‹ L'esprit des betes (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le monde des oiseaux, leur politique, leurs lois, leurs mœurs et leurs coutumes. — Singuliers résultats de l'accord de la tonique avec la dominante. — Formule du gerfaut.

Les oiseaux aiment beaucoup; quelques-uns aiment toujours. C'est la tribu des créatures privilégiées du Seigneur; car la faveur du ciel se mesure pour chaque être à la puissance qu'il a recue d'aimer.

Et comme Dieu ne fait rien à demi, il a eu soin de prodiguer à ces créatures charmantes les dons qui font aimer. IL a répandu à profusion, sur le manteau du colibri, du paon, du paradis et du faisan doré, les rubis, les saphirs, les émeraudes, les topazes, les tons les plus brillants et les mieux assortis de la gamme des couleurs. II a choisi de même, dans la gamme des sons, les notes les plus suaves pour accentuer la voix de l’humble oiseau chanteur.

L'oiseau est, après l’homme, la seule créature qui puisse remercier Dieu par ses chansons joyeuses. Mais il faut que le cœur de l'homme et celui de l'oiseau soient contents pour que leur voix chante. Prier, c’est chanter son bonheur.

Et comme l'amour est une passion de luxe dont l’épanouissement intégral exige pour conditions premières la richesse, un air chaud, un ciel limpide et bleu, Dieu a doté l'oiseau de la faculté de locomotion rapide qui lui permet d'accompagner le soleil en ses courses et de réaliser l'utopie des printemps éternels. L'hirondelle et la tourterelle, ces modèles heureux de la fidélité ou de la tendresse conjugale, ignorent le froid des saisons comme celui du cœur. Une femme a écrit : « Les soupirs des harpes éoliennes qui résonnent dans les chaudes contrées du midi sont les accords dont la nature amoureuse accompagne les chants des amants. »

L'amour est facile aux oiseaux, car il n’y a parmi eux ni moins beaux ni moins riches; c’est comme chez les hommes en période d'harmonie. |

Lorsque la liberté, cet incompressible élan de l'âme vers le bonheur, embrase une poitrine d'homme, le premier mouvement de l'inspiré est d'élever son regard vers le ciel, domaine de l'oiseau, et d'ouvrir ses bras comme des ailes, pour prendre possession de l'espace.

A l’âge des longs espoirs et des roses pensées, où tout fleurit et chante au dedans de nous-mêmes, où les cloches sonnent dans l'air le nom de l'ange aimé, où les étoiles l’écrivent sur la voûte du ciel; au temps où les deux moitiés de l’être, entraînées par le courant de leurs électricités contraires, se recherchent et s'aspirent pour faire retour à l'unité primordiale, alors l’ardente imagination de l'amoureux éprouve le besoin d'incarner dans une forme -aérienne l'idéal adoré. Je n'ai jamais aimé sans lui prêter des ailes. Les poëtes qui inventèrent les anges étaient des amoureux, car tous les anges sont femmes.

Quand vous aviez vingt ans, vous avez quelquefois senti dans le sommeil votre corps allégé quitter le sol et planer dans l’espace, défendu contre la loi de la gravitation par des esprits invisibles. était une révélation que Dieu vous faisait alors et un avant-goût

qu'il vous donnait des jouissances de la vie aromale, cette vie d’où nous sortons et où nous rentrerons un jour, à la fin de cette existence terrestre, qui est à la vie supérieure ce que le sommeil est à la veille. Nous envions le sort de l'oiseau et nous prêtons des ailes à celle que nous aimons, parce que nous sentons d'instinct que, dans la sphère du bonheur, nos corps jouiront de la faculté de traverser l’espace comme l'oiseau traverse l'air. Et il en sera ainsi de tous nos désirs et de toutes nos aspirations , puisque tous nos désirs sont des promesses de Dieu , qui ne peut nous tromper.

L'oiseau, vif, gracieux, léger, reflète de préférence les images adorées, jeunes, suaves et pures.

Jéhova, le dieu des Juifs, dit à son peuple, par la voie d'Isaïe : « Ceux qui ont foi dans Jéhova prendront des ailes comme l'aigle, et ils voleront partout au lieu de travailler. » (Chap. 40, v. 31.)

Le bienheureux saint François d'Assise dit aux oiseaux, ses frères : « Aimez Dieu, qui vous a vêtus de plumes, et qui vous a donné le pouvoir de voler dans le ciel. »

Cette perpétuelle aspiration de l'homme, et surtout de la femme, vers les sphères éthérées, est donc un des plus légitimes essors de la nature humaine. Les obscurantistes de l'antiquité ont lächement applaudi à la chute d’Icare, le premier inventeur du ballon, disant que les dieux l'avaient puni pour s'être trop approché du soleil. Les obscurantistes de ce temps-là étaient pétris de la même pâte que ceux d'aujourd'hui , qui souffrent horriblement de voir qui que ce soit s'élever au-dessus d'eux; mais nous, qui ne sommes ni moralistes ni envieux , et qui valons mieux que nos pères, nous donnerions des larmes à la chute d’Icare, et nous lui dresserions des statues, ainsi qu'à Prométhée, qui découvrit le feu.

Si l'homme, depuis Icare jusqu'à Montgolfier et les autres, a constamment tendu à s'emparer des domaines de l'oiseau , qui font partie intégrante de son globe, c'est que Dieu a logé quelque part, dans un secret recoin de son cerveau, l'idée de cette conquête future, pour qu'elle servit de boussole et d’aiguillon à ses efforts scientifiques. La locomotion aérienne est, en effet, la première condition de la réalisation de l'unité et de la fraternité des peuples, but suprême de la science. C’est la locomotion normale et omni-

mode qui résume toutes les autres. L'aérostat léger, aux proportions immenses, est le char de feu qui passe sur les eaux, le navire qui court sur la superficie des continents, qui se rit de la fureur des éléments et monte sur la tempête, qui méconnait les obstacles , mais respecte partout l'œuvre de Dieu, se dispensant de combler les vallées et de percer les montagnes, à l'instar de la locomotive homicide, que l’agioteur a déshonorée.

Or, le génie de l’homme, docile aux indications de l'instinct, a déjà planté son drapeau dans la région des nues; il a gravi plus haut que l’aigle et le condor, et l'heure n'est pas loin où il régnera en souverain maître aux champs de l’Empyrée. Ce jour-là, les douanes, les tyrannies et les nationalités s'évanouiront comme par enchantement sur tous les points du globe, et l'homme n'aura plus rien à envier à l'oiseau, que le privilége des ardeurs éternelles. Et encore, qui sait si cette bonne fortune ne lui viendra pas comme le reste? Les femmes seront si adorables, si touchantes et si fières, la constance leur sera si facile, quand on leur aura rendu le droit de disposer librement de leur cœur ! |

Puisque c’est Dieu lui-même qui créa pour ses fidèles les types aériens de la péri, de l'ange, de la sylphide, le servant d'amour qui adore la divinité sous ces espèces est un fidèle à l’état de grâce, qui fait preuve de soumission aux décrets du Très-Haut. Que celles qui ont des oreilles pour entendre conservent religieusement dans leur mémoire cette définition de l’amoureux.

C’est Dieu qui fait partout du don des ailes le signe d’avénement à la phase d’apogée. Manteaux de gaze translucide aux nuances irisées, les ailes sont à la fois attribut de nubilité, de favoritisme et d'amour.

Dans quelques tribus intéressantes d'insectes, comme celle des fourmis, où la virginité est tenue en haute estime, le droit de porter des ailes et de s'élever dans les airs n'appartient qu’à la corporation des vestales. Celle qui a aimé se punit elle-même de son innocente faiblesse,en déchirant de ses propres mains sa tunique virginale. Une coutume analogue s'observe au phalanstère, commune harmonienne d’où la pureté incomparable des mœurs a exelu de tout temps la fourberie d'amour. Au phalanstère, où la couronne

de roses blanches est l'insigne du vestalat, la jeune fille qui a donné sa démission de vestale et renoncé courageusement aux innombrables priviléges attachés à ce titre, le fait savoir plus tard à tous en paraissant dans une cérémonie publique, le front ceint d’une couronne de roses rouges. Je ne dissimule pas la vive admiration que j'éprouve pour l'institution qui a réussi à introduire la loyauté dans toutes les relations sociales et à bannir du foyer des affections intimes le mensonge et l'hypocrisie. Combien ce respect des droits de l'amour heureux qui a besoin de s’envelopper d'ombre et de solitude, combien ce délicat procédé de l'échange des roses me paraissent préférables aux coutumes immorales de ces civilisés sans vergogne, qui n’ont pas honte d’initier le public aux mystères de leurs félicités conjugales, prenant grand soin de publier à son de trompe et à l'avance le jour, le lieu et l'heure où le sacrifice aura lieu, afin que la victime demeure exposée aussi longtemps que possible aux propos railleurs des jeunes hommes, aux médisances jalouses des jeunes filles, aux sales quolibets des vieillards. Je ne puis m'empêcher d'avertir ici les législateurs de ma patrie que le cynisme des unions légitimes révolte la pudeur de tous les amoureux honnêtes et soulève de dégoût tous Les cœurs délicats.

Je fais remarquer en passant que c'est l'histoire de la fourmi qui a prêté à la mythologie moderne le mythe de la sylphide, mythe gracieux et charmant que Marie Taglioni, la reine de la danse, traduisit autrefois en pirouettes immortelles sur la scène chorégra-. phique de l'Opéra français. La sylphide est, comme la fourmi ailée, une vierge de l'air à qui les ailes tombent au premier baiser d'amour.

L'histoire du papillon confirme plus vigoureusement encore que celle de la fourmi la théorie du glorieux attribut des ailes.

Quand la chenille immonde, qui ne vit que pour son ventre, a suffisamment dévoré, le souffle de la puissance génératrice qui plane sur les eaux, les forêts et les plaines, pour veiller à la conservation des êtres, avertit la chenille qu'il est temps d'arrêter le développement de l'individu et de songer aux intérêts de l'espèce. La chenille avertie s'arrête, et, se fixant à l'extrémité de la tige par elle dénudée, bâtit la chaysalide où s'’accomplit sa transformation mys-

térieuse. Après quoi l’insecte rampant, qui a dépouillé sa livrée de misère, s'élance de sa prison de soie sous la forme d'un sylphe aérien aux ailes d’or et d'azur, qui ne vit plus que de parfum, de soleil et d'amour, et va demander sa compagne à toutes les corolles des fleurs, moins coquettes, moins parées que lui.

La métamorphose de la chenille en papillon symbolise le passage de la société limbique (civilisation ), régie par les hommes et la contrainte, à la société harmonienne, régie par l'attraction, et où nul n'obéit qu’à la souveraine de son choix. Le temps où nous vivons est la période mystérieuse et sombre d'incubation de l'harmonie future.

L'analogie, qui est la mère de la poésie et de la science, a représenté longtemps aussi cette métamorphose comme l’image de l’immortalité de l'âme et de la transition des misères de la vie terrestre aux délices de la vie ultra-mondaine. Je regrette de n'être pas libre de m'expliquer à fond sur cette question intéressante; mais je me suis juré de garder pour moi tout ce que je savais des ravissements sans fin de la vie aromale, ne voulant pas qu'on m'accusât de pousser les populations au suicide. Tout ce que je consens à dire, et j'ai peut-être tort, c’est que l’usurier qui a usé indignement les facultés de son âme à gonfler son coffre-fort en cette vie, au lieu de travailler à accroître les trésors de son intelligence, est attaché dans l’autre monde aux services les plus souterrains et les plus ténébreux, comme les papillons de nuit.

Les personnes curieuses qui désiraient savoir pourquoi il existe des papillons de jour et des papillons de nuit, seront heureuses de mon indiscrétion, qui leur donne la clef d’une énigme terrible, celle du dogme religieux des peines et des récompenses après la mort.

Les savants, qui confessent quelquefois la moitié de la vérité sans le vouloir, reconnaissent eux-mêmes que l’insecte qui revêt la parure des ailes est parvenu à son état parfait ; mais. c’est à peine s'ils osent convenir avec Dieu et les poëtes que cet état parfait est la phase d'amour.

La vie de l'oiseau n'est qu'un épithalame. L'oiseau n'existe que pour aimer. Sa parure éclatante, ses chants mélodieux , son talent d'architecte, son industrie, son courage, ses ruses, sont autant de

. dons de l'amour. Le peuple des oiseaux s’est voué corps et âme au culte de Vénus, et la déesse reconnaissante n'a jamais voulu atteler à son char que des coursiers ailés.

L'oiseau, qui est né de l'œuf, affecte naturellement la forme de l'ellipse, courbe d'amour. Le globule du sang, sphérique chez les quadrupèdes et chez l’homme, est elliptique chez l'oiseau.

