâle se distingue de la femelle non-seulement par le volume de la taille et par l'éclat du plumage, mais encore par une plume frisée et recourbée qu'il porte sur la queue. La femelle est dite Cane; le jeune Albran, et mieux Halbran, attendu que le nora vient de l'allemand halber ente, qui veut dire demi-canard. Le canard sauvage est au canard privé ce que le sanglier est au porc. Il n’est pas plus difficile de réduire le canard sauvage à la domesticité que de faire reprendre la vie sauvage au canard domestique. Les deux espèces s’accouplent encore et vivent fraternellement ensemble dans une foule de localités désertes et marécageuses. Elles viennent à la voix l'une de l'autre, et les femelles de l'espèce ralliée servent d’appeaux pour l'espèce libre. Le canard est omnivore comme le porc et fait ventre de tout ; il barbote dans les eaux vaseuses et s’accommode de tout ce qu'on y rencontre, grenouilles, vers ou mollusques. Il est friand de grains et vague par les récoltes ; il n’est pas jusqu’au gland, nourriture favorite du porc, qui n’ait pour lui des charmes; pour quelle cause il n’est pas rare de le rencontrer l'hiver dans les forêts de chênes. Enfin, il s’abat en grandes bandes sur les plages maritimes, quand le froid a solidifié la face des étangs et des lacs, ses demeures favorites. L'histoire du canard sauvage ayant été traitée à fond dans le troisième volume, au chapitre du gibier d’eau, je n’ai besoin de signaler ici que les caractères saillants et séparatifs du genre. Un de ces caractères les plus intéressants est la solidité de sa chaussure.

La dureté du pied, comme je l'ai dit plus haut, est la première de toutes les conditions de domesticabilité pour les oiseaux aquatiques ; la granivorie ne vient qu'en seconde ligne. Peut-être même aurais-je dû, à raison de l'importance de ce caractère, diviser la série en deux catégories : l’une des Duripèdes, l'autre des Mollipèdes. Le cygne, l’oie et le canard qui sont, dans la famille des Lamellirostres,

les espèces les plus anciennement ralliées à l'homme, ne doivent cet avantage et cet honneur qu'à la supériorité de leurs chaussures. IL y a des siècles que l'homme eût domestiqué toutes les autres espèces, n’eût été l'impossibilité de leur faire une existence tolérable en terre ferme. Beaucoup de ces espèces et des plus estimables sous le rapport de la beauté du plumage et de la bonté de la chair, ont tenté d'imiter l'exemple du canard; mais une excoriation rapide des doigts et des membranes qui leur rend, au bout de quelques jours, la marche et la station douloureuses, les a toujours contraintes de renoncer à la tentative. Tous les palmipèdes de la série des lamellirostres peuvent être domestiqués, mais à la condition préalable que la basse-cour sera métamorphosée en bassin de Neptune et que les eaux de cette pièce ne gèleront jamais. Les Anglais, qui sont d’excellents expérimentateurs en matière de domestication et d’acelimatation des volatiles, ont donné un magnifique spécimen de la conduite à tenir vis-à-vis de cette famille éminemment sociable. Tous les amateurs, curieux d'augmenter le nombre des rémipèdes domestiques, doivent commencer par prendre pour modèle la création de la rivière Serpentine de Hyde-Park, où vivent doucement, sous la protection du constable et des mœurs, une foule de milouins, de sarcelles, de morillons, de siffleurs, etc., quasi privés, qui ne paraissent aucunement désireux de changer leur existence contre une autre. L’adjonction d’une semblable rivière au Jardin des-Plantes fut dans les vœux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui mourut avant d'avoir vu se réaliser sa modeste utopie. La cité parisienne possède aujourd'hui à sa porte un domaine magnifique, l’ancien parc royal de Neuilly, dont il serait facile de faire le plus charmant jardin zoologique du monde, et où les eaux vives ne manqueraient pas plus aux palmipèdes que les prairies aux bisons, aux élans, aux axis. À qui ne sourirait l’idée de voir les îles et les canaux de ce riant domaine, embellis par la présence du flammant rose, de l'ibis rouge, du grand pélican blanc, du phoque et de l’hippopotame ? J'appelle sérieusement sur ce point l'attention dela Grande Maitrise des Monuments et des Plaisirs publics. On ne saurait trop multiplier les jardins des bêtes et les jardins des plantes. On ne saurait faire vivre les gazelles et les cerfs trop loin des lions

et SN

et des tigres. Je crois même qu’à faire de Neuilly une école d’acclimatation pour le Fauve exotique et une faisanderie pour toutes les espèces de volailles, il y aurait quelques millions à gagner.

On me dispensera, je suppose, de faire l'éloge des vertus culinaires du canard, dont le pâté d'Amiens a porté la renommée jusqu'en Chine et en Californie.

