‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 24 sur 63 · PAPERS · texte numérisé non relu

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et-gras. J'en suis fâché pour les fabulistes, mais leur analogie ne soutient pas l'examen. Une bête si proprette, si lustrée, si soyeuse, si caressante, si électrique, si gracieuse, si souple ; une bête dans l'existence de laquelle les soins de la parure tiennent tant de place ; une bête qui fait de la nuit le jour et qui scandalise les honnêtes gens du bruit de ses orgies amoureuses, n’a jamais pu avoir qu'une seule analogie au monde, et cette analogie-là est du genre féminin. Tout n'est pas rose dans ces amours honteuses que symbolise la chatte : l'infortunée créature le confesse assez haut par les miaulements de douleur effroyable que lui arrachent les brutales caresses de ses amants, et cependant c’est toujours elle qui court au-devant de ses bourreaux, Si cette analogie n'est pas la véritable, qu'on me trouve une autre bête pour représenter mieux les amours tarifées que protège la police et que tolère la morale. Le moineau franc est l'emblème des ardentes et fidèles amours. quelle bête est plus ennemie du moineau france que la chatte ? Je demande si le matou, qui ne se marie pas et qui partage sa vie entre l'orgie amoureuse et le vol, n’est pas la persounification la plus frappante du gentilhomme de lansquenet, du viveur parasite fonctionnant de nuit, de l'escroc de la haute, non moins habile à manier le carton et à faire sauter la coupe que chatouilleux sur le point d'honneur.

La femelle tient toute la place dans cette espèce; le monde ne connait guère le mâle qu'à. l’état neutre, fanciullo o soprano. Le monde n’a jamais connu non plus d'époux aux Ninon de l'Enclos etaux Marion Delorme. La chatte est essentiellement antipathique au mariage ; elle accepte un amant, deux amants, trois amants, des esclaves tant qu’on veut, mais jamais un tyran; et pour peu que la Civilisation lui refuse le droit de libre essor amoureux, elle va le redemander à l’état sauvage et retourne aux forêts. Voilà pourquoi la sauvagerie développe la taille et la beauté du chat. Le chat n’est que campé chez nous.

La chatte est la plus gracieuse et la plus souple de toutes les créatures. On dit d'une femme éminemment gracieuse qu’elle a des poses de chatte. La chatte est le seul animal que l’embonpoint ne déforme pas. Sa câlinerie appelle la caresse ; sa fourrure étincelle, et son dos s’arrondit sous la main qui la flatte. Elle a pour sa maitresse des inflexions de tête et des clignements d’yeux à elle

et un langage confidentiel (ron ron) pour son bonheur intime.

Les bayadères de Madras et les almées du Caire, les zambas liméniennes et les sylphides de l'Opéra parisien possèdent aussi au plus haut degré la grace et la souplesse du corps et le secret des attitudes provocantes. Le ciel est dans leurs yeux... Je ne finis pas le vers.

La chatte dissimule soigneusement ses armes sous leur étui de velours; elle débute en ses querelles par le soufflet et l’injure. La Gazette des Tribunaux affirme que c’est parfois aussi le procédé de ces dames.

La chatte s'attache à la demeure, non aux personnes qui l'habitent, preuve d’ingratitude et de sècheresse de cœur. Ce n'est pas ainsi que se conduit le chien, qui ne s'attache qu'aux personnes, et à qui la misère est indifférente, pourvu qu'il la partage avec les objets de ses affections.

Paresseuse et frileuse, et passant tous ses jours à méditer et à dormir , sous prétexte de souris. incapable du moindre effort pour un travail répugnant, mais infatigable au plaisir, au jeu et à Ja volupté, amante de la nuit. De qui écrivons-nous l’histoire, de la chatte ou de l'autre?

L'amour est une passion de luxe, exigeant pour son libre essor insouciance, air tiède et richesse. Le petit dieu malin, qui professe pour les culottes un si souverain mépris, craint naturellement la froidure, et volontiers élit-il domicile sous les riches lambris calfeutrés, où , grâce à la pérennité artificielle des zéphirs, la gaze transparente et l’écharpe brodée d’or suffisent à voiler la pudeur. ;

La chatte adore aussi les étoffes soyeuses, les tapis chauds et sourds qui protègent les pattes roses contre l'humidité redoutable, et les crépines dorées qui pendent des rideaux comme pour solliciter la jouerie enfantine et les divans moëlleux où elle et ses petits endormis font si bien. Où la chatte fait bien encore, c'est dans la corbeille élégante qui décore le marbre blanc des comptoirs, près de la jeune fille qui pose pour attirer les chalands.

Qui prend tant de soins de sa toilette doit chérir les parfums; la chatte raffole d’essences. La valériane la met hors d'elle. La musique mélancolique ne produit pas moins d'effet sur ces orga— nisations nerveuses, passionnées, électriques. J'ai vu des chattes

mélomanes se tordre de plaisir, s’évanouir de bonheur, au son d'une symphonie trop tendre. La chatte est également sensible au charme de la voix.