Tous les oiseaux changent de plumage au moins une fois l'an : ce qui s'appelle muer ; beaucoup d'espèces muent deux fois. Les oiseaux ont la grande tenue d'amour et la petite tenue de voyage, le plumage de printemps et le plumage d'automne. 3

Comme le preux chevalier, le mâle ne se fait beau et n’endosse sa plus brillante tenue que pour plaire. Comme le joyeux ménestrel, il n’accorde sa Iyre que pour en tirer des chants d'amour. La belle saison passée, adieu plumage, adieu ramage, adieu la passion des beaux-arts et de la musique. Je ne sais pas sous la voûte du ciel deux êtres plus dissemblables d'extérieur et d'esprit que le Combattant du mois de mai et celui de septembre. Je défie le chasseur vulgaire de reconnaitre à première vue dans le simple chevalier à manteau gris, arpentant pacifiquement à la mi-août les grèves de l’Armorique, le farouche Combattant qu’il a rencontré sous la même latitude trois mois auparavant, le casque en tête et la lance en arrêt, se mirant, se pavanant, se trémoussant dans sa fraise, et offrant à tout venant la bataille pour l'honneur et les dames... C'est qu'il y a du chevalier amoureux du printemps au chevalier rassis de l'automne la même distance, hélas! que de l'adolescent au vieillard. ,

L'amour, qui a fait don au mâle d’un éclatant plumage et d’un ramage qui s'y rapporte, a été envers la femelle plus magnifique encore. Il lui a attribué le monopole des travaux d'art, le privilége du génie, de la sagesse, du dévouement et du courage. Il a paré l'âme chez l’une de tous les trésors du sentiment et de l'intelligence, comme il avait paré le corps chez l’autre des plus riches couleurs de l’arc-en-ciel,

C'est ici le cas néanmoins de relever une erreur grossière, dans laquelle se complaisent une foule de savants superficiels, à propos du mot de beauté. On penche trop généralement, parmi les hommes,

à croire que la beauté est, comme le chant, apanage exclusif du mâle chez la gent emplumée. Je concède volontiers le monopole du chant au mâle, parce que je serais au désespoir de ravir le moindre de ses mérites à un sexe qui n’en est pas cousu. Je conviens de bonne grâce que l'espèce humaine est la seule où la femelle gazouille plus agréablement que l’autre; mais, quant à ce qui est de ‘la supériorité de la beauté masculine, je la nie et le nierai jusqu’à la fin des siècles.

«D'abord, la meilleure preuve que la femelle est plus belle, ou du moins plus jolie que le mâle, c’est que c’est elle qui attire l’autre. Or, tout le monde sait que la beauté n’a qu'une mesure, la force d'attraction. Je dis ensuite que, pour être vêtue avec plus de simplicité que le mâle, la femelle n’en porte pas moins son costume de pierrette, de poule ou de faisane avec infiniment plus de grâce que le pierrot, le coq ou le faisan, et qu’il n’est pas besoin d'étudier si longtemps la mise de la Parisienne pour reconnaitre que la simplicité dans le costume est un des plus dangereux artifices de la coquetterie. J'ajoute que la tourterelle, qui porte la même robe que le tourtereau, se distingue cependant de ce dernier par la sveltesse de la taille, la finesse de la tête et la délicatesse des attaches du col ; que la même différence existe à l'avantage de la chatte contre le matou, et si j'osais pousser la comparaison plus haut, à l'avantage de la femme contre l'homme.

Je suis désolé d’être obligé de le dire aussi crûment à ceux de mon espèce, mais la plupart de ces civilisés qui décernent au coq le prix de la beauté sur la poule ne sont que des goujats en matière d'esthétique.

Qu'on prenne une sylphide parisienne du type le plus pur et le plus idéal, aussi belle que possible de sa seule beauté. Qu'on la pose en son plus simple appareil sur un piédestal de marbre noir auprès d’un tambour-major de six pieds orné de son colback et de sa canne à ramages et risiblement galonné sur toutes les coutures. Qu'on fasse ensuite venir un coq et qu’on lui demande laquelle des deux créatures, de la sylphide ou du tambour-major mérite le prix de beauté. Je parie mille contre un que le stupide animal décide en faveur du géant à canne et à panache !

Vous riez de la stupidité de la brute et vous ne vous apercevez pas que la sentence ridicule qu'elle vient de prononcer est la même que ces bergers Päris de l'espèce humaïne que j'ai qualifiés de goujats prononcaient tout à l'heure sur la même question.

Personne n'a stygmatisé peut-être avec plus d'énergie que l’écrivain français la manie de l'empanachage. Personne n'a chargé avec plus de verve que le peintre de la même nation le portrait du Soulouque, du nègre, du barbare qui préfère le voyant au simple, et pour qui l'uniforme’ anglais réalise le beau idéal ; mais je ne connais pas de nation plus amoureuse au fond des panaches et des oripeaux que la nation francaise. Notre véritable théâtre national, le seul qui exerce une influence incontestée sur nos votes politiques, n’est pas celui de Molière ni celui de Rossini, mais bien le Cirque-Olympique. Nous nous moquons avec infiniment d'esprit des coqs et des barbares, ce qui ne nous empêche pas de nous laisser faire la loi par ces empanachés, et les barbares sont en majorité chez nous comme chez les bêtes. Ajouterai-je que notre barbarie, je veux dire l’indélicatesse de notre goût, se traduit dans nos sympathies pour les fleurs, et que le dahlia et la rose trémière, qui jouissent en ce moment d’une si grande vogue en France, sont des fleurs ridicules que la même manie de l'empanachage a perdues?

Il est si vrai que la fémelle chez l'oiseau est en tout supérieure au mâle, qu'elle n’a qu'à se baisser pour lui prendre son costume le plus éblouissant et sa voix la plus mélodieuse. Il n’y a pas de jour qu'on ne voie de vieilles poules, paonnes ou faisanes, endosser la livrée des mâles quand elles sont trop lasses de la maternité. On a vu aussi des femelles de canaris, que l’imprévoyance de leurs propriétaires avait condamnées au célibat, se passionner pour la musique vocale et vaincre dans les combats du chant les plus illustres virtuoses, puis se taire soudainement, pour consacrer leurs facultés à des occupations plus sérieuses, lorsqu'on leur donnait des époux. :

Mais laissons de côté la question de la‘ beauté corporelle pour aborder la question de la beauté spirituelle. Ici plus de conteste. C’est la femelle seule chez l'oiseau qui choisit l'emplacement du nid,

et ce choix est presque toujours fait avec un discernement admirable. On reproche quelquefois à la mère imprudente de ne pas assez dérober son nid à la curiosité des enfants; mais on oublie que l'enfant n'était pas né pour être le persécuteur des oiseaux qui vivent dans son voisinage, et qu'il y avait, au contraire, dans l'état primitif des choses, sympathie mutuelle et pacte d'alliance entre eux. Si l'oiseau a été seul à se souvenir de la loi de nature, ne lui faisons pas un crime de sa trop grande mémoire et de sa foi en nous.

Quand la femelle du loriot d'Amérique choisit pour domicile d’amour la Louisiane, où il fait très-chaud, elle n’emploie pour la bâtisse de son nid que la mousse, le construit à claires-voies et l’expose au nord-est. Quand elle s'établit un peu plus haut, vers la Pensylvanie et New-York, elle tisse ce nid des étoffes les plus chaudes et l’expose au midi. L'observation est d'Audubon, chasseur américain enthousiaste et naïf, dont l'ouvrage coûte mille écus.

C'est la femelle chez lautruche qui non-seulement couve les œufs pendant la nuit, mais qui ensevelit, dans le voisinage de l'entonnoir de sable où ses petits doivent éclore, un certain nombre d'œufs qui serviront à leur première nourriture. Ce sont les femelles de l’Anis et du Moineau Républicain qui s'associent pour bâtir ces immenses rotondes où l’on niche, où l’on pond, et où l'on couve en société. La femelle est le lien de sociabilité dans toutes les espèces. Les femelles des albatros, qui sont les plus gros oiseaux de la mer, s'entendent pour bâtir des manières de camps retranchés et palissadés en forme de rectangles, au sein desquels elles déposent leurs œufs qu'elles surveillent à tour de rôle. Les femelles des hérons, qui se réunissent de cinquante lieues à la ronde pour nicher en commun sur les grands chênes, procèdent d’une manière analogue et en vertu des mêmes principes de prévoyance et de solidarité.

C’est la femelle seule qui collige les matériaux des nids, ces édifices aériens si variés de forme et de style, qui charment les regards de l’homme et confondent sa pensée. C'est l'amour maternel qui inspire l’artiste et produit ces merveilles, merveilles de tissage et de céramique, d'architecture ou de maconnerie. Les femelles des

oiseaux sont de tous les états, maconnes, tailleuses, tisseuses , sculpteuses, mineuses, vannières, potières, filandières, plumassières. La femelle du pic noir se taille chaque année dans le tronc des sapins une niche sphérique de seize pouces de diamètre et parfaitement polie à l'intérieur. Le guépier niche dans de véritables souterrains qu'il creuse avec ses doigts. L'hirondelle et la sitelle bâtissent en pisé plus solidement que les hommes. I y a dans le Levant une fauvette charmante qui coud l'une à l'autre avec son bee et du fil les deux feuilles voisines d’un arbuste, pour établir sa famille dans cette poche de son invention. La cisticole de nos marais construit de la même facon à peu près sa demeure invisible. La grive de vigne pétrit avec les matières les moins poétiques une coupe imperméable , d’une forme aussi élégante que le calice de la tulipe, pour y déposer ses jolis œufs bleus tiquetés de noir. La litorne emploie avec le même succès la pâte de bois mort. La linotte, le chardonneret , le pinson , travaillent le crin, le coton et la laine, avee une perfection non moins désespérante; et jamais le génie adulateur de l'ébénisterie ne fabriqua pour un fils d'empereur, eu naissant roi de Rome, un berceau plus charmant, plus moelleux et plus doux que la barcelonnette de laine que la femelle du loriot suspend par quelques fils aux branches du peuplier mobile , comme pour forcer la brise à bercer ses petits.

Tous ces chefs-d’œuvre d'élégance, de solidité, de finesse, sont œuvres exclusives des femelles. Le mâle n’est admis que par faveur insigne, et pour récompense de sa bonne conduite, à coopérer à la confection de l'édifice, en qualité de manœuvre. Il apporte les brindilles, les plumes, les flocons de laine à la femelle, qui les travaille

et les dispose de la facon convenable. On ne rencontre d'exception à cette règle générale que chez certaines familles titrées en monoganisme (fidélité), où le mari est le plus parfait modèle de toutes les vertus conjugales. C’est ainsi que le mâle de lhirondelle a gagné, par ses rares mérites, le droit d'exercer, conjointement avec la femelle, le métier de macon. On ne saurait s'imaginer combien les petits oiseaux honorent le travail. La glorification du travail est le fondement de toute leur politique. Si les législateurs des sociétés humaines avaient le moindrement conscience de leur mission, ils

chercheraient toujours à s'inspirer des lecons de l'oiseau. Je ne connais, pour les peuples, que deux moyens d'être heureux : le premier, d'être gouvernés par des analogistes; le second , et le plus sûr, de n'être pas gouvernés du tout.

Le privilége de l’incubation est dévolu à la femelle, comme celui de la construction du nid, et cette nouvelle règle générale souffre encore moins d'exception que l’autre. Il n’y a que les maris passionnés, comme ceux de la tribu des ramiers, des tourterelles, des cigognes, etc., qui soient admis aux honneurs de la fonction auguste. Généralement, le rôle du père de famille ne commence à prendre un peu d'importance qu'après l'éclosion des petits, alors qu'il passe de la fonction de pourvoyeur et de charmeur de la mère à celle de nourrisseur en chef de la jeune famille. L'importance du mâle est d'autant plus réelle à cette époque, que la femelle, qui a été réduite par la fièvre de l'amour maternel à un état de maigreur extrême, n'est pas fâchée de prendre un peu de bon temps à son tour, et d'essayer de réparer ses forces, en se débarrassant sur son époux des premiers soins de l'éducation de sa progéniture. Le silence du rossignol au mois de juin s'explique par le poids des charges de famille qui tombent tout à coup sur lui. Chez les canaris, la femelle abandonne complétement au mâle le monopole de l'éducation primaire et l'office de la becquée ; elle se réserve l'éducation secondaire et professionnelle : c'est elle qui apprend à ses pauvres petits à se servir de leurs ailes, dont ils n’useront jamais.

C’est le monde des oiseaux qui offre à l'observation du philosophe les plus nombreux et les plus ravissants exemples de l’ordre dans la liberté amoureuse, de la fidélité conjugale et du dévouement maternel. L'histoire des hirondelles, des pigeons, des cygnes, des moineaux francs eux-mêmes, fourmille d'Artémises et de Niobés inconsolables, qui se laissent mourir de faim et de douleur près du cadavre de leurs époux défunts ou de leurs enfants égorgés, et qui ne font pas de leur deuil l'occasion d'une réclame commerciale, comme tant d'épiciers que l’on connait.