On dit bête comme une oie, et l'on a grand tort. L'oie n'est pas aussi bête qu'elle en a l'air; elle est même l'emblème du paysan rusé. On ne dit pas bête comme un canard, et l’on a parfaitement raison, car le canard est un animal plein de ressources et de malices, et qui cache parfaitement son jeu lorsqu'il a intérêt à le cacher. Je l'ai vu nicher sur les chênes quand il trouvait à sa convenance un bon nid de corbeau qui lui épargnait la peine d'en construire un de ses propres mains ; et dans ce cas, il n’est aucunement embarrassé de mener ses petits à la mare ou à la rivière : la mère les prend délicatement par la peau du cou et les transporte à l’eau l’un après l’autre. Seulement, dans cette espèce, c'est la femelle qui porte les culottes, et le mâle joue le rôle du mari ensorcelé. Le mariage, du reste, est un contrat qui n'engage aucun des contractants, et le mari profite habituellement de la liberté que lui accordent les mœurs pour s'affranchir de tous les embarras du ménage.

Le canard est un goinfre de la famille du porc; il a un appétit qui lui sert de chronomètre et lui fait dire à la minute près les grandes heures du jour, c'est-à-dire les heures où l’on dine. La montre du renard lui-même, qui est excessivement soigneux de ces détails, retarde presque toujours sur celle du canard, et l'oiseau est bête à en revendre au quadrupède en matière d'’imposture.

On sait qu'un blaireau ou qu'un renard qu'on tire vivant du terrier fait volontiers le mort pour qu'on ne l’achève pas, et réussit parfois, au moyen de ce mensonge, à tromper le chasseur novice. On n'est pas sans avoir entendu parler non plus du procédé suprême qu'emploient les chasseurs d'ours qui ont manqué leur coup, et qui consiste à jouer aussi le personnage de cadavre et à se laisser retourner sans mot dire par la bête. Ces ruses, qui le croirait? sont familières au canard cauteleux, comme il sera prouvé par l'histoire qui suit :

Un monsieur avait un furet qui s’ennuyait d’être seul; il Iui apporta un jour un jeune canard pour lui tenir compagnie. La bête scélérate s'avance aussitôt vers l'étranger pour lui souhaiter la bienvenue d'usage en lui ouvrant la jugulaire d’un coup de dent, d’après la méthode mustélienne. La pauvre volatille, que ce début chagrine, essaie d'éviter l’accolade et fuit d’abord dans toutes les directions; puis, s'apercevant que toute tentative d'évasion est inutile, elle change de batterie, s'arrête tout à coup, feint de subir une attaque d’apoplexie foudroyante, et s'étend tout de son long sur le carreau comme une masse inerte. Le furet s'approche de la défunte, la flaire dans tous les sens, constate le décès et, dédaigneux de la chair, se couche auprès et se rendort avec la stoïque insouciance particulière à son espèce. À peine a-t-il fermé les yeux que la morte ressuscite et relève la tête pour juger de la situation ; mais le mouvement qu'elle a fait a suffi pour troubler le sommeil léger de son argus, à qui l'aspect de cette tête dressée rend l'espoir d'une saignée copieuse, idée fixe des furets. Il tombe sur son sujet d'un bond, et se met en devoir de pratiquer l'opération. Désappointement nouveau, désillusion cruelle; la tête s’est détendue machinalement et s’est raidie en retombant lourdement sur le sol, preuve que l’apoplexie n’était pas simulée et que le col ne s'était redressé que sous l’effort d'une convulsion dernière. Et le praticien trop expert de regagner sa paillasse pour reprendre son somme. Ce que voyant, le propriétaire, qui observait le débat par le trou de la serrure, entre-bâilla la porte pour abréger l'expérience, et le canard, profitant aussitôt de la voie de salut qui lui était offerte, s'esquiva vivement, abandonnant le furet mystifié à ses réflexions amères.

Or, voici en deux mots l'explication du mystère : les furets comme les fouines sont des bêtes qui n'aiment que le sang, et qui savent par expérience que ce liquide ne coule pas de la saignée après la mort. Voilà pourquoi ils méprisent souverainement le cadavre, et pourquoi, dans l'espèce, notre canard fut sauvé. Maintepant, qui avait pu révéler à l’innocente volatile dans un âge aussi tendre les mystères les plus profonds de l'organisme et le secret des secrets du furet?

LE CANARD DE BARBARIE. — Canard musqué, canard d'Inde, trop connu pour que je le décrive. Originaire d'Afrique et acclimaté dans le midi de la France depuis l'invasion sarrasine; de volume mitoyen entre l'oie et le canard ; porteur d'une queue assez longue à l'encontre des habitudes de l'espèce ; nature impétueuse et volcanique; désagréable dans ses rapports journaliers avec la volaille. Le canard musqué est peu estimable au point de vue du rôti, à cause du haut goût de sa chair ; mais il a l'immense avantage de produire, par le croisement avec la cane domestique du Midi, un métis d'une valeur culinaire sans égale, dit dans quelques cantons le Mulard. Le mulard, création de l'homme, de beaucoup supérieure à tout ce qu'a fait la Nature, est le moule précieux qui donne les énormes foies de canard pesant un kilogramme. Le foie de canard est, à mon sens, la merveille des merveilles culinaires. Je suis plus fier d’être Français quand je regarde un pâté de foie de canard que quand je regarde bien d'autres choses.

