CHAPITRE Il
Où il est prouvé par le témoignage de tous les règnes que le bonheur des individus est en raison directe de l'autorité féminine et inverse de la masculine.
Cette question de bonheur est si ardue et si controversée ; elle plane de si haut sur tous les intérêts de ce globe et des autres, que je sensle vertige qui me gagne, rien qu'à en mesurer du regard les proportions colossales. Elle est si compliquée, si vaste ; elle débouche sur tant de conclusions inattendues, stupéfiantes, que mon embarras n’est pas moindre de savoir par où l’attaquer que par où la finir. Le moment favorable serait venu pour le poëte épique qui se trouverait à ma place, d'adresser une invocation à sa muse et de la prier poliment de lui ouvrir l'Hélicon. Commencons, s'il se peut, par le commencement.
Pour m'élever jusqu'à la hauteur de l'oiseau, pour prouver que le bonheur des individus est en raison directe de l'autorité féminine etinverse de l'autorité masculine, but essentiel et pivotal de ce traité d'ornithologie passionnelle, il s’agit d'établir d'abordce principe contesté que l'amour est l'état parfait de l'être, l'état spécial de grâce où Dieu lui révèle sa loi. Puisque le maximum d'amour correspond au maximum d’asservissement de l’amoureux à l'être aimé, c’est-àdire au maximum de l'autorité féminine, il est évident qu'il aura suffi de démontrer que ce servage d’amour est l’état de bonheur parfait et de luciditésuprême pour conférer la puissance de l'axiome à la formule du bonheur proportionnel à l'autorité féminine, etc.
Je tiens en main un argument vainqueur, une simple définition
de l'amour à laide de laquelle il me serait facile de couper court à la discussion ; mais, comme je ne suis pas ho mme à me priver gratuitement du concours des autorités de tous les règnes sous le futile prétexte d'éviter une redite ou d'économiser quelques phrases, j'entends ne démasquer cette batterie formidable qu'après que chaeun aura parlé. Et, pour régler le tour de la parole, je suivrai l'usage établi dans les conseils de guerre, où les derniers en grade opinent les premiers: Minéraux, Végétaux, Insectes, Oiseaux , Hommes. Ces pauvres minéraux ont si rarement occasion de deviser d'amour que c’est presque une bonne œuvre que de leur offrir celle-ci.
Si la chimie paSsionnelle n’était pas à créer, hélas! de l'alpha jusqu'à l'oméga; si la chimie, qui est la science des amours et des répulsions des corps simples, ne s'ignorait pas elle-même au point qu'il n’est peut-être pas encore aujourd’hui de chimiste en renom capable de dire à première vuele sexe d’un métal, d'un gaz ou d’un acide, ce serait par milliers que je compterais les adhésions aux doctrines du gerfaut dans l’ordre des composés chimiques. Car les corps simples, croyez-le bien, n'aiment pas moins vaillamment que les plantes et les bêtes, témoin l'amour désordonné de l'hydrogène pour l'oxygène et le chlore, pour n’en citer qu'un ou deux; et les haines de ces prétendus corps inertes ne sont peut-être pas moins ardentes que leurs feux. Rien n’a fait plus de bruit dans le monde que les démêlés orageux de l'oxygène et de l'azote, ces deux principaux éléments de l'air atmosphérique, ces deux substances de tempéraments si inconciliables qui semblent ne pouvoir vivre l’une sans l'autre, et qui ne sont jamais plus voisines d’une séparation détonnante que lorsqu'elles vous paraissent plus intimement unies. Et pourtant le vulgaire, qui ne sait rien de plus inflammable que l'incompatibilité d'humeur de ces deux gaz, parce qu'elle à fourni le principe de la poudre à canon, est loin de s'imaginer que le salpêtre n’est, auprès du chlorure d'azote et de vingt autres tapageurs du même acabit, qu'un modèle de patience, un lézard engourdi.
Explique maintenant qui pourra comment, malgré la violence ostensihle des passions qui les brülent, ces corps que l’on dit si simples ont réussi à tenir secrètes jusqu'ici leurs affinités passionnelles.
Je crois bien pour mon compte que le scintillement des diamants, des rubis, des saphirs, n'est qu'un croisement indéfini dé déelarations d'amour ardentissime, parce que l’analogie m'indique que la passion d'amour est la seule qui rayonne ainsi. Je saiseñcore que la cristallisation est la fleur des minéraux, que la pureté de l'eau et l'inaltérabilité des pierres précieuses sont les images de la pureté etde la pérennité de leurs feux ; mais, comme personne, pas même l’analogiste, n'a le droit, de donner pour des preuves ses convictions personnelles les plus mûres et les plus arrêtées, il faut bien que j'avoue ici, en toute humilité, que les autorités dont j'aurais besoin pour étayer la formule du gerfaut sont absentes, et que l'état peu avancé de la chimie et de la minéralogie passionnelles ne me permet, pas de soumettre cette doctrine au suffrage universel des corps simples. Mais à quoi pensent donc tant de jeunes chimistes distingués que je connais, de n'avoir pas su encore arracher à chaque substance élémentaire le secret de ses amours? Ce doit être pourtant, chose facile, car tous les amoureux sont jaseurs. Un phénomènesurtout qui me passe, c'est que les mêmes gens qui ont des yeux pour voir que le diamant est du carbone pur, n’en aient plus pour reconnaitre que ce carbone ne diffère de l’autre que par l'éclat et l’ardeur de Ja passion. Poussez le carbone (charbon) de cuisine à la température où il aime, c’est-à-dire à une température impossible, accompagnée d'une pression adéquate, vous aurez du diamant à bâtir des palais.
Si la cristallisation a bien gardé son secret, la fleur a été moins discrète. Linnæus a fait jaser la bavarde et lui a fait dire à peu près tout ce qu'il a voulu. Voici le résumé de sa conversation.
La fleur est l'explosion de l'amour et de la fécondité chez les plantes. Elle est au végétal ce qu'est l'aile à insecte. C'est, en même temps que sa parure d'amour, son attribut de perfection suprême et de nubilité. Si l'état parfait de la plante n’est pas celui où elle ravit les yeux par l'éclat de ses couleurs et où elle embaume Patmosphère des senteurs de sa corolle, il faut dire tout bonnement que les mots n’ont pas de sens. Pourquoi cultive-t-on les plantes, si ce n'est pour jouir de leurs fleurs ? L
De même que l’insecte, transfiguré dans ses appétits et dans sa
forme, s'élève glorieusement dans les airs, ainsi la fleur y verse ses parfums. Le parfum de la corolle est un hymne d'amour comme le feu des rubis et le chant des oiseaux. «. La corolle, a écrit Linnæus, est la couche nuptiale des fleurs, » pour dire que le luxe de cette enveloppe radieuse était l'ouvrage de l'amour.
Et Linnæus a dit vrai: ces tentures splendides de l'enveloppe florale, où la richesse du coloris le dispute à la suavité du parfum, sont l’œuvre de la fée bienfaisante qui préside à l’union des cœurs, qui souffle aux individus de tous les règnes la passion immodérée du luxeet des brillants atours, et qui se charge partout, avec une munificence sans égale, des frais du trousseau des fiançailles.
Il est si vrai que la fleur est l’état parfait dela plante, que c’est dans sa fleur seulement et au pourtour de sa corolle que la plante porte écrits son nom propre et son titre caractériel. La fée qui préside à l’hymen ne se borne pas à tisser pour les fleurs des costumes splendides et à baigner les rideaux de la couche nuptiale d’aromes enivrants pour que la brise du printemps en imprègne ses ailes et sème dans l’espace l’encens qui fait aimer : elle varie la senteur et la nuance des pétales suivant la gamme des caractères humains que chaque plante symbolise. Par exemple, si la senteur du lilas est moins pénétrante que celle de l’œillet, et la nuance de ses pétales plus pâle, cela veut dire que la passion représentée par le lilas (cousinage ou amour enfantin) est moins vive que la passion symbolisée par l’œillet (emblème d'amour adulte, impétueux, débordant). La vigne, emblème cardinal d'amitié, se contente d’embaumer l'atmosphère etdédaigne d’éblouir les yeux, parce que l'affection qu'elle figure prend sa source dans une affinité spirituelle et ne dépend que faiblement des charmes extérieurs. Aussi la fleur parfumée de la vigne est-elle dépourvue de corolle. Voyez au contraire ce qui se passe chez les fleurs du dahlia, de la balsamine et de la rose trémière, fleurs d'automne, symboles parlants des bourgeoises enrichies qui ne peuvent briller que sur le retour. Toutes ces fleurs cherchent à écraser leurs rivales par le luxe de leurs corolles voyantes et innombrables. Leur toilette est riche et fastueuse, mais c’est une toilette de mauvais goût qui sent sa parvenue. La rose trémière, malgré tout son éclat, est empesée, froide et
pharmaceutique. Il n°y a pas jusqu'à son surnom de passerose qui ne rappelle l'idée d’une tante ‘Aurore quelconque, moins l'amour des romans. La balsamine est imprenable par défaut de pédoncule ; le dahlia, avec ses pieds larges et sa haute fraise gaufrée et tuyautée, est l'image du collet monté. Comme le parfum manque à ces fleurs, ainsi qu'à leurs emblèmes, les amoureux et les poëtes n'ont jamais songé à faire avec elles ni bouquets ni sonnets. On sait que les jolies femmes n’adorent que les fleurs odorantes, qui gagnent prodigieusement de leur côté à se faner sur leur sein.
Le buis, qui représente le pauvre déshérité, est bien plus éloquent encore en son muet langage. Sa fleur est dépourvue de parfum aussi bien que de corolle, et son fruit ironique représente une marmite renversée ! Peinture trop fidèle du ménage du pauvre habitant des campagnes qui ne possède pas même les deux meubles les plus indispensables au bonheur de l'espèce humaine; la marmite et le lit.
L'intérêt que nous portons aux plantes revient si exclusivement à leurs fleurs, et la fleur est si bien pour nous toute la plante, que notre langage a subi de ce fait une altération singulière. Nous disons la passion des fleurs et le marché aux fleurs, au lieu de la passion des plantes et du marché aux plantes, et certainement la plupart de ceux qui s'expriment ainsi ne comprennent pas toute la portée de leur synecdoque. La synecdoque est une figure de rhétorique à nom barbare qui consiste à prendre la partie pour le tout et qui signifie, dans l'espèce, que la floraison chez les plantes est la phase de l'état parfait. Il serait curieux après tout qu'une plante qui cause si agréablement quand elle est en fleur et qui charme l'esprit en même temps que l’odorat et les yeux, nous parût moins intéressante qu'à l’époque où elle est complétement inodore, incolore et muette.
La plante qui ne fleurit pas est une plante déclassée par les savants de l'Institut eux-mêmes, qui la relèguent aux plus bas degrés de l'échelle végétale et la désignent ordinairement sous quelque sobriquet injurieux de cryptogame ou d'agame, comme qui dirait sans sexe. Cette plante déshéritée s'appelle lycopode, moisissure. C'est
encore le champignon immonde qui pousse sur le fumier comme l'ultramontanisme sur les cerveaux malades.
Botaniquement parlant, j'en ai peut-être dit assez pour gagner cette cause; toutefois je ne quitterai pas le domaine embaumé des lilas et des roses sans lui demander une autre preuve, une preuve édifiante de la puissance salutaire de’ cette loi d'harmonie qui régit toute sphère où l'on aime et qui veut que le sexe féminin, pivot universel d'attraction, occupe la place d'honneur en toute cérémonie.