Qui n’a pas vu la poule, la dinde, la perdrix ou la caille défendre leurs petits, ne peut avoir qu'une médiocre idée de l’héroïsme. Un homme qui déploierait une seule fois, dans le cours de sa carrière

de citoyen, la dixième partie du dévouement que ces pauvres bêtes déploient à toute heure de leur existence pour assurer le salut de leur couvée plantureuse, aurait des places d'honneur à tous les théâtres durant sa vie, et des statues dans tous les forums après sa mort. Une perdrix qui traine l’aile et fait la blessée devant le chien, qui lui saute au visage pour lui crever les yeux ; une pie grièche, qui met en fuite par la vigueur de sa résistance le gamin maraudeur qui a médité l'invasion de son domicile; le cygne qui ne veut pas laisser boire une cavalcade aux eaux de ses petits, toutes ces pauvres mères dont l'existence n’est qu'une longue série d’actes héroïques et de dévouements sublimes, auraient beaucoup de peine à comprendre notre admiration pour l’Athénien Codrus ou le Romain Curtius. « N'est-ce que cela ? » diraient-elles, si on leur cornait aux oreilles, comme à nous, le mérite de ces gens.

Il est inouï que dans une famille de bipèdes à plumes une mère ait abandonné volontairement ses petits, hors le cas de force majeure. Les cas d’'infanticide, si communs chez la truie , chez le lapin et chez l'homme, sont si rares chez l'oiseau, que les savants les plus dignes de foi en contestent l'existence. Ces cas d'infanticide, au surplus, ne sauraient ,:en aucun état de cause, être attribués aux mères. Ils seraient le fait exclusif de la brutalité amoureuse des mâles, qui détruiraient les petits, comme ils cassent les œufs, pour reprendre possession des femelles. Si quelques oiseaux de proie chassent leurs pétits de l’aire de trop bonne heure, c’est qu'ils n’ont pas les moyens de subvenir aux frais de leur éducation.

Si l’infanticide est un crime ignoré des oiseaux, la charité, en revanche, s'exerce chez eux, à l'endroit des enfants trouvés, avec une ferveur qui fait honte à notre philanthropisme. Placez à la première fenêtre venue un pauvre petit moineau, orphelin de père et de mère et dépaysé ; aussitôt toutes les mères et tous les pères des alentours viendront, l’un après l’autre, lui apporter la becquée. Les tout jeunes moineaux, sortis du nid à peine, et qui n’ont pas encore de famille, profiteront de l’occasion pour s’essayer à la pratique dé la maternité. Noble et touchante inspiration du sentiment de solidarité universelle que l’homme ne manquera pas d'exploiter avec une barbarie sans excuse!

Ainsi agissent la plupart des petits oiseaux amis de l'homme, le pinson, le linot, l'hirondelle. Le préjugé vulgaire qui tendrait à laisser croire que les parents de l'orphelin captif lui apportent du poison, pour le soustraire par la mort aux tourments de la captivité, est un préjugé tout aussi stupide que celui qui suppose que les enfants du bourreau sont condamnés par la loi à hériter de la profession de leur père. Les gouvernants n'ont pas besoin d'employer la contrainte pour trouver un exécuteur des hautes œuvres, un homme tout disposé à en assassiner un autre pour un morceau de pain. (Homo homini lupus, a dit Hobbes, et Hobbes a eu raison.) Quand meurt le titulaire d'un de ces offices infamants de guillotineur, l'autorité qui veut lui donner un successeur est toujours sûre d’avoir à choisir parmi des milliers d’aspirants. |

Je le répète, les oiseaux ne tuent pas leurs enfants par tendresse; ces vertus de Romain, de Spartiate ou de Juif, répugnent à leurs mœurs ; ils aiment mieux, comme les gens simples, garder l'enfant morveux que de lui arracher le nez.

Les parents n'empoisonnent pas leurs petits, comme tant d'ignorants l'affirment. Seulement, quand ces petits ont déjà goûté quelque peu les charmes de la liberté, au lieu de leur apporter exclusivement des aliments et des consolations, ils leur rapportent des conseils d'évasion, et les pauvres captifs, qui n’ont déjà que trop de penchant à la tristesse, ne se nourrissent bientôt plus que de désirs et de regrets ardents et finissent par succomber à la double fatigue de l'esprit et du corps.

La charité maternelle va si loin chez l'oiseau qu'elle dégénère en abus et qu'elle aboutit au suicide. Exemples : le rouge-gorge, le proyer, la fauvette, dans le nid desquels la femelle du coucou a déposé son œuf, et qui sacrifient l'intérêt et l'existence même de leur propre famille à la voracité du bâtard parasite introduit en fraude dans leur nid.

Le coucou est l'emblème trop fidèle des fainéants qui sont incapables de tout travail et de toute industrie par eux-mêmes, et que la loi de nature condamnerait à mourir de faim, si le travail n’était pas condamné à nourrir la paresse. Le rouge-corge et le proyer, qui élèvent le jeune coucou au détriment de leur propre famille,

symbolisent les pauvres jeunes filles des champs qui sont obligées de refuser aux fruits de leurs entrailles le lait de leurs mamelles, pour le vendre aux enfants des riches étrangères. La femelle du coucou, c’est la femme incomplète qui méprise les joies de la maternité et n'accepte l'amour que sous bénéfice d'inventaire.

Le génie de l'amour maternel, qui révèle à la femelle de l'oiseau ses éminentes facultés de travailleuse et d'artiste, illumine son intelligence des mêmes lueurs. Il lui donne à la fois et le courage pour défendre sa jeune famille et la prévoyance pour labriter contre les orages qui menacent sa sécurité.

On n’allie pas avec plus de fermeté que la femelle de l'oiseau la sagesse et l'amour. De ce qu'il y à promesse de mariage et cohabitation entre le tourtereau et la tourterelle, entre le pierrot et la pierrette, n'allez pas vous aviser de croire que l'amant soit investi de tous les droits du mari. Il ne suffit pas au mâle d'une parole en l'air et d'une cavatine plus ou moins bien filée pour triompher de la résistance de la femelle. Celle-ci n'entend pas raillerie sur cette matière, et elle ne cédera aux sollicitations amoureuses de son fiancé qu'après avoir donné les derniers coups de bec à son nid. Comme elle sait que l'amour amènera la famille, elle aura la force de maitriser ses sens et retardera sa défaite jusqu'au jour où la possession d'un domicile comfortable l'aura complétement rassurée sur les conséquences de sa faiblesse et sur l'avenir des siens.

Tout le monde comprend l'ironie de l’allusion et connait la classe d’amoureux à laquelle l'oiseau sage fait ici la lecon. Je n'aurai pas la cruauté de retourner le fer dans la plaie et d'envoyer lépigramme à son adresse. Il est bien facile, en effet, de s'imposer la contrainte, quand on sait que le plaisir n’est ajourné que pour un. instant, quand on a pour garanties de son prochain bonheur l'aisance, le printemps et l'abondance des insectes, un domicile à soi. et les oiseaux, qui possèdent tout cela et le reste, en parlent bien à leur aise. Mais je voudrais bien savoir comment ils écouteraient la voix de la sagesse et de la prévoyance, s'ils étaient à notre place, à nous autres, pauvres prolétaires, pour qui l'amour est la seule consolation de ce monde et la seule fantaisie de luxe qui ne dépasse pas nos moyens.

La pureté des mœurs de l'oiseau est déjà une raison des affections puissantes que toutes les âmes tendres ont pour lui, surtout les enfants et les femmes. Dieu a mis le cœur de la femme en communion intime avec toute la nature par la maternité, et comme nulle autre histoire n'offre de plus touchants détails de tendresse mater nelle que celle des oiseaux, la femme chérit ces douces natures d'une affection toute spéciale. Les oiseaux le lui rendent bien du reste. Le perroquet et la tourterelle aiment à se percher sur son col et à boire à ses lèvres, et il y a de ces oiseaux qui poussent l'attachement pour leur maitresse jusqu’à la jalousie.

J'ai dit, et je ne saurais trop souvent le redire, que l'ambition secrète de tous les animaux était de se rallier à l’homme, de l'aimer et de le servir, et que la puissance de l'affection de chaque bête pour son souverain légitime pouvait même servir à mesurer son intelligence et à indiquer le degré que cette bête occupait dans l'échelle de l'animalité. Cette vérité est bien autrement saisissante quand elle s'applique à l'affection des bêtes pour la femme, souveraine légitime de l'homme.

Ainsi, parmi les quadrupèdes les plus intelligents, l'éléphant, le dromadaire, fe chien et le cheval se sont laissé aller, dès les premiers jours du monde, à l'essor de leur dominante affective, et ils ont sollicité un emploi dans la maison de l'homme. Maïs il n’est pas une de ces bêtes ralliées, à les interroger toutes, qui ne déclare franchement préférer de beaucoup le service du sexe le plus léger et le plus sensible à celui du sexe le plus lourd et le plus brutal. Il faut entendre avec quel mépris les chevaux d'une jolie femme parlent de ceux d'un banquier. Cet orgueil est légitime; à leur place, j'en dirais autant.

On a été jusqu'à prétendre que si beaucoup d’autres nobles bêtes à quatre pattes, comme le lion, l'ours, le zèbre, avaient différé jusqu'à ce jour de conelure avec l'homme un traité d'alliance définitive, leur hésitation provenait exclusivement de leur horreur invincible pour le régime d’anarchie et d’anthropophagie sous lequel l'humanité se débattait, régime d’iniquité dont elles attribuaient la prolongation à l'asservissement de la femme. Je n'affirmerai pas que le lion, le zèbre et l'ours soient dans le vrai, bien que je par-

tage complétement leur opinion à cet égard, et que je sois de ceux qui pensent qu'il n'est pas donné à la femme esclave d’enfanter des hommes libres ; mais il est certain que le lion, le zèbre et l'ours ont l'histoire et la tradition pour eux, et qu'ils ont le droit de s'appuyer sur cette double autorité. Les bêtes ont, en définitive, plus d'intérêt que les hommes à se souvenir que la femme était reine aux jours tant regrettés de l'ère paradisiaque, où la paix fut entre l'homme et les bêtes. Et s’il est vrai que le retour du règne de l'harmonie sur la terre se lie indissolublement, dans leur espoir , à l'idée de la restauration de la royauté féminine, il me semble qu'elles ont parfaitement raison de persévérer dans leur hostilité et dans leur refus de concours, jusqu'à ce que la restauration ci-dessus soit un fait accompli.

Ne blâmons pas trop sévèrement les pauvres bêtes de leur obstination systématique et rationnelle. Les bêtes sont comme l'enfant, elles ne savent rien que de Dieu; et comme Dieu, qui régit les mondes par l'attrait, n’a déposé le cachet de sa puissance que sur le front de la femme, elles vont à la femme comme l'enfant, séduites et subjuguées par le charme souverain de sa grâce et le timbre caressant de sa voix; et elles se rient des vains discours des hommes qui composent tous les ans des milliers d’affreux volumes pour établir la supériorité de la laideur de leur sexe sur la beauté de l’autre. Il est impossible, par exemple, que les zèbres, les quaggas, les daws, les hémiones et les chevaux nains, qui se savent destinés à être les porteurs de la future cavalerie enfantine, sympathisent à la politique de nos hommes d'État, qui traitent d’utopies les institutions équestres où elles doivent trouver une position honorable. Ces bêtes attendent, pour se rallier à l'homme, que l’homme se soit rallié à Dieu. Les poneys d'Écosse, qui sont de capricieuses et mutines créatures, dont le plus vif bonheur est de s'échapper de leur box pour faire courir après eux leurs maitres jusqu'à extinction de chaleur naturelle, reviennent, comme de véritables caniches, à la première voix de la jeune enfant qui les appelle. Le poney est le porteur né de l'enfant. Ces deux êtres sont faits pour s’estimer et se comprendre.

Le lion ne demande pas mieux non fit que de se laisser rogner

les ongles, pourvu que ce soit une jolie fille qui tienne les ciseaux. Ce fameux lion de Florence, qui a conquis une si belle place dans le traité de la morale en action pour avoir rendu aux larmes d’une mère l'enfant qu'il tenait dans sa gueule, n’eût jamais fait au père une pareille concession.