LE TADORNE (Canard des Alpes). — Plus gros que le canard domestique; riche plumage; bec très-court, orangé comme les pieds ; tête et cou noir à reflets verdâtres; la poitrine bardée d’une magnifique ceinture orangée sur fond blanc, entourant tout le corps; abdomen et flancs d'un blanc pur, sillonnés d’un large bandeau noir; miroir éblouissant à teintes cuivrées. Le mâle porte au bec un tubercule rouge de sang dans la saison des amours. Le tadorne, qu'il est impossible de confondre avec aucune autre espèce de canard, est rare en France, où il niche dans les dunes de la mer du Nord et de la Manche, et aussi dans quelques hautes montagnes des Alpes. II choisit volontiers pour domicile d'amour un terrier de lapin. Le tadorne joint à sa remarquable beauté un caractère d’une gaieté folle, et la mère est un modèle de tendresse maternelle. C'est une conquête qui vaut par conséquent la peine d’être tentée, et que je crois facile à réaliser. Ses habitudes terrestres ont dû lui durcir la plante des pieds, et dès lors aucun obstacle sérieux ne s'oppose à sa domestication. J'ai entrevu dans le livre de la gastrosophie de l'avenir une illustration éclatante pour le tadorne, qui ne se doute peut-être pas à cette heure des triomphes qui l’attendent,

L'EInER. — Une seule espèce. Taille voisine de celle de l'oie; manteau de la cane sauvage, illustré seulement de mailles plus serrées et plus fines. L’eider est ambigu entre l’oie et le canard ; il a le bec demi-cylindrique de la première et toutes ses habitudes. Je ne l'ai fait figurer à la fin du groupe du canard que pour me conformer aux usages recus. L’eider, dont le duvet fournit à l’opulence son plus précieux couvre-pieds, est étranger à la France continentale. Sa patrie est au nord de l'Europe, sur les lacs populeux de la Norwège et de la Suède, d’où il descend quelquefois, mais fort rarement, sur nos mers par les froids rigoureux. L’eider, qui s’arrache le duvet pour en faire un lit moelleux et chaud à sa progéniture ou du moins à ses œufs, est nécessairement un emblème de l'amour maternel.

LA MACREUSE. — Deux espèces : la Macreuse, la double Macreuse. Je déclare qu’en faisant figurer ce genre dans le groupe des canards, j'ai poussé la déférence pour la classification officielle au delà des limites permises ; car les macreuses appartiennent beaucoup plus à la Rémipédie pélagienne qu'à la Rémipédie fluviatile. Elles n’ont pas le hec terminé par un onglet comme tous les canards, et elles passent les trois quarts de leur vie sur la mer au-dessus des bancs de mollusques où elles vont chercher leur pâture en plongeant. Leur véritable place était donc un poste d’ambigu entre la Rémipédie pélagienne et la fluviatile, à la hauteur de la Dactylirémie, section des Lamellirostres.

La Macreusé proprement dite est un grand canard à manteau sombre uniforme, qui vit comme je viens de dire, et qui ne s’égare que très-rarement dans les eaux de l'intérieur. La double Macreuse a la taille plus forte, mais c’est la seule différence qui existe entre les deux espèces. Leur chair, comme celle de tous les piscivores exclusifs, est un piètre régal.

VARIÉTÉS. — Le Canard de Pologne à bec recourbé, dont le plumage est d'une entière blancheur, semble être une création de l'homme; car on ne le retrouve nulle part à l'état libre. Ce serait dès lors une variété et non un genre, et l'espèce qui porte la huppe et qui est connue dans nos basses-cours serait une variété de cette variété. À tort ou à raison, j'ai pensé ne devoir mentionner que

ces deux seules variétés parmi toutes celles que l'homme a obtenues depuis des siècles dans cette famille. On sait que le canard domestique ordinaire, abandonné à lui-même, ne tarde pas à reproduire, comme le coq et le chien, le type primitif de la race : tête et col d'un vert velouté à reflets métalliques, plastron lie-de-vin séparé du col par une zone blanche en forme de collier.

J'aurais eu le droit de faire figurer dans cette nomenclature le plus joli de tous les canards du monde, le canard percheur de la Caroline, qui se reproduit parfaitement en France au Jardin des Plantes et ne tardera pas à s’y acclimater.

