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LE TURNIX. — Ambigu de l’outarde à la caille. Originaire de Sicile et d'Espagne; s'égarant parfois dans les garrigues du Languedoc. Le turnix, que les nomenclateurs officiels appellent tachydrôme (coureur rapide), est un petit oiseau tout à fait semblable à la caille de volume et de costume, et ne se distinguant de celle-ci que par le nombre de ses doigts et par une tache jaune qu'il porte sur le sternum. J'ai tué quelquefois le turnix dans les broussailles de l'Atlas, parmi les palmiers nains et les lentisques. I tient l'arrêt comme la caille, court devant le chien comme le râle, et n’aime pas plus que ce dernier à prendre son essor. Le turnix vagabonde d’une contrée à l'autre, mais entre des limifes d’émigration fort restreintes, à l'instar des alouettes. C’est un oiseau de mœurs fort belliqueuses, qui a dans la Chine et dans les iles Philippines des parents qu'on dresse au combat comme le coq, et qui servent à amuser la fainéantise des indigènes. C'était le turnix, dit-on, et non la caille, que les Athéniens de la décadence élevaient aussi pour de semblables jeux. Le turnix répond admirablement par la délicatesse de sa chair aux riches promesses de son titre d'ambigu entre la caille et l'outarde.
Cuvier a fait de la famille des outardes un groupe particulier qu'il a nommé des pressirostres, en raison de la forme comprimée de leur bec. Je n'empêche personne de conserver ce titre à la famille des outardes, que je crois suffisamment caractérisée comme genre par son nom seul après la division préalable de l'ordre des Vélocipèdes en tridactyles et en tétradactyles. Mais, si l'on admet le Pressirostre pour les trois genres qui précèdent, il est nécessaire de créer pour l'œdienème et le pluvier, un second groupe qu'on pourrait dire des rectirostres, Autant qu'elle n’amène pas confusion ni surcharge, abondance de division ne nuit pas. Mais je préfèrerais pour les pluviers et l'œdicnème un nom de groupe comme simirostres qui voulût dire becs camus ou air béte, ces deux caractères étant ceux qui donnent aux deux genres une physionomie spéciale.
L'OEDIGNÈME. — Taille du corbeau ; manteau jaune terreux d'une seule nuance, à part les bordures extérieures des pennes teintées de noir; tête beaucoup trop forte pour le cou; gros yeux; iris d'or; hec droit et quasi camard, renflé à son extrémité supérieure; phy-
sionomie stupide ; hautes jambes, doigts courts, ailes longues et pointues; vaguant de nuit comme de jour.
L'œdienème, ainsi nommé de l’enflure de ses genoux, est un moule de transition parfait entre les outardes que nous connaissons et les pluviers que nous ne connaissons pas encore. S'il tient à ces derniers par la figure et les ailes, il tient à la petite outarde par des liens de parenté plus prononcés encore, parenté de plumage, d'habitudes et d’allures.
Les mêmes gens qui ont si malheureusement baptisé la canepetière ont été mieux inspirés à l'endroit de l’œdicnème, qu’ils ont appelé courlis de son nom véritable, indiqué par le cri plaintif et retentissant que cet oiseau fait entendre chaque soir et toutes les fois que le temps veut changer : Turrlui, Turrlui, Turrlui. L'œdicnème pendant le jour arpente de ses pieds légers les hautes terres, et ne se livre spontanément à l'exercice du vol qu'après le coucher du soleil, où on le voit s’abattre vers les rives des eaux.
En sa qualité de demi-oiseau de nuit, l'ædicnème se dispense de construire un nid pour sa famille ; il se borne à creuser dans le sable un entonnoir peu profond dans lequel il dépose deux œufs fort gros de la couleur de ceux de la caille. Je l'ai vu plus d’une fois défendre vigoureusement son nid contre le passage du troupeau et des chiens. Les petits, à peine éclos, sont aptes à courir; mais la croissance de leurs ailes est loin de marcher aussi vite que celle de leur corps, et celui-ci a atteint tout son développement bien avant que celles-là ne soient en mesure de le soutenir dans les airs. Ce retard anormal, qui est le vice radical de toutes les espèces de l’ordre, est la cause que les chiens d’arrêt forcent chaque année, dans les mois d'août et de septembre, un grand nombre de jeunes œdicnèmes âgés de trois mois et plus.
L'œdienème est connu sous son nom naturel de courlis dans tous les mauvais pays de France, notamment dans les steppes de la Champagne, de l’Artois, de la Vendée, du Berry, de la Touraine. On le trouve partout dans les terrains en friche et jusque dans les clairières stériles de la forêt de Saint-Germain, aux portes de Paris. J'en ai tué de grandes quantités à l’aide du char-à-bances dans les plaines crayeuses de la Marne, où ce léger véhicule circule à travers
champs le plus commodément du monde, et où les chemins sont de luxe. Le courlis, si défiant vis-à-vis de l'homme comme l’outarde, a toujours besoin de croire comme celle-ci à la loyauté du cheval.
Je reproche à l'ædienème, qui a pris tant de choses au pluvier et à la canepetière, de ne pas leur avoir emprunté par la même occa-
sion un peu de l'excellence de leur chair. Le jeune œdienème est
mangeable, mais le vieux a contre lui la consistance et l'odeur de ce bifteck célèbre que Robert-Macaire vit tailler dans la culotte de peau d'un gendarme.
L'ædienème est répandu par grandes masses sur toute la surface
de la zone tempérée de l’ancien continent. On le trouve en Pomé-
ranie, en Algérie, au Japon, à la Chine, en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie. Il vit dans la société des canepetières dans tout le nord de l'Afrique, y compris le Maroc, l'Égypte et la Cyrénaïque. On le tue, mais on ne le chasse pas. C’est un résultat glorieux pour l’agronome que d’avoir chassé l'œdicnème de ses terres et de l'avoir remplacé par la caille; car la caille est amie des céréales et des prairies artificielles, tandis que l’œdicnème partage l'horreur de la perdrix rouge et de la bécassine pour les améliorations agricoles. L
L'œdienème, qui a le bec plus droit que l’outarde, a pour parents en Australie des œædienèmes plus grands que lui et qui outrent ce caractère de Rectirostrie jusqu'à se confondre avec la famille des hérons, ainsi que fait l'outarde. La parenté de l'outarde et de l'œdienème a ici sa preuve solennelle dans la communauté des cou sins. |
L’ædicnème est le seul individu de l’ordre qui ne fasse pas bien à la broche. J'ai mainte fois demandé à l'analogie le motif de cette exception fâcheuse. L'analogie n’a pas encore jugé à propos de me répondre. Peut-être l’ædicnème vaut-il mieux que sa réputation.
GENRE PLUVIER. — Cinq espèces : le grand Pluvier de terre, — le Guignard, — le Pluvier à collier, — le Pluvier à collier interrompu, — le Pluvier doré.
Caractères généraux. — Les pluviers sont ambigus entre l’ordre des Vélocipèdes et celui des Échassiers; mais ceux-là ne se révol-
tent pas comme l’ædicenème contre les nécessités de leur situation politique, et ils tiennent admirablement leur bout en chasse comme en cuisine. Les pluviers sont des oiseaux qui ont les ailes aiguës et le pied léger, et qui sont aussi bien taillés pour le vol que pour la course. Ils ont des espèces pour la steppe, pour les champs cultivés et pour tous les marais. [ls vivent exclusivement d'insectes et particulièrement de vers de terre qu'ils font sortir de leurs trous en piétinant le sol, habitude qui leur est commune avec les vanneaux et qui aurait pu les faire appeler les batteurs de terre. Les pluviers n'ont pas la physionomie heureuse; leur tête est beaucoup trop volumineuse, leur œil trop grand, leur bec aussi trop court et inséré trop bas et trop à angle droit dans le crâne. Ce bec est noir, court, arrondi à la base, renflé à son extrémité. Ils portent le costume traditionnel de la série : manteau plus ou moins jaune, émaillé de mouchetures brunes, plus force colliers noirs et plaques d’ordre sur la poitrine. Le sentiment de fraternité est très-développé chez la plupart des espèces. Quand un pluvier est abattu, tout le vol revient sur lui pour le secourir, et il est arrivé plus d’une fois à un chasseur d’exterminer toute une bande de guignards sans bouger de place. Les pauvres bêtes, qui payent cruellement la faute de leur tête trop ronde, ont aussi la bonhomie de croire à l’innocuité des gens ivres, et se laissent approcher facilement par quiconque fait semblant de ne pouvoir se soutenir sur ses jambes. Religieux observateurs de la loi musulmane, ils pratiquent la polygamie, et se rendent au bord des eaux deux ou trois fois par jour, à des heures régulières, pour faire leurs ablutions et se laver les pieds. Presque tous sont indigènes des régions septentrionales de l'Europe, -d’où ils émigrent à l'approche de l'hiver pour traverser tout le continent et se rendre en Afrique. Ils ne sont que de passage en France, où ils arrivent vers la saison des pluies, ainsi que leur nom l'indique. Les espèces de pluviers qui sont armées n’appartiennent pas à l'Europe. Les pluviers sont de grands ennemis de la stabilité; ils muent deux fois par an, et figurent avec distinction dans les fastes de la cuisine et de la cynégétique françaises. C’est un pluvier qui a commencé la gloire et la fortune de la pâtisserie de Chartres. LE GRAND PLUVIER DE TERRE. — Très-rare et de passage en
France; taille de l'œdienème; manteau brun-cendré, poitrine d'un blanc sale, large collier noir et ceinturon de même nuance, la pointe du bec noire et le reste orangé, pieds rouges. Oiseau solitaire qui fréquente les hautes terres, et se fait tuer sur le bord des grands étangs et des fleuves où il vient se laver les pieds.
LE GUIGNARD. — Taille du merle; manteau gris-roux, plastron roux cerclé d’un large bandeau noir dans la saison d'amour, une tache noire ovale sur le ventre. Le guignard apparaît aux environs des deux équinoxes de mars et de septembre dans les plaines découvertes de l’Artois, de la Beauce, de la Vendée, de la Champagne et dans les plaines arides du midi. Il rase le sol en vols nombreux, tourbillonnants et rapides. C'est de tous les pluviers celui qui a la tête la plus forte et la plus ronde, ce qui ne veut pas dire qu’il y loge une plus grande quantité de cervelle, au contraire; car c’est de tous les pluviers le plus crédule à l'endroit de l'homme ivre et le plus obstiné à revenir sur le chasseur. C’est ce même guignard, jadis très-commun dans la Beauce, qui fut l'élément primitif du fameux pâté de Chartres. 11 habitait alors le canton de Bonneval, et dans ce canton la commune de Neuvy en Dunois, où se trouve un dolmen druidique ; il y reparait encore de temps à autre aux environs des équinoxes de septembre et de mars. C’est sa gloire qui l'a perdu, le succès du pâté ayant naturellement poussé à la con sommation et celle-ci à la destruction de l'espèce. La pâtisserie, comme toujours, après avoir mangé son revenu, n'a pas tardé à attaquer son capital, si bien que la source de ce revenu magnifique est aujourd’hui presque entièrement tarie, et que les pâtissiers chartrains ont fini par remplacer le guignard absent par la perdrix, la caille et l’alouette. Ainsi le gaspillage et l'imprévoyance engloutis-. sent les trésors des peuples et préparent aux générations de l’avenir des regrets éternels!
LE PLUVIER A COLLIER. — C’est un joli petit oiseau de la taille de la guignette, au manteau gris-perle, au collier noir, le même qui piétine si rapidement sur les grèves de la Loire au printemps, et qu’on cesse d’apercevoir aussitôt qu’il s'arrête. Je ne connais pas un oiseau dont l'iris ait autant d'éclat que celui du pluvier à collier, et pour cette raison, autant que pour le distinguer des esp'ces voisines qui
raffolent toutes de colliers, j'aurais voulu qu’on le nommât le pluvier aux yeux d’or. Il est indigène de France, et j'ai bien des fois trouvé son nid dans ces dunes de sable fin émaillé de jard que les crues de la Loire déposent en se retirant sur ses rives.
Le pluvier aux yeux d’or n’a jamais beaucoup fait parler de lui dans les traités de chasse et de cuisine; mais la thérapeutique d’autrefois a cité son nom avec éloge. Il fut une époque, en effet, où ce petit oiseau guérissait la jaunisse, et où il suffisait au malade de le regarder fixement dans ses prunelles d’or et avec une forte volonté de lui repasser son mal pour que la guérison radicale s’accomplit instantanément. La malheureuse bête comprenait si bien d’avance le sort qui l’attendait qu’elle tremblaït de tous ses membres à approche de l’ictérique et ne pouvait supporter son regard. Heureusement pour l'oiseau que la jaunisse, inconstante comme toutes les affections de l’homme, a cédé à l'empire de la mode et ne veut plus aujourd'hui être guérie que par la carotte.
LE PLUVIER A COLLIER INTERROMPU. — Plus petit que le précédent; même couleur; taille de l’alouette; collier cassé en deux. C'est cette espèce-là ou l’autre, ou une espèce voisine, qui entretient commerce d'amitié avec le Crocodile du Nil et lui sert de cure-dent après ses déjeuners. Comme le crocodile n’a pas de langue mobile pour se rincer la bouche à l'instar des autres bêtes, il a grand besoin de l’aide d’un plus petit que lui pour se désobstruer les molaires à la suite de ses repas. Il a done confié cet office de curage à un petit oiseau que les Arabes nomment le fowlleur, et qui fréquente les égouts des cités et les berges des fleuves où il a chance de rencontrer son pourvoyeur. Aussitôt que le crocodile qui l’attend l’apercoit, il ouvre sa large gueule comme fait le patient pour son opérateur, et tient complaisamment ses mâchoires entr'ouvertes tant que dure l'opération, ayant grand soin surtout de ne pas les refermer que l'oiseau ne soit dehors. Le fait avait été observé par Hérodote, il y a près de trois mille ans, et consigné par lui dans ses intéressants récits sans que personne voulüt croire à sa véracité, tant l'esprit des mortels est rebelle aux enseignements de l’histoire, et il a fallu pour vaincre l’incrédulité des modernes qu’un savant de nos jours, que l'illustre Geoffroy Saint-Hilaire, eût vérifié de ses
propres yeux l'exactitude du témoignage d’'Hérodote. Si le Directoire n’eût pas décidé l'expédition d'Égypte, si Geoffroy Saint-Hilaire n'eût pas fait partie du corps savant destiné à accompagner l'armée expéditionnaire, le monde savant en serait encore à cette heure à douter de la sincérité du père de l'Histoire, et voilà à quoi tient la réputation des grands hommes!
Or, depuis que Geoffroy Saint-Hilaire a réhabilité Hérodote sur la fameuse question du Trochilus si vivement agitée dans le siècle dernier, des curieux ont voulu tenter la même expérience sur le Caïman des Antilles et voir si celui-là se conduirait comme le Crocodile de l'Égypte. L'observation américaine a confirmé de nouveau la version d'Hérodote. Le caïman de Saint-Domingue a recours, comme tous les individus de sa race, aux bons offices d’un petit oiseau pour le curage de sa mâchoire. Seulement ce dernier n’appartient plus à la famille des Pluviers, mais à celle des Todiers.
LE PLUVIER DORÉ. — Celui-ci est le plus connu et le plus populaire de tous les pluviers de France. Il abonde sur tous les marchés de la capitale en Brumaire, Pluviôse et Ventôse, et pénètre même par rares échappées jusque dans les cuisines du quartier des Écoles. Sa taille est celle de la tourterelle. Son manteau et le dessus de sa tête, ainsi que les couvertures de ses ailes, sont colorés d’une teinte uniforme, formée de mouchetures d’un brun foncé sur fond jaune verdâtre. Il porte une écharpe noire sur la poitrine dans la saison d'amour ; les plus vieux, à cette époque, ont le plastron presque complétement noir.
Les pluviers dorés sont des voyageurs infatigables à l'aile pointue, au vol rapide, qui émigrent du Nord au Midi en nombreuses colonnes, traversent la Méditerranée d’une seule traite, et s’abattent tumultueusement sur les champs de l’Algérie aux premières pluies d'octobre. La venue de ces pluies qui détrempent les terres et font sortir les vers qui servent de pâture aux pluviers annonce l’époque de leur arrivée ; les gelées qui durcissent le sol les forcent à déguerpir. Ils sont généralement accompagnés dans leurs expéditions lointaines de nombreux vols de vanneaux et d’étourneaux qui vivent comme eux de vers et ne sont pas moins tourmentés du besoin de déplacement. Les pluviers dorés voyagent en trombes
Li:
tourbillonnantes, drues, serrées, innombrables, plus larges que profondes, qui s’annoncent de loin par d'aigus sifflements, rasent le sol comme les hirondelles, se redressent tout à coup dans les airs avec la prestesse d’un ressort, disparaissent et réapparaissent aux regards avec l’instantanéité de l'éclair, et franchissent en quelques secondes les limites de l'horizon visuel. La funeste habitude qu'ils ont prise de raser le sol et d'annoncer de fort loin leur approche facilite singulièrement la cruelle industrie des tendeurs et des chasseurs qui font à cette espèce une guerre acharnée, rien n'étant plus aisé que d’imiter ce sifflet et d'attirer sur soi le vol tout entier par un appel perfide. Et quand on est lancé à fond de train et d’une vitesse minima de trente lieues à l'heure, il est bien difficile de se détourner à temps de la voie scélérate où le drap de mort est tendu; de même qu’il est bien difficile que tous les grains du coup de fusil ne portent pas et n'opèrent pas dans vos rangs un affreux vide quand vous voyagez en masses si serrées que tous les coudes se touchent. J'ai vu des tendeurs en Champagne prendre cent pluviers d'un coup de filet, et des chasseurs en tuer vingt et vingtcinq d’un seul coup de fusil. On peut calculer par ces deux chiffres ce qu'il doit manquer d’émigrants au retour de ces expéditions d'outre-mer. Comme les cadavres des croisés marquaient le chemin du saint-sépulcre aux époques de foi, ainsi le fumet des pluviers dorés qui rôtissent pourrait dire chaque automne la route qu'ils ont suivie.
Le pluvier doré parcourt de préférence les plaines basses, humides et fertiles, et les champs cultivés où abondent les lombrics. Il piétine le sol avec rage pour forcer ces vers à sortir, et c’est uniquement pour se laver les pieds crottés à ce travail qu’il descend au marais deux ou trois fois par jour.
Tout le monde connaît ce dicton culinaire hyperbolique : « Qui n'a goûté ni pluvier ni vanneau, ne sait pas ce que gibier vaut. » Le pluvier doré et le vanneau sont assurément deux gibiers trèshonnêtes et très-estimables, surtout aux environs de la Toussaint, et je serais désolé de leur dire quelque chose qui pût les humilier; mais, franchement, le préjugé populaire leur a fait une réputation plus haute que leur mérite. L'adulation exagérée est un poison qui
gâte tout ce qu'il touche et qui dessert toujours ceux qu'on vou: drait servir. Quand on connait la grive, la caille, la bécasse, l'ortolan, le rouge-rouge, le becfigue et vingt autres, on n’a pas besoin d'avoir tâté du pluvier ou du vanneau pour savoir ce que gibier vaut.
Le pluvier doré est la dernière expression de la Tridactylie en France. À partir de ce pont, ce caractère de primitivité disparait complétement pour nous, et sa disparition annonce la clôture de la Planipédie et l'entrée dans une sphère supérieure. Cependant, parmi les trois derniers ordres de la nouvelle classe, il n’en est véritablement qu'un seul, celui des oiseaux de proie, qui ait entièrement dépouillé le vieux moule. Ainsi nous retrouvons encore dans l'ordre des Percheurs et dans celui des Grimpeurs un bec croisé et un pic à trois doigts. Il est vrai que ces exceptions sont si rares (deux ou trois noms sur quatre à cinq mille) qu’on serait tenté de les prendre pour des accidents fortuits et pour des distractions de la puissance créatrice. Mais moi qui sais jusqu'à quelle exagération de minutie la Nature pousse l'esprit de suite et combien elle a peur d'être surprise en flagrant délit d'écart brusque, j'attribue cette intrusion des deux genres inférieurs dans la sphère supérieure à de hautes considérations morales et à des calculs plutôt qu’à des oublis. Les oiseaux de proie sont titrés en monoganisme pur, et la femelle, chez eux, est toujours plus forte que le mâle. Voilà pourquoi la nature a préservé cet ordre de tout alliage avec les séries subalternes. Trop d'espèces parmi les deux autres ordres vivent encore sous le-régime de la monogamie annuelle et n’ont pas rompu assez énergiquement avec les habitudes immorales des espèces d’ébauche. Voilà pourquoi la nature leur laisse cloué aux flancs un stigmate d'infériorité.
Il est d'ordre naturel que le nombre des points de suture ou des nœuds d'ambigus s'accroisse à mesure que la série s'élève. La grande tribu des Vélocipèdes doit donc avoir plus de points de contact que les ordres précédents avec toutes les tribus voisines, soit de l’intérieur, soit de l'extérieur. Par conséquent, nous allons voir à l’intérieur la contiguïté des tridactyles aux pulvérateurs s’opérer par le passage du Turnix à la Caille, qui touche à la perdrix et
aux éperonnés. Un moule de transition devrait rattacher cette série des tridactyles aux dernières espèces des pulvérateurs, tétras et lagopèdes; mais ce moule manque à la faune francaise. C’est une espèce de tétras tridactyle tout à fait remarquable par la longueur excessive de ses ailes et la brévité de ses tarses, et qui rappelle le type ambigu de l'hirondelle que nous avons déjà retrouvé dans l'ordre des Rémipèdes (sterne) et dans celui des Échassiers (glaréole). Le shirrapte (c'est le nom de l’ambigu des pluviers aux tétras) a été découvert en ce siècle, et dans le fond des déserts de la Russie d'Asie, par le célèbre voyageur russe Pallas, le même qui eut la chance de rencontrer à l'embouchure de la Léna un éléphant d'avant le déluge parfaitement conservé dans sa glace, et qui fut tué dans son cabinet d’un coup de foudre par un paratonnerre dont il avait oublié de s'isoler.
Les liens de la série externe ne sont pas moins nombreux que ceux de la série interne. Le turnix confine au râle de genêts aussi bien qu'à la caille, et le râle de genêts est lui-même ambigu des échassiers aux coureurs de roseaux. L’outarde confine à l’œdicnème, l'ædienème aux pluviers, dont les diverses espèces se déta chent peu à peu des steppes pour aborder les grèves sablonneuses, et finissent par aboutir à celle du pluvier doré, qui est toujours un oiseau des plaines, mais des plaines inondées. Plaines inondées et plages maritimes se rapprochent de bien près comme milieux habituels, et le pluvier doré vermivore aux pieds toujours crottés est déjà bien voisin pour le goût et les habitudes des barboteurs paludicoles, chevaliers, combattants, tourne-pierre. Cependant la Nature, dans son amour infini des nuances, a créé, pour adoucir encore la transition entre ces genres voisins, deux nouvelles espèces, le Squatarole ou vanneau suisse et le vanneau à aigrette.
Aucune raison absolue ne me commandait de loger ce nouveau genre à la place où nous sommes, c’est-à-dire à la fin de la série des Vélocipèdes tridactyles; car le vanneau a quatre doigts, et j’ai même indiqué dans la revue des espèces paludiennes de l'ordre des Échassiers le nœud d'insertion de l'espèce. Le vanneau est ambigu entre les échassiers et les vélocipèdes, et son vrai poste de série dans la nomenclature pédiforme est entre le tourne-pierre et le plu-
dar.
vier doré. Mais, comme il importe peu en somme de faire partir l'ambigu de l’un de ses points de raccordement plutôt que de l’autre, j'ai cru bien faire de classer le vanneau à la suite du pluvier et non ailleurs, parce que la nature a établi entre ces deux genres une affinité si patente qu'il m'a paru impossible de les séparer. Qui peut parler du pluvier sans parler du vanneau? qui peut songer à désunir deux espèces amies dont les mœurs et les goûts sont tellement identiques qu'elles voyagent ensemble, mangent ensemble et donnent ensemble dans les mêmes filets, appelées par les mêmes appelants? Une méthode qui ne tiendrait pas compte de ces affinités morales et matérielles ne serait pas une méthode.
GENRE AMBIGU : Vanneau. — Deux espèces : Vanneau suisse, — Yanneau couronné.
Les vanneaux piétinent la terre humide, comme les pluviers dorés, pour en faire sortir les lombrics ; ils ont également besoin de descendre à l'eau deux ou trois fois par jour pour se laver les pieds ; ils émigrent comme les pluviers, et aux mêmes époques, du nord de l’ancien continent pour aller passer la saison d'hiver dans les chaudes contrées du Sud. Leurs émigrations ont lieu généralement à des époques si précises qu'elles servent quelquefois à fixer des dates, et que le mois d'octobre a recu au Kamschatka le nom de mois des vanneaux. Ce petit détail me rappelle que j’eus un jour l'envie de doter la vénérie française du calendrier cynégétique qui lui manque, et que la difficulté du sujet me fit lâächement renoncer à la tâche. Je dirai ailleurs comment les vanneaux se tuent et se prennent; je ne vois pas d’inconvénient à dire dès aujourd'hui que les vanneaux de la Toussaint veulent être mangés à la broche, ceux de carème en salmis; car le vanneau est maigre, Dieu ne le . défend pas.
Le vanneau est un bel oiseau à manteau de couleur verte changeante, plastron noir, ventre blanc, taille du pigeon fuyard. Il cumule dans une si parfaite mesure les caractères de l'ambiguïté de l'ordre des Échassiers à celui des Vélocipèdes que sa classification présenterait de véritables embarras à ceux qui n'auraient pas comme,.nous à leur disposition un type générique infaillible. La
difficulté serait au moins égale, sans l'existence du pouce, pour décider auquel des deux genres, du pluvier doré ou du vanneau, appartient le vanneau suisse, qu’ils appellent Squatarolle.
Le vanneau suisse ne porte pas, en effet, d’aigrette comme le vanneau proprement dit, mais il a en revanche le plastron noir comme le pluvier doré en costume de noces; il est de la même taille et lui ressemble par les traits; en un mot, il est pluvier depuis la tête jusqu’à l'extrémité du tarse; et encore dissimule-t-il si habilement son pouce imperceptible que l’idée ne pourrait venir à personne de le séparer de ce genre à première vue. Cependant une attention méticuleuse finit par faire découvrir cet appendice microscopique qui trahit sa parenté réelle. On avait déjà vu par l'exemple de l'aptérix quel titre passionnel supérieur peut conférer instantanément à un quasi-tridactyle la simple adjonction d’un ergot, si haut juché qu’il soit. L'influence de ce quatrième doigt n’est pas moins manifeste ici. Le vanneau suisse se marie. Il veut bien demeurer le commensal et l'ami du pluvier doré quant aux relations de la vie habituelle d'hiver, mais il repousse toute solidarité de doctrines politiques et printanières avec lui.
La supériorité morale du tétradactyle sur le tridactyle est bien autrement caractérisée encore chez le vanneau à aigrette. Pourquoi, en effet, cette aigrette? pourquoi cet attribut de royauté sur cette tête et non pas sur l’autre? J'aurais l'air de me vanter si je disais que j'ai proposé cette énigme redoutable à plus de cinquante savants distingués sans avoir jamais rencontré parmi eux un OŒEdipe. Le fait est exact cependant; les plus hardis de la bande m'ont répondu parce que, mais sans aller plus loin, ce qui n’est pas une réponse. Il faut bien cependant que je tire ces braves gens de peine, puisqu'ils ont jeté leur langue aux chiens.
L'embarras des savants sur la question de l’aigrette du vanneau provient de la même cause qui leur a fait donner au râle de genêts le nom de poule d’eau. Cette cause universelle d’ânonnements et d'erreurs est l'ignorance complète des propriétés de l'ambigu. Je me tue de dire que l'ambigu est un être essentiellement utile ou agréable à l’homme : quand un ambigu m'offre l’un de ces deux
caractères, je suis content de lui; mais quand il les cumule, ma satisfaction s’exalte jusqu’à l'enthousiasme. Or, ce dernier sentiment est celui que m'inspire le vanneau.
Car le vanneau ne se contente pas de servir à l’homme un aliment savoureux par sa chair en octobre; il lui donne de plus au printemps des œufs d'une délicatesse exquise, aussi bons pour le moins que ceux de la poule domestique. Il ne se borne pas à lui procurer le plaisir de la table, il lui offre celui de la chasse sur la plus vaste échelle; il ne se contente pas de lui être agréable après sa mort, il lui est pendant sa vie auxiliaire intelligent et dévoué. Libre, c'est lui qui défend les digues de la Hollande contre les ravages des tarets qui ruinent ces constructions par leurs menées souterraines, et c’est pour cela qu’il habite de préférence à tout autre milieu les Polders, plaines qui sont au-dessous du niveau de la mer et que l’industrie de l’homme a conquises sur les flots. Captif, le vanneau couronné embellit les jardins des grâces de sa personne; il y fait aux lombrics, aux escargots naïissants et aux limaces impures une guerre acharnée. Lui seul enfin, rompant courageusewent en visière aux habitudes honteuses de ses voisins les échassiers et les vélocipèdes, arbore la noble bannière de la fidélité conjugale.