L'homme ne s'est encore occupé jusqu'ici des géants de la mer, des immenses cétacés, que pour leur percer le flanc et y puiser des tonnes d'huile. C’est un tort et un crime; car l’homme ne sait pas tout le parti qu'il eût pu tirer du concours de ces locomotives naturelles avec un peu de patience et une éducation appropriée au caractère et aux allures de ces monstres. Et quand je me mets à songer qu'il ne faut pas plus de quinze jours à la baleine franche ou au cachalot pour faire le tour du monde, je ne puis m'empêcher de regretter que l'ambition de rallier un pareil auxiliaire ne soit pas encore venue à l'homme. Quelle conquête, cependant, que celle d’un remorqueur qui file soixante-quinze nœuds à l'heure (vingtcinq lieues) ! et qu'est-ce que la vapeur auprès de ca! Ah! convenons que les savants de l'Institut, qui dépensent tant de génie et de pièces de cinq franes pour obtenir une race de mulots sans oreilles ni queue, pourraient parfaitement employer notre argent et leurs veilles d’une facon plus profitable pour la science et pour l'humanité ! |

Il y avait surtout deux races de mammifères aquatiques que Dieu semblait avoir marquées d'un signe particulier pour que l'homme les reconnüt comme ses auxiliaires et s'approprièt leur puissance : c’étaient le Jlamantin et le phoque, deux espèces d'une douceur et d'une intelligence remarquable, toutes deux douées de la voix et facilement domesticables et attelables, à raison de la conformation singulière de leurs narines qui permettent à l'homme de les em pêcher de plonger. Le lamantin avait recu pour mission de paitre et de détruire les herbes sous-marines qui croissent à l'embouchure des grands fleuves de l'Amérique équatoriale, l'Orénoque, l’Amazone, ete., et d'empêcher ces végétations vénéneuses d’envahir les mers adjacentes. Or, aussi longtemps que la pauvre bête put remplir sa fonction hygiénique providentielle, le fléau de la fièvre jaune, du vomito nero, fut inconnu, même de nom, dans les parages du

golfe mexicain. Mais il arriva qu'un jour le commerce européen décréta l'extermination du cétacé herbivore, sous prétexte que sa chair fournissait de l'huile. Alors le fléau naquit et se développa au fur et à mesure de la tuerie, et il est aujourd'hui plus que jamais en voie de progression. Il tient cernées d’un cordon contagieux les plus belles demeures que la nature ait jamais faites à l'homme sur cette terre; il règne paisiblement de l'embouchure de la Plata à celle du Mississipi, dévaste périodiquement la Nouvelle-Orléans et Rio-Janeiro, et fait de temps à autre quelque courte apparition en Europe, comme pour prendre date de possession à l'instar du choléra, et préparer peu à peu les esprits à son établissement définitif.

La fièvre jaune est le résultat de l'empoisonnement de l'air et des eaux par les herbes marines putréfiées que le lamantin ne pait plus, comme le choléra provient des exhalaisons pestilentielles des cadavres humains précipités dans le Gange, et que les crocodiles du fleuve oublient quelquefois de croquer.

Je crois qu'il serait facile encore de limiter le fléau de la fièvre jaune jusqu'à un certain point, et de faire suppléer le lamantin par les tortues de mer, qui sont d’innocentes bêtes, vivant aussi d'herbes marines et habitant les mêmes parages. Mais la première mesure à prendre pour en arriver là, serait de supprimer la soupe à la tortue. Or, le moyen, je vous prie, de faire entendre raison sur ce chapitre au bourgeois de New-York, de Londres ou d'Amsterdam, qui raffole de ce potage ! le moyen d'obtenir qu'il renonce à cette odieuse ratatouille dans un intérêt d'humanité supérieur! Et pourquoi, après tout, cet Apicius de taverne s'inquiéterait-il outre mesure du prix que ses jouissances de table coûtent aux populations d'un autre monde? Pourquoi se condamnerait-il au sacrifice, lui d’abord, lui plutôt qu'un autre, quand il est reconnu que le premier mets venu peut fournir ample matière à des sensibleries analogues? Et qui de . nous, qui des plus philanthropes, a jamais renoncé à sucrer son café de sucre des Antilles pour ne pas boire du sang de nègre?

Mais le fléau causé par la disparition successive du lamantin et de la tortue n'est qu'un bobo sans conséquence, en regard de celui que la disparition des phoques et des baleines réserve à nos neveux. Oui, le jour approche rapidement , je vous le dis, où va se faire sentir

l'absence de ces grands estomacs que Dieu avait chargés d'écumer la face des mers; où les océans encombrés de poulpes, de méduses, de calmars et de tous ces tas d'infamies semblables à des cadavres que voiturent leurs flots, deviendront tout à coup le foyer d'une putréfaction animale universelle dont les résultats épouvan-

Alors, quand le vent de mer fauchera les populations des empires comme l'incendie l'herbe sèche des prés, le moment sera venu pour les sages de remettre sur le tapis la question du lamantin et du phoque, agitée jadis par les fous. Alors quelque hardi penseur se lèvera peut-être pour flétrir la sottise des gouvernements d’autrefois qui, trouvant que le mal re marchait pas assez vite, encourageaient par des primes la pêche de la baleine. O vanas hominum mentes! Enfin, quoi qu'il arrive, j'aurai accompli mon devoir d’avertisseur public. Trois fois malheur à ceux qui ne m’entendront pas!

L'indifférence des modernes à l'endroit de la conquête du cétacé me semble d'autant plus coupable qu'il parait presque démontré, par une myriade de preuves tirées de la mythologie grecque, que l'antiquité a connu le secret de la domestication du dauphin. Virgile, Ovide, Orphée, Homère, Hésiode , toutes les autorités les plus respectables des vieux temps s'accordent en effet sur l'existence des troupeaux de Neptune, qu'ils font même garder par le devin Protée, un prestidigitateur de première force, qui ne fait pas mentir le proverbe que tous les bergers sont sorciers. Or, de quels monstres marins devaient se composer ces troupeaux authentiques, sinon des variétés de cétacés et de phoques les plus connues dans les parages de l'Archipel, et notamment du dauphin macrocéphale, dont le pinceau des peintres et le ciseau des sculpteurs nous ont transmis les traits légèrement embellis. Je le demande à toutes mes lectrices de bonne foi, est-il supposable que tous ces historiens, que ces analogistes subtils, ces gens de sens, de sagesse et d'esprit, eussent associé le dauphin à leurs fêtes, à leurs jeux, à leurs arts, voire à l'illustration de leur gloire nationale, s'ils n'avaient jamais eu à se louer de ses rapports avec lui? On ne se jette pas ainsi à la tête des bêtes sans avoir une raison. Je ne saurais, pour mon compte,

exiger de preuve plus magnifique de l’amabilité du dauphin et de son goût passionné pour la musique que cette histoire touchante du sauvetage d’'Arion, exécuté par un de ces intelligents souffleurs, à la vue de tout un peuple rassemblé sur la plage. Pline le naturaliste, qui n'était pas un poëte, puisqu'il n’écrivait pas en vers, Pline, qui était payé par son gouvernement pour étudier les bêtes, corrobore de son témoignage de savant officiel l'opinion des Grecs sur les mœurs sociables du dauphin : « Non-seulement, écrit-il, le dauphin est ami de l’homme et de la musique, comme le lézard, mais il aime à choisir parmi les noms qu'on lui offre, et le sobriquet qu'il préfère est celui de Simon, parce que. il est camard. » Le même a constaté que ce cétacé gastrosophe nourrissait une passion profonde pour le vrai biscuit de Reims saturé de vieux bordeaux. Ce goût certainement est d’une honnête hôte.

Si les archipels d'aujourd'hui étaient peuplés, comme ceux de jadis, de Néréides et de Sirènes, vous verriez les dauphins revenir à l'homme comme jadis, et répondre complaisamment à l'appel de leurs noms. Il ne manque à beaucoup de bêtes que de connaitre la femme pour fraterniser avec l'homme.

Le faucon , qui est la plus noble et la plus intelligente de toutes les créatures ailées, fait commerce d'amitié depuis soixante siècles avec l'homme ; mais toutes ses” préférences de cœur sont pour la femme. L'histoire de la fauconnerie est pleine d'exemples remarquables de ces attachements passionnés. Ici, c’est un gerfaut qui ne veut pas voler loin des yeux de sa maitresse, qui n’obéit qu'à sa voix, qui ne veut pas se poser sur un autre poing que le sien, à l'instar de Bucéphale, qui n’admettait d'autre familiarité que celle d'Alexandre. Une autre fois, c'est un sacre qui renonce à chasser en public et se retire dans un désert, parce qu'il a manqué sa proie devant celle dont il ambitionnait l'estime. On en cite un qui se laissa mourir pour avoir été remplacé dans les bonnes grâces de sa maitresse par un rival heureux. Aussi le faucon fait-il admirablement dans les vieux tableaux, au poing des châtelaines. Les beaux jours de la fauconnerie sont contemporains par toute l'Europe des beaux jours de la chevalerie. Cet art atteint son apogée, en France, à l’époque où régnaient Diane de Poitiers, Marie Stuart, Marguerite de Navarre,

Gabrielle d'Estrées, Marion de Lorme, Anne d'Autriche, où Catherine de Médicis, la grande chasseresse, réalisant l'idéal de la fable, à la chasteté près, qu'elle n’exigeait pas de ses compagnes, parcourait les forêts, les montagnes et les plaines, suivie d’un escadron de nymphes de vingt ans.

Tous les jolis oiseaux ont au cœur une passion malheureuse pour la femme; tous désirent ardemment être appelés à orner et à habiter sa demeure. L'exemple de l’apprivoisement des ramiers des Tuileries en dit plus sur ce point que les plus longs discours.

Les ramiers, à l’état naturel, sont les oiseaux des bois les plus défiants, les plus farouches, les plus inabordables ; cependant leur humeur sauvage a fondu comme neige à la douce chaleur du foyer d'attraction qui s'appelle, dans toutes les langues européennes, la femme de Paris. Je suis peut-être le premier historien qui n’ait pas craint de révéler aux jeunes beautés de ma patrie cette preuve merveilleuse de la toute-puissance de leurs charmes.

Les ramiers sont les oiseaux chéris de la Vénus aphrodite, de nobles et élégantes créatures qui admettent, avec les socialistes de la meilleure école, que le bonheur est la destinée des êtres et que le bonheur est d'aimer. Un beau jour de printemps, il y a de cela un siècle ou deux, le hasard en amena quelques-uns sous les ombrages du château royal des Tuileries; ils virent et entendirent, et se fixèrent pour toujours dans ces lieux sympathiques à leurs secrètes attractions.

L'influence magique qui retint ce jour-là, sous les marronniers des Tuileries, les oiseaux de Vénus, et qui les y fixa depuis, ne fut pas seulement le’charme personnel des hôtesses de céans, mais encore et surtout l'écho des paroles d'amour qui se croisaient sous ces voûtes mystérieuses, et le parfum de jeunesse et de bonheur qui s’exhalait de ce milieu de jolies femmes et de jolis enfants qui viennent là pour aimer, sautiller et jouir. Si l'oiseau voyageur, qui avait le droit de choisir entre vingt capitales, a choisi pour sa résidence de prédilection le jardin de Paris, c'est parce que la beauté qui l'honore par ses pas était douée d’un attrait de séduction suprême ; c’est parce que la grande allée des Tuileries a été de tout temps la véritable cour d'amour du monde européen. Je sais bien

que je tombe dans les redites, et qu'il y a bel âge que tous les hommes de goût de la France et d’ailleurs ont accepté la suzeraineté de la beauté parisienne; mais il manquait à cette opinion unanime de l'homme la sanction de l'opinion du ramier, juge souverain en matière d'amour.

Aujourd'hui, ces ramiers farouches circulent familièrement au milieu des promeneurs, et s’humanisent jusqu'à recevoir et à se disputer, comme de simples moineaux-francs, les miettes de pain qu'on leur jette. C'est le spectacle qui m'a le plus vivement frappé la première fois que j'ai mis le pied dans le jardin de Le Nôtre ; c'est encore celui qui m'y attache le plus. Hélas! pourquoi le gouvernement francais, qui protége les amours des ramiers dans un jardin gardé et privilégié de sa capitale, n'a-t-il jamais songé à étendre à tous les autres oiseaux et à toutes les autres localités de la France les bénéfices de sa tutelle? L'entreprise est si facile, le suecès.est si sûr, après la conquête du ramier !

J'aurais le droit de répondre à l'économiste moral et politique qui hausse les épaules de pitié en lisant ce passage, que je n'écris pas pour lui; mais j'aime mieux lui apprendre que l’apprivoisement du ramier, effectué aujourd'hui à Paris, demandait cent fois plus d'efforts, d'intelligence et de temps, que la solution du fameux problème de Malthus, qui l'intrigue depuis vingt-cinq ans, et que je me charge de faire comprendre en moins de deux minutes au plus sourd, à l’aide de la rose double, d'une carpe ou d'un lapin.

Il est bien certain que si l'homme est parvenu, à force de persévérance et d'égards soutenus, à dompter la sauvage humeur des ramiers et à les faire manger dans la main, il réussira sans peine à rallier à son service tous les autres oiseaux, qui ne demandent peut-être qu'à lui voir faire le premier pas pour faire le second. Mais que l'homme n'oublie pas que l'initiative de tout ralliement de ce genre appartient exclusivement à la femme.

Cela est si vrai que, s'il plaisait à quelque stupide pacha de fit d'interdire le jardin des Tuileries aux jolis enfants et aux jolies femmes de Paris, pour en faire un champ de manœuvre ou une succursale de la Bourse, tous les ramiers auraient déserté avant six mois leur Paradis perdu. Les ramiers ont quitté le Luxembourg

depuis le jour néfaste où la noble promenade consacrée aux*amours et aux études de la jeunesse a vu s'élever dans son enceinte d'ignobles baraques de campement, où le pantalon rouge à envahi les allées solitaires, et où le commandement : Joue, feu! a remplacé les éclats de la joie enfantine.