ÉGARÉS. — J'ai dit que les hivers exceptionnels amenaient sur nos côtes et dans nos eaux de l’intérieur quelques rares individus d'espèces appartenant aux régions les plus hyperboréennes du continent d’Asie et du continent d'Amérique, et que telle de ces apparitions demandait quelquefois un demi-siècle pour se renouveler, J'ai ajouté que les débordements extraordinaires de nos fleuves du Midi stimulent de temps en temps la gourmandise et la curiosité de quelques espèces africaines. Je désigne sous le nom d’Égarés ces hardis navigateurs battus par les tempêtes ou détournés de la voie de leurs pérégrinations normales par des intempéries outrées, par la curiosité, par la faim, par un motif accidentel quelconque. Au nombre de ces rémipèdes égarés figureront dans le groupe des Lamellirostres la Macreuse d'Amérique et la Macreuse couronnée de la Sibérie, le Canard à collier du voisinage d’Archangel, le Canard à longue queue de Terre-Neuve, la Sarcelle d'Égypte à iris bleu, marquée d’une tache blanche sous le bec.

GENRE OIE. — Six espèces.

Les oies diffèrent des canards par la forme de leur bec beaucoup plus cylindrique, plus étroit, plus développé en hauteur, plus semblable à un nez humain. Les oies vivent plus à terre que sur les eaux, se nourrissant presque exclusivement de la tige des végétaux qu'elles tondent comme les brebis. Elles sifflent à la facon des reptiles. Les mères s'associent pour l'éducation de leurs couvées, et, quoique vivant sous les lois de la polygamie, les mâles ne demandent pas mieux que de se mettre à la tête de ces associations, comme font les étalons dans les steppes. Il y a ici un progrès véritable

dans les mœurs, progrès dû à l'influence amélioratrice de la nourriture végétale. Les oïes nichent à terre à la facon des canards. L’oie donne un duvet beaucoup plus fin que le canard, qui ne donne que de la plume, et si sa chair n’a pas la finesse de celle du rouge ou de la sarcelle, du moins a-t-elle encore une très-haute valeur culinaire ; car je ne connais que le pâté de foie d’oie de Strasbourg qui puisse lutter avantageusement contre la terrine de Nérac. C’est l'oie qui remplaca jadis le paon et le faisan comme rôti d'honneur sur la table de nos pères; elle a dû céder à son tour cet emploi glorieux au dindon, précieux cadeau du Nouveau-Monde, qui trouvera bientôt, je l’espère, par un juste retour des choses d’ici-bas, des rivaux plus heureux. Je fais, en m’exprimant ainsi, allusion au coquard, métis du faisan et de la poule domestique, qui me semble appelé aux plus hautes destinées culinaires. Remémorons-nous à ce propos les grands principes de la vraie esthétique.

La nature est le domaine de la Création divine, impersonnelle, immuable; l’art est le domaine de la création humaine, personnelle, variable et infinie. L'art culinaire est l’une des branches les plus importantes de l’art universel. L'homme a créé, en matière de grains, de fruits, tout ce qu'il y a de plus délicieux sur la terre, le blé , la pêche, le chasselas, la reine-claude, et il est tenu de continuer son œuvre de l’incarnation de l'idéal dans les moules animaux. C’est ce qu'il fait quand il obtient par le croisement des races des métis dont la chair est supérieure à celle de leurs auteurs. Or, par cette raison bien simple que les meilleurs des fruits et les plus belles des fleurs sont des fleurs et des fruits de création humaine, c’est-à-dire des produits de l’art, il est fatal que l'emploi de rôti d'honneur soit rempli par un gibier créé ou amélioré par l’homme et non par un gibier de création naturelle. Et remarquez que ce rôle est déjà assigné dès aujourd'hui au coquard, au mulard, au chapon, à la poularde, qui sont des créations de l’homme, et que les ortolans, les grives, les carpes, les saumons, les truites, etc., ete., ont essentiellement besoin de l'intervention de la science du croisement des races et de l'engraissement des individus pour valoir tout leur prix. J'ai sous les yeux le menu d’un banquet d'harmonie offert par les hauts gastrosophes de la phalange du Faisan Doré de Bougival aux gastro-

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sophes de cent autres phalanges d'Angleterre et de France; j'y cherche vainement parmi les mets d'honneur un ouvrage sorti des mains de la nature...

On parle trop de la puissance de la nature; cette puissance est en effet immense quand la nature travaille sur son terrain; mais sortez-la de ses attributions et demandez-lui de vous confectionner une pêche de Montreuil, elle vous avouera sans rougir sa maladresse et son incapacité. Tous les fruits supérieurs de nos jardins sont des fruits métis ou bâtards provenant de fabrique humaine et que la nature cherche vainement à copier. Il en est de même du mulard, du coquard et de la poularde, qui sont des moules de création humaine que la nature est complétement impuissante à tailler.