J'ai cherché à vous donner une idée pittoresque des évolutions de la bécassine amoureuse, le vol du vanneau enflammé n’est pas moins riche de culbutes et de cabrioles audacieuses que celui de la bécassine ; et si le vanneau ne bêle pas comme la chèvre, il miaule comme le chat.
Je suppose que maintenant l’aigrette du vanneau n'intrigue plus personne, et que chacun sait le mot de l'énigme. Cette aigrette est un prix d'honneur décerné au vanneau en récompense de sa belle conduite en ménage et des services nombreux rendus par lui à l'homme en mode composé.
DEUXIÈME SÉRIE : Pulvérateurs. — Douze genres : Caïlle, — Perdrix, — Pintade, — Francolin, — Faisan, — Coq, — Paon, — Dindon, —-Ganga, — Coq de bruyère, — Gelinote, — Lagopède; vingt espèces.
C’est de toutes les tribus ailées celle qui joue le rôle le plus important dans les annales de l'humanité, celle qui figure avec le plus
de distinction au chapitre de ses institutions culinaires, cynégétiques, politiques et religieuses. Aucune ne fait à l’homme la vie aussi facile et n’occupe dans son industrie, dans ses joies, dans ses fêtes, une place aussi éminente. Si le faucon s’est rallié à lui dès le commencement et bien avant la poule, c’est que le faucon appartient comme le chien à la série des Auæiliaires, et que le service des auxiliaires doit naturellement précéder celui des Domestiques. Mais, à ne considérer l'oiseau que sous ce dernier aspect et à titre de denrée alimentaire, 1l faut dire que nulle autre conquête n’égale en importance pour l’homme celle dés pulvérateurs. Sur vingt espèces volatiles environ domestiquées déjà ou en train de l'être, dix au moins appartiennent à cette famille, à qui revient de droit la plus grande somme des éloges enthousiastes que ma reconnaissance adressait naguère à l’ordre tout entier ; car on peut censurer les mœurs de cette tribu sensuelle, mais non pas dénigrer ses vertus... alibiles.
Du moment que la nature avait décidé de faire de la série des Pulvérateurs la société intime de l’homme, elle devait accumuler sur elle une foule d'avantages : charmes animiques et fécondité exubérante chez les femelles ; corpulence glorieuse et beauté externe chez les mâles. Une seule de ces espèces, la poule domestique, fournit à la consommation annuelle de Paris seulement cent vingt millions d'œufs et plusieurs millions de poulets... La pintade pond cent œufs par an, cent œufs d’un goût exquis, et l'on a mangé quelquefois des dindons du poids de 15 kilogrammes. Il est probable que c'est de ces espèces-là que j'ai voulu dire que, si elles étaient seules sur la terre avec l’homme, le monde ne finirait pas. Fourier, qui méprisait de si haut l’étroitesse de génie de nos malheureux hommes d'État qui sont dans l'embarras pour le moindre milliard, Fourier a indiqué le moyen de payer la dette de l'Angleterre avec des œufs de poule; la dette de l'Angleterre dépasse vingt milliards.
La série des Pulvérateurs, confinant à la tridactylie par la tribu des outardes, doit offrir nécessairement un grand nombre de points de similitude avec cette dernière. C'est, en effet, <hez le personnel de l’une et l’autre série, la même prestance majestueuse, la même ampleur de pectoraux, la même manière de vivre à peu près, la même rapidité à la course, le même vol bruyant et saccadé,
la même répugnance à prendre l'essor ; c’est presque le même bee, les mêmes ailes, les mêmes pieds, les mêmes mœurs polygames.
Cependant le bec des pulvérateurs est plus court et plus robuste, plus voûté et moins comprimé que celui des outardes; la mandibule supérieure déborde beaucoup plus l'inférieure. Les pulvérateurs sont essentiellement granivores et insectivores, mais aucune espèce ne dédaigne les baies ni les fruits des bois, et parmi les fruits il en est, comme le gland par exemple, qui ne peuvent être brisés
que par de violents efforts, et qui exigent un appareil fracteur dont n'ont pas besoin les outardes. On entend fréquemment parler dans le monde de la puissance digestive de l'estomac de l’autruche. L'autruche à, en effet, le gésier musculeux et assez fort pour broyer à la longue les cailloux et les métaux; mais les pulvérateurs sont encore mieux partagés sous ce rapport que l’autruche.
La jambe des pulvérateurs est aussi semblable à celle des outardes dans les espèces les plus voisines; le tarse est généralement nu, vigoureux, écailleux, dégagé, et les doigts sont réunis, à leur base, par une étroite membrane; mais, à mesure que la série s'éloigne de son point de ‘départ, les tarses tendent à s’armer de protubérances cornées qui bientôt dégénèrent en éperons. Puis la hauteur de ces tarses diminue graduellement pour se couvrir graduellement aussi de plumes de plus en plus épaisses. Enfin ces dernières espèces perchent. Or ces allures et ces modes sont complétement étrangeres à la famille des outardes.
Toutes les espèces vivent à terre et y nichent; les nids, dans la seconde série comme dans la première, sont composés d'herbes sèches. La durée de l’incubation est aussi longue, les difficultés de l'éducation aussi grandes ; mais la fécondité des pulvérateurs est quintuple ou sextuple de celle des outardes. La grande outarde pond trois œufs, la perdrix grise vingt, la caille fait plusieurs pontes de dix œufs en moyenne.
Toutes les ménagères et tous les chasseurs qui se sont un peu occupés de faisanderie ont déploré plus d’une fois l'extrême sensibilité organique des petits poulets, des dindonneaux, des perdreaux, des faisandeaux, à qui le moindre refroidissement est mortel et dont le tempérament est aussi délicat dans le premier âge qu’il est
robuste dans l’âge adulte. Cette sensibilité du jeune âge, qui fat le désespoir de la faisanderie et des couveuses, est un caractère particulier à la série des pulvérateurs. La nature ne semble avoir infligé ce surcroît de tablature aux mères que pour faire briller d'un plus vif éclat la grandeur de leur dévouement.
On devine pourquoi les mâles, dans cette série, ont le verbe si haut; ils ont le verbe de leur métier, le verbe des batailleurs et des provocateurs. Dieu a fait du talent musical l'apanage exclusif des amants soumis et fidèles; il a doué surtout d'un charme de mélodie suprême le gosier des amoureux qui prennent pour confidents de leur bonheur les échos de la nuit.
La masse des pulvérateurs est sédentaire, ce en quoi cette série diffère de la première. Deux espèces indigènes seulement, parmi les douze, se laissent entraîner à la passion des voyages. La nature, en signe de cette destination exceptionnelle, leur a taillé l'aile en pointe, mais elle ne les a pas affranchies du joug de la paresse, qui est dans le sang de la famille.
Les pulvérateurs poussent du reste bien plus loin que les outardes le fanatisme de la parure, des colliers, des dentelles, et beaucoup il s'en faut que le houbara et la canepetière approchent, en leurs plus beaux atours, du luxe éblouissant que déploient leurs rivaux. La raison de cette différence est fort simple; d'abord le luxe des armes n'entre point dans la toilette des outardes comme dans celle des pulvérateurs. Ensuite les couleurs étincelantes que peuvent se permettre les faisans et les paons qui vivent sous le couvert sont formellement interdites aux espèces qui habitent les plaines dénudées et pour lesquelles les uniformes un peu brillants deviendraient un péril.
La famille des Pulvérateurs de France se compose de douze genres, mais sur ce nombre sept seulement sont autochthones, c’est-àdire originaires d'Europe. Ces sept genres s'appellent : Caille, Per-drix, Francolin, Ganga, Coq de bruyère, Gelinote, Lagopède; les cinq autres : Faisan, Coq domestique, Paon, Pintade et Dindon sont des trésors ravis à trois autres parties du monde. Le faisan, le coq et le paon appartiennent à l'Asie, la pintade à l'Afrique, le dindon à l'Amérique du Nord. Le faisan ordinaire, le coq, le paon et
la pintade sont depuis plus de mille ans naturalisés en France. L'introduction du dindon, contemporaine de celle du tabac, ne remonte qu'au règne des Valois, et le premier de ces oiseaux qui fut mangé chez nous fut servi au repas de noces du roi de la Saint-Barthélemy. La conquête du faisan doré, du faisan argenté, du faisan à collier, qui est sans contredit la plus belle de toutes les conquêtes modernes de l'Anglais sur la Chine, date d'hier, et je sais que l'Anglais dont l'ambition ne démord pas, ne se bornera pas à enrichir l'Europe de ces moules précieux et qu'il est en train aujourd'hui d'en acclimater une foule d’autres. Alors je n’attendrai pas qu'il ait réussi dans sa noble entreprise pour lui crier lâchement : Rule Britannia! England and France for ewver. Assez de fois j'ai maudit l'Anglais dans son rôle de bourreau et de vampire des peuples, pour être tenu de mentionner à l’occasion ses actes méritants. Je crois qu'il est grand temps de s'occuper d'augmenter les ressources de l'alimentation publique, et de mettre sous la dent de l'Irlandais un morceau plus savoureux que la pomme de terre, pour l'empêcher de manger le lord. Tantmieux pour beaucoupde gens si l'aristocratie britannique, qui donne le branle à l'opinion du monde, commence à comprendre la question; car on a tort de s’imaginer que la Grande-Bretagne soit le seul endroit de ce globe où il se trouve des Irlandais ayant faim de la chair des lords. La situation est la même, absolument la même, pour tous les États du monde où il y a des riches et des pauvres, des repus et des affamés.
Remarquons en passant ce fait significatif, que sur les douze espèces de pulvérateurs que nous venons de citer, cinq seulement sont ralliées à l’homme à titre de domestiques; que ces cinq espèces sont toutes de provenance asiatique (l'Asie est le berceau de toutes les impostures et de toutes les oppressions); — etenfin, que ces cinq espèces sont précisément celles chez lesquelles les coqs affichent les caractères les plus indisciplinables et les tempéraments les plus impétueux. Je ne saurais trop vous recommander de vous défier de la parole d'honneur et des grands airs de ces éperonnés.
La Nature asi régulièrement constitué cette série de pulvérateurs et si artistement limité les intervalles des genres, qu’elle a réellement fait de chaque Carac ère physique de l'oiseau un élément de
classification et de ralliement convenable qu'on serait trop heureux de rencontrer ailleurs pour sérier vingt familles. J'affirme, contrairement à l’opinion des maitres, qu’on peut prendre-cette famille des Pulvérateurs par les pieds, par la tête, par le cou, par la queue, par la couleur, l’origine, la patrie, l'élément habituel, sans courir le moindre risque d'erreur,
Il y a pour la coiffure l’aigrette du paon, la huppe du faisan, la crête longitudinale du coq, le casque de la pintade, la tête chauve et caronculée du dindon.
Il y a les queues rudimentaires, les queues courtes , les queues moyennes, les queues démesurées, les queues carrées, arrondies, ‘étagées, rabaissées, relevées, les queues tectiformes à panache, tectiformes à longues pennes horizontales, les queues en forme de lyre, et celles en forme de roue ou d’éventail, étalant aux regards éblouis leurs magnifiques gradins de tectrices ocellées.
J'ai dit tout à l'heure la patrie de chaque espèce ; il y a les espèces exotiques et les espèces indigènes, les domestiquées et les sauvages.
Il y a, quant à l'élément habituel, les pulvérateurs des prairies et des plaines grasses (caille, perdrix grise), des bruyères, des coteaux abrupts, des roches montagneuses (perdrix rouge, perdrix de roche, bartavelle); pulvérateurs de basse-cour (coq, paon, dindon, faisan doré, faisan argenté, pintade); pulvérateurs des bois (faisan commun, tétras), des sables (ganga de Provence), des neiges (lagopèdes). Ici la série est si complète et si parfaitement ordonnée qu'il est véritablement impossible de demander mieux pour une simple nomenclature matérielle.
Cependant le caractère générique que nous avons choisi, le caractère tiré de la forme du pied et du mode de chaussure, est beaucoup plus saillant encore et plus facile à saisir que celui tiré de l'élément habituel.
La nature, en effet, a divisé elle-même la famille des pulvérateurs en deux groupes, en faisant à certains genres le tarse long et nu, aux autres le tarse court et garni de plumes fines. En conséquence, le premier groupe sera dit des Nuditarses, le second des Patus ou des Dasytarses. La dénomination de Longitarses et de Brévi-
tarses eût pu suffire à la rigueur, mais nous avons déjà usé ces termes, qui eussent péché d’ailleurs par l’omission de ce caractère de nudité ou d’empennure qui fait ici une opposition très-tranchée, Rappelons que l’'empennure du tarse implique sa brévité, de même que sa hauteur implique sa nudité.
Le groupe des Pulvérateurs nuditarses contient huit genres Caille, Perdrix, Pintade, Francolin, Faisan, Coq, Paon et Dinde, sans compter un nombre infini de variétés; car les variétés sont naturellement fort nombreuses dans les espèces ralliées à l’homme, surtout quand ces espèces sont domestiquées depuis cinquante siècles.
Le groupe des Dasytarses ou des Patus contient les quatre autres genres : Ganga, Tétras ou Coq de bruyère, Gelinote et Lagopède.
Malgré la proximité intime des genres du groupe des Nuditarses, une foule de caractères fort tranchés les séparent en deux catégories parfaitement distinctes. Il y a, quant à la couleur, les fernes et les flamboyants, qu'il est absolument impossible de confondre, tant l'opposition entre la couleur des costumes est générique et tranchée. IL y a encore les espèces qui se branchent pour passer la nuit et celles qui dorment à terre. Rien n’eût donc empêché de nommer ces dernières Humicubes; on eût appelé les premières par opposition Ramicubes; et, chose fort remarquable, les deux sous-groupes ainsi séparés eussent compris les mêmes espèces, malgré la différence du type de division. Il y avait aussi la division des Polygames et des Monogames, et dix autres encore. Le-lecteur est à même de juger si j'avais raison tout à l'heure de me plaindre de l'embarras du choix.
Mais il y a bien mieux que tout cela encore dans la série comme type séparatif. Il y a ici même un caractère générique tellement saillant et tellement supérieur par son importance qu'il suffit de l'indiquer pour se dispenser de faire mention des autres : j'ai nommé l’éperon. .
L'éperon n’est plus un simple accident de la chaussure, une simple fantaisie d'artiste, un caractère générique destiné comme tant d’autres à nuancer une transition et à tenir séparées deux espèces ;
c’est un type pivotal de série, un signe de la main de Dieu sur une espèce exceptionnelle. L’éperon ne fait pas nuance, il fait révolution, il transforme radicalement le costume et les mœurs, il résume tout ce qui a été écrit jusqu'à présent sur la famille.
Qui dit éperon dit pacha, dit harem, despotisme, jalousie, tenue éblouissante des mâles, douceur et timidité des femelles, délicatesse de chair et domesticabilité, Quand la nature chausse l'éperon à un coq, elle lui jette en même temps sur les épaules un riche manteau d'étoffe chatoyante à reflets métalliques; eïie lui couvre le col d’une fraise mobile, lui prodigue les armures de Milan, les erinières excentriques, panaches de l'avant, panaches de l'arrière. C’est comme conséquence de cet éperon qu'elle lui souffle au cœur un si vif désir de bataille. Il est visible ici plus que partout ailleurs que la nature, une en ses plans, a soin de calquer tous ses moules sur le type de l’homme.
L'oiseau-mouche et le colibri, le couroucou et le caurale ont peutêtre le droit de disputer à l'éperonné le prix de la beauté; la bécasse et le becfigue peuvent lui ravir celui de la délicatesse; mais aucune famille d'oiseaux ne réunit dans les mêmes proportions que celle des éperonnés le charme composé de beauté et de bonté.
La propriété du reflet métallique du plumage est si bien l’appoint de l’éperon chez les pulvérateurs, elle est si étroitement conséquentielle à l'existence de cette armure, que la corrélation des deux caractères a acquis la rigidité inflexible d’un principe qui se rit des intervalles des océans et de la puissance du soleil. Ainsi, de ce que les oiseaux resplendissants que nous possédons en France, le coq, le faisan et le paon, appartiennent aux contrées les plus chaudes de l'Asie, on aurait pu attribuer à priori cette propriété de réfulgence métallique à l’action du soleil de leur contrée natale; mais on eût fait très-mal de spéculer ainsi, car la réfulgence vient de l’éperon et de l’éperon seul. La preuve qu'elle ne dépend nullement du soleil, c'est que le dindon de l'Amérique ‘Nord, qui est armé de l’éperon, jowit de la propriété, tandis que les espèces de la même tribu (hoccos, pénélopes, ete.) qui habitent la zone équatoriale de l'Amérique, mais qui sont dépourvues de l'éperon, sont privées du reflet.
Toutes les espèces du groupe des Nuditarses, du reste, semblent intimement pénétrées de l'importance et de la valeur de l’éperon. Celles qui le portent en sont fières, marchent la poitrine en avant et la tête en arrière ; celles qui ne le portent pas aspirent à le chausser. Tous les mâles de perdrix, les vieilles cailles elles-mêmes, qui ne peuvent pas atteindre jusqu’à l'éperon, s’'arment le tarse d’une protubérance cornée qui joue cet appendice et en approche d'aussi près que possible, puisque l'armure des vieilles perdrix est la même que celle des faisans de première mue. C’est un commencement d'éperon.
Dès que la manie de porter l’éperon était endémique à toute la famille, ce caractère devenait son type de classification naturel et devait la nommer. J'ai donc divisé le groupe des Pulvérateurs nuditarses en deux sous-groupes, celui des éperonnés (Plectroniens) et celui des non éperonnés (Aplectroniens). Le mot grec plectron m'a semblé plus maniable que le latin calcar. Dans le groupe des non éperonnés figurent la caille, la perdrix, la pintade, le francolin ; dans celui des éperonnés, faisan, coq, paon, dindon.
Mais, avant d'aller plus loin, j'ai besoin de m'expliquer catégoriquement sur ce substantif éperon et de dire ce qu'il en est, ma conscience d'analogiste ne me permettant pas d'autoriser par mon exemple l'emploi d’une locution vicieuse. J'ai besoin de dire que l'éperon du coq et du faisan argenté n'a rien de commun avec l'aiguillon dont l'homme se sert pour stimuler une monture paresseuse, mais que cet éperon est une véritable rapière, une arme de spadassin, une franche colichemarde pour se couper la gorge, cela et rien que cela. Voilà pourquoi le nom qui convenait aux porteurs de cette arme était raffinés ou gladiateurs, et non éperonnés; mais que voulez-vous obtenir de complet dans une nomenclature matérielle quelconque, quand même cette méthode serait préférable à toutes celles des savants! ,
Le savant est enclin à l’impropriété du verbe, parce qu'il ignore quelles funestes conséquences peuvent surgir d’un mot qui n’est pas à sa place; mais j'imagine qu'il se montrerait plus sévère pour le choix des substantifs s'il voyait aussi loin que nous, s’il comprenait, par exemple, que le destin des empires peut dépendre d'un
vice d'attribution d'emblème. Je ne ris pas, croyez-le bien, car je pense en ce moment à l'honneur de nos armes.
Ainsi le préjugé vulgaire avait admis jusqu'ici que la Nature, en chaussant l’éperon au coq domestique, l'avait voulu armer chevalier, et les maîtres ès sciences héraldiques, partant de cette donnée inexacte, avaient fait de ce type indigne un emblème de nationalité pour un peuple vaillant et ami des combats. On sait ce que cette erreur a coûté à notre gloire. Ne remuons pas, de crainte de nous brûler les doigts, des cendres encore chaudes; mais retenons bien ceci : que la Nature pensait au Bourreau des crânes et non au Chevalier quand elle créa le coq, et qu’elle l'a armé d’une rapière et non chaussé d’un éperon. La nature choisit ses emblèmes de che valerie parmi les cœurs fidèles, esclaves passionnés du beau sexe, et non parmi les polygames, les tyrans de harem et les vilipendeurs d'amour.
La nature, qui a horreur des transitions brutales, va nous faire aborder la famille des pulvérateurs par le groupe des Arvicoles ou habitants des plaines, c'est-à-dire par le groupe qui confine à celui des outardes amies des steppes. Le dernier genre de la Tridactylie était celui du turnix, paresseux au vol et coureur; le moule par lequel nous engrenons dans la série nouvelle est la caille, paresseuse et coureuse.
GROUPE DES NUDITARSES. — Huit genres, quatorze espèces, une
foule de variétés.
SOUS-GROUPE DES APLECTRONIENS. — Quatre genres : Caille, — Perdrix, — Pintade, — Francolin; sept espèces.
GENRE CAILLE. — Espèce unique.
I y à plus de différence à la première vue entre un cailleteau et sa mère qu'entre celle-ci et le turnix. C’est le même plumage, la même taille, le même oiseau enfin, à part les habitudes et le nombre des doigts du pied. La caille est citoyenne du monde, et voyage deux fois par an du cap de Bonne-Espérance au cap Nord, ne s'arrêtant que là où le grain et la terre lui manquent. Le turnix borne ses pérégrinations aux plaines des péninsules de la Méditerranée.
La caille a le corps épais, le bec court, le tarse nu et couleur de
chair, présentant quelquefois les rudiments de la protubérance cornée d'où sortira l’éperon dans les moules supérieurs. Le pied est petit, comme chez les coureurs; les doigts sont réunis à la base par une membrane interdigitale de faible dimension ; le pouce est inséré trop haut pour aider à la marche. Queue courte, à pennes égales.
La caille court plus volontiers qu'elle ne vole, et, malgré l’ardeur de son tempérament, elle préfère la voie de terre à l’autre pour se rendre à l'appel amoureux de la femelle. On ne connait pas d'oiseau qui aime autant ses aises et qui prenne de lui-même plus de graisse en sa bonne saison. C’est que la nature, comme je l'ai répété si souvent, a destiné la caille aux voyages de long cours. Elle lui a aussi, pour les mêmes raisons, taillé les ailes en pointe. Ce seul caractère suffirait pour la distinguer parfaitement des espèces contiguës.
I n’y a peut-être en Europe que le coucou et le martinet chez qui la passion des voyages soit aussi prononcée que chez la caille. La caille prisonnière se casse fréquemment la tête contre les barreaux de sa cage, de dépit de ne pouvoir s'embarquer quand vient la saison des passages.
La caille à les habitudes polygames et horizontales du groupe. Elle paresse avec délices. Le plus grand de ses plaisirs est de poudroyer au soleil, la plume ébouriffée, le corps à demi enterré dans la cendre, une jambe étirée et flottant dans le vide. Cette attitude de Sybarite a pour elle tant de charmes que la présence du chien d'arrêt suivi de son chasseur n’a pas toujours puissance de la lui faire quitter aux heures chaudes du jour. Il est vrai que la caille se donne pendant la nuit beaucoup de mouvement.
Les Chinois portent des cailles en guise de manchon pendant l'hiver pour se préserver de l’onglée. On a dit longtemps que les aigles employaient le pigeon de la même manière, et l'épervier le moineau franc. Je n’ajoute pas foi entière à toutes ces histoires de chauffe-main ; mais il est sûr que le moineau france, le pigeon et la caille doivent avoir le sang chaud.
La caille ne perche pas. Le mâle, dont la voix sonore annonce si agréablement le retour du vrai printemps, ne se distingue pas
ostensiblement de la femelle par l'ampleur de la taille, mais bien par la teinte plus foncée de son plumage et par une tache noire qu'il porte sous la gorge à la manière du moïneau franc. Cette double infraction à la règle générale du groupe provient de ce que, dans cette espèce, les mâles sont plus nombreux que les femelles et n’ont pas par conséquent les moyens d'entretenir un harem à l'instar des faisans, des coqs et des tétras. Ce caractère de profusion des mâles veut dire encore bien d’autres choses, et par exemple que l'espèce a été vouée à la broche, car on sait que la nature tien peu à la conservation du sexe masculin.
La caille fait plusieurs couvées par an. La charge de l'éducation de la jeune famille pèse sur la mère seule. Celle-ci se sépare de ses petits aussitôt qu’ils sont assez grands pour voler de leurs propres ailes, et elleïne perd pas de temps pour faire une nouvelle ponte. Chaque ponte est d’une douzaine d'œufs plus ou moins. La pauvre mère couve avec tant d'ardeur qu’ellé se laisse faucher sur son nid. On trouve des nids de caille en France depuis le 1% mai jusqu’à la mi-octobre. Les petits s'élèvent parfaitement en captivité et même sans le concours de la poule. On fait éclore les œufs dans des cendres chaudes. La caille blanche s'obtient par la nourriture exelusive du chènevis.
Cette espèce est probablement la plus féconde de toutes les espèces volatiles, et il ne lui fallait pas moins que sa fécondité extraordinaire pour résister à la guerre d’extermination que lui ont déclarée tous les peuples civilisés et tous les oiseaux de proie de la terre. On peut se faire une idée du nombre prodigieux de wictimes que la seule traversée de la Méditerranée coûte à l'espèce par deux faits bien connus et que tous les auteurs citent.
L'évêque de Capri se faisait un revenu net de vingt-cinq mille francs par an avec ses cailles. Ces vingt-cinq mille francs écus représentent cent cinquante mille cailles pour le moms en nature. Capri, l'ex-Caprée de Tibère, est un méchant îlot d’une lieue de long à peine qui git à l'entrée de la baie de Naples.
Dans certaines iles de l’Archipel et sur certaines côtes du Péloponèse, les habitants, hommes et femmes, n’ont pas d'autre industrie pendant deux mois de l’année que de ramasser les cailles qui leur
pleuvent du ciel, de les plumer, de les vider, de les saler et de les encaquer dans des barils pour les expédier ensuite dans tous les grands centres de consommation du Levant; c'est-à-dire que le passage des cailles est pour cette partie de la Grèce ce que le passage des harengs est pour la Hollande et l'Écosse. Les tendeurs de cailles arrivent sur la plage une quinzaine de jours à l'avance, et numérotent leurs places pour éviter les contestations.
La caille arrive d'Afrique en France aux premiers jours de mai et en repart vers la fin d'août. Le passage dure deux mois et finit en octobre. Les vieilles partent les premières, ainsi que j'ai déjà dit.
La caille habite de préférence les plaines découvertes et fertiles et les prairies herbues. Ses patries de prédilection chez nous sont les provinces du nord, Flandre, Artois, Picardie, Normandie, Ilede-France, Champagne, Lorraine, Alsace, et parmi les provinces du milieu la Touraine, l’Anjou, le Poitou, le Berry, la Limagne d'Auvergne, la Bourgogne, la Bresse, le Forez. Elle niche peu dans le midi ; elle se plait surtout dans les terrains calcaires, et déteste les pays boisés et les plaines siliceuses. Elle s'arrête au printemps dans les prés et dans les blés verts, les sainfoins, les luzernes. On la trouve abondamment en septembre dans les chaumes de froment, les jeunes trèfles, les étoules et les hautes herbes des étangs desséchés. Elle se tient encore dans toutes les récoltes restées debout, céréales, pommes de terre, sarrasins, navettes d'été, camelines, chanvres. On la rencontre également dans les vignes vers l’arrière-saison; mais je suis porté à croire que c'est moins le raisin qui l'y attire que le grand nombre de petits escargots jaunes dont ces vignes sont alors peuplées; car la plupart des eailles tardives qu'on tue dans ce couvert ont le jabot rempli de ces mollusques.
Les départements de France où la destruction de la caille s'opère sur la plus vaste échelle sont nos départements maritimes du midi, le Var, les Bouches-du-Rhône, le Gard, l'Hérault, l'Aude et les Pyrénées orientales, qui sont les stations d'arrivée et de départ de l'immense majorité des cailles appartenant à l’Europe occidentale.
J'ai déjà consacré une mention honorable à la caille au début de ce livre, et je dois la retrouver au volume de la chasse. C’est une
double raison pour que je ne m'étende pas plus longuement sur ses mérites. Je n’ajouterai à ces détails qu'une simple observation gastrosophique relativement aux propriétés de l’ambigu, parce que l'exemple de la caille est un des meilleurs à citer en faveur de la règle générale par nous établie, qui veut que tout ambigu soit supérieur par la sociabilité de ses mœurs ou par la qualité de sa chair aux genres qu'il relie. La caille, au point de vue du rôti, est supérieure au turnix et à la perdrix grise. Le pluvier doré, qui relie les coureurs des steppes aux coureurs de rivages, est supérieur au vanneau et à l’œdicnème. Ainsi de l'anguille, qui est de beaucoup préférable à la couleuvre, qu'elle relie aux poissons; ainsi du lièvre, qui relie les rongeurs aux herbivores. La loutre et le castor, qui sont ambigus des carnassiers et des rongeurs aux poissons, et de qui la fourrure vaut beaucoup, sinon la chair, sont les auxiliairesnés de l'homme. Nous trouverons à chaque pas dans le cours de ces études des applications victorieuses de cette loi peu connue dont l'énoncé ne pouvait mieux venir qu'à la fin d’une dissertation sur la caille, qui est le premier et le plus délicat de tous les gibiers-plumes pour une foule d’autorités respectables ; la caille, dont le fumet exquis et la fécondité merveilleuse suffiraient au besoin à relever le globe de l'anathème impie prononcé par Moïse.
La caille n’a été nommée heureusement dans aucune langue que je connaisse; son nom véritable est Ouin-Ouin.