A dater de ce jour, tout ce qui restait de ramiers au Luxembourg prit son essor vers la forêt lointaine. Ils attendent là-bas que la démocratie triomphe, pour rendre au jardin du peuple-roi ses parures naturelles, ses couples d’'amoureux, ses couples de ramiers.

Ainsi, les ramiers affectionnent les Tuileries parce que les cœurs aimants, dont la colombe est l'emblème, y sont en majorité, et parce qu'il s'exhale de cet ardent milieu un parfum d’amoureux bonheur qui correspond à leurs intimes sympathies, les attache et les charme; et ils abandonneraient les ombrages du grand bassin, si ces allées privilégiées cessaient d’être le rendez-vous habituel d’une société élégante et choisie et s’occupant exclusivement d'aimer.

Je préviens loyalement mes lecteurs que l’histoire des oiseaux, comme celle des abeilles , des fourmis et des fleurs , est un sujet d’études fécond en rapprochements peu agréables pour l’homme. L'histoire des oiseaux prouve, en effet, que toute grande pensée vient du cœur... et que le cœur tient plus de place chez la femme que chez l'homme... et que, si la femme est moins forte que celui-ci en géométrie et en thème, elle lui est supérieure dans toutes les fonctions où les affectives sont en jeu, comme l'amour et la danse, le drame et l'opéra. Qu'est-ce qu’un acteur auprès d’une actrice ? Rien ou fort peu de chose. Dieu, en faisant la poitrine plate à l'homme, lui a évidemment interdit les plus beaux mouvements oratoires.

L'histoire des oiseaux a confirmé pour moi une grande vérité que tous les enfants heureux ont pu entrevoir dans leur bas âge, à travers les baisers et les adorations de leur mère, à savoir que de tous les amours, le plus sublime et le plus éthéré est l'amour maternel. Ce n’est pas la faute de l'homme, soyons juste envers lui, si Dieu n’a pas voulu lui graver ce sentiment dans le cœur; mais il est de fait que sa conformation et sa nature s'opposent à ce que ce sentiment germe et se développe en lui. La mère aime son enfant,

l'homme n'aime que l'enfant d'une autre. C'est Abraham qui consentit à faire griller son fils, soi-disant pour être agréable au Dieu juif, et qui ne rougit pas de s'en vanter plus tard, comme d'un acte méritoire. Jamais un Dieu humain n'aurait osé demander à une mère de brûler son enfant. Je fais observer à ce propos que les dieux de la Grèce étaient plus femmes que celui de la Judée, car ils infligèrent un supplice épouvantable à Tantale, qui n'avait pas commis d'autre crime que celui d'Abraham, à cette différence près qu'il avait mis son fils à l’étuvée au lieu de le rôtir.

Je ne crains pas d'afficher ma ferveur pour le culte de Cupidon,

et je ne reculerais pas, au besoin, devant l'apologie de l'amour que symbolise l'ellipse aux foyers convergents; mais la ferveur de ce zèle ne saurait m'empêcher de voir que dans cet amour elliptique, le plus sensuel et le plus égoïste, on s'aime chacun pour soi. Or, comme il y a plus de bonheur que de mérite à être heureux, je consens à envier le bonheur des amants, mais je ne peux pas admettre qu'on leur décerne pour ce fait un prix de mérite quelconque. Non, l'idéal de la tendresse ne réside pas dans l'amour elliptique. Le beau idéal de la tendresse est d’aimer pour eux ceux qu'on aime et de s'attacher aux gens en proportion des maux qu'ils vous ont fait souffrir. Et je ne connais en ce monde que les mères pour aimer de la sorte, pour idolâtrer leur progéniture en raison directe de la laideur et des imperfections d’icelle, et pour s'attacher de préférence à celui de leurs petits dont l'éducation leur a coûté le plus d’angoisses, de pleurs et d'insomnies. L'homme a bien ses raisons pour être jaloux de la femme.

J'ai vu de jeunes mères, âgées de vingt ans au plus, et parées pour le bal, renoncer à leur toilette et aux espérances les plus légitimes de succès, et dépouiller en pleurant leur armure de bataille pour obéir aux caprices féroces de marmots sans pitié qui s'étaient habitués à ne pouvoir dormir que leur mère ne füt là.st leur main dans sa main. Et des larmes d’admiration me sont venues aux yeux au spectacle de cette résignation de martyre. Trouvez-moi d’autres amours pour se faire obéir ainsi.

Trouvez-moi dans toutes vos histoires une illusion plus naïve, plus sublime que celle de cette pauvre mère à qui un instituteur

désolé écrit pour l’engager à retirer son fils de pension, attendu qu'on ne peut rien lui apprendre, et qui trouve dans cette confidence la preuve sans réplique que son enfant sait tout. Je ne pardonne pas à l'histoire d’avoir oublié d'enregistrer dans ses annales le nom de la digne femme, plus digne certainement de passer à la postérité que celui de Cornélie mère des Gracques.

La tendresse de ces mères est capable de tout. On s’est beaucoup moqué, dans le monde, de l’admiration enthousiaste du hibou pour ses petits; c'est à tort. Le hibou est de bonne foi, quand il dépeint à l'aigle, son ami de fraiche date, la beauté sans seconde de sa progéniture. Toutes les vraies mères et tous les oiseaux en sont là. Trop heureux le hibou, emblème de l'imposture religieuse et de l'obscurantisme, s’il n'avait sur la conscience d'autre crime que l'exagération de la tendresse maternelle !

Ce doit être une grande jouissance que celle de l'amour maternel, -

puisque les dieux furent jaloux jusqu'à la folie furieuse du bonheur de Niobé!

La nature, qui ne crée rien sans motif, a symbolisé le charme tout-puissant de cette affection sainte par le parfum suave et pénétrant qu'elle a donné à la jonquille, emblème de la tendresse maternelle. Beaucoup de jeunes mères, qui préféraient l'odeur de cette fleur adorable à celle de l'œillet et même à celle de la rose , sans savoir pourquoi, me sauront quelque gré peut-être de leur avoir expliqué la raison de leur prédilection instinctive.

Cette puissance de favoritisme ou rayonnement d'attraction, dévolue par Dieu à la femme et devant qui tout s'incline, homme et bête, n’est pas seulement le caractère qui trahit l'essence supérieure de l'être, c’est encore le signe révélateur de la mission glorieuse, le cachet du vase d'élection.

La vierge de Nanterre, qui chassa les Huns de Paris, avait le don de charmer les bêtes conime son homonyme de Brabant, dont les tribulations vous ont fait verser tant de larmes au spectacle des ombres chinoises. Jeanne d’Are, qui chassa l'Anglais de France, et qui était aussi bergère de son métier, ne pouvait faire un pas dans la plaine sans voir accourir autour d'elle toutes les créatures du bon Dieu.

« Quand elle étoit petite et qu'elle gardoït les brebis , les oyseaulx des bois et des champs , quand elle les appeloit, is venoient manger son pain dans son giron comme privez. » (Journal d'un bourgeois de Pa ris.) Jocelyn dit de Laurence :

« Il me montre...

Les oiseaux qu'il a pris en leur jetant du grain, Et les chevreuils privés qui mangent dans sa main; Car, soit par préférence, ou soit par habitude, Tous ces doux compagnons de notre solitude,

/ . Biches de la montagne, élans, oiseaux des bois, Accourent à sa vue et volent à sa voix. »

Jocelyn ne sait pas encore en ce moment que Laurence est une femme ; mais les biches de la montagne et les oiseaux des bois en savent plus long que l’amoureux, et ils n’ont pas eu besoin, pour distinguer la jeune fille du jeune homme, qu'on leur mit les points sur les i.

‘George Sand, la première plume de ce temps (une plume sans barbe), aime à choisir aussi ses héroïnes étranges parmi ces types supérieurs de favoritisme qui portent leur royauté écrite sur leur front, et dont le charme irrésistible s'impose à première vue à tout ce qui respire.

Les deux Genevièves, Jeanne d’Arc et les autres, sont autant de créatures ravissantes choisies par Dieu pour accomplir de grandes choses, autant de vases d'élection !

On rencontre tous les jours, dans le monde, des blondes et des brunes adorables qui, pour n'être pas des Jeanne d'Arc et des Geneviève de Brabant, n’en possèdent pas moins le don de fascination à un degré très-redoutable et qui, du premier regard, posent le pied sur VOUS.

Mais vainement les romanciers de l'un et de l’autre sexe, historiens distingués du cœur, ont mis leur imagination à la torture pour inventer des types masculins de favoritisme. Leurs efforts ont échoué ; les plus heureux n'ont abouti qu'à de vulgaires héros de mélodrame ou de cour d'assises, tous plus ou moins escrocs , corsaires ou assassins; et c’est à grand'peine si dans toute cette

bande de Leones-Leoni, de Lovelaces, de Szaffies et d'Horaces Beuze-

vals, on trouverait un seul fascinateur capable de charmer un pigeon.

Alexandre-le-Grand, qui charmait les chevaux, et dont le corps exhalait la senteur de la violette, est le plus illustre type de favoritisme dont l'histoire ancienne fasse mention; mais Alexandre avait le malheur d’être roi, et qui peut nous garantir qu'on ne l’ait pas flatté, à l'instar de Henri IV et de Louis XIV, dont le corps n’exhalait pas une odeur de jasmin ?

Saint Francois d'Assise, que les oiseaux du lac Rieti suivaient avec amour, et qui était obligé d'aller reporter dans les bois les faons des biches qui s’obstinaient à se réfugier dans ses bras ; saint François d'Assise, qui faisait nicher les tourterelles partout où il voulait, voire sur son bâton, qu'il avait soin préalablement de transformer en orme ou en chêne touffu ; saint Francois d'Assise, qui fut vaincu par un rossignol dans une lutte musicale; saint Francois d'Assise, qui avait l'oreille de toutes les bôtes, eut malheureusement la faiblesse de céder aux exigences de son époque et de faire des miracles, ce qui a tué sa gloire ; car depuis qu'il a été démontré que jamais miracle ne s'était accompli en ce monde sans l’autorisation de la police, ce don des miracles ne peut plus que nuire à tous ceux qui s'en sont servis.

Je ne connais qu’un seul homme dans l’histoire moderne qui ait possédé à un degré remarquable la puissance de favoritisme : c’est Léonard de Vinci, qui mourut au château d’Amboise ou de Fontainebleau dans les bras de Francois I‘. Léonard de Vinci ne fut pas seulement un peintre de la taille de Raphaël et de Rubens, un grand sculpteur et un grand architecte comme Michel-Ange, un grand ingénieur comme Vauban, un grand compositeur comme Rossini, un grand instrumentiste comme Liszt; Léonard de Vinci joignit à

tous ces génies le don plus singulier et plus rare de captiver à pre-

mière voix les coursiers les plus indociles, de se faire suivre et accompagner par tous les oiseaux dans les bois, de passionner pour ses propres goûts tout ce qui l'approchait, hommes ou femmes. L'arrivée de Léonard de Vinci à la cour galante de François 1°* (1515) fut le signal d’une révolution radicale dans le costume des deux sexes ; et pour la première fois dans l'histoire, on vit des femmes,

des femmes de Paris, emprunter à un homme, à un étranger, à un vieillard, un moyen d'ajouter à l'éclat de leurs charmes. Les biographes de Léonard n'ont pas assez admiré cette page glorieuse de la vie du grand artiste.

Léonard de Vinci écrivait de droite à gauche, suivant la méthode orientale. S'il n’a pas converti à cet usage les gentilshommes de la cour de France, cela vient probablement de ce que les gentilshommes de cette époque se faisaient honneur de ne savoir écrire ni signer.

L'enfant qui tient encore de sa mère la grâce, la naïveté, la douceur et la voix argentine, inspire aussi à l'oiseau, comme au chien, de vives sympathies. L'amour des oiseaux, en revanche, est la première passion sérieuse de l'enfance. Elle lui vient à l'heure où le besoin de l'éducation de l'âme ou de l'instruction se fait sentir. C’est la première fenêtre qui s'ouvre dans l'entendement de l’homme sur le monde extérieur. Les larmes que l'enfant verse sur la mort du moineau chéri sont pour lui le premier enseignement de la loi de solidarité qui relie tous les êtres.