C’est parce que les moules de la nature sont bornés et parce qu'ils peuvent se reproduire indéfiniment par le semis que ces moules ont si peu de valeur. C’est au contraire parce que les œuvres de l'homme sont enfantées par l'imagination, la science et le caprice, parce qu'elles portent le cachet de l'individualité et ne sont pas multipliables par la voie naturelle, que ces œuvres ont tant de prix. Les harmoniens, qui ont reculé les limites de l’art au delà de nos aspirations les plus idéales d'aujourd'hui, ont trouvé le secret de métisser et de chaponner dans l'œuf les coqs, les faisans, les becfigues, les sterlets, les saumons, les truites. Ils ont gagné à cela de doubler et de tripler la taille de ces espèces en perfectionnant leur saveur. Ce n’est pas la nature que l'on dit si puissante qui ferait de ces miracles. La nature ressemble aux enfants; elle adore les fruits aigres, et si on la laissait faire, elle détruirait en un quart de siècle tous les monuments de la sculpture, de la peinture et de l'architecture; elle remplacerait la rose double par la simple et la pêche par l'amande amère. Ce malheureux Jean-Jacques a formulé la plus sotte et la plus dangereuse de toutes les propositions quand il a dit que tout était bien sortant des mains de la nature.

Le genre Oie comprend six espèces : l'Oie du nord, — l'Oie première, — l'Oie sauvage, — l'Oie à front blanc, dite aussi l'Oie rieuse, — la Bernache ou l'Oie armée, — le Cravant. Aucune de ces espèces n’est indigène de nos contrées, L'oie sauvage elle-même, qui descend tous les hivers par vols nombreux sur nos pays de plaines,

a cessé de pondre en France depuis la fin du dernier siècle. L'oie domestique, que je n’ai pas voulu séparer de l’oie première qu'on dit être son type primitif, l’oie domestique et la bernache sont les seules espèces qui se reproduisent chez nous, mais en domesticité. La chair de ces espèces est de beaucoup inférieure en général à celle de l’oie domestique, qu’il est facile de charger d'embonpoint à l’aide des moyens les plus naturels et sans recourir à des procédés barbares. Les oies sauvages ont pour ennemi principal le pygargue à tête blanche, qui les accompagne d'habitude dans leurs pérégrinations hivernales.

Le genre Ojie confine au genre Cygne, son supérieur immédiat par l’oie tuberculée, qui porte un casque au front comme le cygne et l'égale presque en grosseur.

GENRE CYGNE. — Trois espèces.

Les oies sont des herbivores qui fauchent l'herbe des champs ; les cygnes des herbivores qui extirpent l'herbe du fond de l’eau. On pourrait au besoin distinguer les deux genres par les noms de Faucheurs et d'Extirpateurs, mais il serait encore bien plus simple de les distinguer par les titres analogiques de Manant et de Gentilhomume.

Le cygne est la plus magnifique expression de la Rémipédie ; la navigation mixte n’a pas de plus parfait modèle. Le col de l'oiseau de Léda, qui sert d'ornement obligé à tant de fontaines publiques, a été consacré par l'usage comme un type souverain de grâce. L'élévation morale du cygne est au niveau de sa blancheur immaculée et de son élégance suprême ; il aime et se marie , bien que cet amour se ressente encore de la barbare influence du milieu aquatique. Le cygne, en effet, ne se marie que pour un an quand il est libre, et le choix des femelles donne lieu chaque année , sur les eaux douces du Nord, à des combats mortels. La femelle est toujours le prix d’une victoire sanglante et chèrement disputée. Dans l’état de captivité, le cygne, qui n’a pas à choisir , est fidèle, mais, par contre, la violence de ses passions jalouses atteint au diapason des fureurs médéennes et le pousse à l’infanticide, lui faisant voir un rival dans chacun de ses fils.

L'importance de ce moule, qui est aujourd’hui le seul oiseau de France rallié à l’homme à titre d’auxiliaire sans que l’homme

s'en doute, exigeait que j'écrivisse son histoire avec de larges développements. J'ai donc traité le sujet avec luxe et amour. Il est dans ce volume mème le texte d'un chapitre tout entier. :

Le cygne domestique à bec rose est le seul qui niche en France, mais il serait facile d’y faire nicher les deux espèces de cygnes sauvages du Nord que les grands froids d'hiver amènent tous les ans sur nos côtes maritimes. Ces deux espèces, qui ont été considérées longtemps comme n’en faisant qu’une seule, qu’on appelait le Cygne à bec jaune, diffèrent l’une de l’autre par la taille et par la disposition de la membrane jaune qui couvre la base du bec. Elles ont pour patrie tous les grands lacs du Nord et particulièrement les eaux douces de l'Islande. Elles ont, dans la personne de l'aigle de mer, l’ancienne orfraie, le pygargue à tête blanche d’aujourd'hui, un ennemi acharné.