Ardente, passionnée, sensible à tous les feux et n’arrêtant jamais, la caille symbolise la prètresse de la Vénus mobile. La déesse avait même autrefois exprimé le désir que son char fût trainé par des cailles ; mais la paresse de celles-ci fut plus forte que leur ambition et leur fit refuser la position brillante qui leur était offerte.
GENRE PERDRIX. — Quatre espèces : Perdrix grise, Perdrix rouge, Perdrix de roche, Bartavelle; une variété : la Rochassière.
Caractères généraux. — Corps trapu, bec voûté et court; tarses de hauteur moyenne, nus, présentant chez le mâle adulte la nodosité osseuse et d'apparence cornée que nous avons déjà surprise chez la caille. Ailes arrondies, queue courte à pennes égales > vol bruyant, lourd, rapide. Oiseaux paresseux à se lever, agiles à la course. Sédentaires et ne s’éloignant jamais qu'à de faibles dis-
tances de leur remise habituelle. Vivant toujours à terre; quelques espèces douées de la faculté de percher, mais n’en usant que dans des circonstances exceptionnelles et graves. Granivores, insectivores et de plus herbivores. Manteaux à couleur de muraille; gorge ou plastron orné de riches colliers ou de fer à cheval; riches et élégantes maillures sur les flancs. Attitude gracieuse.
La polygamie n’est plus ici le code des relations d'amour. Les perdrix se marient, et leur union dure une année au moins, quelquefois davantage. Le mâle une fois apparié reste fidèle à sa compagne et se tient tapi près d'elle sous la verdure tout le temps que dure l’incubation, c’est-à-dire trois semaines. Il prend la tutelle de la famille aussitôt que cette famille a vu le jour, et ne montre pas moins d'intelligence et de courage que la mère pour la défendre contre les entreprises de ses ennemis naturels, l'homme, le renard, le chien, la pie et le corbeau.
L'esprit de famille est vivace et persistant au cœur de toutes les espèces de ce genre. Les petits ne se séparent pas de leurs parents, comme font les faisandeaux et les cailleteaux, aussitôt qu'ils peuvent se passer d'eux; ils continuent à vivre en société intime, à se prêter mutuellement secours et assistance dans toutes leurs traverses, partageant fraternellement les bonnes et les mauvaises fortunes. Ces familles se nomment compagnies; elles ne se dissolvent que vers la fin de l'hiver, à l’époque où les liens de l'hyménée viennent remplacer les liens d'amitié et de famille.
Les mâles dans cette espèce étant plus nombreux que les femelles, il arrive que beaucoup d'entre eux sont condamnés chaque année au célibat forcé et n’acceptent pas avec philosophie la sentence du sort. De là des querelles acharnées, des tentatives d'enlèvement de Sabines, des attaques sans fin contre l'honneur et la tranquillité des bien nantis du voisinage. Ces bruyants démélés, que le chasseur novice dénoue brutalement quelquefois en tirant sur les mâles et en tuant la femelle, aboutissent fréquemment à de fâcheux résultats. 11 n’est pas rare, en effet, de voir un soupirant évincé et réduit à couver dans son cœur des projets de vengeance, s'insinuer traitreusement dans le domicile conjugal des époux dont le bonheur l'offense et briser impitoyablement leurs œufs. Voilà pourquoi il
importe au propriétaire prévoyant et jaloux de son plaisir de purger chaque printemps son territoire de chasse de tous ces postulants d'amour au moyen de la chanterelle; voilà pourquoi aussi la législation de mai 1844, qui régit la matière, a eu tort de prohiber ce genre de destruction qui n’atteint que des surnuméraires dangereux. Les mâles évincés de chaque canton finissent par se consoler et par se réunir en compagnies de célibataires au mois d'août.
Le genre Perdrix a toujours tenu le premier rang sur la carte du gibier-plume de France à raison de son importance et de son ubicuité. C’est le genre le plus précieux pour nos plaisirs et pour notre industrie culinaire. I y a mieux que la perdrix pour le gourmand, mais non pour le chasseur. C’est dire que le chapitre qui concerne ce genre a été traité au volume de chasse avec des développements proportionnels à la grandeur du sujet.
L’habitude qu'ont les perdrix de vivre en compagnie et de se marier pour une année au moins sont des caractères qui ne permettent pas qu'on les confonde avec les espèces voisines. J'ai signalé la nodosité osseuse du tarse, qui révèle dans toutes les fractions du groupe une tendance ambitieuse à chausser l’éperon.
LA PERDRIX GRISE. — Aucun oiseau n'est plus connû que celuici, à part le moineau franc et l’hirondelle de fenêtre, qui habitent nos demeures. La perdrix grise se laisse élever avec la plus grande facilité par la poule domestique et se familiarise avec l'homme au point d'accourir à sa voix. Néanmoins la jeune perdrix élevée à la basse-cour reconnait à première audition l'accent de sa vraie mère, et se rend à son appel dès qu’elle peut voler.
La perdrix grise est l'espèce la plus répandue en France, la plus féconde et la plus délicate en même temps. Elle est arvicole comme la caille.
La perdrix grise a la démarche gracieuse, le pied petit et léger, la tête haute, les pectoraux largement développés, les ailes arrondies, la queue courte, le vol lourd, bruyant et rapide, le tarse écailleux, dégagé, quelquefois orné chez le mâle de la nodosité cornée, mais non toujours; l'iris noir, l'œil vif, surmonté d'une bande sourcilière écarlate ; le bec fort et voûté, arqué dès la base, bleuâtre comme le tarse. Le tour du bec et des yeux
est coloré d’une belle couleur orangée pâle ; le dessus du manteau d'une couleur roux cendré indéfinissable, pointillé et zébré de fines mouchetures rouge-tuile bordées de filets bruns. Les plumes du plastron sont teintées d’une nuance gris de fer très-franche et striées de délicates rayures brunes du plus charmant effet, Ce plastron est décoré à sa partie inférieure d’un magnifique fer à cheval d’un rouge brun tirant sur le noir et dont la couleur s'assombrit avec Pâge. On comprend à l'inspection de ce plumage que la nature à dû dépenser beaucoup de science et d'efforts pour faire à la perdrix une riche toilette sans sortir de la tonique obscure qui devait régir la gamme générale des couleurs d’une espèce destinée à vivre en plein champ, sous le regard inquisitorial d'innombrables ennemis, Ne pouvant faire don à la perdrix d'une robe trop éclatante et qui eût compromise, la nature a voulu compenser dans son œuvre le défaut du coloris étincelant par la douceur des nuances et la délicatesse du dessin. La robe de la perdrix grise n’est pas voyante comme celle du faisan, parce qu’elle habite des lieux découverts et qu'elle n'a pas, comme le faisan, la ressource du fourré pour se dérober à sa gloire; parce qu'elle a besoin, en un mot, que la couleur de son manteau se confonde avec celle du sol. Elle porte son fer à cheval au-dessous du poitrail et le cache en marchant; elle abrite sous ses ailes les plumes de ses flancs où scintillent ses maillures. Elle cèle aux regards tout ce qu'elle a de mieux : la modestie est la vertu des faibles. |
L'espèce est monogame pour une saison; les mâles sont plus nombreux que les femelles, c’est-à-dire que le coq ne se distingue guère de la chanterelle par l'ampleur de la taille et la richesse du costume. L'accentuation énergique du fer à cheval, qui n’est qu'indiqué chez la femelle, et la protubérance cornée du tarse, sont, en effet, les deux seuls caractères qui distinguent les sexes, La bande sourcilière écarlate est aussi plus colorée et plus gorgée de sang chez le coq. Chanterelle est le nom vulgaire de la femelle des perdrix.
La fécondité de la perdrix dépasse tonte mesure, comme celle des lapins et des lièvres, tant la nature est attentive à multiplier ies espèces utiles au bien-être de l'homme. J'ai trouvé une fois vingt-
six œufs dans un nid de perdrix grise libre; mais j'ai vu mieux que cela encore dans un nid de perdrix grise captive.… quarantedeux œufs que la mère couva avec acharnement pendant vingt jours, et qu’elle eût fait éclore si le nid n’eût été noyé dans la volière par un orage épouvantable la veille de l'éclosion. Ce malheur irréparable advint en un castel voisin de la ville de Saint-Omer, au mois de juin de l’an 1842.
La fécondité de la perdrix était proverbiale chez les Grecs et chez les Égyptiens, qui cependant ne connaissaient guère que la perdrix rouge, la perdrix de roche et la bartavelle, bien moins fécondes que notre perdrix grise. La perdrix, dans le langage hiéroglyphique, signifiait fécondité.
La perdrix grise habite de préférence les pays de plaine et ne perche jamais. Les persécutions acharnées dont elle est partout l'objet l'obligent trop souvent à chercher dans les bois un asile pendant le jour; mais jamais elle n’y passe la nuit par la peur qu'elle a du renard, et cette peur n’est que trop légitime, car la perdrix grise a pour ennemis mortels tous les carnivores des airs, des forêts, des cités.
La perdrix grise, qui s’'apparie dans le nord de la France à la fin de février, ne commence à pondre que vers le commencement de mai et à couver que vers le commencement de juin. Les petits éclosent habituellement à la Saint-Jean d'été, et ne volent guère que vers la fin du mois suivant. Ils maillent en septembre et n’acquièrent tout leur développement qu'après la mue d'octobre. À la Saint Remy, disent les chasseurs, les perdreaux sont perdrix.
On dit que les perdreaux sont maillés quand ils sont parvenus à remplacer les plumes grises de leur devanture par ces belles plumes barrées de rouge-tuile qui leur décorent les flancs et les deux côtés du col. Les perdreaux sont perdrix quand ils ont pris l’auréole orangée de la face; mais il faut que les mâles’ attendent la troisième année pour chausser le corps calleux.
Le nid de la perdrix est une cavité hémisphérique creusée en terre et matelassée d'herbes sèches. La mère y étage ses œufs le long des parois dans un ordre parfait et de manière à pouvoir répartir également sur tous la chaleur de son corps. Elle couvre ce nid
d'herbes quand elle le quitte pour aller chercher un peu de nourriture. La fièvre d'amour maternel qui s'empare d'elle à la fin de son travail est si forte qu'elle ne voit pas venir le faucheur et se laisse faucher sur son nid comme la caille. Les Égyptiens, qui avaient fait de la perdrix l'image de la fécondité, en auraient pu faire aussi bien l'emblème du dévouement maternel.
L'époque de l’incubation des perdrix coïncide malheureusement avec les premières coupes des prairies artificielles, où ces oiseaux aiment à établir leur domicile d'amour; et il n'y a pas d'année que les faucheurs de sainfoins et de luzernes ne détruisent involontairement quelques milliers de nids. Heureuses les contrées primitives où n'ont pas encore pénétré ces améliorations déplorables qui débutent par affamer les hommes sous prétexte d’engraisser les bœufs.
Les patries de prédilection de la perdrix grise de France sont nos provinces du nord les moins boisées, les plus fertiles et les mieux cultivées, la Flandre, Ja Picardie, l'Artois, la Normandie, la Bretagne, l'Ile-de-France, la Champagne, la Brie, la Beauce, l'Orléanais, la Touraine, l'Anjou, le Maine. L'espèce est moins répandue dans les provinces boisées de l’est, où le braconnier, le collet, l'oiseau de proie, la fouine, ont trop beau jeu à la guetter et à lui tendre des piéges. L'empire de la perdrix grise semble avoir pour limite vers le midi la Loire. On voit ses rangs se dégarnir à mesure qu’elle approche des rives de ce fleuve, où commence l'empire de la perdrix rouge. Le Berry et la Vendée, qui renferment de grands pays de plaines, font encore exception à la règle générale; mais elle est rare dans toute la région du midi et presque inconnue dans les craus du Languedoc et de la Provence. »
Si les registres de l'octroi pouvaient donner une idée précise de la consommation annuelle de perdrix que fait Paris tout seul, on verrait jusqu'à quelle hauteur s'élève la question au point de vue de l'alimentation publique. Le pays se ruine à payer chaque année une prime de six cents francs par tête aux matelots qui se livrent à la pêche du poisson salé de Terre-Neuve, une industrie dont le premier inconvénient est de rendre inhabitables les cités où elle fait sécher ses produits. Quand le gouvernement le désirera, je lui in-
diquerai un moyen beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux de faire un fonds de nourriture populaire deux fois plus important et bien plus parfumé, bien plus fécond surtout en jouissances composées. J1 ne s'agirait que de débarrasser le sol de tous les ennemis de la perdrix grise et de la laisser repeupler tranquillement pendant plusieurs années.
Il n’est guère de vieux chasseur qui n'ait tué une fois dans sa vie, dans une compagnie de perdrix grises, une perdrix blanche ou une perdrix simplement panachée. Si ces perdrix blanches ou panachées se mariaient entre elles et conservaient la nuance anormale, on pourrait les considérer comme des variétés et les classer sous ce titre. Mais le fait n’a pas lieu, et l’albinisme n’est jamais qu'un accident dans l'espèce.
Beaucoup de chasseurs superficiels, et qui s’en rapportent plus à l'opinion erronée de Buffon qu'à leur propre expérience, ont parlé aussi de la Roquette comme d’une variété de perdrix grise. Je nie formellement l'existence de cette espèce. Ce qu’on m'a fait tuer dix fois dans ma vie pour roquette n’était qu'une perdrix grise. Cette perdrix grise était plus petite que l'ordinaire, parce qu’elle habitait des terres maigres; elle avait l'humeur plus vagabonde, parce qu'elle désirait naturellement changer son ingrate patrie contre une autre. Les perdrix sont comme les poules domestiques et les vaches, dont la taille dépend du régime alimentaire auquel elles sont soumises. C’est même une habitude dans certains pays de France de prendre la taille des perdrix pour thermomètre de la richesse du sol et des progrès de l’agriculture. Dans tous les pays du monde où il y a des perdrix rouges ou grises, on trouve des familles plus cossues, mieux nourries et plus étoffées que leurs voisines. Les cadets d’Albion, qui s’en vont chercher fortune au diable, ont aussi l'abdomen moins proéminent que leurs aînés, à qui la loi aristocratique confère l’inique privilége de l’hérédité et de l’obésité; mais ils ne sont pas pour autant d'autre race que ceux-ci. Il en est de même des roquettes.
Les roquettes qu’on rencontre dans les collections d'amateurs sont des produits chimiques qui s'obtiennent au moyen d’un liquide astringent dont on imbibe à l'intérieur des peaux de per-
drix grises pour les faire rétrécir. Je voyais une fois l'opération se pratiquer sous mes yeux; et comme je n'avais pu m'empêcher de faire reproche au fabricant du mensonge de son industrie : « On voit bien, me répondit-il, que vous êtes étranger au commerce, Eh! mon Dieu! moj aussi je disais comme vous dans le principe que la roquette était un mythe éeclos dans l'imagination féconde de M. de Buffon, et je refusais d’en vendre; mais quand j'ai vu que ces refus me nuisaient dans l'estime de mes clients et qu'ils trouvaient chez mes confrères les pièces que je n’avais pas, je commencai à comprendre les dangers de l'observation trop rigoureuse de la véracité en matière commerciale, et je m'améliorai peu à peu. Aujourd’hui j'en suis venu à considérer les amateurs de roquettes comme de grands enfants gâtés dont il serait imprudent de contrarier les désirs ; et attendu que c’est toujours au plus raisonnable à céder, je cède, et toutes les fois qu'on me commande une roquette, je la fais. » Je me retirai sans en demander davantage, suffisamment édifié sur le compte de la roquette et de la morale du commerce.
La caille et la perdrix, qui sont les espèces les plus voisines des tridactyles, sont celles qui conservent avec le plus de fidélité les pures traditions de la Tridactylie. Elles ne perchent jamais et habitent les terres cultivées. On eût pu en faire le sous-groupe des Pulvérateurs arvicoles dans la nomenclature prise de l'élément habituel.
LA PERDRIX ROUGE. — Mêmes allures et même conformation que la précédente. La taille un peu plus forte, le corps un peu plus massif, le tarse plus court et plus fort; le bec, les jambes et les pieds d’une belle couleur rouge-rose. Un élégant bandeau noir, qui part de l’origine du bec, passe au-dessus de l'œil, encadre les joues et la gorge, et dessine sur le devant du cou un riche collier de jais dont les grains retombent sur le plastron comme une pluie de perles noires. Les joues et la gorge sont blanches ; le manteau, le dessus de la tête et les couvertures des ailes sont teintés d’une nuance roux cendré uniforme, sans zébrures; le dessous du corps est coloré d’un jaune-brun orangé d’un ton très-riche; les plumes qui bordent les flancs et les parties latérales du col au-dessous du collier portent des mailles d’un beau rouge de brique cuite bordé d'une fine rayure brune. L'iris est noir et brillant, l'œil sur-
monté d'un léger sourcil écarlate. La perdrix rouge est un des plus jolis oiseaux de France.
Elle a le vol rapide, mais plus lourd et plus bruyant encore que la perdrix grise; elle est aussi plus difficile à lever et se défend moins bien contre la neige et contre l'oiseau de proie. Elle est également moins féconde. Je n'ai jamais compté plus de seize œufs dans un nid de perdrix rouge; mais j'ai trouvé une fois un de ces nids où une poule domestique venait pondre chaque jour. Le bon accord régna entre les deux femelles aussi longtemps qu'il ne s’agit que de la ponte, mais la mésintelligence survint aussitôt que la grande question de l'incubation s’éleva. Ce fut naturellement à qui des deux mères accaparerait le privilége de la maternité future que chacune voulait pour elle seule. On commença par l'invective suivant l'usage, puis de l’invective on passa aux coups de bec. Je terminai le différend en éconduisant la poule domestique et l’engageant poliment à aller couver ailleurs, ce qu’elle fit. Et comme j'avais eu soin d'enlever du nid tous les œufs blancs, la perdrix supposa naturellement que c'était sa concurrente qui, cédant aux conseils de la raison et de la justice, avait opéré le déménagement. Alors elle se livra avec enthousiasme à ses fonctions de couveuse, et ne tarda pas à m'amener une superbe compagnie.
La perdrix rouge ne perche jamais, à moins d’y être forcée ; mais le cas arrive quelquefois, et alors la pauvre bête demande son salut aux branches touffues du chêne ou du pin maritime. Une fois branchée, elle se croit en sûreté parfaite et parait s'amuser beaucoup à voir courir les chiens au-dessous d'elle. Elle est souvent distraite de ces récréations par un coup de fusil. Il y a des chasseurs qui ont habité des pays de perdrix rouges pendant des demi-siècles et qui n'ont jamais vu un seul de ces oiseaux branché.
La perdrix rouge, forcée, s’insinue quelquefois dans un terrier de lapin ou dans le creux d’un arbre.
Le mâle se distingue de la femelle, comme dans l'espèce précédente, par l'éclat des couleurs et la protubérance cornée du tarse. La mue des jeunes perdreaux suit les mêmes phases.
Les perdrix rouges vivent parfaitement en captivité. La femelle y pond, mais n’y couve pas. Le mâle y conserve son humeur fa-
rouche et indomptable; il se jette sans provocation aucune à la tête des gens et des chiens. L'éducation des perdreaux rouges présente d’extrèmes difficultés; c'est la pierre d'achoppement de la faisanderie. La perdrix rouge n'est pas moins difficile à acclimater qu’à élever. Les anciens souverains de France, grands amateurs de vénerie, de fauconnerie et de tir, ont dépensé des millions et fait pendant des siècles de continuels efforts pour acclimater dans leurs tirés royaux les perdrix rouges de la Sologne et de la Touraine; mais la forêt de Compiègne et celle de Saint-Germain sont, à ma connaissance, les seules que ces oiseaux n'aient pas complétement désertées. Les faisans, malgré leurs éperons, sont beaucoup plus disciplinables que cette perdrix désarmée.
Toutes ces difficultés d'éducation et d’acclimatation s’évanouiront un jour avec toutes les impossibilités politiques, quand un système d'éducation rationnelle aura remplacé les barbares systèmes aujourd'hui existants, quand l'étude de la faisanderie pratique fera partie obligée de tous les programmes d'enseignement primaire, quand les enfants rentrés dans la voie de nature s'occuperont un peu plus de greffer les rosiers que de décliner rosa, la rose. En ce temps-là, il en coûtera dix fois moins pour peupler nos champs, nos jardins, nos basses-cours de faisans dorés, de perdrix rouges et du reste, qu’il ne nous en coûte aujourd'hui pour peupler toutes nos administrations d'incapables et tous nos salons de benèêts.
L'amour de la bruyère natale survit chez cette espèce à tous les déplacements, et de même qu’il est à peu près impossible de lui faire adopter de force une patrie, de même il est très-difficile de la bannir à toujours des lieux qu’elle a habités autrefois. Il n'est pas rare de voir des perdrix rouges revenir après quinze et vingt ans d'absence en des pays d’où on les avait crues exilées sans retour. La perdrix rouge se cantonne aussi plus régulièrement que la grise, tant d'hectares pour chaque compagnie, ce qui est cause que le propriétaire qui la ménage ne tire pas grand profit de sa générosité ; ce qui est cause qu'on ne la ménage pas.
Vous voyez que chez les Pulvérateurs comme chez les Ruminants et les hommes, l'amour de la patrie est endémique au cœur des indigènes des régions froides et pauvres, incultes et désolées,
Al
et que le mal du pays est surtout le mal des enfants des montagnes. J'ai dit souvent pourquoi, parce que la question touche à celle de l’immortalité de l'âme.
La perdrix grise chérit les plaines grasses et fertiles aux horizons sans fin et les terrains calcaires; la rouge préfère la steppe vierge de toute culture, les gorges encaissées, les terrains siliceux. Ces tristes pays de fièvre que la charrue respecte, ces arides plateaux au sol imperméable dont l'hiver fait des lacs et l'été des chaussées brûülantes, ces landes monotones où de maigres brebis paissent éternellement la bruyère et le genêt nain épineux, sont surtout les demeures favorites de la perdrix rouge. Lande, brande, gatine, garrigue, bruyère, steppe, ainsi s'appellent dans tous les idiomes de la France les remises de la perdrix rouge. Elle se plaît encore aux halliers des ravines, aux versants abruptes des collines rocheuses fourrées de buis, de houx, d’églantiers, de fougères. Son antipathie insurmontable pour les cultures de l’homme cède devant l'attrait de la vigne dont les larges couverts, respectés des chasseurs jusqu’à la saison des vendanges, lui présentent le plus sûr et le plus agréable des refuges. Mais encore a-t-elle grand soin de choisir parmi les vignes qu’elle accepte pour remises les pièces les plus en pente et les plus escarpées, celles où la négligence du propriétaire laisse végéter avec le plus d’entrain les soucis et les tussilages, et où la main du vigneron a bâti ces monticules de pierre couronnés d’épines noires qu’on appelle murgets en Bourgogne, perriers ailleurs, et qui servent habituellement de repaire à toutes les mauvaises bêtes, belettes, lapins, vipères.
Les landes et les terrains incultes occupent encore en France une superficie de cinq à six millions d'hectares. Voilà pourquoi on trouve encore quelques perdrix rouges en France; mais le braconnage, stimulé par la rapidité des communications avec la capitale et la certitude du placement avantageux des produits, ne tardera pas à avoir raison de l'espèce. Aucun gibier n’est plus facile à détruire. Les perdrix rouges ne partent pas en bloc comme les grises, mais bien les unes après les autres, attendant poliment que le chasseur ait rechargé son arme pour prendre leur essor.
Une pratique agricole nouvelle, et qui va se propageant avec ra-
pidité, est en train de porter le coup de mort à la perdrix rouge ; c’est le mouillage des semences de froment par le sulfate de cuivre (couperose bleue). De nombreuses compagnies de perdrix rouges qui avaient l’habitude de gaspiller les semailles à l'automne, et qui ne peuvent pas comprendre que l’homme empoisonne de lui-même les grains dont il entend se nourrir, périssent chaque jour victimes de leur confiance dans ce blé empoisonné. L’empoisonnement des perdrix rouges n’est pas le seul inconvénient du procédé en question , car le sulfate de cuivre dont on mouille le grain pour le purifier se retrouve dans le pain et passe de là dans l’homme.
La Sologne et le Gatinais, qui sont des pays de fièvre aussi mal cultivés que possible, sont les séjours de prédilection de la perdrix rouge de France. La Sologne est ce long plateau qui s'étend du Cher à la Loire et sépare le bassin de ces deux rivières. Le Gatinais est le plateau qui sépare les eaux de la Loire de celles de la Seine et que traverse le canal du Loing. La ville de Gien, qui a un pied dans chacune de ces deux régions, peut être considérée comme la capitale de l'empire des perdrix rouges, bien que les perdreaux rouges du Mans tiennent le haut du pavé sur le marché de la capitale. Cet empire, qui s'étend des rives de la forêt de Fontainebleau aux plages de la mer du Midi, ne comprend qu’un très-petit nombre de provinces au nord de la Loire, et entre autres l’Orléanais, la Touraine, lAnjou, le Maine et la Bretagne. Le Nivernais, la Bourgogne et la Champagne en font également partie. La perdrix rouge est presque inconnue dans toutes les autres provinces d'en decà du fleuve, ex-. cepté aux portes de Paris; elle ne va pas plus loin que les collines d'Épernay à l’est, et n’a jamais franchi la vallée de la Meuse.
La perdrix rouge est plus estimée du chasseur que la grise; c’est l'inverse pour le gastrosophe, qui tient moins à la rareté de l'espèce et à la beauté du plumage qu’à la finesse de la chair; ce qui n’empêche pas que le perdreau rouge de vigne, tué aux environs de la Toussaint et attendu à son point, ne soit un morceau d'élite infiniment préférable à tous les produits des épinettes de la Bresse et du Maine. :
La perdrix grise et la perdrix rouge sont, avec la caille et la bécasse, les gibiers que le chien couchant chasse avec le plus d’en:
thousiasme et qui tiennent le mieux l'arrêt. Les perdrix sont le vrai fonds de la chasse de plaine en France.
LA BARTAVELLE. — Le monde est plein de gens qui s'imaginent avoir occis des centaines de bartavelles et qui n’en ont jamais vu voler une seule. La bartavelle est un des oiseaux de France les plus rares ; elle s'empaille et ne se mange pas, et on ne la tue plus que dans quelques localités exceptionnelles si connues et si rares qu'on pourrait les marquer toutes sur la carte de France avec une demiplumée d'encre. Je ne passe guère de jour sans visiter la montre de Chevet, au Palais-Royal, quand je suis à Paris dans la saison de chasse; j'ai été des hivers sans y apercevoir une seule bartavelle.
La bartavelle, plus grosse et plus ramassée que la perdrix rouge; diffère encore de eelle-ci par deux caractères essentiels. Elle porte un collier noir comme l’autre, mais ce collier ne s’égrène pas comme celui de la perdrix rouge : c’est un large ruban sans broderies ni franges. Les maillures des flancs sont d’une teinte plus sombre, et la belle couleur jaune du ventre de la perdrix rouge passe chez la bartavelle au gris ardoisé du ramier. La couleur rouge du bec et du tarse est également plus sombre.
La perdrix grise habite les plaines basses, la perdrix rouge les plateaux et les premiers gradins des montagnes; la bartavelle établit son domicile aux étages supérieurs, s'élevant quelquefois jusqu'aux extrèmes confins de la région des neiges, patrie du lagopède. Il y a des pays en France, par exemple celui des montagnes qui bordent la vallée de l'Isère, où le partage des gradins entre les quatre espèces pourrait être constaté par un procès-verbal.
La bartavelle est exclusive aux montagnes les plus élevées de la France, les Vosges exceptées. Elle a été assez commune autrefois dans les gorges rocheuses de la Côte-d'Or et du Morvan; on ne ly retrouve plus que par des chances extraordinaires. Le Jura, le Cantal, la Lozère, les Alpes dauphinoises, la chaine des Pyrénées, lile de Corse, en possèdent encore quelques échantillons. Elle n’est pas tout à fait inconnue dans les vignobles escarpés qui serrent de droite et de gauche les flancs du Rhône, et où l'amour de la vendange et des escargots jaunes la fait très-souvent descendre. Comme
elle ne quitte pas le couvert et comme elle a l'aile paresseuse de tous les oiseaux de sa race, elle tient encore mieux l'arrêt que la perdrix grise ; il est plus difficile par conséquent de la joindre que de la tuer. La bartavelle choisit ordinairement pour remise un fortin de broussailles épaisses bien défendu par un rempart de roches et suspendu à la cime de quelque colline escarpée. Elle plonge au départ, pique une tête dans l’abime, s'abat au pied du mont, et remonte au grand galop la hauteur sans perdre une seconde, désespérant chiens et chasseurs par la rapidité de ses évolutions pédestres. La bartavelle, comme la perdrix rouge, cherche parfois son salut sur les arbres. d
L'éducation de la bartavelle présente encore plus de difficultés que celle de la perdrix rouge; la première difficulté de l'entreprise consiste à se procurer des œufs. C’est une espèce magnifique, aussi douce aux yeux qu’au palais, que Dieu avait créée pour être la parure et l’ornement des sols deshérités, et qui va périr en nos mains si l'administration n’y prend garde. Mais, hélas! pour avoir le temps de s'occuper des bêtes, il faudrait que l'administration commencät par s'occuper un peu moins des hommes.
Le peu qu'on mange de bartavelles à Paris vient de Grenoble et de la Lozère.