On accuse les enfants de dépenser trop d'oiseaux. C’est la faute de l'éducation qu'on leur donne, bien plutôt que l'indice de leur méchant naturel. Si les instituteurs de l'enfant, au lieu de travailler à abrutir sa jeune intelligence par des exercices mnémotechniques insipides et rebutants, s’ingéniaient à lui enseigner tout d’abord les arts qui parlent à son cœur, comme l'équitation, le jardinage, l’art d'élever les lapins et les petits oiseaux, on ne tarderait pas à voir sortir de nos écoles une foule d’écuyers valeureux, de savants naturalistes et d'éleveurs experts, dont l'émulation produirait de magnitiques résultats. De telles pépinières fourniraient à en revendre des Bakewels, des Franconis et des Cuviers de douze ans, qui s’attacheraient à la science en raison du succès de leurs efforts ; et alors les pauvres bêtes, objets de leur affection, ne seraient plus, comme aujourd’hui, les victimes nées de leur ignorance et de leur gaucherie. Si l'enfant de nos écoles parait être sans pitié pour les petits oiseaux, dont il déniche les nids avec une indifférence barbare, c’est qu’il ne sait pas toutes les peines que leur éducation coûte, de même qu'il prend plaisir à casser les barreaux de chaises, parce qu'il n’en a jamais tourné, et à briser les tiges de fleurs, parce qu'il n’en a jamais

planté. Faites de lui un éleveur, un tourneur, un jardinier, vous en ferez en même temps un conservateur exagéré des oiseaux, des bâtons de chaises et des fleurs. Les enfants du phalanstère, qui exercent dès l’âge de sept à huit ans une demi-douzaine de professions honorables, poussent jusqu'au fanatisme l'esprit de conservation , et attachent un certain point d'honneur à faire durer leurs culottes des espaces de temps infinis.

Je ne sache pas de spectacle plus émouvant, plus intéressant pour l'enfant, que celui de l'éducation d'une nichée de chardonnerets, de pinsons, de mésanges. Le souvenir du premier nid d'oiseaux que j'aie trouvé tout seul est resté plus profondément gravé dans ma ménoire que celui du premier prix de version que j'ai remporté au collége. C'était un joli nid de verdier avec quatre œufs gris-rose historiés de lignes rouges comme une carte de géographie emblématique. Je fus frappé sur place d'une commotion de plaisir indicible qui fixa pendant plus d'une heure mon regard et mes jambes. C’était ma vocation que le hasard m'indiquait ce jour-là.

Je sais des gens qui courent après l'or pour acheter des plaisirs, des vins vieux, des femmes jeunes; je sais des épiciers qui se damnent à vendre de fausses denrées à faux poids, pour avoir sur leur fin une voiture qui jette de la boue aux piétons; je connais des imbéciles qui économisent dans leur jeunesse pour avoir une superbe fortune à manger quand ils n'auront plus de dents. Je remercie le ciel d’avoir détourné de mon àme ces ambitions vulgaires. Si j'ai désiré quelquefois les faveurs de Plutus, comme on dit en rhétorique, si j'ai bâti comme tout le monde mon château en Espagne, c'était uniquement pour être maitre d'aller chercher des nids dans les cinq parties du monde. A l'heure qu'il est, je n'envie encore qu'une gloire, celle des Levaillant, des Audubon et des Adulphe Delegorgue. Au temps où je me faisais de Dieu la plus folle des idées, m'imaginant que l’ordonnateur suprême des mondes était toujours disposé à troubler l'ordre immuable des choses pour faire plaisir au premier venu qui lui adressait sa prière, je ne lui demandais qu'une seule grace, celle de me laisser donner en mourant mon nom à un oiseau.

Mais Dieu propose, hélas, et le père dispose. Dieu vous avait mis

au cœur l'amour des oiseaux et du vagabondage; Dieu vous avait donné le don merveilleux de percer la feuillée la plus obscure pour y découvrir des nids de merle; il avait joint à cette faveur, qu'il n’accorde pas à tous, un besoin prodigieux de mouvement, une inquiétude perpétuelle dans les jambes. Votre père a fait de vous un géomètre ou un receveur des domaines.

Cependant cette passion immodérée des forêts et des eaux, cette faculté divinatoire supérieure qu'exige l’art de trouver les nids, étaient bien pour vous les révélations d’une destinée brillante. Cette ardeur de vagabondage, cette propension décidée à la vie de bohème et à l'étude des choses de la nature, indiquaient que vous étiez né voyageur, cosmopolite, naturaliste, pionnier, chasseur; que votre place était à vous geler les orteils aux pics neigeux des Andes ou à vous vitrifier le regard à la brülante réverhbération des sables du désert, et non à croupir dans l’infect bourbier des grandes villes, à l'attache d'un bureau. Mais la société marâtre sous les lois de laquelle vous vivez, et qui ne tient pas note de ces révélations mystérieuses, n’a pas jugé à propos de tirer parti de votre dévouement à la science, de votre amour chevaleresque du péril et de l'inconnu qui fait les héros de haut titre. Non-seulement la société a dédaigné de profiter de vos aptitudes précieuses, mais quelquefois elle vous à imputé à crime les indices innocents de vos capacités. Dans votre besoin insatiable de mouvement, elle n'a vu qu’une menace pour la paresse d'autrui; dans votre passion pour l'étude des vraies sciences, qu'un danger pour l'étude des fausses. En foi de quoi elle s’est insurgée contre la volonté de Dieu qui mesure les attractions aux destinées des êtres; et elle a brisé sans pitié votre gracieuse originalité, sous prétexte d’assouplir votre nature rebelle. Hélas ! les misérables éducateurs auxquels elle remet lesoin de vous défaire ne réussissent que trop bien dans leur tâche de Procuste; ce qu'il est facile de constater en se regardant dans une glace au sortir du collége. Mais il arrive alors qu'à la vue de l’état dans lequel cette éducation civilisée vous a mis, la fureur vous emporte, et que, prenant en exécration cette société à rebours, vous lui rendez guerre pour guerre. Il arrive que vous renouvelez à neuf ans, contre Rome et contre toute espèce d'autorité, le serment d'Annibal, et plus tard que vous vous

faites, suivant les circonstances et les localités, braconnier, contrebandier, feuilletoniste.…. Et voilà comme les âmes se gagnent au Satan des révolutions!

Et moi aussi, Anch'io, j'étais né pour parcourir le monde et pour lire un jour mon nom gravé au-dessous de celui de quelques oiseaux rares dans les galeries vitrées du Muséum d'histoire naturelle! J'étais né pour gagner le prix de la gazelle mélampyre ou celui du touraco blane, et non pas des prix dethème! Et plus d'une fois j'ai maudit la tendresse inconsidérée de l’auteur de mes jours, du fond de mon obseurité et de ma gloire perdue!

Alors... par suite de la fatale direction des études, l'art de trouver les nids n’a plus été qu’une carrière semée de ronces et d’épines, féconde en déceptions et en déchirements; un talent qui pour mener haut quelquefois, conduit bien rarement à la fortune ou à la célébrité dans le temps où nous sommes. Triste réalité à confesser pour l'observateur persévérant qui fit de cette étude ingrate la principale occupation de sa vie!

Un jour, la raison et les mœurs, plus fortes que la loi, prendront sous leur égide tutélaire les amours de tous les oiseaux .amis de l'homme, et l’art de trouver les nids sera partie intégrante de l’éducation de l'enfant. Quelle fête ce sera alors au printemps, dans les buissons, dans les vergers, dans les forêts, dans les plaines! Quel contraste avec le silence et la désolation de nos bois d'aujourd'hui ! car un bel arbre sans nid, c’est le jardin des Tuileries sans la femme parisienne, la pelouse sans l'enfant, le mois de juin sans les roses, la jeunesse sans l'amour. J'ai rompu sans retour avec le bois de Meudon, depuis que j'y ai passé une journée entière du mois de mai sans y entendre chanter un rossignol.

Pour les femmes, lesenfants, les amoureux, les poëtes, la nature est sans charme quand elle est sans oiseaux. L'oiseau est de toutes nos fêtes ; il foisonne dans les jardins d’Alcine comme dans les tapisseries à ramages. L'imagination de l’homme en fait l'inséparable compagnon de ses joies et de ses félicités. Les esprits les plus indifférents par état aux harmonies de la nature partagent même à l'égard de l'oiseau beaucoup d'opinions de l'artiste. J'ai connu des banquiers et des fabricants d'assiettes plates qui tenaient aux fai-

sans de leurs parcs avec autant d'amour qu'à leurs billets de caisse. J'ai trouvé plus d’une fois des volières admirablement meublées dans des villas charmantes habitées par des épiciers en retraite, anomalie qui s'explique par l'habitude qu'ont les gens de cette classe de prendre femme au-dessus d'eux.

Par une raison analogue, mais contraire à la précédente, le signe de la région maudite est l'absence de l'oiseau. Les Arabes, qui sont poëtes, et les Grecs, qui le furent, emploient la même image pour exprimer le caractère de malédiction empreint par la colère céleste aux rives de la mer Morte où de l'Averne ; ils disent qu'aucun oiseau ne passe et ne s'arrête sur ces bords désolés.

La sympathie universelle des âmes tendres pour l'oiseau a deux puissants mobiles dont l'homme jusqu'ici ne s’est pas assez rendu compte, mais sur lesquels il ne m'est pas permis de garder le silence. Voici que nous touchons, en effet, au vif de la morale de ce livre, et que nous allons sonder l'esprit des bêtes dans toute sa profondeur.

Le premier mobile de la sympathie de l'esprit humain pour l'oiseau est un mobile presque instinctif; c’est la révélation secrète de la loi de solidarité qui nous avertit que la plupart des oiseaux sont des auxiliaires naturels que Dieu nous a donnés pour protéger nos vergers, nos Mmoissons, notre sommeil, ou bien pour égayer nos domiciles, pour charmer nos palais, nos oreilles, nos yeux. C’est une sympathie qui court au-devant de l’analogie passionnelle, laquelle doit restituer un jour à chaque bête son rôle et son utilité spéciale, et faire rentrer tous les ordres d'animaux dans la voie de leurs destinées harmoniques. C’est la sympathie mystérieuse qui enfanta dans les religions anciennes le culte de l’ibis, du crocodile et du chien.

Il n’est pas de peuple, en effet, qui n'ait eu ou qui n'ait encore ses oiseaux sacrés, à commencer par l'Inde, par la Chine et l'Égypte, c’est-à-dire par les contrées les plus anciennement civilisées du globe, et qui furent le berceau des arts et de la science. Le culte que les Égyptiens vouèrent à l’ibis et à l’épervier était basé, comme celui du bœuf Apis ou du chien Anubis, sur la reconnaissance, l'exeuse la plus plausible et la plus dangereuse peut-être de toute

idolâtrie. Sans l'ibis et sans l’épervier, destructeurs acharnés des reptiles et des grenouilles que multiplient outre mesure les périodiques inondations du Nil, la vallée de ce fleuve n’eût pas été habitable, et il fût advenu de la fertile Égypte ce qui advint une fois de notre riche colonie de la Martinique, d’où le trigonocéphale expulsa les premiers colons.

Les peuples de l'Amérique du Sud chargent certaines espèces de vautours, l'Urubu et le Caracara, d'opérer l'enlèvement de toutes les immondices d’origine quelconque qui déshonorent la voie publique, et ces omnivores, non moins intelligents qu'insatiables, remplissent les fonctions répugnantes qu’on leur a assignées avec un zèle et une régularité au-dessus de tout éloge. Il y a des Urubus ambitieux qui ont des actions dans les entreprises de curage de cinq ou six localités différentes, distantes quelquefois l'une de l'autre de 50 à 100 kilomètres (25 lieues ), et qui n'oublieraient pas, pour un empire, de se rendre chaque jour, à heure fixe, sur tons les points de leur cantonnement. La périodicité de ces visites est même si régulière qu'elle sert de montre aux indigènes pour mesurer le temps. On cite des Urubus qui ont été ainsi vingt ans sans avancer ni retarder d’une seconde, et Bréguet a fait plus d’un chronomètre qui eùüt porté envie à cette régularité. Le Caracara accompagne le voyageur et le chasseur dans la solitude pour leur tenir compagnie à table et recueillir les débris de leurs festins ; ce qui a fait dire qu'il était impossible dans ce pays-là de voyager seul.

La personne du Caracara et celle de l’'Urubu sont inviolables et sacrées au Mexique, à la Guyane, dans la Terre-Ferme. Il en est de même pour le Secrétaire ou Messager du cap de Bonne-Espérance et le Cariama de l’Amazone, deux espèces fort voisines, que la nature a armées des hautes jambes de la cigogne et du bec crochu de l’aigle, pour qu’elles triomphassent plus aisément des reptiles venimeux.

L’Agami ou oiseau trompette de Cayenne a témoigné le plus vif désir de conduire les troupeaux aux champs. Le Héron garde-bœuf d'Algérie ne demande qu'à justifier son titre. Le Cormoran et le Pélican, qui sont les plus habiles de tous les oiseaux pêcheurs, attendent, comme la loutre, que l’homme leur dise un mot pour traiter avec lui.