Assurément, s'il est un monde où l'on sache obéir aux lois de la nature et s'associer intimement à ses vues, c'est ce monde de verdure et de fleurs qui S'épanouit avec tant d’allégresse au printemps pour fêter le retour du soleil, qui se colore à l'automne de teintes si affligées et si mélancoliques pour pleurer son départ. Et ce monde feuillu est heureux d'aimer et de vivre, et personne n'oserait soutenir que les cèdres du Liban, et les baobabs du Sénégal, et les pins de Guatemala, qui vivent depuis quelques milliers d'années, soient minés par le spleen. Or il est facile de se convainere, avec un peu d'étude, qu'en ce monde si heureux et si parfaitement uni de mouvement et de pensée avec Dieu, la galanterie chevaleresque est le ton général. Beaucoup de gens s’estiment très-forts sur la botanique et la professent même avec quelques succès et plusieurs milliers d'écus d'appointements, qui ne se sont jamais aperçus peut-être de cette particularité. Je pourrais aller plus loin, si je ne craignais d'anticiper sur la démonstration de la deuxième partie de la formule, et prouver que la déférence du sexe masculin pour l'autre est d'autant plus marquée, que la plante appartient à une famille plus distinguée par la dignité du caractère, la régularité de la conduite et la beauté de la forme. Pour les logiciens qui comprennent les exigences de la loi de l'accord parfait universel et qui ont l'habitude d'aller droit leur chemin, il n’y a rien d’excentrique dans ces coutumes de galanterie des plantes, attendu qu'elles sont conformes au plan universel de la nature. Mais, comme il arrive fréquemment que ce qui est le normal pour l’homme à principes fixes soit le monstrueux et l’anormal pour le savant civilisé, je ne
serais pas surpris que la double proposition parüt paradoxale à plusieurs. Mais ne nous laissons pas plus longtemps interrompre par les vains murmures de ces gens.
La fleur, réduite à sa plus simple expression, se compose de deux parties principales : la fleur femelle, que les savants appellent, d'un nom masculin, le pistd; la fleur mâle, qu'ils ont naturellement baptisée d’un nom féminin, l’étamine. Les savants n’en font jamais d’autres, et il faut s'attendre à tout de la part de ces parrains barhares qui ont donné le nom d’un astronome anglais à la planète cardinale d'Amour (Herrsehell) et celui d’un calculateur français à l’ambiguë de cette cardinale (Leverrier). J'aime à croire que si les savants savaient quels accès d’hilarité folle ces dénominations grotesques ont soulevés dans le temps parmi les rieurs de ces mondes, ils sempresseraient de retirer leurs épithètes désobligeantes. Le véritable nom d'Herrschell, que j'ai déjà indiqué mainte fois est Aphrodite ; celui de Leverrier, Sapho. La première parfume de tubéreuse, la seconde de caporal.
L'étamine peut occuper diverses positions relativement au pistil. Elle peut se souder sur lui et même faire domicile à part; mais les choses se passent plus délicatement chez l'immense majorité des espèces, surtout chez les espèces les plus belleset les plus estimées.
Dans ces espèces d'élite, la fleur femelle occupe invariablement le centre de la corolle, où elle trône sur l'ovaire, et recoit avec une majesté pleine de grâce les hommages d’amour de la foule empressée des fleurs mâles. La lionne des salons, la coquette Parisienne de haut titre, ne pose pas plus royalement au milieu de sa cour de dandies à tous crins. Écoutez ce qui se dit et regardez ce qui se passe au sein de la corolle embaumée de la rose; admirez comme les étamines font cercle autour de leur idole et courbent respectueusement leurs fronts devant sa gloire, et font pleuvoir sur elle un nuage d’encens! Ainsi l'enfant de chœur aux processions de la Fête-Dieu, renouvelée des Grecs, sème l’encens et les fleurs au-devant du saint Sacrement.
Ce nuage d’encens est l'agent mystérieux de la fécondation végétale. Vous le voyez tous les ans, au mois de mai, s'élever en brouillards {ransparents sur la houle des seigles ; les insectes dorés et Les
brises du printemps, qui recherchent si ardemment la société des étamines , sont les facteurs que Dieu a chargés de transmettre à distance leurs messages amoureux. |
La déférence passionnée de l’étamine pour le pistil (galanterie) est presque toujours la raison de ces attitudes mélancoliques et de ces airs penchés que se donnent certaines fleurs, et qui font que les jeunes filles s'éprennent pour ces fleurs de si vives sympathies. Je sais le secret de la douce compassion de George Sand pour l’infortuné cyclamen à la hampe chétive, à la feuille malingre, à la corolle renversée, échevelée, sanglante. Le cyclamen symbolise la martyre de la passion, l'héroïne du roman noir, c’est-à-dire du roman qui finit mal et où l’on ne se marie pas. Les professeurs de botanique de la Sorbonne et d'ailleurs ont généralement le tort de taire et d'ignorer ces détails que je révèle complaisamment pour eux.
Quand l’étamine est plus longue que le pistil et que la fleur se tient debout, ce qui est le cas le plus fréquent, l'étamine n’a qu'à s'incliner respectueusement et à ouvrir ses anthères pour laisser tomber au-dessous d'elle ses trésors de pollen ; mais, si la fleur mâle est plus courte que la femelle, il faut que la corolle se renverse pour que la fécondation ait lieu. Ainsi procèdent un grand nombre de fleurs de la plus haute distinction, les lis, les campanules et mille autres. La couronne impériale, qui possède tant de droits à notre estime, offre en sa floraison un des plus charmants exemples de galanterie qui se puissent citer. mdépendamment des puissantes raisons d’analogie passionnelle qui forcent la noble fleur à prendre l'attitude de la désolation , un motif plus charnel la pousse à renverser sa corolle : c'est le désir de complaire aux caprices du pistil, dont la hauteur dépasse considérablement celle de ses étamines. On sait que la couronne impériale, douée d’aromes amers, est l'emblème de l’homme de génie méconnu pendant sa vie et glorifié après sa mort. Par allusion aux tribulations et aux chagrins dont la carrière du savant est semée pendant la durée des périodes civilisées et barbares, la nature éloquente a logé trois grosses larmes au fond du calice de cette fleur. Je maintiens calice pour corolle par pure espièglerie. |
J'ai dit que la galanterie était la tonique générale chez les fleurs. Mais une série n'est complète qu'à la condition d’être fermée par ses ambigus. Je cherche à exprimer en langage rationnel cette banalité absurde que toute règle générale à son exception. La nature ignore l'exception et ne connait que la transition. Le caractère du terme de transition est cumulatif des caractères des deux genres voisins ; mais ce terme est le lien externe de la série, et non la négation de l’ordre enterne d'icelle. Et, de même qu'il se rencontre quelquefois dans nos sociétés des natures féminines d'exception, des Messalines, des Cléopâtres, des bacchantes, qui foulent aux pieds la pudeur et toutes les vertus de leur sexe, il doit se rencontrer également dans le monde des fleurs des images fidèles de ces organisations volcaniques, puisque toutes les plantes sont tenues de refléter, comme les autres êtres inférieurs, un caractère quelconque du type supérieur qui est l’homme. Je dirai, pour les per sonnes qui pourraient l'ignorer, que la mission de symboliser la bacchante est échue à l’ardente passifiore de la zone torride, une liane amoureuse aux enlacements frénétiques et surchargée de fleurs opulentes qu’ils ont nommée, au Mexique, la Fleur de la Passion, Ici la fleur femelle ne figure plus la souveraine adorée accueillant avec plus ou moins de froideur ou de coquetterie les hommages empressés de ses servants d'amour : c'est Rachel dans le rôle de Phèdre, en proie à Vénus tout entière; c’est M" Putiphar cherchant à entrainer Joseph dans une conversation criminelle; c’est une vierge folle, en un mot, qui brise ses attaches pour courir audevant des baisers de l'étamine, qui se tord pour l’atteindre, et la mord et l’étouffe en ses embrassements. La vanille aux parfums brülants est aussi une liane embrassante originaire de cette chaude contrée de l'Amérique méridionale, où toute l'énergie des mortels se dépense à aimer. Heureusement pour le sexe féminin que les cas exceptionnels ci-dessus figurés sont fort rares, et qu'ils s'en vont disparaissant chaque jour avec la liberté et le progrès des mœurs. En Harmonie, la pudeur est de ton chez l'homme comme chez la femme. La constance est la règle générale, et la mobilité l'exception. On y rit sur la scène des Richelieux et des Lovelaces, comme en Civilisation des Cassandres, des Sganarelles et des maris vexés.
Ainsi la fleur, poésie de la végétation et miroir des passions humaines, chante de sa voix parfumée l’Hosanna in excelsis à l'amour, état de grâce spécial des âmes et des corps, don de lucidité suprême qui fait lire couramment dans le livre de Dieu.
L'histoire des abeilles et celle des fourmis répètent mot à mot, comme celle des fleurs, des diamants et les autres, la formule du gerfaut.
La ruche est, à ma connaissance, la seule république dont la richesse repose sur le travail seul, et n'ait pas pour assises la guerre ou le commerce, une rapine quelconque. Le cas est assez rare pour valoir que nous l'honorions d’une mention toute spéciale, et que nous nous empressions de reporter à qui de droit le mérite d’une telle exception.
Or, il n'y a dans la ruche qu’une seule autorité, responsable de tout ce qui S'y fait de bien comme de mal : c’est l'autorité féminine. Politiquement parlant, le male, en cette espèce, est un mythe; le mâle n'existe pas.
La richesse de la ruche, qui n'a coûté de sang ni de larmes à personne au dehors, semblerait démontrer a priori que c’est bien là le patron de la république modèle, et que la richesse et le bonheur sont dans la sagesse et dans la supériorité de la politique féminine. Mais la médaille là aussi a son revers, ce bonheur exigeant des victimes au dedans.
“C'est une femelle qui est reine dans la ruche. Je demande pardon d’être chligé de me servir de cette expression de reine pour me faire comprendre du public illettré , car elle est complétement impropre à caractériser la présidence de la république des abeilles. Ce m'est pas la Reine qu’il faut dire avec le vulgaire, mais bien la Femelle où la Mère, attendu que la fonction de cette prétendue reine m'est pas de régner, mais de pondre, et qu'elle seule en a les moyens. Et puis ce mot de royauté emprunté aux institutions politiques des hommes, et qui emporte avec lui l'idée d’oisiveté et de luxe fabuleux, jure avec la sainteté de la fonction maternelle, qui, loin d'être une sinécure chez les abeilles, constitue au contraire la plus pénible et la plus absorbante des occupations. On estime en effet que les plus fécondes de ces mères pondent jusqu'à vingt mille
œufs par printemps. On voit par là qu'il ne peut pas leur rester une somme énorme de loisirs. D'ailleurs les malheureuses paient bien cher leur haute position. La reine des abeilles est plus esclave de la loi du travail qu'aucune de ses sujettes; elle est emprisonnée dans l’intérieur de la ruche et gardée à vue par d'impitoyables argousines toujours empressées à la lustrer, à la brosser, à l'aduler et à la nourrir, mais qui ne lui permettent pas de se distraire une minute de son rude labeur. Elle n'est adorée, respectée et servie qu'à titre de travailleuse et de productrice par excellence. La ruche a emprunté une foule d'institutions à la commune harmonienne. Elle est fondée comme celle-ci sur le travail attrayant ; on n’y trouve jamais ni oisifs ni improductifs. Elle en diffère surtout en ce que la fonction supérieure s’y décerne à la capacité. abdominale, et en ce que les travailleuses ne peuvent se défaire de la triste habitude de porter sous leurs paletots des armes prohibées.
L'ordre et la sagesse que l'homme admire dans le gouvernement des abeilles n’en sont pas moins le fait d’une institution où la femelle est tout. La prévoyance qui caractérise cette espèce semble en effet être l’attribut exclusif de la féminité et de la maternité dans tous les règnes. C’est une vertu en grand honneur dans les institutions politiques de Jupiter, planète pacifique et généreuse de qui nous tenons la vache nourricière et la pomme de Calville. Je prie à ce propos les jeunes personnes qui savent toutes ces choses-là pour me les avoir entendu conter, de ne pas m'accuser trop précipitamment de redite. D'abord les grandes vérités ne sauraient trop se redire, et ensuite les détails de cette espèce ne sont pas encore assez profondément entrés dans le domaine des idées courantes pour qu'il y ait réellement péril à les rappeler de temps à autre. C'est à force de répéter tous les matins la même calomnie contre l'hydre du socialisme que les journaux du grand parti de la peur ont fini par faire croire à l'existence du monstre et par y croire eux-mêmes. C'est bien le moins que les apôtres du progrès mettent autant de persévérance à semer la vérité que les apôtres de la routine à propager le mensonge.