PERDRIX DE ROCHE. — Taille de la perdrix rouge, habitante des rochers à pie qui surplombent l’abime, exclusive à la Corse et aux revers de cette partie des Alpes françaises qui regardent la Savoie. La perdrix de roche, qui est l'espèce la plus commune en Algérie, ne diffère de la rouge que par la couleur de son collier ou de son chapelet, dont les grains ne sont plus noirs, mais roux. La teinte générale du manteau tire davantage aussi sur cette dernière couleur. La perdrix de roche est plus rare encore que la bartavelle et un peu moins délicate que les espèces précédentes. Elle perche plus volontiers que les deux espèces qui précèdent; mais encore faut-il qu'on l'y force.
LA ROCHASSIÈRE. — C’est une perdrix rouge de roche. Elle a le plumage de la perdrix rouge et les habitudes de la perdrix de roche. On ne la trouve en France que dans les environs de Grenoble. Cette espèce ne peut être considérée que comme une simple variété de la rouge. x
Ainsi, sur les quatre espèces dont le genre Perdrix se compose, une est trop rare pour faire nombre, et une autre est en voie de disparition totale. C’est triste. De même qu'on eût pu faire pour la perdrix grise et la caille un sous-groupe intitulé des arvicoles, il y aurait moyen d'établir pour la perdrix rouge, la bartavelle et la perdrix de roche un second sous-groupe des monticoles ou rupicoles. Il est bon de multiplier les synonymes et les équivalents dans une nomenclature, quand ces équivalents peuvent prêter à la variété du langage sans nuire à sa netteté et à sa précision.
Les perdrix monogames et arvicoles, qui vivent parmi les troupeaux et les grains, symbolisent le patriarcat. A l’autre volume les détails.
GENRE FRANCOLIN. — Je déclare avec ma franchise habituelle que je n'ai aucune preuve de l'existence d’une seule espèce de francolin dans un seul des quatre-vingt-six départements de France. Un de mes amis qui a chassé pendant quelques années en Corse m'a bien affirmé que le francolin roux de Sicile et le tétras des saules, qui ont disparu de la France continentale, se sont conservés dans cette ile; mais, en dépit de cette affirmation de chasseur, je ne prends pas le fait sous ma garantie personnelle, et je fais toutes réserves à l'égard du genre et de l'espèce que je puis avoir portés en trop sur le catalogue des richesses ornithologiques de mon pays. Done, si je parle ici du genre Francolin, c’est moins pour l’acquit de ma conscience d'historien que pour l'honneur de la série dans laquelle ce genre occupe une position importante. Le francolin est intermédiaire entre la perdrix et le faisan, et mérite à ce titre une mention honorable.
La monomanie de l’éperon se révèle par des manifestations plus franches encore chez les francolins que chez les perdrix. Le francolin roux de Sicile, celui qui a vécu en France s'il n'y vit plus maintenant, est armé d’un tubercule qui joue si bien l'éperon qu'on pourrait se méprendre au vrai caractère de tvet appendice. Ses couleurs aussi sont plus éclatantes que celles des perdrix et virent du roux au pourpre; enfin son bec diffère de celui des perdrix en ce que la mandibule supérieure dépasse beaucoup plus l’inférieure, disposition qui rappelle celle du bec des oiseaux dé proie. Gette
mandibule en forme de pioche indique chez le francolin une industrie spéciale, et cette industrie consiste à déterrer les bulbes de certaines plantes méridionales dont cet oiseau est très-friand, et qui donnent à sa chair un fumet délicieux. Le francolin est presque de la grosseur du faisan; c'est, par la beauté du plumage et la délicatesse de la chair, une des gloires de l'ornithologie européenne. Malheureusement les qualités brillantes qui devaient le sauver l'ont perdu. Les derniers débris de l'espèce errent inquiets et tremblants dans les gorges couvertes des montagnes de la Ronda en Espagne, de l'Etna en Sicile, de l’Apennin, dans les Abruzzes et les Calabres. On dit, laissons les dire, que les forêts vierges de la Corse et de la Sardaigne en recèlent encore quelques couples dans leurs profondeurs ignorées.
Nous savons que l'Europe n’a donné le jour à aucune espèce de pulvérateur armé ou éperonné. Les francolins qui portent plusieurs éperons au talon, et dont les jambes ressemblent à une tige d’églantier, appartiennent à d’autres continents. La nature a parfaitement indiqué la transition ou l’ambiguité, puisqu'elle y a créé des espèces éperonnées et non éperonnées. Le francolin se branche aussi pour dormir, et sous le rapport de la délicatesse de la chair il remplit dignement son emploi d’ambigu.
LA PINTADE. — La pintade est un des oiseaux lès plus anciennement ralliés à l’homme. Elle est originaire d'Afrique, d’où elle fut apportée de très-bonne heure en Italie, en Grèce et dans les Gaules. Les Grecs en avaient fait l'emblème de l'attachement fraternel. Les taches blanches et rondes qui perlent en si grand nombre sur le manteau gris-bleu de la pintade étaient l'empreinte des larmes que les sœurs de Méléagre avaient versées sur le corps de leur frère. Par les contes religieux se révèle l'ancienneté des relations établies entre l'homme et les bêtes.
Ces relations que la Rome des consuls et des Césars avait cultivées avec bonheur cessèrent tout à coup vers l'époque de l'invasion des Barbares, et la pintade fut perdue pour l'Europe tout entière pendant près de mille ans. L'histoire ne signale sa réapparition en France que vers le milieu du xvi° siècle. La pintade, malgré sa fécondité extrème, est encore assez rare en France. La monotonie j
assourdissante de ses réclames et son amour de la bataille et du vagabondage rendent sa société tellement incommode que l'immense majorité des ménagères a renoncé à son éducation. C’est grand dommage, car la chair de la pintade, convenablement attendrie et préparée, est, comme celle du paon et du faisan, un mets de haute saveur, et ses œufs, dont elle n’est pas plus avare que la poule et qui sont excellents, pourraient accroitre énormément les ressources de l'alimentation publique. Un jour, quand il n’y aura plus de braconniers ni de renards, quand tous les coteaux de la France seront plantés de vignes et toutes les cimes couvertes de forêts d'arbres fruitiers, le chasseur ne pourra faire un pas dans ces couverts sans lever un faisan, un paon, une pintade. En ce tempslà, on aura des vignobles exclusivement consacrés à la nourriture du gibier-plume, et qui seront entrecoupés de champs de millet, de sarrasin et de fraises, et les pierrailles les plus stériles donneront des revenus doubles et triples de ceux de la Limagne d’aujourd'hui. | La pintade est un oiseau tout rond qui a la tête petite, le bec court, le cou court, les ailes courtes, les tarses courts, la queue courte. Le sommet de la tête est nu comme le cou, mais protégé contre la nudité par un armet osseux taillé en forme de casque ou de mitre d’une couleur bleuâtre qui vire au rouge par places. Le bec, court et renflé, est entouré à sa base d’une membrane qui figure la cire de loiseau de proie; deux barbillons charnus semblables à ceux du coq, mais à peine teintés de rouge, s'échappent de la mandibule inférieure et retombent sur la gorge. Les ailes sont si convexes que l'oiseau, quand il court, ressemble complétement à une boule qui roule. De pareilles allures annoncent un oiseau qui préfère la locomotion pédestre à la locomotion aérienne et quitte rarement le sol. Cependant la pintade qui habite le couvert perche plus volontiers que toutes les espèces voisines. En Afrique, où elle vit en bandes nombreuses à l’état libre, elle a l'habitude de se brancher à la moindre apparence de péril, et comme elle se croit parfaitement invisible une fois qu'elle est juchée sur un arbre, elle se laisse approcher et tuer avec un stoïcisme égal à celui du faisan. On a cru remarquer que la pintade était de tous les oiseaux de la
basse-cour le seul qui ne jalousât pas le paon à cause de sa beauté suprème et qui lui vint en aide en ses mauvais quarts d'heure.
Les mâles, dans cette espèce, sont moins nombreux que les femelles. Chacun d'eux possède un harem dont il est occupé sans cesse à rassembler le personnel sans pouvoir jamais réussir dans cette opération. Les soucis de l'amour jaloux le font sécher sur pied. La poule se recèle comme la paonne et s'éloigne à de grandes distances de l'habitation pour pondre, ce qui cause la destruction de la plupart des couvées.
Il existe deux variétés de cette espèce : la pintade blanche, produit de la domesticité; une autre, la pintade aux barbillons bleus, exclusive à la haute Égypte et à l'Abyssinie. Celle-ci est le véritable oiseau consacré à Méléagre.
Fourier a fait de cette espèce acariâtre, importune, mal mise, et qui combat en fuyant à la manière des Parthes, l'emblème des gens communs.
SOUS-GROUPE DES PLECTRONIENS OU DES ÉPERONNÉS. — Quatre genres : Faisan, — Coq, — Paon, — Dindon; sept espèces.
GENRE FAISAN. — Quatre espèces : Faisan doré, — argenté, — à collier, — Faisan commun. Une variété blanche et plusieurs pa nachées.
Caractères généraux. — Éperon ; huppe fuyante; couleurs fulgurantes, reflet métallique; queue tectiforme horizontale dont les quatre pennes médianes atteignent des proportions démesurées (plus d’un mètre quelquefois). Bec fort, voûté, tranchant, à mandibule supérieure fortement infléchie ; face nue et verruqueuse, injectée de vermillon ; ailes arrondies et paresseuses. Vol bruyant, saccadé et lourd ; marche rapide, tarse écailleux, robuste, nu, dégagé. Mâles moins nombreux que les femelles, beaucoup plus forts de taille et plus richement vêtus. Mœurs polygames. Moins de tendresse maternelle et d’ardeur pour l'incubation chez les poules faisanes que chez les poules de perdrix et chez les poules domestiques. Tous les faisans sont originaires d'Asie, se plaisent dans les fourrés et les herbes épaisses qui leur rappellent les jungles de la contrée natale; tous se branchent pour passer la nuit. Granivores, insectivores, frugivores, baccivores, mais surtout furmivores dans le jeune âge.
LE FAISAN DORÉ. — J'ai lu dans tous les traités d’ornithologie que le faisan doré de la Chine ne portait pas l’éperon, condition de rigueur du reflet fulgurant, et mes propres observations m'ont confirmé cent fois les rapports de ces livres ; mais j'ai besoin d’autorités plus imposantes que les dires de ma vue, le plus trompeur des sens, pour renoncer à ma foi dans l'unité de système de la nature, et les lumières de ma raison, supérieures à celles de mes yeux, ne veulent pas que je me laisse aller ici à condamner l’analogie infaillible sur la simple déposition d'un misérable fait variable et contingent. J'admets que le faisan doré ne porte plus aujourd'hui l'éperon, mais la question est de savoir s’il ne l’a pas porté jadis, au fond de sa forêt natale, sur les bords fortunés de la rivière Jaune ou de I rivière Bleue. Il-est très-possible, en effet, que le faisan doré, qui compte déjà dans sa patrie quelques milliers d’années de servitude, ait subi l'influence de cette civilisation chinoise dont F1: dée fixe est de tout rabougrir : oranger, pied de femme et le reste. Ilest possible que le faisan captif, n'ayant plus de combats à livrer, ait fini par se débarrasser d’une arme qui l'embarrassait dans sa marche et qui lui était complétement inutile. Ainsi nous avons vu tout récemment dans nos étables certains taureaux se défaire complaisamment de leurs cornes pour rassurer leurs maitres ; ainsi nous avons vu autrefois, dans les salons de Versailles, les héros de Fontenoy ceindre l'épée de baleine au lieu de l’épée homicide. Or, parce qu'il aura plu à certains taureaux pacifiques, et même à tous les taureaux, de déposer leurs cornes, lanalogiste courageux serat-il mal venu et traité de factieux pour affirmer plus tard que l’essence du ruminant est de porter armure en tête ? Non sans doute, parce que tout le monde comprend qu'il ne s’agit ici que de savoir comment la nature a fait au commencement des choses et non pas ce que l’art de l'homme a pu faire depuis. Et il en doit être du faisan doré de la Chine comme du taureau sans cornes de Durham. Je m’ai besoin que d'un seul cas, d'un seul où le faisan doré ait repris l'éperon qu’il a déchaussé depuis des sièeles, pour avoir raison contre tout le monde et pour réduire à néant toutes les accusations de versatilité et de contradiction lancées contre la nature. Il est bien évident que là où la liberté est elle-même l'exception, c’est l'ex-
ception qui doit être prise pour la règle générale. Il faut peut-être tuer cent cailles pour en rencontrer une qui présente le tubercule corné que nous savons être le premier degré de l’éperon, mais cette rareté n'empêche pas que ce caractère ne soit le véritable type générique de l'espèce.
Done je ne séparerai pas le faisan doré du groupe qu'il commande avant qu'on ne m'ait fourni la preuve que jamais cette espèce n'a chaussé l’éperon à l'instar du francolin et du coq. 11 m'en coûterait trop de renoncer à mes habitudes analogiques pour diviser ce que la nature a uni. Après cela, l’ergot du faisan doré est quelquefois si pointu et si dur qu'il peut bien passer pour éperon.
Le faisan doré, originaire de la Chine, n'a été introduit et domestiqué en Europe que dans le cours du siècle dernier. Aux Anglais, ai-je dit, appartient l'honneur de la conquête à laquelle le nom de Hans Sloane demeure glorieusement attaché. Le faisan doré se reproduit parfaitement en domesticité et même à l'état sau-vage dans les parcs ; c'est celui dont l'éducation coûte le moins de peine et de frais. Seulement, comme la mère est mauvaise couveuse, il importe de lui retirer l'administration de ses œufs et de les confier à une poule domestique.
Le faisan doré n'est guère plus gros que la bartavelle ; c'est le plus petit de tous les faisans, ce qui ne l'empêche pas de prendre femme dans toutes les espèces du genre et même de se marier avec la poule domestique. Les métis qui naissent de ces mariages forcés sont généralement stériles et plus remarquables par la délicatesse de leur chair que par l'éclat de leurs couleurs.
Le faisan doré est une de ces créatures merveilleuses pour lesquelles la nature semble avoir épuisé toutes ses munificences, empruntant au prisme solaire toutes les notes de sa gamme et à toutes les pierres précieuses le scintillement de leurs feux. Longtemps on ne l’a connu en Europe que par les peintures des Chinois, et alors tout le monde le prenait pour un oiseau fantastique éclos dans le pays des rêves, ou pour la pourtraiture impossible d’un phénix quelconque d'Arabie. En effet, le faisan doré est un oiseau hors ligne, une sorte d’écrin vivant qui ne peut se mouvoir sans faire jouer de toutes parts les rubis, les topazes, les émeraudes, les sa-
phirs dont sa robe est semée. On remarquait à la première exposition universelle de Londres un perroquet de diamant estimé sept millions. Ce perroquet artificiel, que je n'ai pas voulu voir, n'était qu'un moule informe et terne en regard du faisan doré vivant, qui ne vaut qu'une guinée.
Il porte sur la tête une huppe dorée et relevée en forme d’arc dont les filets soyeux retombent gracieusement sur la nuque et s'y fondent avec un charmant camail mobile à fond aurore zébré de stries noirâtres, et échancré sur la gorge dans toute sa hauteur. Au-dessous de cette fraise mobile et impatiente qui s’agite et se gonfle comme la erinière d’un étalon arabe, s'étend une large zone d’un vert sombre à reflets cuivreux qui couvre toute la partie supérieure du corps jusqu'à la naissance des ailes. Le dos, le plastron et l'abdomen sont coloriés d’un rouge vif plus éclatant que celui du prisme, et qui fait avec la note verte contiguë un accord parfait de couleur. Les rémiges sont ourlées à l'extérieur d'un liséré jaune clair ; les grandes couvertures des ailes sont nuancées de noir indigo ; le croupion doré comme la crête.
L'élégance de la taille et la vivacité de la physionomie sont à l'avenant de la richesse éblouissante du costume chez le faisan doré. La forme elliptique du corps, l'’admirable proportion des jambes qui le portent, la longueur incommensurable des pennes de la queue que relève une délicate marbrure de filets noirs et de gouttelettes de vermillon alternant sur fond isabelle, l'animation du regard, la prestesse des mouvements, la grâce des attitudes, tout concourt à faire de ce moule un des chefs-d’œuvre les mieux réussis de la création dernière. Le paon et le dindon font la roue avec leur queue, le coq avec ses ailes, le faisan doré joue de la eravate et de la queue pour emprisonner sa femelle dans le cercle magnétique.
Beaucoup de gens estiment que le paon, le couroucou et l’oiseaumouche ne peuvent disputer au faisan doré le prix de la beauté. Ils disent que le paon n’a pas de rouge, que le couroucou est exclusivement vert et or, et que l’oiseau-mouche n’est qu'une adorable miniature bonne à monter sur bague, mais qui vole trop vite pour qu'on ait le temps de l'admirer. J'ai entendu d'autre part de ti-
mides coloristes se plaindre de l’excessive énergie des tons du faisan pourpre. Ce reproche est injuste et dicté par l'impuissance; car aucun de ces tons n’est criard dans sa mäle énergie. Chaque note a sa complémentaire pour la plus grande satisfaction des yeux. Ce braconnier de ma connaissance était plus juste, qui refusa de tirer sur un faisan doré de la Chine, de peur de l’abimer, et qui eût assassiné sans vergogne une perdrix sur ses œufs et fait de ceux-ci une omelette.
La femelle du faisan doré, un peu plus exiguë de taille que son, mari, est un oiseau élégant qu’on citerait avec éloge pour la riche zébrure de sa robe isabelle dans toute autre tribu que celle des faisans. Cette zébrure régulière de barres brunes sur fond jaune terreux est analogue à celle qu'on admire sur le manteau de la bécasse, de l’épervier, de l’autour. J'ai dit que cette espèce était une de celles où l’on voyait s’opérer le plus fréquemment ces incroyables métamorphoses de sexe qui confondent l'imagination et font mentir Blackstone; j'ai dit encore que, s’il était permis aux femelles de se travestir en mâles au gré de leurs caprices, la réciproque était interdite aux mâles, attendu que le féminin est plus noble que le masculin, et que si celui qui peut le plus peut le moins, il ne s'ensuit pas que celui qui peut le moins puisse le plus. On croit que je suis heureux de répéter cette histoire jusqu'à saturation absolue : on se trompe; il m'est toujours douloureux, au contraire, de voir des individus du sexe supérieur pousser l'oubli de leurs devoirs jusqu’à répudier le titre de mère, et je n'accepte jamais pour ces résolutions désespérées d'autre excuse que la maladie, force majeure. Je voudrais même jeter le voile sur ces tristes écarts que l’analogie explique, mais qu'elle déplore amèrement, et pour me consoler de la faiblesse de tertaines mères coupables, j'ai besoin de songer qu’il est d'autres poules dans les espèces même les plus voisines de la faisane dorée qui n’ont jamais donné dans de pareils travers, ni excipé de leurs souffrances pour colorer le scandale de leurs métamorphoses. Tous les jours vous rencontrez jusqu'aux portes des grandes villes de pauvres perdrix grises à qui l’oiseleur inhumain a ravi leur couvée et percé le cœur de sept flèches, mais vous
ne m'en citerez jamais une à qui le désespoir ait pris toute sa raison et insinué l’idée de se faire coq.
Les faisanes dorées objectent, pour atténuer leurs torts, que tout n’est pas rose dans le métier de mère et qu’elles ont beaucoup à faire pour résister aux persécutions de leurs amants, qui, au lieu de les seconder dans leur tâche familiale, cherchent constamment à les détourner de leurs fonctions de couveuses et d'éducatrices, violent souvent leur domicile à main armée et brisent tout ce qui s'y trouve. Ces excuses ne manquent pas de valeur; le coq, dans cette espèce, est en effet le plus grand ennemi de la famille qui existe. J'en ai vu qui, après avoir assassiné de sang-froid douze à quinze faisandeaux en moins d’une demi-heure, n'avaient pas honte de réclamer de la propre mère des victimes le prix de leur forfait. Que des mères qui ont subi de pareils assauts redoutent de s’exposer à la récidive, on le comprend sans peine; on concoit même que la folie s'empare d'elles à la suite de tels accidents, et que cette folie les porte à renoncer pour toujours aux joies de la maternité et à changer de sexe. Alors le moyen de parer à toutes ces éventualités est celui que j'ai dit, de ravir à la faisane dorée aussitôt qu’elle a pondu l'administration de ses biens.
Les jeunes faisans dorés ressemblent naturellement à leur mère dans le premier âge. Ce n’est qu'après la première mue d'octobre que les coquelets (jeunes mâles) commencent à piquer la maille; mais il leur faut trois ans pour parfaire leur plumage.
LE FAISAN ARGENTÉ. — Taille double de celle du précédent, le plus grand de tous les faisans acclimatés en France. Tarse nu et dégagé, démarche fière jusqu’à l’insolence; rapière formidable affilée comme une dague; mœurs difficiles; mauvais coucheur dans toute l’acception du terme. ?
Le faisan argenté est originaire, comme le faisan doré des forêts du Céleste-Empire, et sa domestication remonte, comme toutes les institutions de la Chine, à des âges antéhistoriques. L'éducation des petits de cette espèce ne présente aucune difficulté, et il n’est pas rare de voir des couvées entières réussir. Le faisan argenté adulte brave avec une rusticité sans égale les frimas les plus ri-
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goureux. Il se reproduit dans nos forêts aussi facilement que le faisan commun; j'en ai vu tuer par centaines en 1830 dans les forêts royales de Saint-Germain, de Versailles et de Vincennes. La chair du faisan argenté est aussi délicate que celle du faisan commun.
Les hommes qui ont le sang brûlé par la soif de l'or, et qui ne savent rien de plus beau que ce métal avec lequel tout s'achète en civilisation, ont donné au faisan pourpre le nom de faisan doré. Pour faire pendant à ce nom mal choisi, et parce qu'après l'or ils ne connaissent rien d'aussi beau que l'argent, ils ont donné au faisan noir et blanc le nom de faisan argenté.
La nature ayant dépensé follement toutes les couleurs du prisme à peindre le manteau du premier, il ne lui restait plus pour habiller convenablement le second que le blanc et le noir, qui sont en dehors de la gamme. Mais elle a su tirer de ces faibles ressources un parti si avantageux qu'elle a réussi à faire du faisan argenté comme de l’autre un parangon merveilleux de beauté. C’est au point que le faisan argenté a ses partisans fanatiques qui le proclament sous tous les rapports supérieur à son rival. Des goûts et des couleurs il ne faut disputer.
Il y a blanes et blanes comme il y a noirs et noirs ; mais le blanc dont la nature a peint la robe du faisan argenté est un blanc comme on n’en voit guère, un blanc de lait à reflets nacrés. Le noir est un noir sombre à reflets indigo. La disposition hardie des couleurs n’a pas moins contribué à l'effet de magnificence de l’ensemble que le ton même des nuances choisies. Le corps de l'animal est divisé en deux compartiments elliptiques tranchés horizontalement comme ces terrines de faïence qui représentent un lièvre :
ou un canard. Toute la partie supérieure, à partir du bec jusqu’à la dernière extrémité de la queue, est blanche, à l’exception du front et du sommet de la tête; toute la partie inférieure, depuis le dessous du bec jusqu’à la naissance de la queue, est noire sans exception. La tête a pour coiffure une huppe noire fuyante dont les dernières plumes font saillie sur la nuque. Les nudités de la face, colorées d’un vermillon plus vif que celui de la croix de Jérusalem, font à l'œil un cadre sanglant. La passion d'amour appelle à cette
partie du visage un tel afflux de vitalité au printemps qu'elle y fait déborder la chair en deux plaques luxuriantes qui retombent et s’arrondissent des deux côtés des joues comme les barbes d’une capuche de velours écarlate. Les poëtes et les peintres ne se lasseront jamais d'admirer ce détail. La couleur du bec et des pieds est un rouge rosé tendre qui semble être la sensible du noir sombre du plastron et de l'abdomen. Les couvertures des ailes et la partie du dos la plus ‘voisine du croupion sont vergetées dans le sens longitudinal d’étroits filets noirs parallèles qui ont l'air d'être mis là pour adoucir le contraste des deux notes principales et les amener à la fusion.
Le costume des femelles ne ressemble en rien à celui des mâles. Le corps est uniformément vêtu par-dessus comme par-dessous d’une robe d’un brun verdâtre obscur strié de filets noirs dont les détails se perdent. La queue ne s'étend pas comme celle des mâles en longues palmes horizontales, mais se relève seulement en forme de toit ou de chapeau à claque comme celle de la poule domestique. Les petits, comme toujours, portent la livrée de leurs mères dans le premier âge, et les mâles n’endossent la robe virile qu'après la première mue.
Linnæus, qui était poëte, a donné au faisan argenté le nom de Nyctémère, mot à mot : la nuit et le jour, pour peindre l'opposition tranchée des deux principales nuances de la robe de l'oiseau.
FAISAN A COLLIER. — Ce faisan ne se distingue du faisan commun dont nous allons parler que par un étroit collier blanc qui lui ceint les trois quarts de la périphérie du col. Il vit avec lui dans les bois et ne mérite aucune mention particulière. Il a été introduit récemment en Europe par les Anglais et vient de Chine.
FAISAN COMMUN. — Taille un tant soit peu inférieure à celle du faisan argenté; le mâle adulte pesant quelquefois un kilogramme et demi. Plumage imbriqué à écailles rutilantes cerclées de noir et à reflets bleus, les écailles du col ayant le reflet de l'acier brûlé; nudités écarlates de la face; rudiments d’aigrettes cornues; vol pesant; aile ronde; tarse nu, dégagé, éperonné; queue tectiforme formant un arc immense. Le faisan commun est, comme tous ses congénères, une des plus magnifiques formes de la volatilité.
Le faisan commun, originaire de la Colchide, arrosée par le Phase,
est connu en Europe depuis la conquête de la Toison-d'Or par les Argonautes, c'est-à-dire depuis trois à quatre mille ans. Les Athéniens , qui entretenaient des relations commerciales très-suivies avec les habitants des rives de la mer Noire, furent les premiers Européens qui tentérent d'acclimater chez eux cette espèce exotique aussi précieuse par sa beauté que par la délicatesse de sa chair, Les gourmands de Rome le recurent des Grecs, mais ne l'apprécièrent pas à sa juste valeur. L'oiseau du Phase n’était guère connu que de nom en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en France avant l'époque des Croisades. C’est seulement à partir de cette date mémorable qu'on le voit figurer sur la table de l'empereur comme sur celle du pape et remplacer le paon dans son rôle de rôti d'honneur. L'histoire nous a conservé le cérémonial usité dans les cours d’Orient pour la présentation et le dépecement de cette pièce pivotale. C’est de la pratique des écuyers-tranchants de Constantinople que nous est venue la singulière habitude de servir le faisan avec sa queue entière et le chef garni de ses plumes. Ainsi la conquête de l'oiseau du Phase par les héros coalisés de l'Europe a été deux fois dans l’histoire, et à quelques milliers d'années de distance, le plus doux fruit, sinon l'unique but, de deux des plus mémorables mouvements d'hommes qui se soient opérés sur la surface du globe. Je veux parler de l'expédition des Argonautes et de celle des Croisades, entreprises grandioses qui ouvrirent tant d'horizons nouveaux à la chasse et aux beaux-arts, à la cuisine, au commerce et à la politique. Le faisan a le droit d’être fier de son illustration historique ; car peu de noms réveillent autant de poétiques souvenirs que le sien. Trop heureuse, ma patrie, si chacune de ses guerres lui eût rapporté un volatile de ce mérite pour prix de ses sacrifices en hommes et en argent! Mais ma patrie a possédé, hélas’ une partie de l'Inde asiatique, Madagascar et Maurice, le Sénégal, le Canada, la Louisiane, Saint-Domingue, sans qu'aucun de ses hommes d'État ait songé à emprunter le moindre vélocipède à ces riches colonies, si riches d'espèces domesticables. Elle a reçu le dindon des Espagnols, le faisan doré des Anglais, etc., elle a pris de toutes mains sans rien rendre à personne. Je ne me console pas de cette position d’'infériorité humiliante de mon pays vis-à-vis des autres puissances, et je
ne saurais me faire à ce dédain stupide pour le seul genre de conquêtes qui puisse légitimer l'ambition d’un grand peuple.
Si j'estime la gloire d'Alexandre de Macédoine par-dessus toutes les autres, ce n’est pas parce qu'il a fondé plus de villes que les autres conquérants n’en ont démoli ou égorgé plus d'hommes que ses rivaux ; c’est avant tout parce qu'il a conquis plus de bêtes qu’au+ cun de ces grands vainqueurs qui ont marqué d’une longue trainée de sang leur passage sur la terre. La science zoologique et la cuisine moderne ne savent pas assez ce qu'elles doivent de reconnaissance à la mémoire d'Alexandre qui entretenait une armée de chasseurs naturalistes tout exprès pour enrichir les collections d’Aristote de toutes les bêtes de l'Inde et de la Perse, et qui apprit à l'Europe une foule d'animaux et de fruits inconnus. Un fleuron manquera toujours pour moi à la couronne de gloire de l'Empire, qui coûta à la France trois millions de soldats et deux fois autant à l'Europe, parce que je demande vainement à cette gloire le nom du volatile qu’elle nous a rapporté des champs de bataille d'Égypte, de Russie et d'Espagne pour prix de tant de sang.