L'Inde, l'Orient, l'Afrique, ont des vautours ; la Russie, des corbeaux familiers qui s'acquittent aussi, tant bien que mal, du service de la petite voirie dans les villes, et de la destruction des mulots et des larves de coléoptères dans les campagnes. L'Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, la Hollande, l'Algérie, la plupart des contrées de l’ancien continent, révèrent la Cigogne, cousine germaine de l’Ibis égyptien, et apte à rendre à l'homme les mêmes services que lui. Un préjugé populaire, raisonnable cette fois, attache un signe de protection divine à l'élection de la cigogne; on dit qu'elle porte bonheur comme l’hirondelle à la maison qu'elle a choisie pour y établir sa demeure semestrielle, La Hollande, amie de la cigogne et du héron, a en outre ses vanneaux, qui protégent ses digues contre la multiplication des tarets perce-bois, mais que les lois de ce pays ne protégent pas suffisamment contre le fusil et le filet. L'hirondelle , douce compagne du foyer domestique du pauvre, et qui a recu mission de purger l'atmosphère de tous les insectes ailés qui troublent le repos du travailleur, l'hirondelle a sa légende sainte dans les annales poétiques de toutes les nations de l'hémisphère septentrional. Les chardonnerets , les pinsons, infatigables échenilleurs des vergers, attendent encore la leur ; les linots, qui défendent la vigne contre l'invasion de la pyrale, le moineau franc, qui fait au hanneton une guerre cruelle, ont droit à notre gratitude au même titre que l'hirondelle, le vanneau et la cigogne.

Toutes ces bonnes créatures sont dans la joie de leur âme, quand elles peuvent déployer au service de l’homme les divers talents que leur a départis la nature. Seulement, il est douloureux de songer que l’homme n’a encore su tirer qu'un bien faible parti de ces dis positions obligeantes, et que, sur sept à huit mille espèces d'oiseaux environ qui peuplent cette planète, on en compte douze à peine qui soient domestiquées et vingt auxiliaires. Me faut-il avouer que ma patrie, la France, n’a plus un nom à mettre dans la dernière des deux catégories ?

Le second mobile de la sympathie de l'espèce humaine pour l'oiseau prend sa source aux plus hautes régions de l'intelligence humaine. Ce n'est plus, comme le premier, une sorte de réaction logique de l’égoïsme ; c'est au contraire l'inspiration de l'esprit

d'unitéisme, c'est-à-dire du plus noble sentiment qui soit au cœur et au cerveau de l'homme.

Nous admirons l'oiseau pour son obéissance à la loi de Dieu, parce que le ménage de l'oiseau est le plus magnifique exemple du ménage harmonien que nous révons pour nous; parce que chez l'oiseau, comme dans toute politique bien organisée, comme dans la ruche et dans-la fourmilière, c'est la galanterie qui distribue les rangs. Nous admirons l'oiseau pour la pureté de ses mœurs, pour la sagesse de sa législation, qui a investi de la direction suprême du mouvement social la femelle, l'être producteur et travailleur par excellence.

En effet, nous comprenons tous d'instinet que la femme est une créature plus parfaite que l’homme, bien avant que le raisonnement nous ait démontré cette vérité de sentiment plus claire que la lumière du jour. IL est bien évident que nous n’adorerions pas la femme si elle ne valait pas mieux que nous et que nous ne la chargerions pas de porter à Dieu nos prières, si nous ne savions pas sa parole plus agréable à Dieu.

Nous croyons à la supériorité de l'essence féminine, parce que cette supériorité nous frappe comme elle frappe les bêtes ; parce que c'est la femme qui porte plus particulièrement le caractère du genre humain; parce que l'homme peut rester beau dans le vice, dans l’orgie, dans le meurtre , tandis que la moindre atteinte portée à la heauté morale de la femme la dégrade et fait pleurer les anges.

Nous sentons d’instinet que la femme, qui est sortie des mains du Créateur après l'homme, a été faite pour commander à celui-ci, comme celui-ci est né pour commander aux bêtes qui sont venues avant lui. C’est pour cela que nous cherchons toujours, quand nous sommes jeunes et purs, à deviner les désirs de la femme pour prévenir ses ordres. Si c’est possible, c’est fait ; si c’est impossible, on le fera.

Nous lisons dans la grâce des mouvements de la femme, dans l'élégance idéale de ses formes, dans la délicatesse des teintes de sa chair, qu'elle a été créée pour la danse et pour le bonheur de nos yeux, et non pour le travail des bras, qui défigure le corps et fa-

tigue les traits; tandis que la conformation anguleuse et peu achevée de l'homme dénote évidemment qu'il a été faconné tout exprès pour les travaux pénibles et surtout pour découvrir la mesure de l'angle B A C inscrit à la circonférence.

Nous nous disons enfin que le sentiment qui inspire le bon mouvement, conseil instantané de Dieu, l'emporte autant sur la réflexion qui suggère le biais que le carquois de Cupidon sur la giberne du gendarme, — et que la sagesse, qui sortit un jour tout armée du cerveau de l'homme sous la forme féminine, n’a jamais atteint dans ses ascensions les plus audacieuses à la hauteur des aspirations d’unitéisme qui jaillissent du cœur de la femme en bouquet continu.

Or, dans notre soif ardente de justice et de bonheur, nous honorons l'oiseau du courage qu'il a, et que nous n'avons pas encore, de professer hardiment ses opinions passionnelles et de proclamer la supériorité du sexe qui attire sur le sexe qui est attiré.

L'oiseau est, en effet, de tous les êtres parlants le premier qui ait dit :

Le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de l'autorité féminine.

L'homme n'aurait pas trouvé une formule aussi simple et tenant en aussi peu de mots tant de choses, entre autres le secret des destinées heureuses et la loi du mouvement pivotal.

En ornithologie passionnelle, nous appelons cette formule la formule du Gerfaut.

Le gerfaut est un magnifique oiseau blanc aux yeux d'or. C'est le plus fort, le plus beau et le plus brave des faucons. La race des faucons est une race d'élite aussi remarquable par sa bravoure et son intelligence que par la puissance de son vol, et la première naturellement qui se soit ralliée à l'homme. Le gerfaut tient la tête dans l’ordre des oiseaux supérieurs, et porte la parole pour l’immense majorité des espèces dans toute occasion solennelle.

La formule du gerfaut est claire comme eau de roche et simple comme bonjour. Il est fort probable néanmoins que jamais la sagesse des hommes n’a écrit dans aucun décalogue, dans aucun traité de législation ou de philosophie, dans aucun code, dans aucune

charte, une proposition qui approche de celle-ci pour la sagesse et la fécondité, qui lui soit comparable pour le grandiose et la majesté du principe, pour l'ubicuité et l’immensité des conséquences.

La formule du gerfaut contient toute la science et toute l'histoire de l'avenir... plus celle du passé... plus la solution immédiate et radicale de toutes les questions épineuses auxquelles cette pauvre humanité se déchire depuis six mille ans, religion, politique, beauxarts, littérature, etc., etc.

Je ne jalouse pas la sépulture de Newton, qui dort dans le caveau des rois, côte à côte de Georges II l'imbécile, pour avoir découvert que l'attraction sidérale agissait en raison directe des masses et inverse du carré des distances. Mais je me demande ingénument ce que l’on fera pour les découvreurs des lois du monde passionnel, si l'on décerne de tels honneurs aux découvreurs des lois du monde matériel. Car, enfin, il faut bien se pénétrer de cette grande vérité, que le mouvement passionnel est tout dans l'univers, æt le mouvement matériel pas grand’chose; et que la plus minime découverte de l'ordre pivotal a mille fois plus d'importance pour une humanité que la découverte de tout l'ensemble du système matériel. Les habitants d’une planète comme la nôtre peuvent parfaitement se passer de savoir que leur domicile tourne autour du soleil avec une vitesse de 1,600 kilomètres à l'heure. Cette ignorance leur va même d'autant mieux qu'il leur est à peu près impossible de concilier l'idée de cette rapidité prodigieuse avec le fait de leur immobilité apparente ; mais ce qui est formellement interdit à ces humains, c'est de vivre heureux une minute en dehors de la connaissance des lois de l’ordre passionnel. Donc , qu'on m'apporte un bout de vérité morale qui réussisse seulement à supprimer le héros, le bourreau et le mouchard, et je proclamerai l'apporteur de cette bonne nouvelle plus grand à lui tout seul que Newton, et Keppler, et Galilée, et Laplace, et que tous les flâneurs du firmament qui s’amusent aux bagatelles des astres. Si le Christ n’avait fait que révéler aux hommes les lois du mouvement sidéral, il est probable , que personne de nous ne l’eût reconnu fils de Dieu. Il y a du monde moral au monde matériel toute la différence qui sépare Jésus-Christ de Newton.

Ces considérations, qui ont échappé jusqu'ici à un trop grand nombre dé penseurs, sont grandes comme le monde, et il importe d'autant plus d'en signaler la gravité pyramidale que les lois du mouvement matériel sont en antagonisme direct avec celles du mouvement passionnel. Je veux dire que la loi de gravitation ne gouverne que la partie terraqueuse de notre corps, et que notre esprit aspire aussi énergiquement à monter que notre corps à descendre, et que tout ce qui constitue en nous l'essence de Ja vie aromale, la pensée, l'amour, les fluides, électrique, magnétique et autres, est en révolte permanente contre la géométrie. Je ne veux pas démontrer sur-le-champ ces deux ou trois propositions, parce que la démonstration pourrait entrainer de gros livres, mais je crois qu'il me suftira d’arrèter au passage les deux premiers faits venus pour constater l'antagonisme des deux mouvements et en déduire logiquement la preuve que la loi newtonienne, très-bonne à consulter pour l'in- ‘telligence de la mécanique céleste, n’est propre qu'à égarer les consciences dans la recherche des lois du monde passionnel. J'appelle en témoignage Cupidon et Pluton, deux divinités qui habitent les deux points les plus opposés de ce monde, pour qu’on ne m'accuse pas de ne jamais faire entendre qu'une cloche et qu’un son.

L'idée d'appliquer à l'amour la loi de l'attraction proportionnelle au poids ou à la masse a par elle-même quelque chose de si burlesque, que je ne sais pas si l’on trouverait parmi les géomètres les plus déterminés une seule bouche pour la formuler. Il est certain que l'amour aurait ici beau jeu pour se railler de la géométrie et pour lui riposter que la mathématique sidérale n’a pas le sens commun. On à bien vu quelquefois en Turquie l'attraction féminine agir en raison directe de la masse; mais, si la proposition est vraie pour ce pays étrange, il n'est pas moins évident qu'elle est fausse pour le reste du globe.

La loi d'amour statue, contrairement à celle de Newton, que c’est le sexe le plus léger qui entraine le plus lourd, et que le summum d'attraction des charmes féminins correspond à leur état naissant.

On voit que nous sommes loin de compte avec les géomètres, mais il n’y a pas à s’'insurger contre cette vérité. L'expérience est pour elle comme la théorie. On avait quelquefois observé à Genève que

certaines jeunes personnes jouissaient de la propriété d'irradiation magnétique au point d’aimanter tous les instruments d'horlogerie qu'elles touchaient, ce qui était on ne peut pas plus désagréable pour elles. Un recensement opéré naguère par les soins de la science pour établir le chiffre et la puissance de ces piles voltaïcques de chair vive, a constaté que cette désastreuse faculté d'aimantation était l'apanage exclusif de l’âge heureux de quinze à dix-huit ans, orné d’une sagesse exemplaire. J'ajoute que Cléopâtre et Aspasie, qui n’ont jamais été citées l’une ni l’autre comme des modèles de bonne conduite, mais qui n’en exercèrent pas moins une influence magnétique sur les plus puissants personnages de leur temps, étaient de mignonnes créatures. La reine d'Égypte tenait dans un panier à bras.

L'application de la loi de Newton aux relations d'amour n’est que risibleé. Nous allons la trouver désastreuse dans l’ordre économique.

Que de gens écrivent sur les misères des États civilisés et recherchent les moyens de les guérir, qui ne se doutent pas le moins du monde que la plupart de ces misères ont leur source dans ce fait : que le capital est régi par la loi de Newton.

C'est-à-dire que, dans tous les pays civilisés et barbares, à Paris comme à Londres, à Mexico comme à Constantinople, la puissance d'attraction du capital agit en raison directe de la masse et inverse du carré de la distance.

Cette formule signifie que l'intérêt du capital est d'autant plus élevé que ce capital est plus fort, et qu’il est plus facile à un misérable juif de quadrupler ses millions sans travailler, qu’à un noble vigneron français de conserver son méchant coin de terre en l'arrosant perpétuellement de ses sueurs.

Ainsi la première réforme à opérer dans la sphère du crédit et de l’organisation du travail consisterait à renverser les termes de la loi de Newton dans son application au capital.

Cette conclusion est si juste que tous les projets de loi sur le crédit foncier, que tous les travaux si méritants de M. Loreau et de M. Vidal, que toutes les propositions d'impôt unique ou d'impôt progressif, la conversion des rentes, la fondation des caisses d'épargne et des caisses de retraite pour la vieillesse sont autant de propositions qui

aboutissent net au renversement des termes de la formule de Newton, et qui demandent que cette formule soit changée en celle-ci : La puissance d'attraction du capital (intérêt) est en raison inverse de la masse et directe du carré de la distance.