Point de richesse sans le travail attrayant; point de travail attrayant hors de l'autorité féminine : voilà la formule des abeille.
Elle se rapproche en une multitude de points de celle du gerfaut, sans être aussi complète. La tribu des abeilles occupe parmi les insectes le même rang que celle des faucons parmi les oiseaux. C'est la plus intelligente, la plus brave et la plus industrieuse de toutes, celle qui porte le plus grand cœur dans le plus petit corps, celle qui la première s’est ralliée à l’homme.
Et la formule de l'abeille n’est pas de mon invention plus que l'autre. On sait que quand la Femelle ou la Reine des abeilles périt, la république prend instantanément le deuil, que le travail devient répugnant et que les ateliers se mettent en grève; enfin, que l'Anarchie succède à l'Ordre, et que les ouvrières démoralisées se ruent sur les provisions et les pillent. Des mâles ne feraient pas pis.
Il est difficile de nier les magnifiques résultats de la politique adoptée par les habitants de la ruche. Toutefois, j'accorde volontiers aux mâles de toutes les espèces le droit de protester contre l'infimité et l'indignité du rôle assigné à ceux de leur sexe par cette politique ombrageuse.
Ceux qui ont un peu étudié l'histoire des abeilles savent, en effet, que tous les mâles d’une tribu sont réservés aux plaisirs du harem de la Sultane-Mère; qu’ils sont là trois ou quatre cents amoureux qui se disputent la possession d'une coquette, et que la première faveur accordée par celle-ci à un seul de ses soupirants devient le signal de l’extermination de tous. IL est clair qu'on pourrait se conduire d’une facon moins indélicate avec ces malheureux ilotes, et je ne suis pas assez partisan des harems féminins des Turcs, où l'on engraisse les odalisques, mais où on ne les tue pas, pour approuver l'institution des harems masculins des abeilles, où l'on extermine les mâles aussitôt qu’on n’a plus besoin de leurs services. Les abeilles ouvrières qui se chargent de la tuerie, et qui sont sans pitié parce qu’elles ont peu de sexe, disent bien, pour repousser l'accusation de barbarie qu’on leur adresse, que les mâles n’ont pas besoin qu’on les tue pour mourir, qu'ils se savent destinés à périr aussitôt que leur mission est remplie, et qu’ils sont tellement familiarisés avec l’idée de cette mort tragique qu'ils courent au-devant d'elle et l'acceptent comme un bienfait, la sollicitent même... Mais je ne sais pas jusqu'à quel point cette version est croyable; et, d’ail-
LE MONDE DES OISEAUX. ül
leurs, je ne saurais me faire à l'idée de ces pratiques philanthropiques qui consistent à poignarder les gens pour les empêcher de trainer.
Je partage à cet endroit l'opinion d'une jolie femme d'un esprit infini qui m'écrivait une fois : « Que vos abeilles soient plus sensées que les civilisés, je le crois facilement ; que leur politique produise d'admirables résultats, qu'elle prouve que l'espèce féminine de tous les règnes est remplie d'ordre et de sagesse, et qu'il est absurde de se priver de ses conseils dans les choses du gouvernement, c'est là une vérité d'évidence axiomatique; mais ce n’est pas une raison suffisante pour nous faire prendre ces dames pour modèles, nous qui avons des hommes qu'il est défendu de tuer et qui s’entêtent à vivre. Jamais une société où l'enfant ne connait pas sa mère ne sera mon idéal. »
Ni à moi non plus, madame ; mais il n'y en a pas moins là un fait que toutes nos critiques n’invalideront pas, et qui confirme glorieusement la théorie du bonheur proportionnel à l'autorité féminine. C'est que la ruche est un immense laboratoire où règnent l'autorité et l’ordre, la liberté, l'égalité et la solidarité, où l'amour sacré du travail est poussé jusqu'au fanatisme et où l'expression du bonheur de vivre est écrite sur chaque physionomie. S'il a fallu acheter ce résultat par quelques sacrifices regrettables, cela vient de ce que les insectes ne sont pas parfaits d’abord, et ensuite de ce qu'il est difficile de faire une excellente omelette sans casser quelques œufs. Enfin le résultat obtenu justifie en quelque sorte les moyens employés. Il est juste de faire observer d’ailleurs que ces mâles sacrifiés étaient des consommateurs improductifs complétement impropres à l'industrie, et qu'ils ne formaient qu'une fraction minuscule de la population de la république. Ah! si seulement les hommes qui tiennent depuis six mille ans les femmes à la chaine pouvaient justifier par leur propre bonheur, comme les abeilles, la barbarie de leur conduite à l'égard de leurs mères!
Quand on interroge la fourmi, cousine germaine de l'abeille, sur le secret de ses institutions politiques si grandioses, si durables, elle répond comme sa parente par la phrase stéréotypée : Attribution exclusive de l'autorité aux femelles, garanties naturelles d'attraction.
Peut-être même la fourmi a-t-elle poussé plus loin que l'abeille le culte fanatique de la femelle, car je ne sache pas que les abeilles aient jamais adopté la méthode du palanquin pour voiturer à la promenade les jeunes personnes qui se trouvent dans une situation intéressante, et l'usage de ce véhicule est pratiqué chez les fourmis depuis un temps immémorial. Les abeilles se disputent l'honneur d'apporter le miel à leur reine, et se précipitent sur ses pas pour lui caresser le corsage, pour brosser et lustrer toutes les pièces de son habillement ; les fourmis ne se bornent pas à ces attentions délicates. Lorsqu'une de leurs femelles meurt, elles s’empressent autour du cadavre, le tournent et le retournent dans tous les sens, le manipulent, le frictionnent, et ne consentent à se séparer de l’objet de leur tendresse qu'après des heures entières passées à cette pieuse besogne, et après avoir reconnu l’inutilité de leurs efforts pour rappeler la défunte à la vie.
La fourmi a été assez longtemps calomniée par les fabulistes ignorants et par les historiens perroquets pour qu’un écrivain courageux eroie enfin l'heure venue de prendre sa défense et de lui restituer ses mérites. Non, la fourmi n’est pas avare , et c’est là son moindre défaut, entendez-vous, mons La Fontaine. La fourmi n’amasse aucune provision pour l'hiver, ni mil, ni vermisseau, attendu qu'elle n’en à pas besoin, et qu’elle passe sagement cette saison à dormir comme l'ours et la marmotte ; partant, elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui a jamais rien demandé, attendu qu'il n'y a pas de cigales en hiver, et que la cigale n'attend pas pour disparaître que la bise soit venue. Convenons-en tout bas pour l'honneur du bon La Fontaine, mais son déplorable apologue de la Cigale et de la Fourmi n’est qu'une petite flagornerie à l'adresse des capitalistes philanthropes qui fondent des caisses d'épargne et qui ne demandent pas mieux que de s’autoriser de l’exemple de la fourmi industrieuse pour faire de la morale au peuple, quand ce peuple lui demande du travail et du pain. Ces capitalistes philanthropes sont les mêmes qui trouvent fort étrange que ce soient toujours les malheureux qui se plaignent de l'état social et qui désirent changer de situation. Moi qui suis un homme simple, je comprends cette velléité, et je ne vois rien de bizarre à ce que ce soient
ceux qui ont faim qui demandent à manger. La plainte m'étonnerait davantage sortant de la bouche des repus.
Une chose que les fabulistes n’ont pas sue et que les historiens n'auraient pas osé écrire, c’est que de toutes les histoires de ce bas monde, celle de l'abeille exceptée, mais celle de l'homme comprise, la plus intéressante sous une foule de rapports, la plus curieuse à étudier, la plus féconde en enseignements politiques , est celle de la fourmi. On ne voudra peut-être pas ajouter foi à mes paroles, quand j'affirmerai que les principes les plus avancés du socialisme ont pénétré dans les fourmilières depuis des milliers d'années ; mais le fait n’en est pas moins constant ni moins irrécusable. Oui, voilà dix mille ans et plus que ces insectes quasi microscopiques que nous foulons aux pieds ont résolu, dans leur simple bon sens, toutes les graves questions politiques qui agitent encore si profondément aujourd’hui la pauvre espèce humaine. Voilà dix mille ans que les fourmis, ainsi que les abeilles, ont dit le dernier mot sur la meilleure des formes gouvernementales, après avoir usé à la pratique, lois de Minos, lois de Lycurgue, communautés de Saint-Benoït et d'Icar, royautés absolues, royautés mitigées, théocraties, aristocraties, oligarchies, démocraties masculines et le reste. Et remarquez que l'opinion des fourmis et des abeilles est une opinion sérieuse qui s’étaie sur l'expérience et qui ne varie pas suivant les latitudes comme celle des versatiles humains : erreur en decà des Pyrénées, vérité au delà. La foi que confessaient les fourmis et les abeilles, dès avant la naissance de l’homme, est encore celle qu’elles confessent à cette heure. Aujourd'hui comme il y a cent siècles, dans le vieux continent comme dans les nouveaux, la fourmi et l'abeille portent gravée sur leurs étendards la rayonnante devise du travail attrayant. Et comme ces petites bêtes sont des logiciennes de haut titre, elles ont compris d'emblée que le principe du travail attrayant était incompatible avec la fainéantise, le parasitisme et l’oppression des femelles, les productrices par excellence. Puis, conformant leur conduite à leur foi, elles ont décrété sans phrase la suppression des parasites et la supériorité du sexe féminin sur l’autre.
Or, admirez la fécondité magique du principe divin. Il a suffi de
ces décrets héroïques pour élever les républiques modèles des fourmilières à des hauteurs de prospérité fabuleuses. C’est le travail glorifié qui enfante ces prodiges d'architecture, de sculpture et d'édilité dont le caractère cyclopéen stupéfie l'observateur au premier regard qu’il aventure dans les détails du labyrinthe d'argile qui sert de domicile à une tribu de fourmis. On a fait beaucoup de bruit de l'audace sans seconde des franes-macons du moyen âge, artistes inconnus qui bâtirent avec leur truelle et leur foi tant de gigantesques cathédrales, Strasbourg, Rouen, Cologne, merveilles de l’art gothique, où la pierre spiritualisée semble avoir pris dans les mains du sculpteur la souplesse et la flexibilité du roseau. On élève jusqu'aux nues le grandiose génie de Michel-Ange, qui jeta dans les airs le Panthéon païen pour en faire la calotte d'une basilique chrétienne. Enfin, j'ai entendu vanter outre mesure, parmi les chefs-d'œuvre de l’art romain, le pont-aquédue du Gard avec ses trois étages de voûtes. Or, écoutez ceci, pauvres génies humains, qui vous imaginiez avoir poussé jusqu'à l'impertinence suprême l'élégance et la fioriture de l'architecture idéale, et souffrez que ma voix franche rabatte un peu les fumées de votre orgueil.
En vérité, je vous le dis, les plus sublimes hardiesses de l’art gothique, de l’art romain et de la Renaissance, vos voûtes vertigineuses qui ne tiennent en l'air que par la force de l'habitude, vos piliers de fusées volantes, vos flèches évidées qui se balancent au vent, vos triples rangs d’arcades, vos pyramides d'Égypte ellesmêmes, ne sont que jeux de goujats limousins auprès des constructions impossibles de telle fourmi dédaignée de nos bois, de nos jardins, de nos plaines, qui jette insolemment cinquante ponts l'un sur l’autre, qui construit des pyramides de la taille de l'Hymalaya, et qui vous bâtit en huit jours une ville fortifiée avec ses pontslevis, ses fossés, ses places publiques, ses monuments, ses rues et ses portiques, et même des faubourgs à chaque porte.