Les mariages sont faciles entre les cygnes des espèces privées et sauvages. Le cygne domestique ne craint même pas de se mésallier avec l’oie. La chair de cet oiseau , quoique mangeable , manque de plusieurs conditions d'excellence, et je crois qu'un obstacle majeur s'oppose à ce que l'homme la raffine considérablement par un régime diététique quelconque. Cet obstacle viendrait, suivant l’analogie, de ce que ce moule supérieur aurait été créé par la nature pour de plus hautes destinées que le canard, et de ce que sa mission spéciale est d'embellir et d’assainir les demeures de l'homme. Le cygne, en un mot, relève du département des beaux-arts et non de celui de la cuisine.

Dieu n’a pas prodigué cette brillante famille sur la terre, car je ne connais plus que deux autres cygnes dans le monde en dehors des trois que je viens de nommer ; mais il est à remarquer qu'ilen a réparti les divers membres sur les deux hémisphères avec une égalité louable. Il a donné à l'hémisphère du Nord les cygnes blancs à bec rose et à bec jaune, à l'Australie le cygne noir à bec rouge, à l'Amérique Méridionale le cygne blanc à cou noir.

GENRE HARLE. — Trois espèces : le Harle huppé, — le Harle commun, — le Harle piette.

La Dactylirémie, qui débute par des oiseaux plongeurs, finit de même. Le plongeon est un oiseau qui vit essentiellement au fond

286 ORNITHOLOGIÉ PASSIONNELLE.

de l’eau; le harle aussi; mais le dernier ne vole pas seulement entre deux eaux comme le premier ; il a de plus la faculté de naviguer la tête seule hors de l’eau comme le cormoran et le manchot, et d'arpenter les airs comme le canard. Le genre harle est amhigu parfait entre le canard et le cormoran.

Le harle est un pêcheur de rivière d’une habileté excessive et qui ne reconnait d’autres maitres dans son art que les Pollicirèmes dont il cherche à se rapprocher par tous les moyens physiques. Son bec long, effilé, conique , terminé par un crochet aigu est déjà parfaitement semblable à celui du cormoran et n’a plus rien de commun avec celui des Lamellirostres que la dentelure des mandibuies. Son pied vise à ressembler à celui du cormoran par la longueur du doigt externe, qui lui donne presque la même facilité de virement rapide que la troisième rame de celui-ci. Il a adopté également la coiffure du cormoran, porte volontiers la huppe, adore comme lui les anguilles et fournit une chair non moins rance, huileuse et coriace, 11 ne s'en faut enfin que de quelques pouces d'envergure, d’une membrane au talon et de deux ongles un peu plus crochus, pour que le harle atteigne la ressemblance parfaite avec son modèle et mérite par là que l'homme le prenne à son service. Malheureusement il ne se marie pas comme le cormoran ; il abandonne lâchement sa femelle dès qu’elle se met à couver, et il me semble bien difficile que l'homme puisse s'entendre avec un oiseau coupable de telles indignités.

Les harles mâles attachent, comme tous les plongeons, une immense importance aux choses de la toilette; ils se couvrent d’atours dans la saison des noces. La femelle couve durant cinquante-sept jours ; et, comme les bonnes mères qui s’attachent à leurs petits en raison de la peine que leur éducation leur a donnée, celle-ci pousse la tendresse pour les siens jusqu’à les suivre dans la captivité, Les harles nichent dans les roseaux et quelquefois dans des trous d'arbre,

Les harles ont, comme le cormoran et le martin-pêcheur, et beaucoup d’autres piscivores du reste, l'habitude de rejeter les arêtes de leurs poissons en pelottes, comme les hiboux les os et la fourrure de leurs souris.

Le harle huppé à plastron rose, plus grand que le canard, a tout

le devant du corps et les couvertures des ailes colorés d’une magnifique nuance rose tendre qui n’est pas bon teint par malheur et qui passe immédiatement après la mort, ce qui est cause que l'oiseau empaillé ne donne qu’une idée incomplète de l'oiseau vivant. Le miroir des ailes est blanc, la tête et le manteau d’un beau noir velouté, l'iris rouge sanglant, les pieds rouges. Cette espèce, assez rare en France dans les années ordinaires, abonde au contraire dans nos eaux vives par les hivers neigeux et débordants comme ceux de 1836 et de 1838. Le harle à plastron rose devient alors l’occa sion de nombreux désappointements pour les chasseurs de rivière qui le tirent pour canard, mais ne peuvent ni le vendre ni le manger comme tel. J'ignore si c’est à cette espèce qu'on a donné le nom de grand.

Le harle huppé vit parfaitement en domesticité au Jardin des Plantes, et j'ai pu juger par de nombreuses visites à cet établisse.ment qu'aucun autre oiseau d’eau ne manœuvre sur un bassin avec la même rapidité que lui, ne vire de bord avec plus de prestesse, ne se saisit de sa proie avec plus de dextérité et ne l’absorbe avec plus d’aisance. Le harle huppé est un accapareur d’ablettes et de goujons d’une voracité si insatiable, que je le crois capable de tenir un pari avec un pélican ou un phoque à qui en avalerait le plus de douzaines. J'ai cru reconnaitre dans cette fringale et dans cette prestesse de becincomparable du harle huppé les indices de sa domesticabilité. L'affamé est enclin au joug, chez les bêtes comme chez l’homme.