Les rois de France passionnés veneurs et passionnés fauconniers poussèrent vivement dès l’origine à la propagation du faisan dans les forêts de la couronne. La Noblesse, qui de tout temps se modela * sur la cour, n'eut garde de mentir à ses traditions en cette circonstance. Le Clergé, qui sut toujours tempérer les pratiques austères de la vertu et les jeünes du carême par les récréations innocentes de la table, offrit généreusement l'hospitalité de ses vignobles à l’oiseau réputé la perle des rôtis. Les derniers faisans du Midi appartinrent à des moines ainsi que les derniers serfs, et la première espèce perdit énormément à la disparition des ordres religieux.
L'art de la faisanderie se créa donc de bonne heure en France, et il atteignait déjà sous le règne des Valois à des résultats magnifiques. À cette époque, toutes les forêts du domaine royal, tous les parcs des châteaux du Berry et de la Loire, tous les bois, toutes les vignes des riches abbayes, sont peuplés de faisans. Le coq est assuré de l’inviolabilité par son titre de gibier royal de première classe; des édits très-sévères interdisent formellement le meurtre de la poule. La fortune de l'oiseau s’en va toujours crois-
sant avec celle de la famille des Bourbons, depuis l'avénement de Henri IV jusqu'à la mort de Louis XVI. Après avoir atteint son apogée sous ce dernier règne, elle subit une éclipse sous la révolution, puis se relève sous l'empire, héroïque période où tous les hommes en état de porter le fusil sont trainés à la gloire de brigade en brigade, où la guerre d’extermination que se font entre eux les peuples procure quelques moments de répit au malheureux gibier. Cette fortune semble même briller d’un éclat plus vif que jamais sous la monarchie restaurée; mais cet éclat, hélas! n’est qu'éphémère. Bientôt l'expédition de Rambouillet a lieu, et l'inviolabilité du faisan disparait dans la catastrophe où sombrèrent tant d’autres inviolabilités, où furent découronnées tant de têtes royales. L'expédition de Rambouillet s’appellera dans l'histoire le Waterloo du faisan, du daim et du dix-cors. Ainsi tout fuit, ainsi tout passe.
Le faisan, ne pouvant tenir contre les révolutions politiques dont il sera toujours la première victime, l'espèce est menacée en France d'une disparition prochaine. Déjà l'espace qu’elle occupe est réduit à une misérable superficie qui n’est pas la trentième partie du territoire national. Le centre de cette province privilégiée est Paris; son rayon n’a pas plus de vingt-cinq lieues et se réduit chaque jour. Les faisans ont disparu des contrées de la Garonne et du Rhône; deux ou trois pares murés de la Touraine et du Berry en conservent encore quelques-uns pour la montre. La race est sur ses fins ; le gouvernement et la loi laisseront-ils périr entre nos mains cette dernière richesse ?
Je dirai une autre fois le moyen de propager indéfiniment le faisan à l’état libre, en compagnie du paon, du dindon, de la pintade et de dix autres. J’invite dès aujourd'hui l'administration qui tient sous sa dépendance la régie des forêts du domaine à y interdire sévèrement la chasse, et à consacrer exclusivement le million d'hectares qu'elle possède encore à l’acclimatation et à la propagation de toutes les nobles races de fauves et de pulvérateurs tant anciennes que nouvelles; à encourager par de fortes primes la destruction de tous les animaux nuisibles, loups, renards, blaireaux, fouines, putois, buses, corbeaux, pies. En Harmonie, où les plaisirs de la chasse et l'éducation des bêtes tiennent une place immense dans la
vie des humains, toutes les forêts, tous les jardins, les plaines, les coteaux, les cimes, sont émaillés de myriades de pulvérateurs dont la personne est sacrée pour chacun, parce que chacun sait que le nombre des individus de chaque espèce est en rapport parfait avec les besoins de l'État ou de la commune, parce que la chasse y est l'objet de fêtes solennelles auxquelles toute la population est conviée, et que personne ne voudrait attenter par une jouissance égoïste et individuelle aux jouissances de la masse. L'esprit d’antagonisme universel qui dévore le civilisé lui fait considérer cet état de choses comme une utopie absurde. Je voudrais être seulement administrateur suprème des eaux et forêts de France pendant une décade pour le faire revenir de son incrédulité. Je tiens même que dans la situation actuelle, avec les seuls moyens de prime dont l’administration dispose et sans moi, il est facile de détruire en un an tous les loups, tous les renards et tous les blaireaux de France. Quant à la fouine et au putois, au corbeau, à la pie et à la buse, si la destruction de ces méchantes bêtes exigeait quelques années de plus, au moins serait-il aisé d'en supprimer dès la première campagne les trois quarts. Les économistes, qui ont l'air de s'occuper sérieusement des moyens d'augmenter le bien-être universel, ne se font pas une idée de ce que gagnerait la fortune publique à l’extermination des voleurs et des parasites que je viens de nommer.
Le faisan commun, aujourd'hui parfaitement acclimaté en France, est l'honneur des forêts et la gloire des festins. Sa chair, sans être aussi délicate que celle de la bécasse et de la caille, acquiert par la faisandaison un fumet supérieur et une tendreté exquise. Aucune espèce de gibier ne le vaut peut-être pour la confection du pâté. Le coulis préparé avec les os pilés du faisan qui a subi la broche et l'addition de la truffe enfante des condiments à faire regretter aux élus le séjour de la terre.
Le faisan est un de ces tapageurs éperonnés dont nous savons les mœurs, provocateur et superbe à la surface, lâche et craintif au fond, et ne demandant qu'à servir de cible à la mitraille, pourvu qu'on lui assure jusque-là le vivre et le couvert. La femelle, sans être aussi bonne mère que la dinde et la poule domestique, possède euanmoins à un degré éminent la plupart des vertus de son sexe,
la fécondité notamment. Aucune esp?ce n’a donc été plus visiblement destinée par la nature à servir les plaisirs de l'homme en mode composé. Ajoutons que dans cette famille un coq peut suffire à dix poules, et qu’il importe de limiter le nombre de ces sultans pour garantir les couveuses de leurs obsessions. Pour toutes ces causes , la propagation du faisan doit revêtir aux veux detous les hommes d'État le caractère le plus prononcé d'utilité publique. Quelle gloire pour un Colbert d'avoir descendu le prix du faisan à la portée de toutes les bourses! et comme un corps savant qui aurait pour mission spéciale d'accomplir ces grandes choses me semblerait plus utile que l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres fondée pour deviner des rébus égyptiens!
Profitons de la circonstance pour rendre un hommage mérité aux services du savant professeur du Collége de France qui vient de doter sa patrie de la féconde industrie de la pisciculture, art nouveau, art sublime, au moyen duquel toutes les eaux de la France seront repeuplées avant peu d’anguilles, de saumons, de truites, etc. Honneur et gloire à M. Coste, qui a détourné ses regards de la voûte céleste pour les reporter sur la terre; qui laisse sommeiller dans leur tombe les générations enterrées pour s’occuper exclusivement du sort de ses contemporains et de celui des générations à venir! Que l'humanité tout entière lui vote sur ma proposition un millier de statues et de couronnes d'or, pour que la récompense soit digne du bienfait, et pour que les lauriers du nouvel Aristide suscitent un nouveau Thémistocle qui trouve à son tour le moyen de repeupler indéfiniment de gibier les forêts et les plaines!
Le faisan est ami des fourrés, des taillis, des hautes herbes, des glaïeuls desséchés, qui forment la ceinture des mares. Insectivore, granivore, baccivore, frugivore, la Nature lui fournit pour chaque saison une nourriture nouvelle, afin que sa chair soit en tout temps plaisante et salutaire à l'homme. Là où la forêt manque, ainsi qu'en Angleterre, il s’accommode parfaitement du couvert des récoltes, et ne regrette de ses forêts que les œufs de fourmis. Le grain qu'il affectionne par-dessus tout est celui du sarrasin, grain brülant qui enivre et pousse à la bataille, Le raisin est encore un
des fruits de son goût; le gland qu'il déterre sous la neige, et qu'il ouvre en quatre d’un coup de bec, le maintient en bon point pendant l'hiver. Quoique sédentaire par nature, il semble éprouver chaque année pendant quelques semaines le besoin de déplacement qui tourmente tant d'espèces. Cette manie de vagabondage, désastreuse pour l'espèce, coïncide constamment avec la venue des brouillards; la poule paraît en être plus vivement affectée que le coq. À cette époque, les propriétaires des pares à faisans qui tiennent à la conservation de leur gibier sont obligés de faire battre une ou deux fois par jour les lisières de leurs taillis pour faire rentrer les vagabonds daris le fort des enceintes. C’est le temps où le braconnier fait le plus aisément sa main sur la rive des bois.
La poule domestique donne avec le faisan commun ce métis remarquable dont j'ai déjà parlé, le coquart, produit d’une haute taille et d’une haute saveur, supérieur de heaucoup à ses auteurs pour la délicatesse de la chair. Le coquart, à qui l'analogie assigne dans l'avenir de hautes destinées culinaires, semble avoir compris sa mission, car il ne cherche pas même à se reproduire. Toutes ses tendances sont féminines ; il n’aspire qu'à couver.
Les variétés sont nombreuses dans l'espèce. La première de ces variétés est la panachée, qui ne tarde pas à passer à la variété blanche, laquelle se conserve et mérite par conséquent de tenir une place dans la nomenclature.
C’est à cette riche famille des faisans qu’appartient ce magnifique . oiseau des iles de la Sonde qu'on appelle l’Argus, qui rivalise avec le paon pour la grandeur de la taille et l’'emporterait sur lui pour la beauté peut-être, si l'éclat de la couleur de sa robe était à l’avenant de la richesse et de l'ordonnance admirable des dessins dont elle est ornée. L'argus a reçu son nom de l’ocellation de ses pennes secondaires dont le développement anormal donne aux ailes étendues de l'oiseau la figure parfaite d’un manteau vénitien jeté sur ses épaules et recouvre carrément tout le corps jusqu’à l’origine de la queue. L'argus est un de ces chefs-d'œuvre qui s’admirent et ne se décrivent pas. J'ai cherché dans le cercle de mes connaissances botaniques et minéralogiques une couleur pour peindre ce manteau de velours aventurine constellé de grands yeux noirs ouverts et disposés
avec une régularité si parfaite sur la longueur des ailes, je n’en ai pas trouvé une seule. J'ai demandé une forme pour caractériser ces deux pennes caudales immenses qui donnent à l'oiseau, du bout du bec à l'extrémité de la queue, une taille de quatre à cinq pieds, et dépassent toutes les proportions de la fantaisie faisanesque; je n'ai pas été plus heureux dans cette seconde tentative que dans la première, et j'ai dû renoncer à mes recherches. Il m'eût fallu, hélas! pour décrire convenablement ces merveilles, deux choses que je n'ai pas, le vocabulaire inépuisable et le style diamanté de Théophile Gautier, un grand artiste et un grand poëte qui peint avec la plume comme Decamps avec le pinceau, et semble posséder seul... cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux.
Le faisan, plus distingué de tenue et de costume que le coq domestique, plus jaloux de sa liberté, plus réservé dans ses amours, plus digne dans tous ses actes, est le véritable emblème du raffiné de cour, du gentilhomme ami du faste, toujours prêt à se couper la gorge avec le premier venu pour le plus futile des motifs, mais trop fier cependant pour se donner en spectacle au publie. Le faisan nous transporte en pleine civilisation, en ces règnes de corruption élégante et parée où la convoitise et l’égoïsme cherchent à se dissimuler sous un brillant vernis d'urbanité et de grâce. Le mâle s’adonne à la dissipation et à la débauche; la poule, séduite par les propos galants des beaux diseurs, ne tarde pas à trouver fatigantes les sublimes fonctions de la maternité. Elle commence par se débarrasser des charges de l’éducation de sa famille sur des nourrices étrangères, adopte peu à peu les principes et les allures du mâle, puis finit par se dégrader complétement en empruntant à l’autre sexe son costume et son verbe. Elle y gagne de n'être pas un coq et de n'être plus une poule. Le boulevard et le bois
de Boulogne sont pavés de ces êtres-là.
Entre le faisan qui porte un commencement d’aigrette et le paon couronné se glissent plusieurs moules intermédiaires d’une beauté également éblouissante, tous habitant les iles de la Sonde ou l'Asie orientale, tous portant l’'éperon, tous excellents de chair autant que riches de parure, tous faciles à domestiquer et destinés à être ral-
liés par l'Anglais avant un quart de siècle. Du nombre de ces royales espèces sont :
1° Le Népaul Tragopan, superbe vélocipèdede la taille d’un chapon du Mans, porteur d’un manteau roux brun à reflets de cantharide, parsemé de taches blanches, rondes et cerclées de noir. Le tragopan, dont le chef est orné de deux cornes à l'instar de celui du boue, est originaire des montagnes de l'Himalaya.
2° Le Lophophore, moule merveilleux de la même grandeur, espèce de miroir métallique à aigrette et dont l’irisement perpétuel empêche de distinguer les véritables nuances,
3° L'Éperonnier, c’est-à-dire l’éperonné par excellence, ainsi nommé de la superfétation ridicule d’ergots dont il arme sa jambe. L'éperonnier est le moule réduit ou plutôt le précurseur du paon ; il a de l'oiseau de Junon les traits, la physionomie, la couleur générale, et déjà même ses tectrices caudales laissent voir, enchàssées dans leur gangue de plumes grises, quelques-unes de ces ocellations admirables velours-pensée, or et azur, dont la profusion inouie va faire de la queue de l'oiseau royal le plus splendide et le plus éblouissant des écrins. Tous ces magnifiques gibiers-là seront aussi communs avant cent ans dans les forêts de l'Algérie et de la France que la 2rive et le rouge-gorge aujourd'hui.
LE PAON. — I] existe deux espèces de paon, indépendamment de l'éperonnier qui devrait être rangé dans ce genre, dont l’ocellation des tectrices caudales est le caractère typique. Ces deux espèces sont : 1° le paon domestique, dont l'aigrette se compose d’un faisceau de filets déliés terminés par une palette; 2 le paon spicifer ou à épis, dont l’aigrette est composée de plumes allongées et barbues dans toute leur longueur. Cette espèce, plus rare que la première et domestiquée à peine, a pour patrie Java et le Japon.
Le paon est la merveille des merveilles de la Nature quant à la richesse du costume. Il est d'autant plus impossible de lui contester le prix de la beauté suprême que la Nature elle-même le lui a décerné en lui posant sur la tête l’aigrette triomphale. Les Grecs, fins connaisseurs en matière d'esthétique, ont consacré cette royauté en faisant de l'oiseau sans rival l’attribut de Junon, la reine acariâtre de Olympe. Personne n'est plus convaincu, du
reste, que le paon lui-même de la divinité et de la légitimité de ses droits au sceptre de beauté.
Aucun être sur la terre n'est plus vain dè ses dons naturels, ne se mire avec plus d'amour dans sa propre splendeur et ne fait chatoyer avec plus de complaisance et d'adresse les pierreries de sa robe. 11 suffit qu'une femme, qui passe auprès de lui, s'extasie un peu haut sur l'éclat de sa parure pour qu'il étale aussitôt l’écrin de ses joyaux et les fasse miroiter au soleil comme pour dire : Admirez. Il fait moins de frais pour les hommes.
Ovide comprenait admirablement le mobile de vanité qui fait agir le paon quand il écrivait ce distique :
Laudatas ostendit avis Junonia pennas, Si tacitus spectes, ipsa recondet opes.
« L'oiseau de Junon aime à déployer ses riches plumes devant ceux qui l’admirent; il les renferme dans leur étui dès qu'on n’applaudit plus. »
C’est pour la même cause que le paon se retire à l'écart par les temps nébuleux, qui sont peu favorables au miroitement des pierreries ; car il n'aime à se montrer que sous son jour le plus avantageux. L'oiseau de Junon est de l'avis de toutes les coquettes, qui pensent judicieusement que ce ne serait pas la peine que Dieu les eût faites belles si personne n'était là pour le voir et le dire.
Lorsque la mue d'été l'a dépouillé de son costume de noces, le paon se considère comme frappé de déchéanee et cherche la soli tude. Après avoir excité si longtemps l'envie, il craint d’inspirer la pitié. L’orgueil n'est pas, comme on l'a cru jusqu'ici, son défaut capital, mais bien la vanité, qui est une dominante opposée à l’or-
. gueil ; car l’orgueil est la satisfaction de soi-même, la vanité est le besoin de l'approbation d'autrui.
De pauvres observateurs, qui ne se doutaient guère des secrets desseins de Dieu, ont écrit que ce n'était pas la coquetterie toute seule qui poussait le paon à hisser tous les pavillons de sa beauté à la fois, et que l'éventail de sa queue lui servait aussi de parasol. Cette opinion est tout simplement absurde. Si la Nature avait eu réellement l'intention de faire don à l'oiseau d'un parasol, elle ne lui en
aurait pas interdit l'usage pendant les mois les plus caniculaires; elle n'aurait pas décidé que la saison du printemps, où le soleil est très-tolérable, serait celle où le paon se pavanerait le plus. Quand Dieu fait un oiseau très-beau, c’est pour lui donner les moyens de plaire à sa femelle ou pour qu’il soit un familier de l’homme. La beauté merveilleuse du paon lui a été attribuée pour l’un et l’autre motifs.
On a fait courir encore le bruit que la bête avait de vilains pieds, qu'elle ne pouvait les regarder sans rougir, et que la désola-. tion qu’elle éprouvait de cette infirmité était la cause qui lui arrachaït de si lamentables plaintes. Aucune de ces sottises, qui sont passées à l’état de préjugés vulgaires, n’a le moindre fondement. Les pieds du paon n’ont rien de disgracieux, et l'oiseau n’a point à cet endroit de mortifications à subir. Ges pieds sont taillés en force comme ceux de tous les coureurs, mais parfaitement proportionnés au poids et au volume du corps. Plus élancés, ils auraient fait défaut à l'harmonie de l’ensemble, qui exige évidemment un robuste appareil de locomotion pédestre en compensation d’une si lourde queue et de si courtes ailes. D'ailleurs l'oiseau a été créé pour être vu marchant, par conséquent il est impossible qu'il pèche par les pieds. Mais j'avoue volontiers que la clameur du paon agacé par l'orage est l'une des plus détestables criaïlleries qui se puissent ouïr ; ce qui signifie que cet oiseau n’est pas né pour orner les basses-cours ni pour vivre dans le voisinage immédiat de l’homme.
Ce n’est pas, en effet, pour les salir et les trainer dans la boue fétide des fumiers que la Nature donne aux paons et aux faisans des robes magnifiques et des manteaux à queue brodés de pierreries. Si elle avait voulu faire de ces deux espèces comme du coq domestique des oiseaux de basse-cour, elle leur aurait retroussé la queue comme elle a fait pour le coq, qu'elle a réussi à préserver ainsi de la souillure du milieu où il est destiné à vivre. Le paon ne déchire les oreilles aux gens que pour leur rappeler qu'il a été créé pour l’ornement des parcs et des forêts et non pour l'ornement de l’intérieur; il ne dégrade les murailles que pour avertir qu'il fait mieux juché sur une branche d'arbre que sur un pan de mur. On ne peut pas se figurer jusqu'à quel point tous ces jolis oi-
seaux, qui savent avoir été mis au monde pour poser et pour se faire voir, tiennent à ces minuties d'encadrement et redoutent de perdre un détail. Le paon se plaint de n'être pas assez en vue sur l'arête de la toiture, parce qu'il y a un côté du bâtiment d’où l'on n'apercoit pas sa queue; il préfère pour perchoir un füt de colonne ou une simple branche de chêne où il fait tableau de n'importe où. Tous les éperonnés, du reste, sont les ornements naturels des arbres des jardins enchantés, et l'homme intelligent qui sait leur mission et leur rôle est tenu de leur faire des séjours, des perchoirs et des perspectives proportionnels à leurs attractions.
Le cri désagréable du paon est même une punition du ciel, Dieu n'ayant accordé les voix mélodieuses qu'aux seuls amants fidèles, Polygamie et mélodie sont deux choses qui s'excluent chez les bètes comme chez les hommes. La musique des mahométans est un charivari infernal. On peut aimer vaillamment sans être un ténor de première classe, mais on ne peut pas être un ténor de première classe sans aimer vaillamment. Le merle moqueur d'Amérique, qui passe pour posséder le plus magnifique gosier du monde, est la perle des amoureux.
Le paon vit donc comme tous ses congénères sous le triste régime de la polygamie; néanmoins ses facons amoureuses n’ont rien de l'emportement et de la brutalité de celles du coq domestique. Il ne demande point à la violence la faveur qu’il peut conquérir par des moyens plus nobles. Sa tactique innocente consiste à enfermer la poule dans un cercle magique pour l'éblouir par ses magnificences et la fasciner par ses passes. La morale la plus rigoureuse n'a réellement rien à reprendre à ces démonstrations délicates qui témoignent d'une ardeur passionnée en même temps que d’un respect profond des droits de la femelle. Malheureusement la véhémence de la passion conduit ce mâle, comme tous les autres, à rechercher le nid de la poule et à lui casser ses œufs pour la détourner de ses devoirs et la retenir indéfiniment sous le joug des plaisirs. Mais elle, qui sait de quels excès les amoureux trop ardents sont capables, emploie tant de détours et de ruses pour cacher sa retraite qu'elle finit par dégoüter son persécuteur d’une recherche inutile. Comme il s’en faut cependant de beaucoup que le
dévouement maternel de la paonne égale celui de la poule domestique, encore moins de la dinde, il est prudent de lui retirer ses œufs pour les confier à cette dernière.
On dit que l’ortie, qui est si bienfaisante au dindon et qui l’aide si puissamment à piquer le rouge, est funeste au paon. Il serait curieux de savoir si par contre la digitale pourprée, qui est mortelle au dindon, ne serait pas dans certains cas favorable à la santé du paon. L’analogie passionnelle serait heureuse qu'il en fût ainsi ; ear le paon symbolise pour elle un valeureux champion d'amour; le dindon, au contraire, un amoureux transi. Or, il serait logique que l'ortie, qui doit être un puissant tonique, fût bienfaisante au tempérament glacial et funeste au volcanique, et que la digitale, qui est un narcotique, refroidit complétement le transi et calmât l’impétueux.
J'ai dit que le suprême artiste avait mis la beauté de l’argus sur ses pennes secondaires, qu'il avait semées d'yeux comme l'aile du papillon. Ce n’est plus l'aile, c'est le groupe des tectrices caudales et les rectrices elles-mêmes qui deviennent le champ de l’ocellation . chez le paon. Chacune de ces pennes et de ces plumes est composée d'une baguette solide à laquelle s’'insèrent des barbules frisées d'une couleur indéfinissable, rouge, brun, vert et or. Le feutrage de ces barbules, lâche vers la naissance de la tige, se resserre à mesure qu'il approche de l'extrémité, où il s'épanouit comme un cœur dont le centre est marqué d'une ocellation réniforme de velours pensée autour de laquelle circule une série d’ares-en-ciel encadrés les uns dans les autres. Le nombre de ces ocellations, qui figurent des soleils tout aussi bien que des regards humains, doit être en rapport avec celui des planètes de notre tourbillon pour des causes que je sais, mais qu'il est inutile de dire. Les civilisés ne sont pas encore parvenus à produire avec l’outremer, l’indigo et le prussiate de fer, la teinte d'azur profond qui colore chez le paon la devanture de la poitrine et du col; mais ils ont trouvé le secret de donner à quelques-unes de leurs étoffes de soie le reflet mordoré des plumes qui couvrent les épaules. Ils imitent aussi quelquefois assez bien dans leurs feux d'artifice, au moyen d’une serbe de fusées volantes qu'ils appellent le bouquet, cette gerbe
d’éclairs éblouissants qui jaillit tout à coup d’une queue de paon qui se déploie en éventail.
La beauté radieuse du paon n’est pas son seul mérite. Sa chair est excellente rôtie ou à la daube, et n’a besoin, comme celle du faisan et de la bécasse, que de se faire un peu pour acquérir toute la saveur dont elle est susceptible. IL y a dans la pâtisserie francaise une superbe position à prendre pour un artiste un peu ambitieux, celle de fabricant de pâtés de paon. L’analogie m'a tenu sur les propriétés merveilleuses de cette invention désirable des propos enthousiastes, et j'ai vu dans ma pratique des estomacs trèsfaibles se remonter rapidement sous l'influence de certain coulis fait d'os de paon et de queues d’écrevisse de Meuse, pilés ensemble avec égard et convenablement lessivés de madère. J'éprouve à cette occasion le besoin de déclarer aux pâtissiers de Pithiviers et de Chartres que leurs pâtés de perdreaux et d’alouettes ne sont pas des pâtés, attendu que le vrai pâté se tranche à la cuiller comme la terrine de foie gras de Toulouse ou de Strasbourg, et n'admet jamais l'os. La Nature n'a pas fait les os de gibier pour être mangés par l’homme, mais bien pour être convertis en des jus et en des gelées d’une saveur puissante qui doivent servir de gangue et d’enveloppe aux ailes et aux cuisses. Le pâté d’alouettes ou de perdrix non désossées est une mystification coupable et une véritable insulte de Ja fabrique paresseuse à la consommation trop facile, La révolution est à faire dans le pâté comme partout.
La conquête du paon est une des premières de l’homme et probablement une de celles qui lui ont le moins coûté. Entre l'oiseau désireux de la louange de l'homme et l'homme désireux de Ja chair de l'oiseau, la connaissance, en effet, ne dut pas tarder à se faire. On ne sait pas au juste depuis combien de mille ans le paon est domestiqué dans l'Inde, sa patrie; mais il parait certain que sa domestication a précédé celle du coq, originaire des mêmes contrées que lui. Et pour qu'on lui ait donné place dans l'Olympe, il fallait que sa célébrité fût déjà très-grande lors de la fondation de cet établissement, qui remonte assez haut.
Les Athéniens, qui étaient des amateurs passionnés d'oiseaux rares, avaient beaucoup entendu parler du paon au temps de la guerre
médique; mais la véritable date de la grande introduction de cet oiseau en Europe est celle de l'expédition d'Alexandre, dont la mémoire m'est si chère. De la Grèce, où il s'acelimata rapidement, l'oiseau passa en Italie à la suite des triomphes des Flaminius et des Paul Émile. C'était le temps où cette stupide loi Fannia qui proscrivait le chapon et les autres délices de la table n'était plus dans les mœurs de Rome; e’était l'aurore de la belle époque culinaire latine où Lucullus se montrait plus fier d’avoir conquis la cerise du Pont et la galette de la Cappadoce que d’avoir vaineu Mithridate, où un Métellus Scipion inventait le pâté de Strasbourg. On dit que le premier paon qui fut mangé à Rome le fut à la table d'Hortensius, l'avocat de Verrès et le rival de Cicéron. Le succès du nouveau rôti dut être immense, puisque nous voyons à quelque temps de là un certain Aufidius Lurco qui tire de l’engraissement des paons un revenu annuel de 60,000 sesterces (15 à 18,000 francs). Les Romains, qui ne possédaient pas la vingtième partie de nos ressources en matière de préparations culinaires, et qui n'avaient pas de sucre pour faire les confitures, n’en ont pas moins dépassé de cent coudées les ” modernes dans l'art d’engraisser les oiseaux et surtout les poissons. Le rôti de paon régna comme mets d'honneur sur la table de tous les grands d'Europe pendant mille ans et plus, de l'an 400 à l'an 1400 environ. J'ai dit le tort que le faisan de l’Anatolie lui fit vers le milieu du x11° siècle; le dindon de l'Amérique l’acheva. Je n'hésite pas à considérer la disparition du paon comme une calamité publique. L'éducation du paon n’est pas plus difficile ni plus coûteuse que celle du dindon, et sa chair a des mérites que celle de l'oiseau des jésuites ne possédera jamais. Mais j'oublie que la propagation illimitée d’un oiseau de cette beauté, de ce fumet, de cette taille, ne peut être qu’une utopie chez les civilisés.
Fourier a fait du paon l'emblème de l’'Harmonie sériaire qui s'appuie sur la Civilisation, phase de laideur morale que figure la laideur physique des pieds du paon. Je n'ose pas accepter l’analogie comme parfaite, malgré le respect dû à l'autorité du maitre, parce qu'il est évident que Fourier a cédé sans le vouloir à la pression du préjugé populaire qui a calomnié les jambes de l'oiseau, et ensuite parce que je ne puis admettre comme emblème d'harmonie
une bête polygame douée d’un organe criard. Je suis plus disposé à voir dans l'oiseau magnifique, amoureux de sa propre beauté, avide de louanges et heureux du soleil, un glorieux épris de la fausse grandeur. Je retrouverais volontiers encore dans le paon natif d'Orient, chamarré de pierreries sur toutes les coutures et léger de cervelle, l’image des souverains barbares ses compatriotes, Grands Mogols, Shas, Nababs, dont la robe vaut des royaumes, dont rien n'égale l'orgueil, le faste et l'insolence dans la prospérité, mais qui s’alarment et se désespèrent à la vue du moindre nuage, et ne savent plus où cacher leur honte quand le vent de l'adversité a soufflé sur leur gloriole et les a dépouillés de leurs vains oripeaux.
