‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 23 sur 63 · LE CHAT · texte numérisé non relu

LE CHAT

Le chat sauvage est le père du chat domestique comme le sanglier est le père du porc. Les deux races n’en sont vraiment qu'une. Le type primitif est devenu fort rare en France, où on ne le rencontre plus que dans les vieilles forêts de l’est, en Franche-Comté, en Lorraine, en Alsace et dans les Ardennes. C’est un charmant animal, bien nourri, à la robe soyeuse, tigrée et non mouchetée, à la face carrée et majestueuse. Sa queue, ondée de larges anneaux noirs comme sa robe, est plus forte et plus courte que celle du chat domestique. La taille du chat sauvage adulte approche de celle du renard : j'en ai tué qui pesaient jusqu’à 9 kilogrammes. Les bonnes femmes du pays considéraient la graisse de cet animal comme un spécifique excellent contre les rhnumatismes; pour mon compte, je ne sais pas de corps gras préférable pour

préserver les armes de la rouille. Le chat sauvage fait très-peu parler de lui, bien qu'il ait déclaré à tous les menus gibiers de Ja terre et du ciel une guerre acharnée. Il ne se fait pas chasser ; à peine sent-il un roquet à ses trousses qu’il grimpe sur un arbre pour voir le chien courir, et de là le plomb du chasseur le fait bientôt descendre. C’est encore une espèce dont la disparition est imminente ; il y a même long-temps qu'elle serait détruite si la chatte domestique ne veillait attentivement à sa conservation.et et n'avait soin de l’entretenir par de fréquents croisements. Chose remarquable et bizarre que ce soit ici la femelle qui fasse retour à la sauvagerie ! car cette rétrogradation de, la part de la femelle est contraire à la règle générale du mouvement. On sait, en effet, que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès s'opère par les femelles. Aïnsi il n’y a pas d'exemple que la chienne ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup ou le renard, tandis que tous les jours, au contraire, on voit la louve écouter avec la facilité la plus’ extrême les propos amoureux du chien, et même faire des avances à celui-ci dans les fermes isolées et voisines des bois. La femme noire vient au blanc, jamais la blanche au noir ; la fille du juif aspire à la main du gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s’abaissera jusqu’au juif ; toutes les femmes européennes viennent au Français, rarement la femme française prend-elle mari hors de la France, parce qu’elle sait vaguement qu'il lui faudrait descendre pour épouser ailleurs. L’analogie passionnelle, sphinx de toutes les énigmes, pouvait seule donner la clé de l’apparente contradiction qui précède. Il faut se souvenir d’abord que l'amour est un petit dieu malin qui se fait un jeu d’intervertir toutes les relations sociales, de bouleverser toutes les conventions, toutes les idéesreçues, et que la chatte est un emblème d'amour... Triste amour, s’il est même permis d’honorer de ce nom les débordements de la courtisane, de la prêtresse tarifée de Vénus. ; La société civilisée ne peut pas plus se passer de la chatte que de la prostitution, vampire affreux qu’elle nourrit du plus pur de son sang et de sa chair et dont elle n’ose se débarrasser dans la crainte d’un mal pire. Les fabulistes et les voltairiens ont voulu voirlong-temps dans cet animal fainéant, égoïste et fripon, l'emblème édifiant du chanoine, un saint homme de chat, ont-ils dit, bien fourré, gros

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