Artistes à deux pieds sans plumes, inclinez-vous de bonne grâce devant vos maitres les artistes à six pattes. Politiques, guerriers, législateurs, éleveurs, professeurs de barricade ou de boxe, travail-
leurs de tous états, allez apprendre votre métier à l'école des fourmis. Il y a là de l'enseignement pour vous tous.
Car, bien avant que le chien eût fait don de la vache et de la brebis à l'homme, c'est-à-dire bien avant qu'il y eût des peuples pasteurs, la fourmi de nos rosiers se livrait avec succès à l'élève et au parcage du bétail, industries qui font aujourd'hui l'Anglais et le Normand si fiers.
Avant qu'il y eût des musées de peinture et d'anatomie comparée, la fourmi de nos bois montait déjà des squelettes de reptiles et de toutes sortes d'animaux pour en décorer ses galeries publiques, et elle avait acquis dans l’art de préparer ces pièces un talent surhumain.
O hommes, mes semblables, qui n'avez qu'à vous baisser pour voir et pour apprendre des plus humbles créatures le secret des destinées heureuses, combien de temps encore le fol aveuglement de l'orgueil vous condamnera-t-il à croupir dans les bas-fonds de la misère? Quelles sanglantes lecons et quelles douloureuses épreuves attendez-vous encore pour proclamer l'avénement de la femme reine et confesser le travail attrayant?
Mais accordons enfin la parole à l'oiseau qui la réclame avec impatience pour chanter à son tour les vertus du printemps. L'oiseau est plus hardi que pas un dans la définition de sa passion dominante. Il appelle l'amour le flambeau de la vertu. Cette définition est fort juste. ”
L'oiseau nous crie depuis des siècles sur tous les tons, sur tous les modes, et par-dessus les toits et par-dessus les feuillages, que toute beauté naït de l'amour au spirituel ainsi qu'au matériel; que toutes les vertus sont du printemps, tous les vices de l'automne.
Comme il a été suffisamment constaté par de précédents détails que c'était l'amour qui donnait au mâle son éclatant plumage et son brillant ramage, à la femelle ses talents d'architecte, sa sagesse, sa prévoyance, son courage maternel, son dévouement sublime; comme personne ne s’est jamais insurgé contre cette attribution, pas même le savant d’'Institut, je n’insiste pas sur la démonstration de l’axiome que toutes les vertus de l’oiseau sont de son printemps.
Je ne demande plus qu'une chose : quand est-ce que la nuit se
fait dans son intelligence, et que sa voix se perd, et que ses plumes s'en vont, et que le ventre lui vient?
Sinon quand il cesse d'aimer, quand la passion rectrice qui illuminait son esprit s’est éteinte elle-même...
Quand est-ce qu’il s’adonne à l’ivrognerie comme la grive, à la gourmandise comme le bec-figue, à la paresse comme la caille? Quand est-ce qu'il se laisse prendre à tous les piéges que l’homme tend à ses vices?
Sinon à l’arrière-saison! Tous ses vices sont de l'automne!
Tous ses vices sont de l'automne. La sagesse éternelle a parlé par le bec des oiseaux. |
Car il y a dans cette simple comparaison des mœurs de l'oiseau aux diverses phases de son existence plus d'enseignement et de véritable science que dans les quatre cent mille tomes de la philosophie, de la théologie et de la métaphysique, ouvrages bons à chauffer les bains, et qui n’ont jamais servi qu’à faire vivre les philosophes et autres pervertisseurs de l’entendement humain.
Car à nous aussi, fils de la femme, nos vertus sont de notre printemps, nos vices de notre automne. Je voudrais voir pour beaucoup cette sentence de la nature écrite en lettres d’or au frontispice de tous nos monuments.
Remarquons, en effet, que cette vérité cruelle n’est que le développement de cette autre que l'amour est l'état parfait de l'Être, — et que la glorification de l'amour entraine fatalement celle des jeunes, — et la glorification des jeunes la démolition des vieux, — et la démolition finale de ceux-ci celle de toutes les impostures religieuses, politiques et scientifiques, y compris les règles de Lhomond. Quand je disais qu'il était difficile de calculer du premier coup d'œil la portée de la formule du gerfaut!
Nous voici arrivés à l’histoire de l’homme par celle de l'oiseau, et là aussi il nous sera facile de démontrer par mille preuves que le bonheur des individus est en raison directe de l'autorité féminine et inverse de la masculine. Fasse le ciel qu'aucune considération d'intérêt personnel ne m'arrête en cette tâche courageuse, en m'inspirant pour mes contemporains une pitié coupable ! Car tout n'est pas rose, je le sens, dans le métier d'avocat du bel âge, quand on
touche à la fin de son dixième lustre. Et pourtant il faut bien avoir un peu vécu pour savoir ce que c’est que vivre, pour juger et pour comparer.
C’est une femme qui nous console de notre première douleur, qui cueille notre premier sourire, qui guide nos premiers pas; c’est la main d’une femme qui écarte de notre voie le mal et la souffrance, et colore pour nous de teintes roses les premiers horizons de la vie. Notre amour de la justice et des petits oiseaux, notre franchise, notre grâce et notre naïveté sont exclusivement de nos mères, anges gardiens du bonheur et de la pureté de l'enfant, qui ne lui font connaître de l'autorité que le bénéfice et les charmes, et qui jamais ne demandent à la contrainte ce qu’elles peuvent obtenir par la douce persuasion, les caresses et les confitures.
Mais, si le premier bonheur de l'enfant lui vient de la femme, son premier cauchemar est de l'homme, sa première bête noire est le pion. Pion est le nom qu’on donne dans le monde à l’argousin du bagne collégial ; c’est une des variétés les plus déplaisantes du genre homme.
Il n’y a qu’uné grande douleur et qu'une grande joie dans l’enfance : la grande douleur quand on quitte sa mère pour aller au collége ; la grande joie quand on quitte le collége pour se retrouver dans les bras de sa mère après dix mois d'absence.
Je me souviens encore comme si c'était d'hier, malgré quarante ans d'intervalle, du jour où ils n'ont arraché à mes vertes pelouses, au grand air, au vagabondage, aux lapins et aux merles; où ils m'ont pris tout chaud encore des larmes et des baisers de ma mère pour me livrer à des cuistres crasseux, lesquels m'ont tout d’abord cloitré dans des murs sombres, comme un poulet à l’épinette, mais non pour m'engraisser, les traitres! Je crois subir encore les tortures effroyables qu'ils m'infligèrent dix ans en châtiment d’une prétendue passion immodérée des fruits rouges, doublée et chevillée d’une répugnance invincible pour le que retranché , souvenir odieux qui me remonte au cœur comme un rhumatisme moral par les temps nébuleux. En ces jours-là j'entends encore et je me répète mot pour mot les longs discours qu’ils me tenaient de leur voix nazillarde sur les mérites de la sobriété et sur les inconvé-
nients de la pâte ferme, les misérables qui économisent sur la ration de leurs pensionnaires de quoi garnir somptueusement leur table, et qui ne manquent jamais d’abriter leur cupidité révoltante sous la sainte égide de la morale et des commandements de Dieu. Et ma haine contre ces tortureurs jurés de l’enfance n’a fait que s'aviver avec l’âge, et c'est toujours avec un nouveau plaisir que je saisis l’occasion de leur jeter à la face mes malédictions passionnées. Un pion que je rencontrai dans le monde, dix ans après ma sortie du collége, me disait qu'il n'oublierait jamais le mal que je lui avais fait. « Ni moi non plus, monsieur, lui répondis-je avec une fermeté dont je m'honore, car je sais encore tous les vers de l'Héloïse, de Warwick et de Fernand Cortès. »
Le lâche, abusant de la ductilité de ma mémoire, me donnait à apprendre pour la moindre peccadille des tragédies de M. La Harpe et de M. Colardeau !
Oh! oui, soyez maudits, méchants marchands de soupe, affreux empoisonneurs des enfants et des peuples, vous qui entamez l’œuvre de perversion de la créature humaine en lui faisant un crime de ses appétits légitimes, et qui l’armez dès l’âge de neuf ans contre toutes les institutions de votre ordre social sans tenir aucun compte de la volonté de Dieu. Car c’est Dieu lui-même, entendez-vous, qui a voulu que les développements de l'être physique précédassent ceux de l'être moral chez l’homme, et qui a fait au moutard de sa gourmandise providentielle la condition première de son développement normal. Et comme il faut absolument que la volonté de la Providence s’accomplisse, c’est vous qui êtes cause qu'au bout de six mois de votre régime de morale et de pain sec, cette gourmandise d'institution divine que vous prétendiez comprimer éclate de toutes parts en essors subversifs. J'ai vu des enfants de dix ans nés honnêtes et sortis de la maison maternelle, vierges de toute pensée mauvaise, devenir, au bout d’un trimestre, de damnés sacripants, bons à tout, hors le bien et le métier de soldat, et qui vous escaladaient les toitures avec la légèreté d'un chat maigre pour voler des pruneaux. Et quels pruneaux, Dieu du ciel! des pruneaux de collége.…. Dignes fruits de l’enseignement masculin ! |
On comprend que la modestie me retient de citer ici un nom
propre; mais ce que j'ai vu, hélas! ce que j'ai fait peut-être, tout le monde l’a vu et l’a fait comme moi.
C'est-à-dire qu'il ne faut pas même une année de cette éducation classique tant vantée pour conduire l'enfant à la gourmandise, au vol et au mensonge, et pour inoculer à une créature libre tous les vices de l'esclave. Apprendre toutes ces belles choses assaisonnées de quelques méchantes bribes de grec ou de latin de cuisine, est ce qu'on appelle en jargon de Sorbonne faire ses humanités !
Le pire de ce système d'enseignement masculin est que la tonique du pion, qui est l'éloge exagéré du pain sec, discorde affreusement avec sa dominante, qui est l'amour de la bécasse, et que cette discordance, qui n'échappe jamais à la perspicacité du gamin, finit par donner au maître, aux yeux de son élève, le caractère méprisable du häbleur soldé pour mentir. Or, comme les impressions du jeune âge sont celles qui durent le plus, vous pouvez être certains d'avance que cette idée plus ou moins juste que l'enfant se sera faite au collége de la moralité de l'autorité déteindra quelque jour sur l'opinion de l'homme mûr, et contribuera puissamment à affaiblir chez lui le respect dû à tous les dépositaires assermentés du pouvoir. L'histoire du dernier demi-siècle nous dit si ce mépris déplorable de l'autorité gouvernementale a été fécond en bouleversements politiques et en révolutions. Une preuve positive que les trois quarts des révolutions ne sont que les explosions posthumes des colères du mountard contre le pion, c'est que toutes celles dont les bourgeois ne se mêlent pas échouent.
La théorie de la supériorité du pain sec sur la tarte aux cerises a été inventée par les hommes; mais il serait très difficile de citer une seule phrase d’une femme célèbre à l'appui de cette dangereuse doctrine, qui est en opposition formelle avec le fameux précepte de la gastrosophie chrétienne : « Ne faites pas manger à autrui ce que vous ne voudriez pas manger. »
Ce qui prouve que non-seulement le bonheur des enfants est en raison directe de l'autorité féminine et inverse de la masculine, mais que, de plus, tout système d'enseignement national qui ne débute pas par confier à la femme le monopole de l'éducation primaire est un système funeste qui ne peut aboutir qu'à des mons-
.« truosités. C’est. précisément parce que Dieu a destiné la femme à jouer ce rôle d'institutrice primaire qu'il lui à départi avec tant de libéralité, l'esprit, la sensibilité et la grâce, et qu'il lui a refusé la force musculaire nécessaire à l'exercice des industries pénibles. Il l’a faite gracieuse, douce et charitable, pour nous forcer à nous modeler sur elle à l’âge des impressions faciles; car Dieu souffre plus qu'on ne pense de notre grossièreté et de notre gaucherie. Mais les hommes qui avaient accaparé la toute-puissance politique pour ceux de leur sexe, ont bien compris que pour conserver à la barbe ce früctueux monopole , il fallait lui attribuer aussi le monopole de l’enseignement de l'enfance; alors ils ont banni la femme de sa sphère d'action légitime. Ceci a été de leur part un trait de haut machiavélisme. On verra dans un autre alinéa de ce traité d’ornithologie passionnelle sous quelle tente s’est retirée la femme, indignement spoliée par l’homme de la fonction auguste que Dieu lui avait assignée.