LE COQ DOMESTIQUE. — Originaire de l'Inde où on le retrouve encore à l'état libre sous deux ou trois types primitifs, coq de Bantva, coq Lafayette, coq Sonnerat. Le véritable ancêtre du coq de nos basses-cours est le coq de Bantiva, natif de la presqu'ile au delà du Gange, et qui se reproduit tous les jours sans la moindre altération sous nos yeux. C’est un oiseau un peu plus petit que le faisan commun, assez haut monté sur jambes, éperonné à la première mode, porteur d'un manteau rouge-roux à reflets dorés métalliques. Il a le bec voûté, court et robuste, le sommet de la tête orné d’une crète de chair dentelée, simple et longitudinale, colorée d'un rouge vif, avec un fanon très-court et de même couleur joignant le haut de la gorge au menton, plus deux barbillons écarlates s'échappant de la base de la mandibule inférieure. Son col est couvert d'une housse mobile de plumes rutilantes qui lui retombe sur les épaules et lui couvre la poitrine. Sa queue, inégale, tectiforme, relevée en panache, est remarquable par la dimension et la forme des deux pennes caudales intérieures, qui sont de couleur verte, dépassent considérablement les autres en hauteur et retombent en une courbe gracieuse. Plastron verdâtre à reflets cuivreux. C’est le modèle qui se reproduit le plus fréquemment dans les basses-cours de nos fermes, et il est très-probable que ce costume primitif reprendrait promptement le dessus et redeviendrait rapidement l'uniforme officiel de l'espèce si on la rendait à la liberté. Le coq de Bantiva a considérablement gagné en volume
par la domesticité; c’est le contraire de ce qui a eu lieu pour le dindon de l'Amérique. L'oisiveté et l'éducation ont contribué également à développer chez lui la passion du duel, et on l’a vu, sous l'influence de l'excitation de l'homme, chausser une double et une triple paire d’éperons d’une dimension ridicule. Comme si la nature n'avait pas assez richement doté l'animal sous ce rapport, l’homme a cru devoir ajouter à la puissance de son armature en l’enchâssant dans une gaine d'acier tranchante comme un rasoir.
Le coq Lafayette, originaire de Ceylan, a bien pu mêler son sang à celui de notre race domestique, mais le type ne se reproduit, pas obstinément comme celui du coq de Bantiva. Le coq Lafayette a le pennage lancéolé de noir, et parait être plutôt le père de la poule nègre que de la nôtre. La poule nègre, qui a les os noirs, est l’espèce la plus communément répandue sur tous les rivages de l’océan indien. Quant au coq Sonnerat, originaire des iles de la Sonde, il serait très-difficile de prouver ses liens de parenté originelle avec les espèces domestiques.
Il existe encore dans les régions équatoriales de l'Asie une espèce de coq dite de la Cochinchine, remarquable par la grandeur de sa taille et par l'absence de la queue. Cette espèce, naturalisée depuis longtemps dans le reste de l'Asie et en mt parait être la souche de nos plus grandes espèces.
Il n’est pas d'espèce domestiquée chez laquelle le régime de la servitude ait introduit plus de modifications physiques que chez celle-ci. Les hommes sent parvenus à obtenir du coq qu'il échanget sa crête de chair vive contre une huppe de plumes. Or, pour se plier à cette fantaisie du maitre, il a fallu que la boîte osseuse du crâne de l'oiseau subit une dépression énorme par le fait de la radiculation des plumes de la huppe. L’os s'est donc aminci et déprimé à tel point que les racines des plumes semblent implantées dans les méninges. Mais il est à remarquer que le caractère batailleur du coq a perdu à la métamorphose.
Et de même qu'on a forcé le coq à se défaire de sa crête et de sa queue, on a réussi à lui raccourcir les jarrets et à lui faire abandonner l'éperon pour une garniture de plumes. On a eu de cette manière le coq pattu de Java. Les Chinois, qui sont nos maîtres dans
l'art dé rapetisser les êtres et de contrecarrer l'œuvre de la nature, ont fini par créer une espèce grosse comme la caille et qui pond pendant l'hiver au rebours de tous les oiseaux. Enfin nous possédons une variété de coq aux plumes retournées et qui se reproduit parfaitement. L'impossibilité de tenir compte de ces variétés innombrables m'oblige de réduire la famille à un genre unique celui qui se reproduirait tout seul du libre amalgame de toutes ces variétés au bout d’un siècle ou deux.
L'introduction du coq domestique en Europe a une date presque moderne. Le coq ne se trouve ni dans l’'Iliade, ni dans l'Odyssée, ni dans la Bible, qui ne sont pas antérieures de plus de douze et quinze cents ans à l’ère chrétienne. Des auteurs classiques que nous connaissons, les tragiques grecs sont les premiers qui en fassent mention, ce qui donnerait à croire que l'oiseau qu'on a appelé depuis le coq gaulois par la plus déplorable des licences poétiques n'existait pas même dans les Gaules à l'époque où les héros de cette nation firent leur première apparition sur la scène de l’histoire. Cependant il est démontré que les Chinois et les Égyptiens connaissaient les procédés de l’incubation artificielle des œufs de poule dès les âges les plus reculés, et que bien des siècles avant Aristote les Égyptiens faisaient éclore une centaine de millions de poulets chaque année sans le secours des poules. Du reste, le procédé parait n'avoir été connu des Romains qu'après la conquête de l'Égypte, car Aristote l'ignore complétement et se trompe grossièrement quand il affirme que les Égyptiens se bornent à enfouir les œufs dans le fumier. L'incubation artificielle se pratiquait au moyen de fours exclusivement consacrés à ce genre d'industrie et dont la construction a été parfaitement retrouvée de nos jours. On sait que le secret du procédé se perdit promptement à Rome par la faute de l'impératrice Livie, qui, ayant réussi à couver un œuf dans son sein, fit abandonner l’ancien système pour ce dernier, qui ne conserva pas non plus la vogue très-longtemps, en dépit de l'initiative impériale. De grands efforts furent faits dans l'âge moderne pour retrouver le procédé antique, et les rois chasseurs de France, Charles VIII notamment, ne dédaignèrent pas de s'associer par leur
puissant concours à ces louables tentatives qui n’aboutirent qu'à des
résultats incomplets. Le véritable retrouveur du système égyptien fut l'illustre Réaumur, qui reconstruisit de toutes pièces l'appareil et indiqua la manière de s’en servir. Deux établissements se fondèrent sur ses indications savantes à Auteuil et à Bourg-la-Reine, et l’incubation artificielle y réussit parfaitement; seulement d’industrie, qui ne put se développer sur une assez large échelle, ne tint pas contre la concurrence du bas prix de la production naturelle. 11 est à regretter que l'État, qui consacre tant de millions à l'encouragement de l’extermination de la baleine, n’ait pas songé à venir au secours d’une institution utile qui eût pu, tout en renoncant à l'éducation du poulet, réaliser d'immenses bénéfices dans l'éducation de toutes les espèces de gibier-plume, perdrix, faisans, paons, pintades, hoccos, pénélopes, népauls, etc., spécialités fruetueuses et pour longtemps à l'abri de toute concurrence. Qui créerait aujourd'hui cent mille faisandeaux par année ne serait pas embarrassé d'en trouver le placement à 4 ou 5 francs la pièce.
J'ai dit la consommation annuelle de Paris en œufs de poule, dix millions de douzaines. Le littoral français de la Manche en expédie annuellement pour la seule ville de Londres de six à sept millions de douzaines. Je crois rester de beaucoup au-dessous de la vérité en évaluant la production totale desœufs de poule en France au chiffre de deux milliards. Quand la raison sera rentrée dans les conseils du peuple, la statistique de la production nationale enregistrera à côté de ce chiffre qui triplera, je l'espère, un chiffre égal d'œufs de pintade, et les faisandiers de ma patrie pourront se vanter, à l'instar de leurs devanciers de l’ancienne Égypte, de lancer chaque année dans le torrent de la consommation alimentaire cent millions de faisans!
La poule, dont la fécondité prodigieuse constitue, ainsi qu'on vient de le voir, un des plus puissants éléments de la prospérité des empires, est, sous le rapport moral, le modèle de toutes les vertus. Elle unit la patience à la discrétion, la sobriété à la sagesse, le dévouement au courage. L'amour de la famille est le seul qu’elle connaisse; mais ce sentiment est tellement développé en elle qu’on peut impunément abuser de sa confiance pour substituer à ses œufs tous les œufs imaginables, œufs de perdrix, de caille, de faisan,
de canard. Tous les jours on trompe sa tendresse en lui donnant à couver des œufs de plâtre. La poule, pour avoir une famille à aimer, à élever, couverait des œufs de erocodile et réchaufferait volontiers des serpents dans son sein. C’est même sur cette facilité extrême avec laquelle elle se charge de l'éducation des familles étrangères que repose principalement l’art de la faisanderie, On distingue les œufs qui doivent produire des coqs de ceux qui doivent produire des poules par leur forme pointue. Les œufs à poule sont les plus ronds : la rondeur semble un attribut universel de la féminité. Le sexe est également masculin lorsque le vide qu'on observe dans l'œuf occupe l’un des deux bouts. L'importance de l'œuf comme élément de nourriture, et partant celle de la poule doivent aller croissant de siècle en siècle, à mesure que l'humanité se raffinera et se fera plus femme, c’est-à-dire à mesure que l'appétit carnivore diminuera en elle. |
M. de Buffon, qui ne fut pas assez analogiste pour sa gloire, s’était imaginé qu'il y avait généralement similitude entre la couleur de l'œuf et celle du costume de l'oiseau; en foi de quoi il a fait de la poule sauvage un oiseau blanc, parce qu’elle pond des œufs de cette nuance. Le fait est matériellement inexact. La poule primitive est un oiseau gris-fauve, d’une couleur approchant de celle de la poule faisane ou de la poule de bruyère; sa robe, d'une teinte uniforme, est imbriquée d’écussons encadrés d’une bordure plus foncée. Elle porte sur la tête un rudiment de crête, et en bas de chaque joue un essai de barbillon; sa queue, privée des deux plumes médianes retombantes qui sont apanage masculin, est composée, comme celle du faisan et du coq, de deux plans quasi verticaux qui se joignent sous un angle très-aigu et affectent la forme d’un pignon de muraille. Ce type se retrouve fréquemment chez nos poules domestiques. La poule pond des œufs blancs parce que cette couleur lui plait, étant celle d'unité, et parce que l’albinisme, de quelque facon qu'il se manifeste, indique en général une tendance de ralliement à l’homme. Mais là n’est point l'unique raison de sa préférence. La couleur de l'œuf est plus en rapport d'identité avec celle du milieu où l'oiseau fait son nid qu'avec celle de son plumage. Quand cet œuf est déposé à nu sur le sol, il est toujours
de la couleur du sable ou de la terre, témoin ceux de l’œdienème, de la caille, de la bécasse, etc.; et quand les œufs sont blancs, c’est presque toujours un signe que le nid de l'oiseau doit être très-caché. C’est ainsi que presque tous les oiseaux qui nichent dans des trous d'arbre, dans des trous de muraille ou dans des trous sous terre, où nul regard ennemi ne saurait pénétrer, pondent des œufs blancs. Ceci est vrai des pics, des chouettes, des hirondelles, des pingouins, de mille autres. La poule, qui a grand soin de dissimuler ses œufs et de les couvrir quand elle les quitte, peut sans inconvénient procéder à l'instar de ces espèces. Si le système de M. de Buffon était fondé, il donnerait raison à cette opinion puérile qui considère comme une des sept merveilles du monde la poule noire qui fait des œufs blancs.
La poule est la principale pièce de ce riche mobilier rural qu'on nomme la volaille. Elle réunit au plus haut degré les deux conditions essentielles de la domesticabilité, qui sont de pouvoir vivre de tout et partout. La puissance de caléfaction de son estomac est prodigieuse, mais ne va pas cependant, comme le vulgaire le suppose, jusqu’à fondre les métaux. La poule ne digère pas les pièces de cent sous, elle les rogne seulement, et, à force de les user, elle les fait disparaitre. L'opération est purement mécanique et nullement chimique; elle se pratique au moyen d'un double frottoir de cailloux dont la poule a soin de garnir les parois internes de son gésier, et qui fait l'office des dents chez tous les pulvérateurs. On sait que le gésier est un estomac musculeux doué d’une force de contraction immense. Je n’hésiterais pas, si j'étais joaillier, à employer cette force pour polir les diamants.
Ma'ntenant, si la loi de domestication que j'ai posée est vraie, si Dieu nous livre les espèces par les vices des mâles autant que par les vertus des femelles, il est certain qu'aucune famille n’a dû rechercher l'alliance de l’homme avec plus d'empressement que celle du coq domestique; car si la femelle, dans cette espèce, est le résumé de toutes les qualités sociables, le mâle est, en revanche, le résumé de toutes les turpitudes.
C’est l'Orgueil incarné qui marche la poitrine en avant et la tête en arrière, qui fixe effrontément le soleil et se baisse pour passer
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sous les arcs de triomphe de peur d’en offenser les voûtes; c'est la Luxure jointe à la vantardise et à l'impudicité; car ce sultan brutal ne comprend que la violence comme procédé d'amour, et sonne la fanfare pour chacun de ses honteux triomphes; c'est la Paresse et la Gourmandise en personne; c’est la Jalousie et l'Envie poussées jusqu’à la soif du sang de tous les siens. Toutes les brillantes qualités que l'habitude et la foutine ont prêtées aux co, sa galanterie et sa bravoure notamment, sont des cadeaux immérités, sont de pures inventions. Le coq n’est ni galant ni brave de sa nature. Ce n’est pas être galant que de battre ses femelles pour les contraindre à subir ses caresses; ce n'est pas être brave que d’assassiner les poussins sans défense et de poursuivre les enfants pour fuir devant l'oiseau de proie. Le coq montre beaucoup moins de courage contre le renard et contre le chien que la poule. Il est poltron comme le conscrit quand on le laisse faire, et n’est brave qu’autant qu'on l'y force. J'ai dit que l'homme civilisé avait exploité odieusement tous les penchants atroces de cette créature : ces deux êtres étaient bien faits pour s’estimer et se comprendre. L'homme a dressé la brute au métier de gladiateur et de machine à meurtre, et non-seulement la brute s’est prêtée complaisamment à la méchanceté de l’homme, mais elle a fini par se complaire en son infamie.
Le coq de combat porte avec fierté le poignard gallicide dont son maitre l’a armé pour égorger ceux de sa race, et une fois qu'il a mordu au carnage et que l'odeur du sang l’a grisé, c’est une bête enragée qui n’y voit plus que rouge, qui se rue sans rime ni raison, et sans distinction de couleur ni de drapeau, contre tout ce qui se trouve devant lui, et retourne même à l’occasion sa fureur contre celui qui l’a dressé. Entre ennemis généreux, la mort éteint la haine; il n’en est pas ainsi entre coqs de combat : leur rage ne s'éteint pas dans le sang de l'ennemi; le suprême bonheur du vainqueur est d’entonner son chant de victoire sur le cadavre du vaincu. Ce vaincu est quelquefois un père, un cousin germain ou un frère; mais le coq ne s'arrête pas à ces considératious vulgaires; son rôle est d’égorger, il égorge; et quant à sa honteuse
habitude d’outrager les restes du vaincu, il cite pour se justifier *
l'exemple de ce misérable Achille, fils de Pélée, qui, après avoir assassiné Hector, traina le cadavre de ce héros autour des murs de Troie. (Je dis assassiné, parce que le plus brave des Grecs était invulnérable, et qu'un homme qui se bat dans de telles conditions n’est qu'un lâche assassin.) La mort surprend parfois le triomphateur au milieu de sa gloire, et le râle de l’agonie interrompt subitement la chanson de victoire. Juste vengeance du ciel!
Les dresseurs de coqs de combat, dont la fortune s’étaie sur l’ardeur de tuerie dont sont animés leurs séides, n’ont pas de paroles assez louangeuses pour célébrer les vertus belliqueuses de ces brutes ; mais moi et l'honnête homme, nous considérons l'extermination entre frères comme un acte barbare et stupide, aussi déshonorant pour l’esclave qui s’y prête que pour le maitre qui l’ordonne, et je félicite ma nation de ce que la passion des combats de coqs ne soit pas dans ses mœurs. Soyons sûrs que l'Anglais, le Chinois et l'Espagnol, qui raffolent de ce genre de spectacle ignoble, ne sont pas intentionnellement éloignés de substituer le combat d'hommes au combat de coqs, et que ce n’est pas la bonne volonté qui manque à ces populations vieillies et dégradées de voir assaisonner leurs tauraumachies et leurs boxes de plus de sang humain.
Une preuve sans réplique que tous les vices du coÿ sont de son sexe, C’est qu'il suffit de le métamorphoser en chapon pour: faire s’attendrir sur-le-champ son moral et $a chair. Qui n’a pas vu le chapon, débarrassé de son principe de mal, revenir à la pratique de toutes les vertus féminines, amener à parfaite éclosion une famille nombreuse, l’élever, la protéger comme la plus attentive des mères, et édifier par sa belle conduite la basse-cour qu'il eût scandalisée de ses débordements? Le chapon est l’état parfait du cod, je l’ai dit et le répète.
Cependant, comme ce monde est un océan de mensonge, d’ignorance et de ténèbres sur lequel le flambeau de l’analogie passionnelle n’a versé encore que de faibles clartés, il est arrivé que la nation francaise a pris un jour pour emblème national le coq, ce moule impur, ce cloaque d'infamie que je viens de décrire. Dieu
sauve du remords éternel les pauvres révolutionnaires qui ne rougirent pas de personnifier le génie de ma patrie dans ce vil gladiateur, et qui bénévolement ramassèrent dans le fumier, pour s’en parer comme d’un attribut glorieux, le sobriquet de gallus, que Rome la superbe, qui aimait à voir s’'égorger nos ancêtres dans ses cirques, leur avait jeté autrefois en signe de mépris, et pour faire allusion à cette funeste passion du duel qui est dans le sang de notre race.
L'histoire contemporaine a dit ce qu'il était advenu des trois ou quatre révolutions françaises qui se sont placées sous l’invocation du coq gaulois depuis un demi-siècle : l'une a péri sous l'horreur de l’échafaud; l’autre s’est engloutie en un instant dans l'abime du mépris universel; l’autre a sombré sous voiles par la faute de l'impéritie et de la timidité des pilotes chargés de la conduire au port. En aucune circonstance le coq n’a tenu contre l'aigle, parce qu'il n’est pas possible qu'un roi de basse-cour tienne contre un roi des airs, et qu'un peuple imbu de chauvinisme et ami de la bataille hésite entre les deux emblèmes quand il est admis à choisir. Puissent du moins ces tristes lecons de l'expérience profiter aux révolutionnaires à vehir ! Pour une nation guerrière, l'attribut le plus glorieux est le gerfaut, type modèle de bravoure, de dévouement et de galanterie! Mais le peuple supérieur qui aspire au nom de peuple de Dieu a mieux encore à prendre pour attribut caractéristique dans l’ordre des oiseaux : c’est l'alouette pacifique et amie du laboureur ; l’alouette, qui s'élève en chantant vers le ciel pour reporter à Dieu les bénédictions de la terre. Et cet emblème radieux, hélas! était précisément celui que les Gaulois, nos ancétres, avaient choisi entre tous ; car la fameuse légion gauloise, qui vainquit avec César à Pharsale, portait une alouette sur ses casques en guise dé cimier, et le nom de nos anciens poëtes, le mot Barde, était dérivé de Bardalis, nom celtique de l’alouette.
Oh ! comme Benjamin Franklin, qui ravit la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans, et qui découvrit aussi l'effet du plâtre sur la luzerne; comme Benjamin Franklin, qui est peu connu comme analogiste, comprenait cependant mieux qu'eux tous l'extrême importance du choix de l'emblème national pour un grand peuple!
Que de haute raison, de bon sens, de sagesse, dans la courte protestation qu'on va lire :
« Pour moi, dit ce grand homme, j'aurais souhaité que l'aigle chauve ne représentät pas mon pays; c'est un oiseau de vilain caractère, sans dignité morale, et qui gagne sa vie d’une manière déshonnête. Voyez-le à la cime de l'arbre mort d’où il surveille le balbusard. Trop paresseux pour pêcher lui-même, il guette le moment où ce pêcheur laborieux va porter à sa jeune famille le poisson qu'elle attend pour le poursuivre et le dépouiller aussitôt. Et cependant, malgré ses iniquités, l'aigle chauve n’est jamais bien dans ses affaires; il est généralement pauvre et souvent même très-gœueux, comme il arrive parmi les hommes à ceux qui vivent d’escroquerie et de vol. C’est d’ailleurs un vrai poltron, et que l'oiseau royal, qui n’est pas plus gros qu’un moineau, attaque avet hardiesse et chasse du district; un lâche audacieux qui convient parfaitement pour représenter ce que les Français appellent des chevaliers d'industrie, mais qui ne saurait être l'emblème des honnêtes et braves Cincinnatus d'Amérique, qui ont chassé de leur pays tous les oiseaux du roi (1). »
Or, l'oiseau contre le choix duquel S'élevait en termes si énergiques le Père de la Révolution dans les deux mondes, cet oiseau est un aigle, et le plus puissant et le plis redouté de tous les dominateurs de l'air. Qu’eût dit Franklin de l'emblème ignominieux du coq, moitié soudard, moitié bourreau!
Quelques naturalistes distingués ont cru devoir tenir compte à quelques espèces de coqs des cinq doigts qu’elles ont au pied, trois à l'avant, deux à l'arrière. C’est bien de la bonté à eux; iln’y a pas plus de raison pour créer un genre nouveau d'ovipare en fa=
(1) Ce passage est extrait du livre d’Audubon, le plus fort et le plus intéressant de tous les ornithologistes de ce temps. Le chasseur américain, que l’étude passionnée de l’ornithologie entraine vers l’analogie par une pente naturelle, se joint à Benjamin Franklin pour protester contre le choix de l'aigle à tète blanche comme emblème national de sa patrie. Je profite de la circonstance pour recommander d'avance à tous les amateurs de zoologie curieux de s'amuser et de s’instruire l’excellente traduction d’Audubon par Mne Loreau, traduction qui n’a d'autre défaut que d’être inédite, et à laquelle j'ai emprunté la citation qui précède.
CLASSIFICATION. 453 veur du coq à cinq doigts qu'il n’y en a pour créer une nouvelle espèce humaine en faveur du tambour-major, qui porte aussi trois plumets et cinq plumets sur son colbak au lieu d’un seul. Ce luxe extravagant et monstrueux, qui est identique chez les deux races de bipèdes emplumés, constitue des ridicules et non pas des caractères génériques. Le coq est un oiseau tétradactyle. Si la surabondance de nourriture, le luxe et l’oisiveté qui engendrent tant de vices, le poussent à chausser un ergot de plus que tous ses congénères, la science a le devoir de noter l'accident et même le droit d'en rire comme d'un travers d'esprit; mais ses observations doivent s'arrêter là.
Je crois que Cuvier a classé le coq dans le genre Faisan en dépit de la disparité des coiffures dans les deux espèces, et bien que le nom latin du coq eût été choisi pour désigner l’ordre entier dit des Gallinacés. Je ne connais pas de pires distributeurs de séries que ces grands hommes de science officielle. Lisez, pour vous édifier à cet égard, les lignes ci-après.
LE DINDON. — Si l’on eût laissé au premier enfant venu le soin de baptiser le dindon, il est plus que probable que cet oiseau eût été appelé le glouglou, attendu que c’est le nom que lui-même se donne et celui par conséquent qui lui convient le mieux. Mais les choses ne vont pas aussi couramment en histoire naturelle, où les baptêmes sont des cérémonies qui demandent plus de combinaisons, de génie et de temps. Les premiers parrains de la bête, avisant qu'elle avait certains rapports éloignés avec le coq domestique, lui donnèrent le nom de Coq d'Inde, pour le distinguer du premier qui venait de l'Inde, remarquez bien, tandis que le nouveau venu avait pour patrie l'Amérique. Mais comme dans ces temps-là l’Amérique passait pour la continuation de l'Inde asiatique et portait le même nom, le choix vicieux de cette qualification de coq d'Inde ne peut être imputé à l'ignorance de quelques-uns, mais à l’ignorance générale. Puis on supprima le coq, et l'oiseau s’appela peu à peu le dindon, puis le dinde. Les gastrosophes de nos jours disent volontiers dinde truffé.
La confusion en est restée là en français, mais elle a fait mieux en latin. J'ai dit que la Mythologie grecque avait métamorphosé
les sœurs de Méléagre en pintades, et que les taches blanches et rondes dont la robe de cet oiseau est semée figuraient les larmes que ces demoiselles avaient versées sur le corps de leur frère. Or, comme le dindon d'Amérique a la tête chauve comme la pintade, l'idée vint à Linnæus d'appliquer par analogie au dindon ce nom de Meleagris qui fait bien en nomenclature; et la science moderne ayant consacré l'appellation par son adhésion pusillanime, il s'ensuit que le nom du beau chasseur grec qui vainquit à la course Atalante se trouve ignominieusement apparenté à celui du dindon d'Amérique, oiseau complétement inconnu à l'antiquité. Encore passe si ce nom de meleagris eût été attribué au dindon à raison de sa légèreté à la course, le rapprochement eût été moins barbare.
Le nom de coq-paon, gallopavo, imaginé par Brisson, était mieux trouvé que celui de méléagride, car le dindon d'Amérique tient en effet de ces deux espèces par des caractères essentiels; il fait la roue comme l'oiseau de Junon, et ses mœurs ne sont pas moins impures que celles de l'oiseau de Mars. La race du dindon est encore une de celles que Dieu nous a livrées par les vices des mâles et par les vertus des femelles. J
J'ai dit la date de l'introduction du dindon en Europe. Cette introduction eut lieu par le fait des Espagnols ; mais c’est à tort qu'on attribue l'honneur de l'importation aux jésuites, car cette importation est contemporaine de la fondation de l’ordre, et les Anglais possédaient déjà le dindon en l'an 1524, époque où les révérends Pères n'avaient pas encore eu le temps de conquérir des royaumes en Amérique et attendaient patiemment que les Fernand Cortez et les Pizarre leur eussent frayé la voie. Audubon, qui vient de mourir, est le premier historien qui nous ait donné une monographie complète du dindon sauvage, dont les habitudes et les mœurs nous étaient encore inconnues au commencement de ce siècle. Je reproduirai au volume des chasses cette monographie curieuse. Fourier, qui savait tant de choses qu'il n'avait pas apprises, et qui devinait l'histoire d’une espèce par un seul de ses caractères, a fait du dindon l'emblème de l’amoureux transi. L'oiseau possède en effet la plupart des qualités requises pour justifier ce titre. Il foule aux
pieds l'amour qui le tue et l'épuise ; mais cette faiblesse de tempérament n’est qu'un de ses moindres défauts. Le dindon est l'emblème de ce grand parti de la peur qui s'intitule volontiers dans le jargon politique le grand parti de l'ordre, le parti des honnêtes gens. M. de Buffon, qui a voulu faire du dindon un brave, cite à l'appui de son opinion ce singulier trait de courage, qu'on a vu quelquefois des dindons en troupe entourer un lièvre au gite et chercher à le tuer à coups de bec. Une foule de héros du grand parti de la peur sont très-capables aussi de ce genre d’héroïsme.
Le dindon est de bien plus bas titre encore que le coq domestique. C’est un goinfre de la pire espèce, faisant son dieu de son ventre, et qui se sait si bien destiné à la broche qu'il prend la graisse de lui-même et sans qu’il soit besoin d'aider à cette disposition naturelle par aucune opération chirurgicale. Sa voracité extrème est cause qu'il s’étouffe souvent en mangeant, et lui a fait donner le nom de goulu dans les pays riverains de la Loire. Il porte d’ailleurs tous ses vices écrits sur sa physionomie stupide, et n'a pas l'enseigne menteuse. On dit d'un homme bête et méchant qu’il ressemble au dindon; c’est un portrait flatté, le dindon est mieux que bête, méchant, goulu et amoureux transi.
Il est chauve comme tous les viveurs; il a la face, le front, les joues déshonorées par des grappes de verrues et des chapelets d’excroissances charnues vermillonnées par les excès de la table. Ces caractères rappellent la physionomie du vautour, dont le dindon se rapproche par la taille, la couleur, la lächeté et la voracité. Le vautour est un usurier de haut titre, le dindon un épais Mondor, un parvenu de finance; il devait y avoir parenté physique et morale entre les deux types. Le dindon porte encore au bas du cou un bou quet de crins noirs, en témoignage de sa fraternité avec le bouc, emblème de luxure et d’impuduicité. Ce modèle des gourmands, des ivrognes et des oisifs, a l'humeur irascible comme tous les riches de fraiche date. Vous l’entendez toujours tempêter, glouglouter ; vous le voyez toujours rouge ou bleu de colère.
Le vautour, image de Gobsek, se pare avec amour de ses grègues en loques ; il affiche la misère pour ne pas tenter la cupidité des puissants. Une des manies les plus risibles de Turcaret fut toujours
au contraire de singer la Noblesse et de calquer ses travers. Le dindon est superbement vêtu ; il s'habille comme le paon et porte l'épée comme le coq. Mais ces travestissements lui coûtent cher ; car le coq, qui saisit avec ardeur l'occasion de dégainer, avisant le lourdaud armé de sa rapière inoffensive, ne manque pas de le provoquer au combat et souvent lui coupe le cou avarit que l’infortuné ait eu le temps de se mettre en garde.