C'est-à-dire que l'intérêt du capital doit aller diminuant à mesure que ce capital grossit (résultat qu'on cherche à obtenir par l'impôt progressif), et que si le capital de l'artisan qui a 1,000 francs à la caisse d'épargne produit un intérêt de 4 pour 100, par exemple, celui du banquier qui a 1 million à la banque ne doit produire qu'un quart pour cent, puisque le quart est la raison inverse du quadruple.

Là est en effet le dernier mot de la science économique, le guideâne des gouvernements, le point de départ de l’utopiste pour le voyage d'harmonie. Je ne connais pas de solution qui, de près ou de loin, ne découle de la formule du gerfaut. J'appuie ici sur le danger de l'engouement général pour les sciences inférieures, comme l'astronomie purement géométrique, parce que cet engouement a pour conséquence habituelle le dédain des sciences supérieures.

Or, la science supérieure, celle dont nous avons le plus besoin, est la science qui nous apprend à marcher dans la voie de nos destinées, et à dépenser de la manière la plus avantageuse et la plus agréable les cent quarante-quatre ans que la nature nous donne de temps à autre à vivre sur cette terre. D'ici à ce que nous connaissions le procédé, nous n'avons que faire de la science de luxe qui nous enseigne que les antipodes marchent la tête en bas et les pieds en l'air, et que notre globe est un fort tonton qui pirouette dans l’espace avec une vélocité inconvenante. Dieu s’est ouvert, il y a deux mille cinq cents ans, à Pythagore sur le carré de l'hypoténuse, et, quelques siècles plus tard, il révélait à Archimède le secret de la pesanteur spécifique des corps. Je demande ce qu’il est advenu pour le bonheur de l'humanité de cette double confidence qui n’a pas empêché le monde antique de rétrograder mille ans après de Civilisation en Barbarie et de Barharie en Patriarcat. Je demande quand viendra le jour où la science du nécessaire aura enfin le pas sur celle du superflu dans les conseils des hommes!

Les hommes, par grand malheur, ont chargé de penser pour eux

des corps savants qu'ils rétribuent convenablement pour cette tâche, et qui pourraient faire de grandes choses, s'ils n'étaient trop généralement composés de gens chauves. Cet inconvénient capital, qui pousse à la paresse et à l'esprit de vieillerie, est cause que les académies accordent volontiers des primes de 500 francs. et plus à l’auteur du meilleur mémoire sur une planète microscopique, mais qu'elles ne feraient pas l’'aumône d’un misérable centime à l’auteur de la meilleure histoire des institutions politiques de Saturne ou de Jupiter. Ces pauvres corps savants, par parenthèse, sont travaillés en ce moment d’une manie étrange : la vogue y est si fort aux découvertes ou plutôt aux inventions planétaires, qu’on n’exige plus même de l'inventeur pour le décorer et le renter outrageusement qu'il exhibe son produit. Je laisse à penser les abus, et les mystifications sans nombre, et les planètes fabuleuses qui doivent naitre de tels encouragements.

J'ai signalé dans le temps la mésaventure arrivée à un de ces prétendus découvreurs qui ne put jamais dire ni le nom, ni la couleur, ni l'odeur de sa planète, ni ses principales productions, et qui les ignorerait probablement encore à l'heure qu'il est sans moi.

Je le répète une fois de plus, je ne jalouse pas le géomètre, je ne m'inscris pas en faux contre l'illustration des noms propres de la géométrie; j'exprime simplement le désir que cette science peu agréable ne s’en fasse plus accroire et qu’on la remette à sa place. Je ne méprise pas le génie du calcul non plus; je regrette seulement que ce génie se soit fourvoyé dans l'impasse du mouvement matériel, au lieu de s’élancer hardiment dans la sphère radieuse du mouvement passionnel. Dieu ne demandant pas mieux que de se laisser lire par les gens curieux, et tenant habituellement son livre ouvert au chapitre bonheur, j'accuse la myopie de nos chercheurs qui n’ont pas su encore nous déchiffrer ce texte, et qui se sont divertis à des puérilités, On objecte parfois que Dieu est plus mystérieux, plus cachotier, s’il est permis de s'exprimer ainsi, à l'endroit de ses vérités morales qu’à l'endroit de ses vérités physiques. L’accusation est matériellement et moralement fausse. Dieu nous inspire à tous le désir d’être aimés avant celui d’être forts en géomé trie ou en thème. C'est donc de notre faute, et non de la sienne, si

nos regards de taupes n’osent pas suivre par-delà les fausses sciences la direction constante de nos propres pensées. Versons des larmes amères sur cette timidité d'optique qui provient bien plus encore de la misère de nos cœurs que du manque de lunettes. On ne sait pas assez que cette misère du cœur est la pire de toutes celles qui pèsent sur un globe. Le retard de la Terre dans la marche générale du tourbillon solaire n'est qu'un retard d'amour.

Or, la formule du gerfaut, qui doit révolutionner la science et redresser l'entendement humain, c'est du moins mon espoir, la formule du gerfaut a été extraite du chapitre en question par ce voyant de premier ordre. C’est une traduction littérale de la loi divine d’harmonie. De là sa portée incroyable.

La formule du gerfaut révèle de prime-abord aux âmes tendres, femmes et poëtes, le mystère de leurs sympathies pour l'oiseau.

Cette sympathie est un hommage involontaire et tacite que ces natures privilégiées rendent à la loi d'harmonie ou d'amour, qui n’a pas sur cet infortuné globe de sectateurs plus fervents et plus enthousiastes que le moineau franc, le canari, l’hirondelle et les autres.

Les oiseaux sont les précurseurs et les révélateurs de l'Harmonie. Voici le fait. L'Harmonie est cette phase d’apogée des humanités et des globes qui s'intitule le règne de Dieu dans le Pater noster. Pendant toute sa durée, qui occupe heureusement les trois quarts de l'existence des humanités planétaires (soixante mille années sur quatre-vingt-un mille pour nous), l'homme est en accord parfait avec lui-même, avec ses semblables et avec Dieu. Et, comme en cette phase de délices où le bonheur des individus se noie et se confond dans le bonheur collectif, toute passion mène au bien, il s'ensuit que jamais le langage ne ment à la pensée. Nous appelons cette concordance de la parole avec le sentiment l'accord de la Tonique avec la Dominante.

L'accord de la Tonique avec là Dominante, qui est la base de l’accord parfait dans le monde musical (ut-sol), joue un rôle identique parmi les institutions des humanitts planétaires. IL constitue la loyauté ou la franchise, qui est le signe caractéristique des sociétés harmoniennes.

46 ORNITHOLOGÏE PASSIONNELLE.

Les sociétés subversives, au contraire, la civilisée notamment, sont celles où la Tonique jure perpétuellement avec la Dominante. Ces sociétés se reconnaissent au mensonge, à la fourbe, à l'hypocrisie, vices infects qui dégradent l'espèce humaine et sont étrangers à l'oiseau. Sénèque, l’agioteur millionnaire, qui prêche le mépris des richesses ; Messaline l’impudique, qui couronne les rosières; tous ces illustres chevronnés du parjure qui discourent sur l’honneur, et à qui les faux serments comptent comme années de campagne; tous ces coquins, toutes ces coquines, sont des créatures perverties chez lesquelles la Tonique (vertu) discorde complétement avec la Dominante (ardeur à la curée).

Et nos mépris légitimes pour cette canaille ont précisément la même base que nos sympathies pour l'oiseau. Ce qui nous ravit en celui-ci, sans que nous nous en doutions le plus souvent, c'est l'accord constant de sa Tonique avec sa Dominante. Un oiseau ne ment jamais, à moins d'avoir été dressé à ce vice par l'homme. Ce qui nous révolte chez le Robert-Macaire de robe ou d'épée, c'est la discordance scandaleuse de son langage et de ses actes, et le chiffre de ses serments.

Ma lectrice ne devine pas encore à quelle conclusion éblouissante je la conduis à travers cette courte discussion sur l'accord de la Tonique avec la Dominante, qui lui semble d'ici un hors-d'œuvre. Je

jouis d'avance de l'ébahissement profond dont elle sera frappée à.

l'aspect de l'horizon magique que va lui ouvrir cette percée.

S'il est une vérité bien prouvée, bien incontestable, c’est que l'amour est la dominante de la gamme universelle. Les anciens poëtes avaient constaté le fait en écrivant que l'amour était le dominateur suprème des hommes et des dieux. La science moderne est d'accord sur ce point avec la poésie antique , quand elle fait de l'amour, qu'elle nomme attraction, la puissance génératrice du mouvement universel. 11 faut bien que l’amour soit la dominante de la gamme naturelle, puisque la perpétuation des espèces est l'objet quasi exclusif des préoccupations de la nature.

Mâis, du moment que cette vérité est admise et que nous savons la dominante de la gamme universelle, nous tenons la clef de accord parfait de Dieu et des harmonies célestes: car la tonique de

Dee SG Co DT dé

cette dominante est connue. C'est la galanterie où déférence passionnée du sexe masculin pour l'autre.

Cela veut dire que l'amour parfait est celui qui force l'amoureux à fléchir le genou devant sa souveraine et à la reconnaitre comme l'arbitre suprème de sa félicité, et que Dieu ne reconnait pour siens que ces agenouillés et ne se combine avec les esprits humains qu'à de hautes températures, ainsi que fait l'oxygène à l'égard de certains métaux.

Cela veut dire que l'amour est le commencement de la sagesse, contrairement à l'opinion des sots et des burgraves, et que, la phase d'amour étant la seule phase de lucidité morale pour tous les êtres, il est superlativement absurde de confier le gouvernement de quoi que ce soit à des vieux.

Cela veut dire encore que l'amour est la clef du bonheur composé, qui est d'aimer et de connaître, et que toutes les questions de science et de classification ne sont que de pures questions de galanlerie ou de préséance des sexes, et que Linnæus et Geoffroy Saint- Hilaire n'ont manqué la classification des plantes et des bêtes que pour avoir trop cru aux paroles de Lhomond. Ce Lhomond fut un cuistre, particulièrement répulsif aux jeunes gens de huit à quinze ans, qui, après avoir eu l’imprudence d'écrire dans un affreux bouquin que le masculin était plus noble que le féminin, crut atténuer sa sottise en ajoutant que le féminin était plus noble que le neutre! Risum teneatis ! Y1 sera fait enfin justice de cette théorie scandaleuse qui a perdu tant de jeunes âmes , occasionné tant de pensums et couvert d’une cataracte si épaisse tant de magnifiques entendements.

Mais je ne finirais pas d'écrire, si j'entreprenais d'enregistrer l’une après l'autre, en manière de programme, les propositions innombrables que soulève cette facon nouvelle d'envisager l'amour. 11 faut bien se borner pourtant, quand on ne veut pas donner à un chapitre la dimension d'un volume. Bornons-nous done modestement à donner en icelui, et en dehors de notre sujet principal, la solution de cinq à six problèmes sociaux d’intérèt supérieur, et reprenons, sans plus tarder, notre formule fulgurante. N'énoncons plus, prouvons.

Prouvons ! le mot est bientôt dit , la chose est bien facile quand on est léger de preuves, comme le géomètre qui n'en a qu'une, comme le théologien qui n'en a pas du tout, ce qui est cause qu'il est quelquefois obligé d'employer le bourreau en guise d'argument. La besogne est moins commode en analogie passionnelle, où l'emploi de ce dernier argument est sévèrement interdit et où le démonstrateur, tiraillé de tous côtés, accablé, surchargé par le nombre et le poids de ses autorités, ne sait à laquelle entendre et redoute toujours de blesser quelque pauvre fleur ou quelque pauvre bête en ne la citant pas. Ah ! le métaphysicien et le théologien qui se plaignent de misère sont bien heureux d'ignorer l'embarras des richesses ; il n’y a pas de jour, pour mon compte, que je ne porte envie à leur félicité. En ce moment même, où j'ai à prouver que le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de l'autorité féminine, je n'ai peur que d'une chose : de devenir banal à force de clarté.

Le bonheur des individus proportionnel à l'autorité féminine ! mais c’est l'affirmation première que la nature écrit en caractères de feu sur tous ses horizons; c’est la devise qui se lit sur l'étendard de tous les règnes ; c’est la fanfare éclatante que sonnent les anges de lumière aux quatre points cardinaux du ciel. Là où il n’y a qu'à regarder pour voir et qu’à écouter pour entendre, qui peut demander des preuves, sinon les aveugles et les sourds ?

J'oublie, hélas ! dans l’ardeur de ma foi, que les aveugles et les sourds sont en majorité dans les phases subversives et que c’est précisément pour guérir ces malheureux de leur infirmité que j'écris! Alors que les clairvoyants et les bons entendeurs, qui comprennent à demi-mot, soient indulgents à ma surabondanee et ne se rebutent pas trop vite de mes banalités. C’est un devoir pour les intelligences privilégiées de se mettre à la portée des intelligences paresseuses.

J'ai coupé la formule en deux parties, pour traiter séparément chacune d'elles, espérant que cette séparation me permettrait d'apporter un peu d'économie dans mes preuves. Je débute par la thèse concernant le bonheur des individus, pour finir par celle relative au rang des espèces.

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