Donc tout le bonheur de l'enfant git dans l’autorité de la mère ; mais cette autorité-là a le tort d’être quasi légitime, quasi de droit divin. L'attachement des deux êtres l’un pour l’autre n’est pas libre ; l'enfant est la chair de sa mère. Le désir de l’adulte aspire vers un autre idéal, parce que la sphère de la liberté illimitée est la seule où l'amour puisse déployer ses ailes, et la liberté illimitée n’est que là où s'exerce sans contrainte la souveraineté de la femme. Bonheur, Liberté et Servage d'amour sont trois mots synonymes, l'idéal de félicité suprême que rêvent les amoureux étant de demeurer enchaînés aux pieds de leur souveraine. « Reprends sur tout mon étre un invincible empire ; Sois le jour qui me luit, sois l'air que je respire. » Les gens qui parlent ainsi et disent ce qu’ils pensent, désirent modérément qu'on les délivre de leurs fers.
Jamais je n'ai demandé à nos gouvernements que de se faire obéir ainsi de fougue et sans gendarmes. Mais les gouvernements, qui sont presque toujours menés par des hommes très-vieux et qui n’ont pas les mêmes moyens de séduction que les jeunes femmes, aiment mieux se faire détester, parce que c’est plus facile et ensuite parce qu'ils ont la ressource de rejeter sur l'esprit d'insubordination des masses les torts de leur impuissance sénile et de leur in-
capacité. Je désire maintenant qu'on me dise de quel côté se trouvent la charité et la générosité chrétiennes, du côté de ces mêmes vieux à lunettes qui n'hésitent jamais à mettre le feu aux quatre coins du globe pour défendre leurs emplois menacés, ou de celui de ces touchantes martyres qui meurent si souvent du regret de leur souveraineté perdue, mais qui jamais n'ont recours à la force pour faire rentrer les insurgés dans le devoir, sachant trop que là où il n°y a plus d'amour, la reine perd ses droits.
Je ne suis pas le premier sage qui ait écrit que l'amour était l'état de lucidité suprême qui permettait de lire dans le livre de Dieu. Saint Augustin, qui avait beaucoup aimé et qui n'était pas myope, avait entrevu dès son époque cette faculté d'intuition divine dévolue à l'amour : « Donnez-moi un homme qui aime, dit le docteur de la grâce, et il comprendra tout. »
Boileau, qui était un grand poëte et qui se rendait volontiers justice en se plaçant au-dessus de Racine et au-dessous de Molière sur la liste des illustrations littéraires de son siècle, Boileau, qui a écrit une méchante satire contre les femmes, confesse, dans son Art poétique, que ce n'est pas assez d'étre poëte pour exprimer les transports heureux de l'amour, qu'il faut étre, en outre, amoureux. I constate, dans le même volume, que de l'amour /a fidèle peinture. est, pour aller au cœur, la route la plus sûre. C'est-à-dire que le régent du Parnasse n’admet guère que les amoureux à l'honneur d’'enfourcher Pégase, le bidet du local.
Ce double certificat d'aptitude poétique supérieure délivré à l'amoureux par un homme qui ne l'était guère, mais à qui l'on ne peut cependant pas refuser une dose de bon sens peu commune, est une pièce capitale. On ne s'attendait guère, j'en suis sûr, à voir le gerfaut et Boileau voter oui sur la même question.
Lamartine, qui eut le triste sort d’être plus aimé qu'amoureux, écrivait, en son meilleur temps : « Et rien, excepté nos amours, ne mérite-un regret du sage. »
Et si l'amour n'était l’état parfait de l'être, le point culminant de la sagesse, pourquoi le sage regretterait-il l'amour ?
Je cite les poëtes de préférence aux géomètres, parce que je crois les premiers plus compétents que les seconds sur la question d'a-
Ta ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
mour. Il est fort naturel d'abord que les gens d'imagination qui traversent fréquemment les régions de l'idéal en sachent un peu plus long sur le chapitre des harmonies divines que les professeurs d'x, gens généralement casaniers. Et puis la géométrie n’est que du cerveau, tandis que la poésie est du cœur. Le géomètre dit ce qui est, le poëte ce qui sera ou ce qui devrait être. Si bien que ceux qu'on nomme les rêveurs sont toujours de quelques milliers d'années en avant des esprits positifs. Qu'est-ce que la vapeur, s’il vous plait, cette vapeur animée dont le siècle est si fier, à côté de l'hippogriffe de l'Arioste,.… une bête infatigable, qui n’a besoin que d’être remontée comme une pendule pour entreprendre sans hésiter des voyages dans la lune? Qu'est-ce que votre palais des Tuileries avec ses cheminées qui fument , et vos jardins de Versailles où il tombe de la neige et où les arbres perdent leurs feuilles, en regard des jardins et des palais d’Aleine ? Et comme la lecture de Roland furieux, de Paul et Virginie, de Robinson Crusoé, ou de Don Quichotte de la Manche, est plus intéressante, plus suivie et plus instructive que la démonstration du binôme de Newton !
C'est l'amour qui, dans tous les actes de l’homme comme dans ceux des oiseaux, a créé le plus de merveilles. Et de toutes ces merveilles, la plus rare, la plus regardée et la plus admirée est une image de femme en marbre, en ivoire ou en or. Quand un conteur arabe veut enthousiasmer son auditoire inflammable aux veillées du désert, il n’a qu'à entreprendre le portrait de son héroïne. Alors tous les regards s’allument, toutes les respirations se suspendent, et quand l’orateur a terminé sa description par la formule consacrée : Gloire à Dieu qui créa la femme, tous les auditeurs répètent en chœur avec un accent pénétré d'expression, d’admiration et de gratitude : Grâce à Dieu qui créa la femme!
On dit que c’est le mot d'amour qui sonne le plus doux dans tous les idiomes de la terre : amour, amor, éros, lowe, lebe, ete.
Je ne comprends pas qu'on ose dire que l'amour rend aveugle, quand il est prouvé au contraire par l'expérience universelle des siècles que l'amour fait découvrir à chaque instant chez l'être aimé une foule de perfections adorables, invisibles à l'œil nu pour tout autre que pour l’'amoureux.
L'amour donne du cœur aux poltrons et de l'esprit aux sots; il double celui des filles.
J'ai vu des écrivains distingués de ma patrie qui avaient trop profité de la lecture d'Hégel faire retour à la lucidité nationale pour plaire à une grisette. J'ai vu des géomètres blessés d’un trait de Cupidon redevenir des hommes, et passer violemment du culte de l'angle aigu à celui de l’ellipse, gracieuse courbe d'amour.
Je sais vingt définitions charmantes de l'amour faites par l'homme; car l'homme abandonné à lui-même, c'est-à-dire à la pression de Dieu, a une forte tendance à se préoccuper de cette passion d’amour, et il emploie généralement pour la peindre son style le plus chaud et le plus coloré. Il n’est pas une de ces définitions qui n'apporte un argument de plus à la théorie du gerfaut, tant les esprits supérieurs sont d'accord pour glorifier l'amour.
Un premier Allemand a écrit :
« L'amour est le souvenir de l'unité primordiale de l'être. L'amour est à la fois souvenir et tendance. »
Un second Allemand :
« L'amour est un arbre magnifique qui a ses racines dans la chair, mais dont les rameaux planent au-dessus du monde matériel et amènent à maturité des fruits impérissables. »
C’est une femme qui a dü penser, en levant ses doux regards bleus vers les nuages, que l'amour était la nostalgie de la patrie céleste.
On lit dans tous les poëtes chrétiens et même musulmans que l'amour est un parfum qui ne peut se conserver que dans des vases d'or.
Celui qui a écrit que l'amour était la colonne de feu qui guidait les élus vers la terre promise pourrait bien appartenir au rite juif. I n'y a pas de religion, si absurde qu’elle soit, qui défende d'aimer. David, qui était un roi saint, et son fils Salomon, qui était un roi sage, ont aimé vaillamment. Le sage possédait, dit l'histoire, trois cents femmes légitimes et sept cents concubines. Trop de biens pour un homme seul. ;
J'ai souvenance d’avoir été accablé de très-nombreux sarcasmes, et d’avoir même été officiellement gratifié de l'épithète de cerveau
timbré pour avoir affirmé dans un de mes moments de lucidité extrême que l'Amour était le génie de la Raison. Mais je n’en persisterais pas moins à considérer cette définition comme la meilleure de toutes celles qui précèdent, si elle n’était de moi; car elle a pour elle l'adhésion quasi unanime des bêtes, des métaux et des fleurs, plus celle de l'histoire de ce glohe.
En effet, si l'amour, la jeunesse, le dévouement, la loyauté, le courage, ne sont pas des mots synonymes dans le langage des hommes, ces mots sont liés l’un à l’autre d’un ciment indissoluble dans le langage de Dieu.
La pudeur, qui est le coloris de la vertu, ne fleurit qu'au printemps, et la jeunesse a de telles grâces d'état que sa gaucherie et sa timidité sont des charmes. Mais la nature ne donne la jeunesse à l'homme que pour aimer, et ne tolère pas volontiers qu’on emploie ce temps à autre chose. Ce bonhomme Jadis de Murger, qui prie un jeune niais de lui prêter sa jeunesse puisqu'il n’en use pas, est un vieillard sensé taillé sur le patron des vrais sages par une main jeune et sûre.
On m'a demandé quelquefois pourquoi la nature, qui paraît attacher tant de prix à l'exécution de ses ordres amoureux, a fait cependant la part d'amour si petite à l’homme, après l'avoir faite si large et si magnifique à l'oiseau. Je me tue de répondre à cette question que l'oiseau a déjà les trois quarts du corps en Harmonie, tandis que l’homme n’y a pas encore mis le premier orteil, — et que, le bien ne figurant jamais que par exception, c'est-à-dire pour un huitième dans les sociétés limbiques, il suit fatalement de cette loi que l’âge de l'amour ou de la lucidité morale ou du bien ne peut occuper que le huitième de la vie des civilisés. Heureusement que le contraire a lieu en harmonie, et que ce n’est par conséquent qu'un peu de patience à avoir. En attendant, hélas! cette limitation fatale de la phase d'amour au huitième de la vie humaine actuelle est cause que les amoureux se trouvent forcément en minorité dans toutes les assemblées législatives de ce monde, et chacun doit comprendre l’excessive gravité de cet empêchement. Puisque l'entrée en harmonie ne peut être déterminée que par l’avénement de la royauté féminine, et puisque la jeunesse est le seul âge où l'homme,
conscieux de ses vrais intérêts, soit disposé à proclamer avec enthousiasme la légitimité des droits de la femme à la couronne, il est bien évident que cette ère fortunée ne s'ouvrira pas que les jeunes n'aient la majorité dans les conseils des nations. Or, je laisse à imaginer si les vieux, qui jouissent depuis la Chute d’un pouvoir usurpé, et qui y sont plus âpres que le vautour à:sa proie, s’en laisseront dépouiller philosophiquement et sans mot dire par la sentence du scrutin, ou si plutôt ils ne remueront pas ciel et terre pour conjurer le péril dont ils sont menacés... Car ces vieux sont les mêmes à qui la calomnie, l'imposture et la corde sont des armes familières, et qui ont déjà inventé contre la nature et contre la femme tant de fausses religions, de fausses morales et de faux codes. Et il sera prouvé que toutes les fausses religions et que toutes les constitutions politiques des barbares et des civilisés ne sont que des tentatives de rébellion de l'homme contre Dieu. Mais revenons pour le moment aux grâces d'état de la jeunesse, dont nous mènerons dorénavant l'apologie de front avec la démolition de l’âge mür.