Le pauvre diable n’est pas plus heureux dans ses tentatives obstinées pour éblouir le publie et le beau sexe en faisant la roue comme le paon. Il a beau se démener, souffler, se gonfler comme un ballon, balayer la terre de ses ailes, et se trémousser des pieds jusqu’à la tète, ses efforts n’aboutissent qu'à faire sortir un peu de vent de loutre, et ses poses ridicules provoquent les sifflets des gamins, sifflets qui l’exaspèrent jusqu’à la fureur blanche. Les dindons de la finance ont, comme ceux de la basse-cour, le double tort de prêter à la raillerie par leurs prétentions ridicules et de ne pas vouloir qu'on les raille.
Comme il est de bon air de solder des impures et de manger sa légitime avec ces dames des chœurs, le fermier général, qui n’est ni beau ni jeune, se croit obligé aussi à tenir un grand état de petite maison et à se ruiner en danseuses. Ainsi le dindon, qui voit le paon, le faisan et le coq possesseurs de sérails, mais qui n’a pas les mêmes excuses de tempérament que ceux-c1 pour motiver son luxe de maîtresses, se croit tenu d'honneur à singer leurs facons et succombe à la peine. La Nature, qui a fait de la digitale un poison mortel pour le dindon, a écrit dans l’analogie de cette plante vénéneuse le châtiment qu'elle réserve aux amoureux hors d'âge.
Les guerres que se font les dindons entre eux pour la possession des femelles se réduisent à des prises de bec innocentes; mais il n’en est pas de même des combats qu’ils se livrent à l’arrière-saison sur la question de nourriture. Il n’est pas rare de voir alors deux goulus, allumés par l'ivresse du sarrasin, se colleter des heures entières avec un acharnement sans égal et tomber morts de fureur, d’asphyxie ou d’épuisement. La vraie dominante du dindon, sa goinfrerie effrénée, se révèle dans ces luttes. Les mamelons charnus qui couvrent le derrière de la tête sont d’une teinte blanc livide, tandis
que ceux qui s'épanouissent Sur la gorge sont injectés d'un sang vermeil, pour dire que la vie chez cette bête n’est pas dans le cer. veau, mais bien dans l'estomac.
Comme font tous les lâches, les dindons se vengent sur les faibles des avanies que leur font subir les forts. Qu'un coq devenu vieux ou blessé dans un duel se recèle dans un coin retiré de la basse-cour ou sous la haie du champ voisin, les dindons ne tarderont pas à découvrir sa retraite et à frapper la bête désarmée, jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'histoire de toutes les guerres civiles fait foi qu'aucun parti ne se montre plus impitoyable dans ses vengeances que le parti de la peur. Et cette barbarie se concoit : la peur est un mal si honteux que ceux qui l'ont subi doivent naturellement chercher à anéantir les témoins de leur honte.
De même que les fermiers-généraux, les fournisseurs de vivres et toutes les sangsues publiques qui vivent de l’iniquité, apercoivent un péril dans chaque idée nouvelle et jettent les hauts cris à chaque annonce de projet de réforme qui menace de couper par la racine les abus dont ils vivent, ainsi le dindon pousse son eri d'alarme à l'aspect de tout objet nouveau et signale un caillou brillant comme une machine infernale. La couleur rouge est particulièrement désagréable à cet oiseau trembleur et rageur; il ne peut ni la voir ni en entendre parler sans entrer immédiatement en fureur. On pro- fite dans les campagnes de cette horreur instinctive de l'inconnu qui caractérise la gent dindonnière pour retrouver les couteaux.
Tous les vices des mâles heureusement sont rachetés par la délicatesse de leur chair et par les vertus de leurs femelles. La dinde est la plus courageuse et la plus dévouée des mères. La fièvre d’amour maternel est si puissante chez elle qu’elle se laisse quelquefois mourir d'inanition sur ses œufs plutôt que de les quitter. C’est sur elle seule que retombent les soins de l'éducation de la famille, et aucune espèce n’est entourée dans son enfance de plus de dangers que celle-là. Ces dangers sont si grands et si multipliés pour la famille sauvage que la tendresse maternelle est moins forte quelquefois chez les pauvres bêtes que la peur de la responsabilité que le titre de mère leur impose, et qu'on en voit souvent qui renoncent aux joies de la maternité pour vivre à la facon des cogs. Or,
comme les ovaires des femelles disparaissent complétement à la suite de cette résolution, il en résulte que la dinde qui a abjuré les devoirs de la maternité s’est métamorphosée d'elle-même en dindarde, et Audubon racoute qu'il a tué de ces dindardes naturelles
qui pesaient jusqu'à trente livres et dont la chair surpassait en dé-
licatesse tout ce que l'Amérique du Nord nourrit de plus exquis en fait de volatiles.
Ce poids de trente ou de trente-deux livres qu'atteint sponfanément la dinde sauvage privée de sexe est le poids normal du mâle dans sa bonne saison, c’est-à-dire vers la fin d'octobre, à l’époque où les glands couvrent le sol. Le dindon est avide de ce fruit comme le porc, qui est un emblème d’avarice et de goinfrerie, parce que le financier tient volontiers du gourmand et du ladre. La vraie hure de sanglier se fait principalement avec des blancs de dinde richement armoriés de truffes et de pistaches, le tout ayant passé un espace de temps convenable dans un large bain chaud de Pouilly fortement aromatisé. J'embarrasserais peut-être beaucoup de savants très-haut placés dans l'estime publique si je les priais de me dire pourquoi le dindon à perdu en domesticité la moitié de son poids, tandis que le coq y a doublé le sien : question grave et pleine de périls.
L'analogie passionnelle m'inspire une idée judicieuse à propos du
dindon. Cet oiseau, qui habite les grandes forêts de l'Illinois et del'O-.
hio dans l'Amérique septentrionale, a de grands rapports de taille, de tempérament et d’allures avec la grande outarde, qui est originaire des steppes de la zone tempérée de l’ancien continent. Les deux espèces sont aussi richement jambées l’une que l'autre et non moins remarquables par leur vélocité, qui est telle qu’on a beaucoup de peine à les forcer à la course avec les chiens courants les plus rapides. Or, il faut savoir que l’outarde est, ainsi que l’autruche, l'emblème de ces grands seigneurs qui doivent leur haute position au hasard de la naissance, mais chez lesquels l'esprit n’est pas à la hauteur de la fortune; et, attendu qu'il arrive fréquemment aux mâles adultes de cette caste de prendre femme dans la finance, je soupconne qu'il ne serait pas impossible de rallier l’outarde rebelle en employant pour l’amener à composition les arti-
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fices et les séductions de la dinde. On objectera sans doute à cette idée que la distance qui sépare l'oiseau à trois doigts de l'oiseau à quatre doigts est bien grande, et que l'union proposée doit rencon- ‘trer de ce chef des difficultés excessives. Je ne nie pas l’immensité des obstacles qui s'opposent à ce mariage; mais qu'est-ce qu'un obstacle ou même une impossibilité pour Famour?
Il existe deux variétés dans l'espèce domestique, la blanche et la panachée. L'espèce sauvage est également représentée par deux moules dont l’un, le plus petit, habite le Mexique et l'emporte de beaucoup sur l’autre pour la richesse de son costume.
GROUPE DES PATTUS OU DES DASYTARSES.—Quatre genres : Ganga, — Gelinotte, — Coq de bruyère, — Lagopède; six espèces.
On n'a jamais bien pu savoir pour quelle raison Aristote, Pline et les modernes ont donné le nom de tétras, qui veut dire quatre, à divers genres d’une famille dont le principal caractère est de gratter le sol et de porter des pantalons de duvet en place de culottes courtes. Mille fois mon esprit s'est perdu en conjectures absurdes pour deviner les rapports qui pouvaient exister entre ce nom de tétras et les oiseaux qu'il sert à désigner ; mais à la fin j'ai dû jeter ma langue aux chiens et renoncer à la tâche. Je suis sûr néanmoins que j'aurais encore eu la lächeté d'adopter ce terme insignifiant de tétras pour désignation du groupe important de Pulvérateurs à l’histoire duquel nous voici arrivés, si, pour ne pas se départir de ses vieilles habitudes, la nomenclature officielle ne s'était pas amusée à confondre indignement toutes les espèces de l’ordre et à faire entrer pêle-mêle dans ce genre tétras les perdrix et les cailles qui ont le tarse nu et calleux avec les coqs de bruyère et les gelinottes qui l'ont garni de plumes, et avec les lagopèdes eux-mêmes qui portent des gants fourrés. Cette confusion incroyable à laquelle ils ont tous mis la main, depuis Aristote et Pline jusqu'à Buffon et Cuvier, est la seule qui m’ait fait expulser de ma classification le vocable tétras que j'aime pour sa simplesse et sa brièveté. On doit s'estimer si heureux quand les noms adoptés par les maîtres ne sont qu'insignifiants comme tétras et non dangereux ou ridicules comme méléagride, hœæmatopus ou poule d'eau de genéts!
Le groupe des Pulvérateurs dasytarses ou pattus se distingue du précédent par des caractères si tranchés qu’on ne s’imagine même pas que les savants en aient pu confondre les genres ni lès espèces. Un enfant ne confond pas un cavalier avec un fantassin, voyant que le premier porte des éperons et le second des guêtres. Or, la distinction n’est pas plus difficile à établir entre un coq d'Inde et un coq de bruyère qu'entre ces deux variétés de héros. Un enfant
reconnait encore avec la plus grande facilité la différence qui existe entre une culotte courte qui laisse voir les mollets et un pantalon qui les couvre. Je déclare qu'il est inutile d'en savoir davantage pour être en état de sérier convenablement les divers groupes de cette grande famille des Pulvérateurs-dont la classification a coûté à la science tant de veilles inutiles.
Les caractères généraux du groupe des Pulvérateurs pattus sont donc de ne pas porter d’éperons et d’avoir les tarses couverts de plumes (pantalonnés). Ces pantalons sont plus ou moins étoftés, et l'étoffe en est plus où moins fine; il y en a qui ne dépassent pas la cheville, d’autres qui descendent jusque sous le cou-de-pied ; il y a enfin les pantalons à pied qui couvrent tout le pied, dessus et dessous, sauf les ongles. Ces différences sont celles qui nous serviront à former les divers genres du groupe.
Maintenant, puisque le principe de répartition équilibrée que nous avons reconnu ne veut pas qu'un membre profite en épaisseur sans perdre proportionnellement en hauteur, nous devinons que tous les tarses couverts de plumes seront des tarses courts. En effet,
. les pulvérateurs pattus sont plus bas sur jambes que les éperonnés, ce qui les fait paraître plus trapus et plus ramassés. Leur course est en même temps et pour la même cause moins rapide, et ils doivent demander plus fréquemment leur salut à leurs ailes. Les espèces qui vivent dans les forêts de sapins se cachent dans la sombre ramée de ces arbres; d'autres s’ensevelissent dans la neige. Ceux qui habitent les steppes et qui ne peuvent pas se cacher ont recu de la nature des ailes vigoureuses. Tous les oiseaux de ce groupe, à l'exception d’une seule espèce, ont l'aile ronde, le vol bruyant et lourd; tous sont insectivores, granivores, frugivores, comme ceux du groupe précédent; tous grattent la terre pour y chercher leur
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nourriture ou fouillent dans les feuilles mortes pour y retrouver des fruits; tous ont une chair de haut goût, puissamment colorée, fine et délicieuse, quoique parfois un peu sèche. Presque tous vivent sous les lois de la polygamie, mais d’une polygamie raffinée, élégante et pour ainsi dire chevaleresque, s’il est permis d’unir un adjectif et un substantif de mœurs si différentes. L'amour des mâles s'exalte jusqu'à l’aveuglement et déborde en lyrisme. La jalousie engendre aussi de nombreux combats parmi eux, et les choses de la toilette tiennent une place immense dans leur vie. Les femelles sont toujours des modèles de courage et de dévouement maternel. La race a été douée d’une fécondité proportionnelle à l'excellence de sa chair et à la masse innombrable de ses ennemis. Aucune espèce n’est ralliée à l'homme.
M. Valmont de Bomare, auteur d’un dictionnaire d'histoire naturelle tombé en désuétude, après avoir affirmé dans ce gros livre que le paon était le seul oiseau qui eût la propriété de faire la roue, a admis une exception en faveur du dindon. Le naïf compilateur eût pu joindre hardiment à son exception celle de cinquante autres espèces, et notamment une exception en faveur de tous les individus de l’ordre des Vélocipèdes, à commencer par l’outarde et à finir par la gelinotte; car cette faculté singulière d’étaler sa queue en éventail pour se faire admirer des belles est dans les habitudes galantes de tous les pulvérateurs. Et non-seulement les pulvérateurs pattus font la roue comme le dindon, malgré le peu de développement de leur queue, mais ils ajoutent à ces façons d'agir des agréments d’un autre ordre; ils accompagnent leur mimique passionnée de fioritures musicales analogues à la circonstance : tel coq imite la scie, tel autre le flageolet; celui-ci bat la grosse caisse, celui-là parle du ventre; chacun enfin semble posséder à fond l’art de la mise en scène du grand drame d'amour. C'est-à-dire que le talent des évolutions caudales est si bien caractéristique de l'ordre entier que je l'aurais volontiers intitulé l'ordre des Rotateurs, si j'avais trouvé pour exprimer la figure un substantif plus heureux. Je regrette quelquefois de n'avoir pas hasardé le nom de Pavoniens.
J'ai fait mention d’une espèce de tétras tridactyle découvert au
commencement de ce siècle par Pallas. Il a été dit que cette espèce, décorée par la science du nom barbare de Sérrapte, était la transition naturelle de l’outarde et du pluvier aux pulvérateurs pattus. Elle a, en effet, les ailes d’une longueur démesurée, les tarses courts; elle ressemble aux hirondelles de cheminée, aux hirondelles de mer et aux glaréoles, et porte la livrée jaune terreux des outardes. Elle donne la main à un pulvérateur des steppes caillouteuses du Midi, qui est si peu pattu qu'il faut y regarder de très-près pour distin-guer la légère couche de duvet qui couvre le devant de ses tibias, et qui a si peu de pouce que plusieurs observateurs recommandables ont cru devoir le loger dans la classe des oiseaux à trois doigts.
LE GANGA-CANTA.— Ce pulvérateur quasi tridactyle est le gangacanta du midi de la France, espèce unique et rare et exclusive aux déserts caillouteux de la Provence, du Languedoc et des deux versants des Pyrénées. Le ganga-canta tient de l’outarde à collier par le costume et de la caille par la paresse. Il a le bec et les pieds de la même couleur bleue terne que la perdrix grise, le cou court, la tête petite et renfermée dans les épaules comme la pintade, le regard somnolent du crapaud. La partie supérieure du corps est teinte de la même nuance que les cailloux brûlés par le soleil, une nuance fauve doré que relèvent de temps à autre des taches écussonnées d’une couleur brune à reflet bleu ou vert. Le ganga, pour signaler sa parenté avec le pluvier et l’outarde, porte un large plastron isabelle, cerclé d’une bordure sombre ; le dessous du corps est grisjaunâtre. Le mâle se distingue de la femelle par deux élégants filets de soie qui terminent les deux pennes médianes de la queue, et qui ont fait donner à l'espèce le nom de ganga sétile. Les ailes du ganga sont taillées en pointe comme celles de la caille, car c’est un oiseau voyageur, mais dont la zone de parcours est fort restreinte. Sa taille est celle de la perdrix grise; mais, comme il a les pieds très-courts, les ailes quasi trainantes et la démarche paresseuse, sa vue rappelle involontairement le souvenir de la tortue et condamne l’esprit de l'observateur à des rapprochements disgracieux. Le ganga, qui habite les craus brûlantes de la Provence, du Languedoc, du Roussillon et de la Catalogne, n'avait guère besoin de se couvrir les
jambes par précaution contre le froid. Aussi est-il visible qu'il ne porte un pantalon que pour la forme, si l'on peut donner ce nom de pantalon à l'espèce de jambart à plumes courtes et clair-semées qui lui couvre la partie antérieure du tarse.
Les gangas, que l'on retrouve en Algérie, sont des oiseaux éminemment pacifiques et domesticables. Ils errent en vols peu nombreux dans leurs steppes pierreuses, où ils passent la plus grande partie du jour à dormir et à poudroyer au soleil, confondus parmi les cailloux. Ils ne commencent à éprouver le besoin de changer de place que lorsque le soleil décline à l'horizon; alors ils se rapprochent de la rive des eaux. Ils ne perchent pas, n'ayant pas besoin de savoir se tenir sur les branches dans un pays où il n’y a point d'arbres. Leur chair est fine et délicate et bicolore comme celle des outardes. L'espèce est aujourd'hui fort rare en France ; un savant chasseur de Marseille, à qui j'avais eu l’imprudence de demander des renseignements sur le ganga-canta de Provence, me demanda à son tour si je ne voulais pas par hasard lui parler de la foulque.
LA GELINOTTE.— Nous connaissons lepulvérateur pattu des steppes tartares, le sirrapte, puis celui des steppes de Provence, d'Espagne et d'Algérie, le ganga ; l’ordre de la série appelle celui des plaines fertiles, qui fait défaut à la faune de France, mais qui doit se retrouver dans celle de l'Amérique du Nord et ressembler étrangement au Colin. Le colin d'Amérique est une espèce féconde, ambiguë entre la perdrix et la gelinotte, qui porte la huppe et siffle, et fait, au moral comme au physique, la transition parfaite entre les deux genres. Le colin, qui habite les prairies boisées du Mississipi, nous amène à la gelinotte habitante des forêts.
La gelinotte est plus connue des gourmands que des chasseurs;
elle habite cette région moyenne des montagnes où le noir sapin commence à dispyter avec avantage la possession du sol aux chênes et aux hêtres. On la rencontre en France dans les grandes forêts des Ardennes et des Vosges, qui sont ses demeures favorites. On retrouve, pour ainsi dire, l'espèce étendue en cordon sur toute la cein- - ture de nos frontières de l’est, d'où quelques rares familles ont bien pu s'échapper pour gagner les forêts d'arbres verts du Cantal et celles des Pyrénées. Le prix de la gelinotte démontre assez claire-
ment sa rareté. Cet oiseau, qui n’est pas plus gros que la perdrix rouge, coûte plus cher que le faisan, et ne se vend guère que chez Chevet, où je la vois payer communément huit et dix franes la pièce; mais il est juste de dire que l'excellence de la chair de la gelinotte est à la hauteur de son prix. Le nom hongrois de cet oiseau signifie morceau d’empereur, et c’est le seul oiseau, au dire de Gessner, qu'on puisse faire reparaitre deux fois sur les tables des rois.
La gelinotte tient un peu par le plumage et par la taille dela perdrix rouge et de la bécasse, mais elle ressemble bien plus au colin d’Amérique qu'à aucune autre espèce. Elle porte sur les épaules et sur le dos un riche manteau de couleur feuille-morte comme la bécasse, et toute la devanture de sa robe est d’un blanc sale relevé par de larges mouchetures d'un brun rougeûtre. Le sommet de la tête est noir; les plumes de l’occiput affectent, par leur disposition, une tendance à la huppe. Le mâle se distingue de la femelle, comme dans les espèces du moineau franc et de la caille par une belle tache noire sous la gorge. Les gelinottes ont, comme les coqs de bruyère, l'œil surmonté d’une bande sourcilière écarlate dont la couleur est plus vive chez le mâle que chez la femelle, surtout vers le temps des amours. Elles ont les tarses garnis de plumes courtes, mais seulement par devant; leur pantalon ne descend que jusqu’à la cheville. Les doigts sont remarquables par un caractère particulier qui aurait pu servir encore à spécifier la famille; ils sont pectinés, c'est-à-dire garnis des deux côtés d’une dentelure cornée analogue à celle du peigne (pecten, pectinipèdes) ; le doigt du milieu est tranchant, pour aider l'oiseau des montagnes à fouiller la terre dureie par la gelée et à se creuser des souterrains sous la neige. Le pouce a pris une force et une dimension convenables; on comprend à l'inspection du pied que la gelinotte doit percher fréquemment. En effet, la gelinotte, qui vit à terre comme tous les pulvérateurs, est un oiseau craintif qui a l'habitude de chercher un refuge dans l'intérieur des sapins les plus touffus, à la moindre apparition de chien ou d'oiseau de proie. Elle se blottit Ià pendant des heures entières sans faire un mouvement, et comme la cachette des branches épaisses de l'arbre vert est pour ainsi dire inaccessible au regard de l’homme et de l'oiseau, il s'ensuit que les colleteurs,
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race infâme, détruisent beaucoup plus de gelinottes que les chasseurs, qui ne peuvent guère tirer ces oiseaux qu'au départ, ou bien en les faisant venir à l'appeau. L’appeau de la gelinotte est un instrument qui imite le sifflet sonore de la femelle, et par conséquent ne fait tuer que des mâles, comme chez les perdrix et les cailles ; mais ces détails ressortent de la question de chasse.
La gelinotte, quis’estappelée longtempsla pouledescoudriers, n'est pas exclusive à ces noires forêts où le vent murmure toujours et qui jamais ne se dépouillent de leur sombre manteau. Elle s'égare volontiers dans les bois de hêtres, de bouleaux, de chênes qui couvrent le pied des monts et s'étendent dans les plaines. Le terri- . toire des Ardennes, qui sépare le plat pays de Champagne du plapays de Belgique, n’est qu'une série de collines peu élevées où l’arbre résineux est une essence à peu près inconnue. Tout porte à croire que la gelinotte ne recherche la société du sapin aux branches ténébreuses que pour des motifs de prudence, et qu'elle serait heureuse de peupler une foule de forêts où elle n’a pas encore mis le pied, pour peu que le gouvernement fit quelque chose pour elle. Ce serait, je le répète, d'interdire pendant trois ans le tir et la vente de ce gibier, et de détruire, une bonne fois pour toutes, le renard, le colleteur et la fouine. |
La gelinotte est frugivore, baccivore, herbivore et insectivore. Elle mange du grain en cage, mais le mets qu'elle préfère à tous les autres est la baie du myrtille, et l’on peut considérer tous les bois où croit cette plante comme des patries naturelles de la gelinotte et même des coqs de bruyère. Elle adore encore la mûre de ronce, les sorbes, les alizes, et quand le fruit pulpeux devient rare et commence à s’enterrer sous la feuille ou sous la neige, elle se rabat philosophiquement sur les chatons de bouleaux et de coudriers et sur les baies de genièvre, qui constituent le fond de sa nourriture d'hiver, comme les larves de fourmis, les scarabées, les vers, le fond de sa nourriture de printemps et d'été. Jai déjà dit que la nature prévoyante, qui a destiné ces espèces à être croquées par d’autres, avait varié à l'infini leurs appétits et leurs goûts, pour * qu'elles pussent en tout temps trouver un régime alimentaire convenable et se maintenir en bon point. Si je reviens souvent à celte
considération de destinée providentielle, c’est que je désire la graver solidement dans l'esprit de mes lecteurs.
La fécondité de la gelinotte égalerait celle de la perdrix grise si tous les œufs qu'elle pond venaient à bien ; malheureusement les deux tiers de ces œufs sont ordinairement clairs, et la compagnie ne dépasse guère sept à huit membres. Les gelinottes se marient, et les noces sont chez cette espèce, comme chez les voisines et chez l’homme, l’occasion de fêtes très-bruyantes et de grandes dépenses de costumes et de galanterie. Le mâle redresse sa queue et l’étale en éventail à la facon du dindon, et la bordure foncée qui termine chacune des pennes caudales décrit sur cet éventail un arc de velours noir du plus charmant effet. Le père et la mère se conduisent parfaitement avec leurs petits pendant leur tendre enfance, mais les associations familiales ne durent guère en forêt, et à peine les petits se croient-ils en état de se passer des conseils et des soins de leurs auteurs, qu’ils s’en séparent pour toujours et cherchent à s'établir pour leur compte. La saison d'amour commence de très-bonne heure pour les gelinottes, et elles n’attendent pas la venue des beaux jours pour aimer. La nature devait bien une compensation de ce genre à la malheureuse espèce qui ne rencontre en ce monde que des persécuteurs acharnés à sa perte, ou des amis trompeurs (le cheval ,pires que des ennemis. J'ai fait dans ma vie beaucoup de com-paraisons d’existences d'oiseau, afin de bien savoir lequel je voudrais être. Le sort de la gelinotte est peut-être celui de tous qui m'a paru le plus amer et le moins enviable.
Cependant M. de Buffon a oublié de s’attendrir sur la gelinotte ; le même M. de Buffon, qui a si cruellement abusé jadis de ma sensibilité en me faisant répandre de véritables larmes sur les prétendues infortunes du pivert, que j'ai su depuis être un oiseau éminemment espiègle, facétieux et loustic; M. de Buffon, enfin, qui a trouvé un sujet de gémissements et de lamentations jusque dans l’histoire de la grive de vigne, emblème du franc buveur et du gai chansonnnier !
M. de Buffon définit, en effet, la grive, un oiseau triste et mélanco-lique, et d'autant plus amoureux de sa liberté!
Il est vrai qu'après avoir gémi convenablement sur la tristesse
et la mélancolie de l'oiseau cher à Bacchus, le grand écrivain ajoute que la grive chante presque toute l'année, parce que l’année a plus d'un printemps pour elle... et que son ramage est très-varié et très-agréable… La pauvre bête !
Il est vrai encore qu'après avoir signalé l'amour excessif de la liberté comme une des dominantes passionnelles de la grive, le même historien prouve qu'elle se console facilement de la captivité et prend rapidement la graisse dans la volière, en citant l'exemple des gourmands de l'ancienne Rome, qui engraissaient de ces oiseaux par milliers.
L'éloquence et le génie ont de dangereux priviléges qui sont d'éterniser les erreurs en les embellissant par le charme du style. Si j'avais eu le malheur d'écrire sur le compte de la grive la moitié des erreurs que M. de Buffon a commises, ce serait, parmi Jes critiques, à qui me rirait au nez, me couvrirait de confusion et me larderait d'épigrammes, et, entre nous, je n'aurais pas volé la correction et n'aurais nul droit de me plaindre. Mais c'est M. de Buffon qui est le coupable, et alors la thèse change, le crime n’est plus que peccadille. La critique, habituée à se courber devant les grands noms, admire de confiance et ne sait pas même si elle a bien le droit d'avoir une opinion contre celle d’un grand seigneur qui écrivait sur une table magnifique éclairée de vingt bougies et les doigts ombragés par de riches manchettes de dentelles. Si bien que l’erreur accréditée par l’adulation de quelques-uns et par la lâcheté de tous s'ancre dans les cerveaux, et que la vile multitude, qui se passionne pour les noms et qui ne comprend rien aux choses, accepte le pivert et la grive comme des oiseaux tristes et mélancoliques, parce que M. de Buffon Fa dit.
Je proteste, au nom de la vérité et de l’analogie, contre la fausseté des attributions caractérielles données par M. de Buffon à la grive, n'ayant jamais vu cet oiseau triste que dans un cas unique : quand, pour avoir trop bu, il ne pouvait plus boire ; et je persiste à soutenir que la gelinotte des Ardennes mérite mieux que l'oiseau de Bacchus l'honneur d’une lamentation modulée en style académique. |
LE C0Q DE BRUYÈRE. — Il y a deux coqs de bruyère en France, le
grand et le petit : le grand qui approche de la taille du dindon et pèse douze livres, le petit qui n’est pas plus gros que le faisan, L'histoire de ces deux moules est à peu près la même.
Commençons par déclarer que coq de bruyère est un nom toutaussi absurde que celui de tétras ou de faisan bruyant donné à cette espèce. D'abord, les deux oiseaux dont il s’agit sont autochthones, c'est-à-dire indigènes des forêts de la Gaule, et puisqu'ils ont deux ou trois mille ans de séjour en ce pays de plus que le coq d'Asie, qui ne s’y est acclimaté qu’à la longue, je ne comprends pas qu'on ait pu attendre la venue de l'étranger pour baptiser de son nom l’indigène.
Le nom de coq appliqué à un oiseau francais est toujours un anachronisme ; celui de faisan bruyant est vicié de la même impropriété. Quant au qualificatif de bruyère, il est insuffisant et trompeur, car je connais en France de vastes étendues de terrains que couvre la bruyère et où les coqs de bruyère n’ont jamais mis le pied; et, par contre, la bruyère végète à peine dans les hautes localités où se trouvent aujourd'hui confinées ces espèces. Si l’on voulait donner à ces deux bêtes un nom convenable tiré du milieu qu'elles habitent, il fallait appeler le grand coq le Pulvérateur des sapins, et le petit le Pulvérateur des bouleaux.
Les Allemands, qui sont encore plus barbares que les Francais en fait de nomenclature, étant plus savants qu'eux, désignent le grand coq de bruyère sous le nom d’Auerhan, qui veut dire coq sauvage, ce qui ne signifie pas grand’chose ; ils appellent le petit Birkhan, ou coq des bouleaux, ce qui est plus hardi. Une perdrix, en allemand, s'appelle un coq de champ. Il est humiliant pour la métaphysique et pour la philosophie de songer que tous ces malheureux savants de Germanie et de Gaule, qui n’ont jamais été capables de baptiser convenablement un oiseau, soient tous néanmoins de force à écrire d’odieux volumes sur l'essence des rapports du mor et du non moi.