Le harle commun, qui est peut-être le grand harle, est un oiseau de la taille du précédent, avec un col roux, une tête brune et une crête fuyante de même nuance. C’est celui qu'on tue le plus communément l'hiver.

Le harle piette, quiest très-commun dans les environs de Paris, et qui niche sur tous les étangs et sur toutes les rivières, est un fort bel oiseau dans son costume de noces. Ce costume est d’un blanc parfait sur lequel se détachent avec distinction une certaine quan-tité de taches et de lignes noires ; bec noir, huppe blanche, chignon noir, iris rouge encadré d’une large tache noire, cordon noir sur les épaules, tarses et pieds noirs, Le harle piette, qu'on appelle vul-

gairement la Piotte, n'est guère plus gros que le castagneux, et les chasseurs ignorants confondent parfois les deux espèces.

TROISIÈME SÉRIE : Pollicirémie. — Deux genres; quatre espèces.

La Pollicirémie fluviatile se compose d’un genre unique, celui du Cormoran, auquel nous adjoindrons par complaisance celui du Pélican, qui a dû vivre autrefois sur nos fleuves et sur nos grands étangs du Midi, mais qu'on n’y retrouve plus que dans des cas exceptionnels.

Les caractères généraux de la pollicirémie sont extrêmement remarquables. D'abord tous les pollicirèmes se marient sérieusement, et la nature a doté toutes les espèces de cette série de moyens de locomotion prodigieux et d’une intelligence proportionnelle à leurs facultés physiques. Le cormoran et le pélican possèdent une rame de plus que les autres oiseaux nageurs, évoluent sur les eaux avec une aisance et une rapidité sans égales. Ils volent entre deux eaux comme les plongeons, tenant leurs ailes ouvertes. Ils ont de plus, comme le manchot et le harle, la faculté de naviguer la tête seule hors de l’eau, ce quileur permet de disparaître aux yeux de leurs ennemis sans plonger. D’unautre côté, l’envergure puissante de leurs ailes leur assure le libre parcours de l’air. Enfin leurs doigts sont armés d'ongles aigus au moyen desquels ils peuvent se jucher sur les branches, ce qui est interdit à la plupart des oiseaux d'eau de l’ancien continent. Il est facile de reconnaitre à ce privilége de locomotion omnimode des moules favoris créés par la nature pour de hautes destinées. Les cormorans et les pélicans sont en effet, comme je me tue à le dire, les auxiliaires nés de l’homme, tenant dans l’ordre des Rémipèdes la même place d'honneur que les faucons dans celui des Serripèdes. Leur mission est de faciliter au souverain de la terre l'exploitation de son domaine des eaux douces. Il sera parlé longuement du cormoran et du pélican dans ce volume. Dès lors, notre tâche actuelle doit se borner à décrire les traits caractéristiques de ces deux groupes.

La faculté exceptionnelle que possèdent le cormoran et le pélican de se reposer sur les arbres, ce qui fait de cette série une série ambiguë entre les rémipèdes et les sédipèdes, pourrait nous servir à leur appliquer un nom sériel convenable qui serait celui de Sédi-

remes, c'est-à-dire d'oiseaux nageurs pourvus de la facultéde percher, mais nous leur conserverons les noms de Cormoran et de Pélican qu'ils portent depuis plusieurs milliers d'années, pour ne pas troubler les habitudes vulgaires; ce qui ne nous empêche pas de protester an petto contre l'ignorance traditionnelle qui à fait dériver cormoran de corvus maritimus, corbeau marin, et pélican, d'un mot grec qui veut dire perce-bois. Je demande où l’on a vu des pélicans faire des trous dans les arbres.

Tous les pollicirèmes ont une véritable queue fournie de véritables rectrices. Ils ont la face nue, l'attitude verticale, le long col qu’exige l’industrie du plongeur, et leur bec est fendu jusqu'au delà des yeux, ce qui donne à leur physionomie un accent incroyable de ruse et d’ironie. Un des membres de la famille, étranger à nos contrées, l’'Anhinga de Madagascar, est de tous les oiseaux du monde celui qui ressemble le plus au serpent malicieux; mais les caractères ci-dessus sont, avec la membranure des quatre doigts, les seuls caractères communs aux diverses espèces du groupe. Il y a un abime, l'expression n'est pas hyperbolique, entre le bec du pélican et celui du cormoran. Le bec du cormoran est étroit, cylindrique, unguiculé et dentelé comme celui du harle. Celui du pélican, large, plat, monstrueux, est l'ouverture d’un gouffre où se cacherait un enfant. Je renvoie au chapitre des auxiliaires de pêche les curieux détails concernant ce dernier type.