Bien entendu qu'en m’armant contre le vieillard, ce n’est pas à ses droits, mais à sa tyrannie que je porte la guerre. Je sais les priviléges de cet âge, qui sont de se reposer dans les délices du far niente, loin du bruit et de l'agitation fébrile, et d'y jouir doucement de la considération acquise par une vie bien remplie. Je veux faire au vieillard ces riches et plantureux loisirs; seulement je ne veux pas qu’on confonde les égards et la reconnaissance dus aux anciens services avec le respect dù à la femme jeune et belle. Je ne veux pas qu'on dise que l'arbre orné de son feuillage, de ses fleurs, de ses fruits, est moins digne de respect que l'arbre chauve. En harmonie, le mot de respect ne s'emploie jamais que de l'inférieur au supérieur et de l’homme à la femme.
Au surplus, quand je compare le sort que les civilisés font à leurs vieillards avec celui que nous faisons aux nôtres en cette même harmonie, je ne puis me défendre d’une sainte colère à l'endroit de l'hypocrisie de ces impudents philanthropes dont la bouche est toujours pleine de protestations de respect et d'amour pour les cheveux blancs, mais dont l'imagination desséchée n’a pu encore trou-
ver mieux que Bicêtre et la Salpétrière, deux ignobles prisons de fous, pour loger convenablement ces objets de leur culte.
C'est que dans notre Éden d'harmonie, l'affection est au fond du cœur, et non pas sur les lèvres comme dans votre enfer, Ô civilisés häbleurs. Nous n'avons pas, comme vous, la mauvaise habitude de vanter outre mesure les priviléges de l’âge, parce que nous n’admettons pas que l’homme gagne beaucoup à vieillir, et parce que nous avons besoin de tenir notre Tonique d'accord avec notre Dominante. Nous n’appelons pas le vieux Nestor le confident des dieux parce qu'il a vécu trois âges d'homme et qu'il radote en conséquence; mais nous le logeons, lui et ses contemporains, en des appartements magnifiques et exposés au midi, dans l'aile la plus paisible et la plus retirée du palais communal. Là, nous le laissons dormir au sein des délices du comfort, à l'abri de tout souci et de toute inquiétude, entouré des soins affectueux des enfants et de tous ceux dont il a dirigé les premiers pas dans la carrière du travail attrayant, et qui sont enchantés de lui payer en tendresse et en gratitude sur ses vieux jours les lecons qu'ils ont recues de lui en leurs jeunes années, C'est un charmant spectacle à faire reprendre goût aux choses de ce monde et à faire désirer de vieillir que cet exemple édifiant des effets de la loi du contact et du ralliement des extrêmes. Mais la sphère affective des relations du vieillard et de l'adulte se borne à cet échange cordial de hons offices et de reconnaissance. Il est inouï qu'en harmonie un jeune homme ait jamais consulté un patriarche sur une affaire de cœur, ni que celui-ci ait prétendu s’entremettre dans une question de mariage à un titre de parenté quelconque, abus qui se renouvelle tous les jours chez les civilisés. Comme on regarde en harmonie que les vieilles gens n’y voient goutte en amour, on a le bon goût de ne jamais leur parler de ces matières-là.
Donc, la jeunesse, disions-nous, ne vaut que par l'amour. On n'est brave, élégant, prodigue de sa bourse et de sa vie, varié dans ses cravates et soigné dans ses chaussures que pour Elle. On se trompe de bonne foi quand on croit venger une offense en coupant la gorge à un ami; on ne se bat généralement, quand on est jeune, que pour qu'Elle sache qu’on est un homme et qu’on saurait la pro-
téger au besoin. C’est même une observation très-curieuse que l'homme joue d'autant plus facilement sa vie que cet enjeu a plus de valeur, et qu'il tient d'autant plus à sa peau que d’autres s’en soucient moins. Il n’y a peut-être pas un seul chauve en France et en Angleterre, où cette espèce est fort commune, qui, s’il était sincère, n'avouât naïvement qu'il a senti une vertu se retirer de lui avec chacun de ses cheveux.
Les vieux traitent rudement cette précieuse faculté exclusivement dévolue à la jeunesse, de tout embrasser par la foi, de tout comprendre par le cœur ; mais je n’en connais guère qui ne soient énergiquement disposés à troquer les trésors de leur expérience contre ce qu'ils appellent tous la déplorable inexpérience du jeune âge, et j'en connais, au contraire, un grand nombre qui donneraient encore cinquante de leurs plus belles années de sagesse par dessus le marché. Je ne crois pas m'aventurer en disant que s’ilexistait quelque part une fontaine de Jouvenceet qu'on y menät un chemin de fer, ce serait de toutes les lignes du globe celle qui donnerait les dividendes les plus forts et les plus scandaleux. On peut se faire une idée de la presse des voyageurs par le récit de la fameuse émeute des octogénaires, qui eut lieu à Lisbonne vers 1520 dans des circonstanees analogues et qui nous a été fidèlement conservée par Lorent Vasco le voyageur, en ses curieux mémoires , retrouvés naguère par Antony Méray.
Encore une fois, si l’âge de la prétendue folie ne valait pas mieux que celui de la prétendue sagesse, pourquoi les prétendus sages le pleureraient-ils sans cesse et feraient-ils, au besoin, des émeutes pour s’en rapprocher ? Hélas! ces Jérémies ne se doutent même pas que cette rétrogradation perpétuelle vers le passé n’est qu'une aspiration vers l'avenir d'harmonie. Le désir entre toujours pour moitié dans le regret : desiderare en latin veut dire regretter.
Quand vient le mois de mai, le doux besoin d’aimer se réveille où s'allume au cœur de tous les êtres. Un désir infini de doubler son existence tourmente les créatures les plus chéries de Dieu, les vierges, les oiseaux, les fleurs. La vie circule à flots sous l'écorce des saules. La terre, nue naguère et sonore sous l’étreinte glacée des frimats, se dilate et se gonfle sous la chaude haleine du midi, et sa
puissance génératrice éclate par un débordement fastueux de ver : dure et de fleurs. La prairie épaissit ses moelleux divans de paquerettes pour assourdir les pas des amoureux ; la forêt se fait sombre pour protéger les mystérieux promeneurs contre les regards indiscrets. L'amour veloute le gosier des oiseaux en même temps que les pétales des fleurs. Le rossignol, le merle, le rouge-gorge, la fauvette font assaut d'harmonie, pendant que les lilas, les marronniers, l’aubépine luttent de coloris, de parfum, de parure. Le sang bat plus vite aux artères de la jeune recluse de Saint-Denis, qui commence à professer pour la raquette un souverain mépris. Ses lèvres et ses joues s'empourprent chaque jour d’un incarnat plus vif, et le besoin de rêverie lui fait trouver du charme aux allées solitaires dont elle avait peur autrefois. L'auteur de toutes choses a placé sous.le sein gauche des vierges une harpe éolienne qui rend des sons divins sous le souffle d'amour, et cette harpe résonne sous les caresses de la brise du soir, qui rapporte à la jeune captive les senteurs enivrantes et les élégies contagieuses qu’elle a ramassées en courant sur les buissons fleuris.
Mais laissez dire l'hiver, l'hiver qui clôt les lèvres ardentes d’un fermoir de glacon et qui fait le nez rouge, l'hiver que la Mythologie antique nous représente judicieusement sous la figure d’un vieillard fortement enrhumé. L'hiver vous prouvera que la nature imprudente se ruine chaque printemps en des dépenses folles, et que ce linceul de neige dont il recouvre à peine les noirs squelettes des arbres leur va mieux mille fois que leurs habits de noces.
La nature a sa politique qui ordonne de s'aimer et, quand vient le printemps, de respirer à deux le parfum des lilas. Et la jeunesse, toujours prête à souscrire aux ordres venus d'en haut, ne demanderait qu'à profiter des beaux jours pour aimer et jouir, parce qu'elle sent parfaitement que le plaisir est la seule chose sérieuse de l'existence, et que la vie humaine la mieux remplie compte à peine vingt printemps.
Mais la politique du vieux vient se mettre en travers de celle de la nature, parce que le bonheur des vieux est comme celui des eunuques, d'empêcher les autres d'aimer.
Et le vieux commence par décréter d'immoralité la promenade
sentimentale, les chansons des oiseaux et la passion des fleurs. Puis, quand vient la pousse des feuilles, il proclame à son de trompe que le moment est venu... de se rompre les os.
Il y a eu dans ce pays, en l'an de folie 1840, un ministère sérieux composé d'hommes très-forts et à qui poussa l'idée de faire la guerre, parce qu'il était né le 1° mars, mois du dieu des combats, La politique belliqueuse de ce ministère s’appelait la politique printanière dans les pamphlets du temps.
Les grands hommes d'État d'aujourd'hui, les fortes têtes politiques de l'Europe, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, tous ceux qu’on appelle les sages, sans aucune exception, en sont encore à considérer la question des beaux jours sous le même point de vue. Il y a des écrivains qui écrivent de gros livres, lesquels livres sont très-lus, pour démontrer que la guerre est le plus noble des passetemps de l'homme; et la masse stupide est si intimement convaincue que le métier de tueur d'hommes est le plus honorable de tous, que tous les souverains des États civilisés sont forcés de se déguiser en généraux d'armée dans les cérémonies d’apparat pour faire plaisir à leurs peuples. 11 n’a manqué à Lamartine qu'un uniforme de général pour étouffer dans son principe la sanglante insurrection de juin 1848, cause de tant de malheurs pour la France. Cette déférence insensée de la vile multitude pour le sabre est arrivée en France à un tel paroxysme qu'on y voit tous les jours de bons pères de famille, d’estimables bourgeois qui n’y sont pas forcés, habiller leurs enfants en hussards ou en artilleurs, et les faire peindre en ce costume, sans respect pour leur âge. La folie à cet égard est quasiuniverselle.
Des hommes ont été jusqu'à associer leur Dieu bon qui n’en pouvait mais à leurs fureurs sanguinaires, et à lui imposer l'incroyable obligation de bénir les massacreurs à la suite d’une grosse tuerie. Le sacrilége a même pris quelquefois un caractère grotesque quand, par exemple, chacune des deux armées qui viennent de se cogner fait chanter le Te Deum (nous te remercions, Seigneur); car c’est le même Dieu, notez bien, que l’on remercie de la victoire dans chaque camp! J'ai lu beaucoup d'histoires de bêtes, je n’y ai jamais rencontré de telles extravagances.
Le peu de sagesse que possède ce monde lui a été donné par les fous , a dit Mirabeau, mort très-jeune.
Il est d'autant plus juste d'être dur envers les vieux qu'ils sont, de leur côté, sans pitié pour les jeunes. La sagesse qu'on leur prête par lâcheté et par habitude est une charité mal placée et dont ils font mauvais usage. Ce n’est pas tant la sagesse qui est le fruit des cheveux blancs que l’égoïsme, cet affreux égoïsme à un seul qui, pour vous mettre à l'abri des dangereuses impulsions de l'égoïsme à deux, ou à trois ou à quatre, commence par vous dessécher le cœur comme un vieux parchemin.
La vieillesse, c’est l'hiver, la décadence, la ruine; c’est pis que tout cela encore, c’est l’âge où l’on ne peut plus apprendre et où l'on ne peut plus oublier, même les tragédies de Ducis, de Piron ou de Colardeau.
Le respect exagéré des vieilles culottes de peau qui a perdu la France est un préjugé d'autant plus déplorable qu'il est en contradiction formelle avec le principe même du respect dû à l'autorité de l’âge, attendu que les enfants sont toujours plus âgés que leurs pères.