Pour toutes ces gentillesses et ces goûts raffinés, la chatte a eu de tout temps les gens d'esprit pour elle. C’est un des peuples les plus forts de l'antiquité qui lui a bâti des temples et qui l’a empaillée. Fourier aimait les chats, Hoffmann a donné un des premiers rôles au chat Murr dans ses drames fantastiques. Rarement l'esprit, le goût et ‘le génie, hélas ! sont-ils ‘pour la vertu ; c'est triste pour la vertu.

La courtisane aussi a été de tout temps l’idole des gens d’esprit et des peuples lettrés; elle a régné en lonie, en Italie, en Grèce. Le mausolée de Pythionice compta un jour parmi les merveilles d'Athènes; Flora eut ses autels à Rome ; l'amour libre a son culte en Chine, la plus vieille terre de la civilisation, La courtisane a été chantée par les plus brillants génies de l'antiquité et du monde moderne , Anacréon, Sapho, Térence, Aristophane, Tibulle, Horace, La Fontaine. La Grèce, qui avait refusé de fléchir le genou devant la toute-puissance du grand roi, la même Grèce, un peu plus tard, se prosterna tout entière aux pieds de la courtisane Laïs. La France a voué les noms d’Agnès Sorel et de Ninon de l'Enclos à l’admiration des âges, comme Athènes celui d'Aspasie.

Certes, espèce féline a été richement douée par le créateur et puissamment titrée en favoritisme. Manon Lescaut appartient à cette race, et aussi Cléopâtre, l’ardente égyptienne aux cheveux d'or, l’enchanteresse irrésistible qui n’eut pas de rivale dans l’art d’enivrer les mortels, la Cléopâtre fatale qui fait dire à l’esclave : Une heure de bonheur et la mort, et qui accepte le marché’, et qui trouve sa suprême jouissance dans le spectacle de l’agonie de ses amants, jouant avec ses victimes comme la chatte avec la souris.

Et parce que je reconnais la puissance de fascination dévolue à ces êtres, je concois et j’excuse la sympathie des gens de goût pour la bête au menton rose, aux caresses perfides, au langage insinuant ; je concois et j'exeuse les amours furibonds des Antoines pour les Cléopâtres ; mais je ne saurais céder à l'entrainement général, car, il m'en coûte de le dire, la passion des chats

est un vice, un vice de gens d'esprit, c’est vrai, mais de gens d'esprit dégoûtés.

Jamais un homme de goût et d'odorat subtil n’a été, ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour l'asperge, l'asperge, emblème parlant de vénalité d'amour. Je m'étais demandé bien souvent la raison de mes faibles attractions pour Ja race féline ayant que l’asperge m'eût tout dit!

La domestication du chat est toute moderne, et n'a été opérée en France qu’à l’époque de l'invasion du rat normand (rat brun). Jusqu'à ce jour, qui confine au temps de la première croisade, le soin de nous débarrasser de la souris avait été confié au furet, qui s’en acquittait fort mal. Le furet nous était venu de la Mauritanie, en compagnie du lapin et du cavalier arabe, par la voie de la péninsule ibérique. L'établissement du rat normand en France fit éprouver à la nation française le besoin de confier la garde de ses lares à un auxiliaire plus respectable que le furet. De là, l'introduction du chat dans nos demeures. La domestication du chat avait été essayée, du reste, avec succès, chez la plupart des populations du midi de l'Europe. J'expliquerai plus lom , dans un lumineux développement de la question du rat, comme quoi le rat moscovite (surmulot) a depuis absorbé le rat normand. L'invasion du rat russe nous place aujourd'hui dans une situation parfaitement analogue à celle de nos aieux vis-à-vis du rat normand. Le chat domestique ayant lâchement baissé paxillon devant le rat d’égout, il nous faut d’abord destituer de ses honorables fonctions cet insuffisant guetteur, puis le remplacer par un gardien plus brave. Le griffon d'écurie et le petit bouledogue ne demandant pas mieux que d'accepter les fonctions de l’indigne, et promettant de se conduire noblement devant l'ennemi, j'opine à ce qu'ils en soient investis le plus tôt possible. J'ai toute confiance dans la parole du chien, et j'ai, pour garant de sa fidélité, l'expérience. Ce n’est pas un chat qui tuerait douze rats à la minute, comme je l'ai vu faire à Montfaucon, par des bouledogues dressés à la chose par des professeurs anglais ; ce n’est pas un chat qui braverait les assauts d'une myriade de rats pour conquérir un simple suffrage d'estime et faire gagner quelques pièces d'or à son propriétaire. Au lieu d’aspirer à cette gloire, seul but des nobles cœurs, le chat a conclu sous main son pacte de Judas avec

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