Le genre Cormoran compte encore chez nous trois espèces : le grand cormoran noir, le cormoran nigaud, le cormoran pygmée. Aucune de ces espèces n’est commune sur nos fleuves, et toutes, comme je l'ai dit, ont été réduites à chercher un refuge vers la mer.

Le grand cormoran noir, dont la robe moirée à reflets verdâtres semble couverte d'écailles de poisson, est un superbe oiseau de la taille du canard de Barbarie, haut de col, bas sur jambes. Ses joues sont dénudées ainsi que le dessous de la gorge. Le mâle adulte porte à l’occiput une huppe fuyante; de légers filets de duvet blanc argentant sa chevelure et la partie supérieure de son cou, noires comme le reste du manteau, lui donnent un faux air de vieillard coiffé d’une perruque à frimas. C’est sa parure de noces ; elle tombe à la mue d'été, et l'oiseau redevient noir.

La couleur varie dans cette espèce avec le sexe et l’âge. On en trouve de toutes les nuances, pommelés gris, pommelés noirs, noirs parfaits. Un caractère fort remarquable chez les cormorans est la longueur et la rigidité des pennes de la queue. On sait que cet appendice fait défaut à la plupart des oiseaux nageurs et plongeurs, ou du moins n'existe chez eux qu’à l'état rudimentaire.

L’attitude du cormoran à terre est presque constamment verticale. Il a beaucoup de peine à se mouvoir sur le sol et à prendre son essor à raison de la brévité de ses jambes, ce qui est cause que de pauvres observateurs qui n'avaient pas mis leurs lunettes l'ont accusé de se laisser approcher à bout portant par l’homme, et de se faire tuer par paresse et par stupidité. Ainsi l'homme de la civilisation se condamne lui-même, décernant le titre de stupide à toute

bête innocente qui ne se défie pas de lui!

Le cormoran n’est rien moins que stupide, ou alors il aurait la physionomie bien trompeuse. Il ne va pas à terre pour son plaisir, mais bien quand les devoirs de sa charge maternelle ou paternelle le commandent; et c’est en prévision des dangers que cette grande difficulté de se lever de terre lui ferait courir que la nature a armé ses doigts d'ongles erochus pour lui permettre de percher et de se reposer ailleurs. C’est encore pour lui fournir un point d'appui dans sa station verticale qu’elle lui a fait don d’une longue queue formée de baguettes rigides. Le cormoran s'appuie sur ces baguettes comme fait le pivert, qui est condamné à gravir le tronc des arbres par de perpétuelles escalades.

Le cormoran vit parfaitement en domesticité, mais il est cependant facile de voir à ses bâillements multipliés et à son attitude morose que l’oisiveté lui fait honte, et qu’il s’indigne mentalement de voir que l'homme méprise ses services et refuse toujours de mettre sa bonne volonté à l'épreuve.

Le cormoran nichait autrefois sur les arbres des forêts voisines des étangs dans toutes nos contrées de l’intérieur. Il faut aller aujourd'hui demander sa demeure aux falaises de Dieppe, d'Étretat et de la mer Terrible.

Le cormoran nigaud, qui n’a jamais justifié son titre, n'habite guère que les côtes maritimes de la Picardie, de l'Artois, de la

Flandre. C’est un oiseau à manteau noir et à reflets verdàtres, porteur d'une queue arrondie composée de douze pennes, et de la grosseur d’un corbeau. Le cormoran pygmée, connu sur le Danube et sur tous les fleuves de Russie, n'apparait que de loin en loin sur nos rivières. Cou excessivement long; taille de la poule d’eau.

Les cormorans se marient, puisqu'ils appartiennent à la série la plus élevée des rémipèdes ; mais leur chair est immangeable parce qu'ils sont piscivores, et encore par cette raison d'ordre providen tiel que l'homme ne doit pas trouvæ profit au meurtre de qui peut le servir.

Sur ces soixante-dix-huit espèces de rémipèdes, cinq seulement sont ralliées à l'homme, le Cygne, le Cormoran, l'Oie, le Canard sauvage et le Canard de Barbarie; les deux premières espèces à titre d’auxiliaires, les trois dernières à titre de domestiques. Le cygne, l’eider et les grèbes lui fournissent des fourrures. Tous les lamellirostres et la foulque, sans tenir la tête du gibier-plume au point de vue gastrosophique, n’en sont pas moins des espèces précieuses pour les qualités de leur chair, et la chasse de ces oiseaux, qui offre une source de plaisirs mtarissable à des myriades de chasseurs, s'élève dans quelques pays de la France à la condition de haute industrie.

Le plus grand de tous les rémipèdes de France est le cygne du Nord en l'absence du pélican ; le plus petit est le phalarope. J'ai tué à trois lieues de Paris un cygne sauvage qui pesait vingt-six livres ; le phalarope pèse à peine deux onces.

Le plus délicat de tous les rémipèdes est le rouge de rivière (souchet); après le rouge viennent la sarcelle, le milouin, le canard.

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