En ornithologie passionnelle, les coqs de bruyère portent un nom élégant d'une seule pièce qui veut dire fou d’amour. I] paraït que ces mêmes Allemands, que j'invectivais tout à l'heure pour vice de maladresse en matière de nomenclature, ont découvert la véritable domi-
nante caractérielle de leur auerhan, puisqu'ils ont fait de ce nom un sobriquet et une épigramme à l'usage des amoureux que leur passion aveugle. Mais alors, mes braves gens, leur dirai-je, pourquoi ne pas traiter d'amoureux fou votre auerhan, puisque vous traitez d’auerhans tous les amoureux fous? Il faut, en vérité, que le cerveau de tout ce monde soit affecté d’une forte dépression à l’endroit de la logique. Toute l’histoire des coqs de bruyère est contenue dans ces deux mots : fou d'amour.
Le grand tétras est, après la grande outarde, la plus belle espèce de gibier-plume d'Europe. Il fut longtemps l'honneur des monts et des bois de la France; il avait un nom propre dans vingt de nos patois avant l'invention de la poudre. L'espèce est confinée aujourd'hui dans quelques localités sauvages de quelques départements montagneux, Haut-Rhin, Bas-Rhin, Vosges, Jura, Isère, Alpes et Pyrénées, où l’on compte une compagnie de coqs de bruyère environ par arrondissement. Elle a disparu complétement des forêts de l'Auvergne depuis le commencement du siècle. La fixation du nombre des coqs de bruyère qui foulent encore, à l'heure qu'il est, le sol inhospitalier de la France, de leur pied léger et pattu, n'exigerait donc pas de longs calculs. Mettons une centaine de têtes, deux cents, si vous voulez, mais n’allons pas plus loin. Hélas! ce chiffre est supérieur encore à celui des-existences de la grande outarde et du daim.
J'ai besoin de beaucoup de philosophie pour-ne pas me laisser aller à l’attendrissement et au désespoir quand j'ai à consigner dans un chapitre de ces navrants détails. Je devrais me faire une raison cependant et me dire que nous sommes tous mortels, hommes comme bêtes, et que la Terre finira comme à fini la Lune, et le Soleil comme la Terre, et qu'alors, puisqu'il faut que tout le monde saute le pas un peu plus tôt un peu plus tard, il est puéril de s’apitoyer sur le sort de ceux qui s’en vont les premiers. Tout cela est fort sensé peut-être, mais ne m’empêche pas de regretter qu'on n'ait pas servi à la mort les races du renard, de la fouine, du corbeau et de la vipère, avant celles de l’outarde, du coq de bruyère et du daim.
J'ai dit le poids du grand tétras, du mâle adulte. Ce poids est
celui du dindon ordinaire, einq à six kilogrammes. La poule ne pèse guère que. moitié du vieux coq. Il y a entre ce dernier et le dindon de grandes ressemblances de taille, de couleur et d'habitudes sylvestres et amoureuses, et je m'étonne fréquemment que les nomenclateurs ordinaires de la Faculté n'aient pas profité de l'importation du coq d'Inde en Europe pour débaptiser ce tétras et l'appeler Le dindon des sapins ou le dindon des Alpes. Assurément que le nom nouveau aurait pu jouter pour l’absurdité avec le premier venu, puisqu'il eût voulu dire coq d'Inde des Alpes; mais il eût toujours valu infiniment mieux pour l'expression et la couleur que celui de coq de bruyère, qui n’est pas moins affecté d’ailleurs du contre-sens étymologique, puisque le coq est un oiseau d'Asie qui n'avait pas plus de droits qu'un oiseau d’Amérique à servir de parrain à un oiseau d'Europe. Les habitants des plaines de l’ouest ont donné à la grande outarde le nom de dinde sauvage.
Cependant, bien que laffinité consanguine soit plus manifeste entre le coq de bruyère et le dindon qu'entre le coq de bruyère et le coq domestique, il suffit de mettre les deux premiers moules en regard sur une table pour reconnaitre à première vue que les deux espèces ne sont encore parentes qu'à des degrés fort éloignés.
En effet, le dindon a la tête petite et dégarnie de plumes, le cou long et chauve comme ia tête, la face historiée d’une fraise de verrues, le bec long et quasi rectiligne, couvert d’une espèce d’étui de chair flasque, la gorge fanonnée, l'œil stupide.
Le coq de bruyère a la tête forte et garnie d’une épaisse chevelure, le cou court, lé bec robuste à mandibules tranchantes et arqué dès sa base, comme celui des oiseaux de proie. Il a plus de tendance à coiffer la huppe et à porter le collier de barbe qu’à avoir le front chauve. Son regard est plein de feu, d'expression, d'énergie. l
Le dindon est monté sur de hautes jambes à tarses nus et éperonnés ; le coq de bruyère a les jambes courtes et les tarses couverts de duvet jusqu'à l'origine des doigts; il regarde l’éperon comme un meuble inutile. On ne se ressemble réellement plus quand on diffère par des caractères aussi essentiels, eût-on d’ail-
leurs un manteau de même nuance, la même corpulence et les mêmes facons d'aimer.
Le grand coq de bruyère est donc un magnifique oiseau noir à manteau lustré, de la taille de deux bons chapons. Ce manteau noir a des reflets verts ou bleus comme celui des coqs russes; il est coupé d'une tache blanche sur l'aile. Épais de corsage, bas sur jambes, richement étoffé des pieds jusqu’à la tête, muni d’un bec tranchant, de doigts pectinés et robustes, cet oiseau porte gravés sur tous les traits de sa physionomie les indices d’une constitution vigoureuse et d'un tempérament orageux. L'accentuation énergique et belliqueuse de cette physionomie lui vient surtout d'une bande sourcilière du plus vif écarlate qui fait briller son œil comme un charbon ardent.
Le costume de la poule est si différent de celui du coq, qu'il est difficile de ne pas considérer à priori la femelle comme appartenant à une espèce distincte. Cette femelle, dont la taille, comme je lai déjà dit, est inférieure de moitié à celle du coq, porte la livrée générale des poules des pulvérateurs, le manteau jaune terreux de la poule domestique ou de la faisane. Seulement les nuances de l'uniforme sont ici plus accusées, plus opposées, plus vives et produisent plus d'effet. Inutile d'ajouter, après ce simple détail, que les mâles, dans cette espèce, sont moins nombreux que les femelles, et que la polygamie y est le code des relations des sexes.
Le coq de bruyère est probablement de tous les oiseaux celui dans l'existence duquel l'amour tient le plus de place. Le mâle, dans cette espèce, est affecté tous les ans au printemps d’une érotomanie suraiguë qui dure soixante jours de la fin de février à celle d'avril. Et cette folie amoureuse est caractérisée par une succession d’extases dont les accès se renouvellent périodiquement chaque matin et chaque soir. Pendant tout ce temps-là, la pauvre bête est si fort en proie a Vénus, qu'elle en perd le manger et le boire, et jusqu'à la faculté de voir et d'entendre le péril. L'expression poétique que je viens d'emprunter à Racine me fournit l’occasion de m'étonner que la reine de Cythère n'ait pas eu la fantaisie de se donner un attelage de coqs de bruyère.
Aussitôt que le coq de bruyère a ressenti les premières atteintes
du mal brûlant qui va le consumer, il commence par chercher dans le canton qu’il habite un local et surtout une tribune convenablement disposée pour l'exercice de la parade amoureuse. Cette tribune est généralement un tronc d'arbre renversé et facilement arpentable de l'une à l’autre de ses extrémités. Une fois en possession de son théâtre, notre amoureux ne tarde pas à en annoncer l’ouverture. Pour ce faire, il se hisse sur la flèche la plus aiguë du plus haut sapin de la montagne, et adresse de là son appel passionné à toutes Les poules des alentours. Cette réclame éloquente, que j'au : rais beaucoup de peine à écrire en langue musicale, débute par un violent coup de tam-tam assez semblable au gloussement du dindon. Cette note détonnante est immédiatement suivie d'un feu de file d’autres notes grincantes, stridentes et criardes, douces au tympan comme les gémissements d’une scie qu’on écorche. Après quoi le chanteur s'arrête, pour reprendre haleine d’abord et ensuite pour juger de l'effet de ce premier morceau, et puis il recommence. La durée de chaque séance est d’une heure environ. Celle du matin ouvre avant le lever du soleil; celle du soir se continue un peu après que l’astre est couché. Le même coup de tam-tam qui avait annoncé le commencement des exercices en annonce la clôture.
Pendant qu'il exécute sa cavatine, l’artiste est tellement absorhé par son art et tellement enivré du propre bruit de sa voix, qu’il en oublie l'univers et jusqu’à la méchanceté de l'homme, qui protite de son tapage et de son émotion pour s'approcher de lui traitreusement et l’occir. Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire : adieu prudence.
La raison que donnent les assassins pour justifier leur crime est que l'oiseau qui veut être empaillé doit être tué dans ses plus beaux atours, dans son costume de noces.
J'ai connu des impies et des amoureux fanatiques assez peu soucieux du salut de leur âme pour appeler de leurs désirs une semblable fin et demander à mourir, comme le tétras, d'un coup de foudre dans le sein de l’extase.
Le grand air du coq de bruyère est brodé sur ce motif si connu : que le printemps vient de naître, et que le printemps est la saison d'aimer.
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Mais la réclame d'amour a réveillé de leur long sommeil les échos engourdis de la forêt ; elle retentit au cœur de la poule attentive qui sort du fourré qu'elle habite, se secoue, bat ses flancs de ses ailes, donne un coup d'œil et un coup de bec à son plumage, et se dirige d’un pas furtif vers l'arbre d'où partent les chants. Elle se Éroise sur la route avec quelques compagnes, empressées comme elle de répondre à l'appel passionné du seigneur de ces lieux. Quand celui-ci, qui les a vues ou les a entendues venir, juge que l’assistance est assez nombreuse, il descend avec calme et majesté les gradins de son arbre, met pied à terre au milieu de ses vassales, - les salue courtoisement, et, sans perdre de temps, les conduit vers son estrade, où tout est disposé pour faire valoir ses avantages exté rieurs. C’est là seulement, dans la douce retraite qu’il s’est choisie lui-même et dans l'intimité de son harem, que l’illustre sultan aime à se révéler dans sa gloire. 11 gravit la tribune, la mesure du regard, se hérisse soudain, se huppe, se rengorge, s'ébouriffe, se gonfle, fait feu de toutes ses plumes pour éblouir sa cour. Sa queue s’épanouit en éventail comme celle du paon, ses ailes trainent et balaient le plancher à la facon de celles du dindon; il multiplie les allées et les venues, c’est-à-dire les passes et contrepasses magnétiques, recueillant avidement les propos flatteurs qu'il excite et y répondant vivement par des regards de feu et des redoublements de grâces.
Ces premières rencontres, néanmoins, se bornent à des présentations et à des cérémonies. Après la réception et la parade, le maître congédie poliment ses esclaves, et leur donne rendez-vous pour la séance du soir ou pour celle du lendemain. Aucune n’a garde de manquer à sa promesse, car chacune a dans le cœur l’idée fixe d’être promue, par le libre choix du sultan, au rang de sultane favorite. Au bout de quelques jours, les relations deviennent plus intimes; les poules fascinées, entrainées, enflammées par les mâles attraits et les facons galantes du coq, abrégent bientôt son martyre et couronnent ses feux.
La lune de miel passée, le coq, qui s’est usé la voix à trop chanter l'amour, éprouve le besoin d'un peu de calme ; la poule, qui a terminé sa ponte, se retire tout à fait du monde pour se livrer dans
Ja solitude au grand travail de l’incubation et de l'éducation d’une famille nouvelle. Elle choisit habituellement, pour déposer ses œufs, un lit épais de feuilles sèches, tassées par le vent et la pluie au pied des houx et des genièvres, au fond de quelque creux. Le nombre de ses petits dépasse rarement sept à huit; leur éducation est pénible et féconde en angoisses pour le cœur de leur mère* Comme chez les perdrix et les faisans, les petits, dans le premier âge, portent la livrée grise des mères, et les mâles ne commencent à prendre leurs belles plumes noires lustrées qu’à l'automne. Le noir est d'autant plus profond, le reflet d'autant plus bleuâtre que l'oiseau est plus vieux et qu'il a moins souffert. Il faut trois ans . au coq pour atteindre à l'état parfait.
Mais l'histoire que je viens de raconter est l’histoire du coq de bruyère de la Laponie, de la Souabe, de la Sibérie, de la Bohème, etc., et non celle du coq de bruyère de France, réduit à la continence par la misère des temps, et à qui sa pauvreté ne permet pas d’entretenir le nombre d’épouses légitimes que sa loi autorise. Le coq de bruyère des Vosges s’estime quelquefois heureux de trouver une poule qui réponde à sa voix. On en a vu quiont prêché des semaines entières dans le désert, et qui sont morts à la peine avant même d’avoir fait leurs frais.
J'ai omis à dessein, en parlant du grand tétras de France, de narrer les combats sanglants que les coqs se livraient entre eux pour l'exploitation théâtrale des cantons les plus avantagés sous le rapport de la population féminine. Il faut être plusieurs pour se disputer et se battre.
Les coqs de bruyère sont à peu près omnivores comme tous leurs congénères. Ils vivent d'insectes au printemps, de fruits rouges l'été, de baies de myrtille pendant l'automne, et pendant l'hiver d'herbes, de chatons de bouleaux, de graines de sapins. Le fruit du myrtille, qu'ils préfèrent sagement, ainsi que les gelinottes, est l'ordinaire qui leur convient le mieux et qui donne le plus de qualité à leur chair. Cette chair est noire, pesante et un peu sèche. Elle a besoin de beaucoup attendre pour arriver à son point. Le régime exclusif du genièvre lui communique un fumet peu agréable qui est particulier à tous les gibiers-plumes qui aiment trop les baies
de cet arbuste, et que cependant une foule de barbares ne craignent pas de proclamer délicieux.
On a dit du coq de bruyère que Famour de la liberté était si puis sant chez lui qu’il se faisait mourir dans la volière en avalant sa langue. Ce procédé de suicide n'est pas plus dans les habitudes de cet oiseau que dans celles des tribus d'esclaves noirs auxquelles on l'a également attribué. Le coq de bruyère navale pas sa langue pour mourir, mais sa langue, quand il est mort, se retire au fond de son gosier, ce qui est une raison pour qu'on ne la retrouve plus dans son bec. Du reste, le coq de bruyère, en sa qualité d’indigène des montagnes, doit être plus sujet à la nostalgie que la plupart de ses congénères des pays chauds et des plaines.
LE PETIT COQ DE BRUYÈRE.— Tout ce qui vient d'être dit du grand coq de bruyère s'applique exactement au petit. Ce sont les mêmes mœurs amoureuses, les mêmes habitudes, le même régime alimen- taire, et presque le même uniforme. Les deux espèces ne diffèrent entre elles que par le volume du corps et la conformation de la queue. Elles habitent les mêmes pays, puisqu'elles vivent de la même nourriture.
Le petit coq de bruyère est un superbe oiseau de la taille du faisan, qui porte aussi son manteau noir lustré à reflets bleuâtres et dont le regard jette des flammes. La poule, beaucoup moins forte que le coq, est vêtue d’une robe régulièrement striée comme celle de la faisane dorée, mais dont la couleur est plus sombre. Le caractère le plus distinctif de l'espèce est la forme de la queue, dont les rectrices extérieures sont plus longues que les médianes et se recourbenñt à leur extrémité, de manière à figurer une sorte de Iyre évasée d’une extrême élégance. La partie inférieure de cette.queue est blanche. La belle couleur noir-bleuâtre de la robe semble plus intense chez le tétras à queue fourchue que chez le grand tétras; la bande sourcilière est également plus colorée et plus large, et les taches blanches des joues et de la gorge plus nettes et plus accusées. La chair de cette seconde espèce passe aussi pour plus tendre et plus délicate que celle de la première.
Le petit coq de bruyère n’est plus connu que dans deux ou trois localités de la France : dans les montagnes du Jura, du Bugey et
dans les Alpes du Dauphiné. Je crois que la race a complétement disparu des Pyrénées et de l'Auvergne. C’est l'oiseau que les Francs- Comtois de certains districts appellent le faisan de montagne.
Les grands coqs de bruyère qui parent la montre de Chevet, au Palais-Royal, proviennent presque tous d'Allemagne, où l'on en trouve encore dans les forêts de la Souahe, de la Silésie, de la Moravie, de la Bohême. Quelques-uns nous arrivent du Piémont.
Les tétras à queue fourchue sont très-communs dans certains gouvernements de Russie et de Pologne, comme en Suède. On les retrouve aussi dans le nord de l'Angleterre, d’où nous vient le trèspetit nombre de ceux qui se mangent à Paris.
LE LAGOPÈDE.— Nous venons d’esquisser successivement l'histoire des Pulvérateurs pattus de la steppe herbue, du désert caillouteux, de la colline, de la montagne, nous n'avons plus à nous occuper que de celle du Pulvérateur des neiges, habitant des zones glaciales et compatriote du chamois.
Le lagopède, dont le nom expressif veut dire pied de lièvre, est un bel oiseau plus blanc que neige, et qui ressemble à s'y méprendre à ces gros pigeons blancs pattus qui ornent nos basses-cours. C’est la perdrix blanche des chasseurs, beaucoup moins rare dans nos hautes montagnes de l’est et dans les Pyrénées que les espèces précédentes.
Le lagopède a l'œil surmonté d’une bande sourcilière écarlate, comme le coq de bruyère. Sa robe n’est pas complétement blanche, même dans son uniforme de petite tenue ou d'hiver. Le mâle a les joues sillonnées d’un trait noir qui part de la naissance du bec pour aboutir à l'œil, et qui s'étend quelquefois jusqu'à l'ouverture des ouïes. Les rémiges les plus externes, dont la tige est noire, semblent pour cette cause bordées d’un filet de cette nuance. Enfin, sur les quatorze rectrices, douze sont noires et simplement frangées de blanc à leur extrémité ; les deux pennes les plus externes font exception à la règle générale et sont blanches dès leur racine.
Les oiseaux les plus pattus que nous ayons inspectés jusqu'ici n'ont les tarses couverts que jusqu’à l’origine des doigts. La garniture de duvet descend, chez le lagopède, jusqu’à la naissance des ongles, et elle ne couvre pas simplement la partie supérieure des
La.
doigts, comme chez les hiboux, elle en tapisse la partie inférieure, comme chez le lièvre, ce qui lui a fait donner par Pline l'excellent nom qu'il porte.
J'ai expliqué jadis, au chapitre du lièvre blanc et de l'hermine, pourquoi la fourrure blanche était l'attribut des espèces destinées à vivre dans la neige. La nature, en donnant des gants fourrés et une robe blanche au lagopède, lui a assigné pour patrie les dernières régions de la zone habitable, et lui a fait des attractions proportionnelles à sa destinée. Beaucoup d'oiseaux redoutent la froidure ; le lagopède semble, au contraire, la chérir par-dessus toutes choses et ne craindre que les rayons du soleil. I sourit de pitié aux récits qu'on lui fait des délices des contrées heureuses où l'eau reste toujours fluide, où les arbres sont toujours en fleurs zil ne comprend pas le bonheur dans un autre milieu que la neige, et meurt immédiatement de nostalgie quand on l’arrache à ses déserts de glace pour lui faire un sort plus tranquille dans un séjour plus doux.
Encore une vingtième preuve que l'amour de la patrie est en raison directe de la pauvreté de cette patrie et de la rigueur de son climat, comme l'attachement pour la vie en raison de ses misères. C’est pour cela que ces malheureux civilisés ont une si grande frayeur de la mort, et que le parti de la peur est constamment, hélas! le parti politique qui compte le plus grand nombre d'adhérents.
Le lagopède a d’ailleurs ses motifs pour adorer la neige et pour plaindre les habitants des zones que nous appelons fortunées. C'est ce blanc manteau des hauts pics dont la couleur se confond avec celle de sa robe qui le dérobe à l'œil de tous ses ennemis. C’est la neige qui lui conserve tendres et succulents les gramens dont il vit pendant l'hiver, et qui lui fournit en cette rude saison le vivre et le couvert; car le lagopède a le pied muni d’un ongle tranchant et canaliculé (celui du doigt médian) à l’aide duquel il sait se creuser de chaudes retraites au sein même de cette couche de frimas éternels, dits en style poétique le linceul funéraire des champs. Et puis c’est là qu'il aime, c'est là par conséquent que la nature a dû dé-
. ployér toutes ses splendeurs et ses magnificences, La preuve sans ré-
plique que l'existence n'a rien d’amer pour le lagopède est dans la bonté de sa chair, qui ne tenterait pas les rapaces ni l’homme, s'il avait le moins du monde à souffrir du froid ou de la faim.
Le lagopède dont nous venons de parler est le lagopède d'hiver, la perdrix blanche des chasseurs ; mais le lagopède du printemps n'est plus le même oiseau. Quand souffle, vers l’équinoxe de mars, le vent de la molle Italie qui fait crever les cataractes des monts helvétiens, descelle les avalanches et emplit par-dessus les bords les profonds déversoirs des glaciers, le P6, le Rhin, le Rhône; quand la neige jaunit et s’affaisse et laisse pointer de toutes parts les îlots de verdure à travers son manteau troué; quand l’accenteur des Alpes a retrouvé sa voix, sa voix mélodieuse qui retentit par delà les confins du règne de la vie, et force les échos de la région de mort à redire des chants d’allégresse et d’amour ; quand la terre change de robe et s'habille de gazons et de fleurs pour les fêtes du printemps... le lagopède éprouve aussi le besoin de changer de jangage, de régime et de costume pour mettre sa tonique d'accord avec l’universelle dominante.
Cependant le costume de noces du lagopède est moins riche à mon sens que sa tenue d'hiver, et je préfère de beaucoup ce dernier uniforme blanc pur qu’accentuent si gracieusement les filets noirs des rémiges et la rouge encadrure de l'œil, au manteau panaché de gris, de brun, de roussâtre, qui va recouvrir les épaules, la tête, le cou et le devant de la poitrine. La couleur de ce manteau est analogue à celle des bécasses, des faisanes et des poules de bruyère ; la nature y a négligé le dessin et l'opposition des nuances, et de cette négligence est résultée uné confusion fâcheuse qui ne charme plus le regard. Tout le plumage change, à l’exception des places où il y avait du noir ; le noir est toujours bon teint dans les étoffes dont les oiseaux s’habillent : que n’en peut-on dire autant de celles dont l’homme fait usage, et surtout du drap de Sedan, qui reluit si vite aux coudes!
Le lagopède, qui est très-voisin du pigeon blanc pattu par la taille, la couleur et la garniture des pieds, s’en rapproche encore du côté des facons amoureuses. Il persécute sa femelle de salamalecs et
de révérences sans fin, et plane en tournoyant au-dessus d'elle, -
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linvitant chaleureusement à céder à ses feux par un langage bizarre qui tient de l’aboiement enroué du chien et du roucoulement du biset.
Le lagopède, qui fut chargé par Dieu d’embellir et de peupler les frimas, conjointement avec le chamois, le moufflon et le bouquetin, n’a pas été pétri, plus que ces derniers moules, des quatre semences froides, Aucun oiseau n'a le sang plus abondant, plus rouge et plus chaud que le lagopède; sa chair a la couleur et le goût de celle du lièvre, et se corrompt très-vite. Voir pour l'analogie ee que j'ai dit au livre I des ruminants de l’abime.
Le lagopède terre et ne perche pas, puisqu'il n'y a pas d'arbres dans les régions qu'il habite. Il a le pied plus plat et l’ongle du pouce plus long et moins crochu que la gelinotte et l'auerhan.
Le lagopède des Alpes est probablement le même que celui qui habite les extrémités septentrionales des deux continents; car c’est bien plus l'isothermie que la configuration du sol qui fait les pays ressemblants. Tel lagopède, natif des Hautes-Alpes, ne se trouvera pas dépaysé aux rivages bas et plats de la baie d'Hudson, qui succombera à la nostalgie au bout de quelques jours sur la crête des monts du Brésil.
L'oiseau qu'on nomme le Tétras des saules, et qui se retrouve encore en quelques contrées de l'Italie cisalpine, est un véritable lagopède, de même taille que notre perdrix blanche. Le lagopède des saules, ne hantant pas exclusivement la région des neiges, n’a pas besoin d’être exclusivement vêtu de blanc comme le nôtre; aussi son uniforme habituel ressemble-t-il davantage au costume de noces de ce dernier. ;
Le graus d'Écosse est encore une espèce précieuse de lagopède que Dieu a refusée à la France pour en doter l'Angleterre, ce qui est une injustice. L'Écosse doit à sa position de tête de pont et de promontoire avancé vers le pôle le privilége fructueux de servir de patrie à une foule innombrable d'oiseaux et de poissons délicats. Je comprends que le tableau des richesses ornithologiques et ichthyologiques de cette ile fasse naître de vagues désirs de conquête et d'envahissement dans l'imagination des chasseurs et des pêcheurs de ce côté-ci de la Manche. Il y aurait largement à tailler
en Écosse une demi-douzaine de départements français qui pourraient s'appeler du Graus, du Saumon, de la Truite, du Pingouin, du Hareng.
Ici finit l’histoire de l’ordre des vélocipèdes, qui, sur trente-trois espèces, en compte au moins trente indigènes, dont dix-huit sédentaires et six domestiques. Ces six dernières sont les types primitifs de variétés infinies créées par l’homme, Chacune des espèces libres est l’objet de cinq ou six chasses spéciales et peut servir d'élément capital à vingt éprouvettes gastrosophiques. Je ne tenterai pas d'énumérer les mérites de la volaille, de crainte de rester au-dessous de ma tâche. J'ai souvent écrit que j'aimerais mieux voir donner des prix de dix mille francs et plus aux éleveurs de perdrix, de fai-sans, de bartavelles, de gelinottes, de coqs de bruyère et d’outardes, qu'aux éleveurs de chevaux de course, qui ne valent rien rôtis et qui sont des animaux complétement inutiles à l'homme depuis que le ballon et la locomotive les ont si triomphalement distancés.
Ici aussi doit se terminer ce volume qui touche à sa cinq centième page. Il était bien dans mon espoir et dans mes vœux d'y faire tenir une histoire abrégée de tous les oiseaux de France à la suite des développements indispensables de la formule du gerfaut, et d'accompagner cette histoire d’un court traité d’ornithologie passionnelle pure en guise de spécimen. Maïs le sujet a été plus fort que moi, homme faible et trop enclin à laisser dériver ma plume au Courant de la fantaisie, et il s’est trouvé que l'ouvrage imprimé dépassait déjà de quatre-vingts pages la matière de l'Esprit des Bétes * avant d’avoir absorbé la moitié de l'ouvrage manuscrit. Alors il à bien fallu se résoudre à faire deux volumes au lieu d’un, ou mieux trois volumes au lieu de deux. Or, comme ce n’est pas manquer à ses engagements que faire plus qu'on n'avait promis; comme ma conscience est pure de tout remords à l'endroit de l'intention; comme en fin de compte un ouvrage n’est jamais trop long quand il intéresse où amuse, je crois ne devoir solliciter le pardon de per-
sonne pour n'avoir pas été assez bref, et j'attendrai que l'insuccès du livre ait prononcé contre sa longueur pour reconnaître que j'ai eu tort de le couper en deux. Et quand même la sentence de mes lecteurs me serait défavorable, je soutiendrais encore que la coupure que j'avais choisie pour diviser en deux parties le Monde des Oiseaux était bien celle qu'indiquait la nature.
Le lagopède est, en effet, la dernière expression de la Vélocipédie, qui est elle-même le dernier ordre de la Planipédie, qui est le domaine emblématique des phases malheureuses de l'humanité, dites sociétés limbiques, sociétés caractérisées par la domination masculine et qui s'appellent la Sauvagerie, le Patriarcat, la Barbarie, la Civilisation; sociétés régies par la contrainte, où la force est tout, le droit rien, où la Polygamie est la règle générale et la Monogamie l'exception. Or, il n’est pas une personne sensée et impartiale qui ne convienne qu'il y à un abime et une masse de révolutions et de siècles entre ce monde de la Planipédie et celui de la Curvipédie, qui symbolise le règne de la femme et le triomphe de l'amour, de l’industrie, des beaux-arts et du droit. C'est-à-dire que je n'ai fait qu'obéir à une nécessité impérieuse en clôturant ce volume par la notice du lagopède. La série a ses lois que le savant vulgaire ignore et que, par conséquent, il m'est pas tenu de respecter; mais l’analogiste, qui sait ou du moins qui se pique de savoir, ne peut pas invoquer comme le simple savant l’excuse de l'ignorance ; et lorsque la main de la série, par exemple, a écrit sur un poteau en caractères gros et lisibles : ci est le règne du mâle ou de la force, et sur l’autre : Jci est le règne de la femelle ou du droit, il faut bien que le voyant tienne compte de ces indications officielles et signale la séparation. Ce que j'ai fait.
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