Cette proposition, qui a le tort de choquer les idées recues et de paraître paradoxale au premier apercu comme toute vérité neuve, n’en est pas moins irréfutable, moralement et mathématiquement parlant. Si l’on me concède, en effet, que l'humanité a aujourd’hui six mille ans de plus qu’au déluge, ce qu'il est difficile de contester, il faudra bien me concéder aussi que la génération la plus vieille est la dernière-née. Cette vérité, mise au jour par Pascal et Bentham, et consacrée par l'autorité religieuse du Dalaï-lama, a linflexibilité rigoureuse du chiffre. Le Dalaï-lama, qui réside au Thibet, est une incarnation permanente de Bouddha dans l'humanité. Le dieu Bouddah ou Fô est celui des Chinois; c’est un dieu qui, par parenthèse, compte plus de fidèles à lui seul que tous les cultes chrétiens, musulmans et juifs réunis. Or, comme le dieu qui sort du corps d'un vieillard pour entrer dans celui d'un enfant ne meurt pas, il s'ensuit que la série de ses incarnations constitue une chaîne insécable dont chaque anneau se compose d’une existence humaine, et que la dernière incarnation ou génération a véca la vie de toutes les
incarnations antérieures, et par conséquent que le dernier-né est lè plus vieux. Cela est si vrai que le PDalaï-lama ne parle jamais des actes de ses prédécesseurs que comme de ses actes personnels.
Et le simple bon sens nous fait tous agir et penser comme le grand Lama du Thibet. L'humanité d'il y a six mille ans n'était que l'enfance de la nôtre, comme la nôtre n’est que l'enfance de la période d'harmonie. Nons sommes plus vieux que nos pères, puisque nous savons tout ce qu'ils savaient, plus une multitude de choses et de procédés qu’ils ne connaissaient pas. Je vous demande comment nous recevrions aujourd’hui, à l’Institut ou ailleurs, un Épiménide qui se serait endormi vers l'époque de la guerre de Troie et qui, se réveillant tout à coup de sa longue léthargie, et ne comprenant rien aux usages du présent, voudrait nous ramener aux méchants bateaux plats et aux affreux rôtis de ses contemporains, en vertu de l’autorité de l'âge et de l'expérience. Il est plus que probable que nous inviterions ce marmot à se recoucher au plus vite, au nom de la susdite autorité de l’âge et de l'expérience, et nous ferions très-bien. Cependant la prétention de ce revenant malavisé ne serait pas plus ridicule et plus inconvenante au fond que celle qu'affichent journellement les pères d’en savoir plus long que leurs fils. L'enfant qui vient au monde trente ans après son père sait, au bout de trente autres années, comme j'ai dit, tout ce qu'a su son père, plus tout ce qui s’est découvert depuis que le père a atteint l'âge où l’on cesse d'acquérir pour commencer à perdre. Par conséquent, les jeunes en savent toujours plus que les vieux ; il n°y a même que les vieux de mauvaise foi qui nient la chose. Seulement ces vieux de mauvaise foi sont en majorité.
Si la prétention des vieux à en savoir plus que les jeunes était admissible un seul jour, ce serait la preuve que le monde viendrait de s'arrêter dans sa marche, et que le trésor des connaissances humaines, au lieu de se grossir, s'en irait diminuant. Ainsi, quand le flambeau d’une Civilisation s'éteint quelque part, comme il est arrivé autrefois pour Rome, pour Athènes, pour Memphis; quand une société fait retour, rétrograde à la Barbarie, c’est tout simplement que les fils font retour aux us et coutumes de leurs pères, car les Civilisés sont les fils des Barbares, comme ceux-ci sont les fils des:
Patriarcaux et des Sauvages. Or, il est à remarquer que la plupart des historiens qui ne sont cependant pas jeunes ne manquent jamais d'accompagner de leurs sanglots et de leurs jérémiades ces mouvements de recul qui ne sont pourtant que des triomphes des vieux sur les jeunes.
Maintenant, si les jeunes en savent plus que les vieux, on est bien forcé de leur décerner le prix de Sagesse en même temps que celui de Science, puisque le savoir est le véritable fonds de la sagesse; et alors ce serait aux cheveux blancs à s'ineliner devant les noirs. Cette conclusion rigoureuse n’a rien qui m'horripile.
La supériorité de l'adulte sur le vieux n’a jamais fait, du reste, question en Harmonie, et si les civilisés n’osent pas encore la proclamer officiellement comme les harmoniens, c'est parce que l’'hypocrisie empoisonne leur langue; mais il est trop facile de percer leurs mensonges, et de faire voir au travers que les déclamations des vieux contre les jeunes ne sont que des affirmations solennelles des mérites et des vertus de la jeunesse.
Jamais vieux, en effet, n’a insulté un jeune que du haut de sa jeunesse défunte;. jamais il n’a cherché à établir la supériorité absolue de l’âge de soixante ans sur celui de vingt-cinq, mais seulement, notez bien, la supériorité relative de l’époque où il avait vingt-cinq ans sur celle où il en a soixante. L’apologie du bon vieux temps n’est pas dans sa bouche une insulte gratuite au bon sens et à l’histoire, c'est tout simplement le regret et la glorification du temps où il aimait. |
Je voudrais respecter ce chagrin légitime jusque dans l'injustice de la plainte, je serais tout disposé personnellement à pardonner à ceux qui n'aiment plus de jalouser ceux qui aiment; mais c’est un si grand malheur pour les humanités des jeunes globes que cette obstination de la génération qui s'en va à nier la supériorité de celle qui arrive, que la voix du devoir m'empêche d'écouter la pitié. Continuons donc de flétrir de toute notre énergie cette révolte impie des pères contre les fils qui a coûté et qui coûtera encore à notre infortunée planète tant de larmes et de sang.
Mais reconnaissons d’abord que cette révolte insensée n’est qu'un des accidents naturels de la grande rébellion des sociétés subver-
sives contre Dieu ; que c'est une des gourmes de la Terre dont la Terre se débarrassera à son heure, comme de la croûte de glace qui emprisonne ses deux pôles, et que ce mal enfin a eu sa raison d’être à un instant donné. Je ne cite qu’une preuve de cette nécessité fatale. Où en serait aujourd'hui notre littérature sans cette rébellion ét cette tyrannie des pères ? Où le Drame, la Comédie, le Roman et le reste auraient-ils pris hors de là la matière de leurs chefs-d'œuvre? Mais que les chefs-d'œuvre de la littérature nous coûtent cher, ô mon Dieu!
Les vieux savants, ceux dont la vue est protégée par un abatjour vert, et qui protestent dans leurs conciliabules contre la coalition des heureux, des oiseaux et des poëtes, sont des rebelles sans foi et qui mentent à leur propre pensée, quand ils soutiennent que l'état parfait de l'homme est celui où les cheveux s’en vont et où le ventre arrive, contrairement à l'opinion de l’insecte. Et vainement ils décernent des prix avec l'argent des jeunes pour encourager la doctrine de la sainteté et de la supériorité des vieux. La meilleure preuve qu'ils mentent et qu'ils ne croient pas eux-mêmes à la puissance de leur principe, c’est qu'ils sont obligés de payer l'apologie pour trouver des apologistes. Leur vertu est si déplaisante par ellemême qu'ils sont obligés de la doter pour lui procurer des amants. Ne pouvant la faire belle, ils la font riche, à l'instar du statuaire antique.
Et même, si la science officielle tolère parfaitement le mensonge à"propos de la vertu et de l’état parfait, quand il ne s’agit que de l'homme, il est juste de reconnaitre que ses lâches complaisances s'arrêtent là. Ainsi, du jour où elle a admis que la fleur était l’état parfait de la plante, le papillon l’état parfait de la chenille, et que la corolle et les aïles étaient les attributs caractéristiques de la phase du plein développement, de ce jour-là la Science a pris sous sa protection spéciale les amours des insectes et des fleurs, et malheur à qui aujourd’hui diffamerait ces êtres! Tirez à votre plaisir sur la passion humaine, sycophantes moralistes, la science constituée vous la livre; mais que nul ne s’avise de toucher aux amours du puceron ou de la lentille, s’il ne veut avoir sur les doigts.
J'ai entendu quelquefois de ces contempteurs gagés de la nature
humaine s’oublier jusqu’à dire que c'était l'amour qui allumait le fanal des lucioles dans les belles nuits d'été; mais pas un de ceux qui expliquent si bien le mystère de la phosphorescence des lucioles n’a pu m'expliquer l’aigrette bleuâtre qui scintille au cimier du casque de la capucine le soir des jours brülants où l'orage est dans l'air et où le cœur des jeunes vierges donne cent pulsations par minute. J'ai été obligé de découvrir moi-même, comme si j'étais payé pour ça, que cette fleur originaire du Pérou, et dont la feuille est un soleil, symbolisait le prophète dont la mission est d'illuminer le monde et dont la parole jette souvent des éclairs au moment solennel qui précède le cataclysme social. J'ai quelquefois désiré que certains philosophes et certains savants n’eussent qu'une tête, pour me donner le plaisir de les coiffer du bonnet d'âne d'un seul coup.
Le vieux est l'ennemi du bien, a dit la Sagesse des nations.
Chateaubriand le poëte, qui eut la singulière chance de mourir jeune à soixante-quinze ans passés, a écrit de sa tombe, à propos d’une espièglerie du vieux roi Charles X : « Les vieilles gens se « plaisent aux cachotteries, n'ayant à montrer rien qui vaille. Je « voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, à commencer « par moi et douze de mes amis. »
Je ne pousse pas le fanatisme du principe jusqu'à la passion du suicide, mais je proposerais volontiers un amendement à la proposition ci-dessus en faveur d’un certain nombre de Burgraves * que la pudeur et la loi m’interdisent de nommer. ?
Le même grand écrivain a écrit :
« L'âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teint et la fleur de notre visage. »
Je ne crois pas qu’il soit possible de parler plus sagement.
Toutes les misères de ce monde lui viennent d'avoir été gouverné, depuis six mille ans, par des vieux. Moïse, qui damna la femme et qui eut l’impudence d'affirmer qu'il avait avec Dieu des entretiens secrets, Moïse, qui règne encore aujourd’hui par la superstition sur les dix-neuf vingtièmes des peuples civilisés, Moïse, qui décréta le commandement de l'usure, était vieux quand l'idée lui vint de fabriquer ses dogmes oppresseurs.
N'oublions pas de remarquer, à propos de Moïse, que tous les révélateurs des dogmes inhumains commencent par établir la déchéance de la femme. Tous les imposteurs sont en insurrection systématique contre la formule du gerfaut.
Jésus-Christ, que le vrai Dieu suscita pour démolir la Bible et qui racheta la femme, l’esclave et le travailleur de leur dégradation, Jésus-Christ, l'ennemi impitoyable de l'usure et du négoce, avait l’âge du sans-culotte Desmoulins, lorsque les Pharisiens et les Princes des prêtres le clouèrent sur la croix. Et rien ne me garantit qu'il ne fût pas mort conservateur, s’il eût vécu trente ans de plus.
Presque tous les grands noms de l'histoire sont des noms de jeunes filles ou de jeunes hommes.
Les vierges qui sauvent leur patrie de l'invasion étrangère passent rarement vingt ans.
Tous les grands capitaines de l’antiquité et de l'âge moderne, Alexandre de Macédoine, Jules César, Gustave Adolphe, Charles XII, Bonaparte, ont atteint l'apogée de leur gloire militaire avant l’âge de trente ans. Tous les héros de la révolution francaise, Girondins ou Montagnards, orateurs ou soldats, Vergniaud, Robespierre, Saint-Just, Hoche, Marceau, Joubert, périssent avant l'ère de leur septième lustre. Ceux qui dépassent cette période finissent tristement, comtes ou barons d'empire.
Tous les réactionnaires de nos plus mauvais jours, tous ces méchants professeurs d'histoire, de trahison et d'économie politique, tous ces marchands de phrases renégats dont les noms reviennent si souvent, depuis quinze ans, dans les malédictions du peuple français, sont peuttre encore plus coupables de vieillesse que d’apostasie. Ils ont eu aussi leurs beaux jours, leurs jours de pauvreté, de jeunesse et de cœur, et, à l’âge de trente ans, ils préchaient comme nous le progrès et la liberté. L'un s’emportait en imprécations généreuses contre les bourreaux de la Pologne et demandait la réintégration de la nation martyre sur le livre de vie des États ; l’autre échauffait de sa parole éloquente une jeunesse enthousiaste ; l’autre protestait contre la censure, au prix de ses pensions et de ses dignités. Mais l’âge leur est venu à tous avec
l'or et le pouvoir, et ils n’ont pas su rester jeunes en prenant des années. Ils ont brülé ce qu'ils avaient adoré et ils ont fléchi le genou devant le juif qu'ils avaient conspué. Ils ont pratiqué à l’extérieur la politique de l’aplatissement continu; à l'intérieur, ils se sont ingéniés à corrompre et à établir le tarif des consciences ; si bien que la patrie, malade d’un tel régime, les vomit un jour de son sein par un violent effort. Le ridicule et le mépris se sont attachés au nom de la plupart de ces apostats du libéralisme; et ces deux sentiments sont plus justes que celui de la haine, car ces natures vulgaires étaient, je le répète, des transfuges de la jeunesse, plus encore que de la liberté. Aussi, de peur de finir comme eux, ai-je eu soin de rédiger mon testament politique et social le jour où j'ai atteint ma trente-cinquième année, pour protester d'avance ét dans toute la plénitude de ma raison contre les défections et les palinodies involontaires que l’imbécillité et la peur, filles de l’âge, pourraient m'imposer au lit de mort.
L'histoire de France nous apprend que jamais trahison n'a manqué, faute d’un vieux général, ni un assassinat juridique, faute de juges édentés. Dans les époques fécondes en bouleversements politiques, les plus vieux fonctionnaires ont naturellement la chance d’avoir sur la conscience plus de faux serments que les jeunes.
11 y a peut-être pourtant quelqu'un de plus dangereux pour les États que le ministre très-vieux, c’est le ministre très-laid. Quand un pays consent à se laisser représenter ou gouverner par des hommes très-laids, c’est un signe qu’il a déjà perdu le sentiment du beau physique et qu’il ne tardera pas à perdre celui du beau moral. L'institution du clergé catholique, qui fait de la laideur un cas d'indignité pour le prêtre, est une institution très-sage et à laquelle je suis sûr que l’Église a dû bien des triomphes. J'admire que le régime représentatif ne s’en soit pas emparé. Montesquieu ne fait pas figurer les progrès de la laideur masculine parmi les causes de la décadence des Romains ; mais, moi, je ne crains pas d’attribuer celle du régime parlementaire à la laideur abusive et généräle des hommes éloquens. Ces orateurs, qui jouaient les rôles de jeunes premiers sur la scène parlementaire, avaient oublié que
cette sorte d'emploi exige impérieusement un physique agréable. C'est ce qui les a tués.
Les femmes, chez qui le sentiment de la pudeur et du beau est plus développé que chez les hommes, n'ont jamais voulu de laiderons pour les représenter. Pourquoi dites-vous un laideron et non une laideronne ?
Les trois quarts des révolutions ont péri faute de tomber aux mains des amoureux. Celle de 89 n’a pas tenu parce qu’elle n'avait fait que décréter l'égalité des hommes ; celle de février a vécu ce que vivent les roses, parce que les constituants de 1848 n'ont pas osé réparer l'iniquité de leurs pères.
Un seul, parmi eux, avait compris la signification de la révolution du mépris, un jeune, Victor Considérant, aujourd'hui en exil. Un seul avait senti la nécessité de mettre la victoire d’un grand peuple sous la sauvegarde d’une grande mesure de réparation sociale. Un seul avait osé sommer ses collègues de restituer à la femme ses droits imprescriptibles de libre créature et d'inscrire l'égalité des deux sexes dans la Constitution. Mais les vieux, qui avaient la majorité dans la Commission des Quinze, n’ont pas même pris la proposition au sérieux ; alors la vengeance du ciel n'a pas tardé à s'appesantir sur leur œuvre. Je n’avais pas attendu qu'elle fût morte, leur Charte, pour la déclarer non viable. Je contemple, d’un œil serein, les infortunes de ces faux démocrates, qui ne s'émurent jamais des infortunes de leurs filles, de leurs sœurs, de leurs mères, et je déplore modérément le renversement de l’édifice assis sur une iniquité. Votre malheur, à vous, Victor Considérant, m'afflige davantage, car il n'accuse pas seulement la sottise des hommes. |
Je me suis laissé dire qu'après que les collègues du citoyen Considérant eurent repoussé sa proposition à l'unanimité, l’un d’eux s’approcha de lui pour lui demander pardon de son vote, confessant que l'opinion publique aurait bien de la peine, dans vingt ans, à s'expliquer le rejet d’une mesure aussi équitable, et dont la France, hélas ! avait si grand besoin. Le coupable qui avouait si ingénument sa faute appartenait à cette variété de philanthropes puritains qui voyagent dans tous les hémisphères pour chercher des modèles
de prison et de potence utilitaires, et qui ont doté leur patrie du régime cellulaire volé à l'Amérique. Le système de l’emprisonnement cellulaire, qu'on a oublié de faire essayer à ses importateurs, est un système odieux de torture physique et morale, qui n’a pas dù germer dans l'imagination d’une femme ; car il condamne le détenu au silence éternel, et, sous prétexte de le préserver de la contagion du vice, le pousse fatalement au suicide ou à la folie noire. Je n'ai pas attendu vingt ans pour déclarer à ce vertueux ami du silence et des hommes que ses collègues et lui, en refusant de conclure, avec Victor Considérant, à l'émancipation politique de la femme, ont voté en raison inverse du carré du bon sens.
Je connais peu d'histoire triste plus triste que la fin de la dernière Constituante ; mais quels magnifiques enseignements nous offre cette lamentable histoire, quand on la rapproche de celle de Robert d’Arbrissel ! Comme l’'éphémérité de la constitution de 48 et la longévité de l'institution de Fontevrault confirment triomphalement en mode inverse et en mode direct la formule du gerfaut! Il ne faut pas beaucoup d'exemples de cette nature pour démontrer que la raison est fatalement absente des conseils où l’homme parle seul.
La Constituante n’est plus et sa chétive enfant n’a guère fait de plus vieux os qu'elle. Le moment est donc venu de lui rendre justice et de dire que jamais assemblée révolutionnaire ne fut moins que celle-là à la hauteur de sa tâche, ne compromit plus sottement les intérêts démocratiques qu’elle avait mission de défendre et ne fit la partie plus belle à la réaction absolutiste. Mais gardons-nous d'être trop sévère à la défunte, puisque sa mort a déjà expié ses fautes, et ne demandons pas que le sang de la république romaine, des Hongrois et de Robert Blum retombe sur sa tête.
La liberté du monde saignera bien longtemps des sept plaies que la maladresse des législateurs de la Constituante a faites à la démocratie française. Longtemps encore les amis de cette liberté sainte auront à déplorer l’inconcevable vertige qui poussa tant d'hommes mûrs à remplacer la royauté héréditaire par la royauté présidentielle, comme pour mettre l'appât tentateur au niveau de l'ambition de tous. Mais la terrible catastrophe n'aura que faiblement surpris
le logicien inflexible, qui considérait le mouvement révolutionnaire d’un œil calme, car cette catastrophe était inévitable. Où pouvaient nous conduire, sinon dans le fond des abimes, des guides assez aveugles pour ne pas voir les droits politiques de la femme en plein midi de la révolution ?
L'homme inspiré de Dieu, qui fonda Fontevrault vers la fin du x1° siècle, savait mieux la justice que les constituants de 1848, bien que plus jeune que ceux-ci d'environ huit cents ans. Alors que le travailleur asservi se débattait avec peine sous le poids de la féodalité, Robert d’Arbrissel eut l'idée de rallier tous les hommes sous la loi de la femme, pour les pousser au défrichement des terres incultes de la France par la méthode du travail attrayant. C'était un plan fort avancé pour son époque et qui, même de nos jours, serait très-susceptible d’être qualifié d’utopie impraticable et absurde. L’utopie cependant obtint, au moyen-âge , un succès prodigieux , auquel le Dieu des catholiques lui-même ne dédaigna pas de s'associer par des miracles, si j'en crois les récits des chroniques locales. En effet, les populations enthousiastes de l'Ouest accoururent à flots pressés sur les pas du saint homme, désireuses de s'enrôler sous la bannière de l'autorité féminine , et quand elles furent arrivées vers la Thébaïde de Fontevrault, Dieu fit jaillir du rocher, suivant l'usage, une source miraculeuse pour indiquer le lieu où devait s'établir la sainte colonie. Aux alentours de la source fut donc bâtie la célèbre abbaye de Bénédictins et de Bénédictines de Fontevrault, qui prospéra si rapidement sous la douce loi de la femme, que la colonie-mère dut essaimer de nombreuses succursales du vivant mème du fondateur et que la France compta un jour cinquante-sept prieurés régis par la règle de Fontevrault. Cette règle, qui me paraît beaucoup plus suivant le cœur du vrai Dieu que le Décalogue de Jéhova, conférait l'autorité suprême et l'administration temporelle de l'abbaye à une Supérieure. C'étaient les femmes aussi qui étaient chargées de l'office de la prière, comme possédant une âme plus pure que l'homme et un organe plus agréable au Seigneur. Les religieux labouraient et rentraient les récoltes, priant par le travail et réhabilitant ainsi la condition du serf attaché à la glèbe; tout était pour le mieux. L'histoire, qui en
registre sottement tant de puérilités royales, a oublié de constater le chiffre des milliers d'hectares que ces valeureux pionniers rendirent à la culture pour mériter les bonnes grâces de leur Supérieure ; mais ce chiffre est énorme, et il est bien certain que si jamais ordre religieux eut droit aux bénédictions du peuple, c’est celui des bénédictines.
Or, Robert d’Arbrissel, le précurseur de Charles Fourier, n'avait fait que mettre en pratique la formule du gerfaut; et pour cette cause, son œuvre a déjà duré près de huit siècles; et nous la verrons quelque jour, galamment transformée suivant la nécessité du progrès, s'incarner glorieusement dans toutes les institutions industrielles de ce globe, pour fournir sa carrière jusqu'aux derniers beaux jours de notre humanité.
Ainsi Dieu accorde la durée à toutes les institutions basées sur le principe de l'autorité féminine, et la refuse aux constitutions barbares qui ne tiennent pas compte des droits imprescriptibles et sacrés de la femme. Ceci est de l’histoire des hommes comme de celle des abeilles et de celle des fourmis.
Michelet, qui est un grand historien et un voyant de haut titre, Michelet, qui pénètre encore plus avant par le cœur que par le raisonnement dans le secret des choses, a parfaitement expliqué pourquoi la femme avait manqué jusqu’à ce jour à la démocratie.
La femme a manqué à la cause du progrès et viré à la superstition, parce que les chefs de la superstition sont les seuls qui lui aient donné dans leurs rangs une place honorable et fait une destinée proportionnelle à ses attractions.
La société de Jésus, si redoutable aux rois, aux peuples et aux hommes, ne vit que des iniquités de la loi masculine, comme l’absolutisme ne vit que des sottises de la démocratie. Toute la puissance de cet ordre fameux, dont les membres s’intitulent les Chevaliers de la Vierge, lui vient de l’habileté extrême avec laquelle il a su exploiter les ressentiments légitimes de la femme contre une constitution sociale qui l’a mise hors la loi. Voulez-vous frapper au cœur la société de Jésus, le ban et l’arrière-ban de la superstition et de l’ultramontanisme, appliquez à votre politique la formule du gerfaut.
La femme, qui n’est que sentiment, charité et justice, appartient par essence au parti de la jeunesse, du mouvement, du plaisir et de la liberté. La démocratie ne peut pas, sans commettre un crime - de lèse-humanité et sans trahir sa cause, se priver plus longtemps des secours d’un auxiliaire si puissant.
Je termine cette série de preuves qui m'a coûté tant de phrases par cette définition victorieuse de l'amour que j'avais gardée pour la fin, et qui rend inutile toute autre démonstration de la première partie de la formule du Gerfaut : — Le bonheur proportionnel à l'autorité féminine. Écoutez :