‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 26 sur 63 · LE FURET · texte numérisé non relu

LE FURET

Le furet ne joue pas un grand rôle, ne tient pas une grande place dans l'économie domestique de l'homme , mais il est plus utile qu'il n’en a l'air. Il protège l'homme contre le lapin, et quand un historien digne de foi, comme Pline, vous rapporte que le lapin a renversé des cités, et que les habitants d’une des iles Baléares ont été forcés de demander le secours d’une légion romaine contre l'invasion des lapins, vous sentez tout doucement la question du furet s’agrandir, et vous comprenez l'importance des services par lui rendus à l'humanité.

Le furet, sans qu'il y paraisse, est un des plus anciens amis de l'homme ; presque nulle part, en effet, on ne le rencontre à l'état sauvage. Îl est originaire d'Afrique, d’où il est passé en Espagne, avec les Arabes et le lapin. I nous est venu de l'Espagne, comme chacun sait, en compagnie de ces envahisseurs. Le furet ne vit qu'à l’état domestique en France; il semble profondément mépriser tous ses congénères.

Je ne crois pas qu'il soit très-habile de dire beaucoup de mal d’une bête qui s’est ralliée à nous. C’est pourquoi j'ai mieux aimé renvoyer à l’article fouine, que garder pour l’article furet les observations générales que j'avais à faire sur les mœurs peu édifiantes de la famille des buveurs de sang. Il est d’une sage politique de voiler les turpitudes de ses amis, sauf à s’indemniser de sa réserve sur le compte de ses ennemis.

Le furet est la bête noire du lapin , et réciproquement. Il a été créé dans l'intérêt de l'espèce humaine, pour opposer une barrière aux envahissements du lapin, que sa fécondité excessive eût bientôt fait maître du globe. Le laboureur n’a pas de plus grand ennemi que le lapin.

L'éducation du furet ne coûte pas des peines infinies. Il suffit, pour bien faire, de l’abandonner à ses impulsions naturelles, qui le conduisent tout droit au terrier du lapin. Il entre, fouille les galeries, y met le désarroi, en expulse tous les habitants. Son idée fixe est d’en acculer un dans une impasse ; et s’il parvient à ce résultat, si l'on n’a eu soin de le museler, de bien le faire manger avant la chasse, il égorge incontinent sa victime, et lui suce le sang jusqu’à ce qu'il en soit ivre ; et comme il s'endort aussitôt qu'il est repu, force est bien d'attendre son réveil pour recommencer le fouillage. Une éventualité non moins désastreuse de la chasse au furet est la rencontre imprévue d’un blaireau ou d’un renard dans un terrier de lapins. Le furet, en ce cas, court grand danger de s'endormir du sommeil éternel.

Qui dit furet dit chasse au lapin. Il sera ajouté quelques détails sur la chasse au furet, à l’article lapin.

Je ne puis pas aimer une bête qui appartient à la tribu des buveurs de sang, une bête insatiable, cauteleuse et fétide. Cependant je ne saurais m'empêcher d'avoir un peu de reconnaissance pour le furet, et de lui savoir gré de son obéissance à l'homme ; car la déférence du furet pour l'homme est d'autant plus méritoire que rien ne le forçait à solliciter notre alliance, qu'il pouvait s’en passer mieux qu'aucune autre bête, et qu'il a , en définitive, plus perdu que gagné à la domestication. En effet, le furet a toujours soif de sang, sang de lapin, sang de pigeon, sang de poulet : il vit au sein de ces espèces ; il les entend roucouler, chanter, trottiner à ses côtés, tout le long du jour, sans pouvoir franchir l'ob-

stacle qui le sépare d'elles. Sa vie n’est qu’un long supplice de Tantale, et son maître, comme pour activer l’ardeur de ses regrets et de ses désirs, le nourrit presque exclusivement de laitage. Le sort de la martre et de la fouine dans les bois et dans les granges est incontestablement plus doux.

La domestication du furet est, à mon sens, une des plus glorieuses démonstrations de la légitimité des prétentions de l’homme au titre de souverain absolu du globe ; car c’est l'hommage que vient déposer à ses pieds une des tribus les plus farouches du globe, et des plus réfractaires à toute autorité.

Mais quand la série des félins (lions, tigres), et celle des serpents elle-même, étaient contraintes par la volonté d'en haut de se rallier à l’homme, au moyen de leurs derniers anneaux (chat privé, couleuvre domestique), il était de toute impossibilité que la série des égorgeurs demeurât en dehors de la loi générale. La série des égorgeurs s’est donc humanisée comme les autres, et elle a détaché le furet auprès de l’homme pour le servir en qualité de fouille-lapin. On m'a affirmé plusieurs fois que la fouine et le putois, entraînés par l'exemple du furet, avaient cherché à se rapprocher de l’homme. Je n’en serais pas surpris.

Nous sommes trop disposés, tous tant que nous sommes, à oublier les services des bêtes, depuis que nous avons perfectionné les armes à feu, qui nous permettent de nous passer un peu de leur concours. Il est donc convenable que ceux qui ont conservé le souvenir des misères et des difficultés des époques primitives rappellent aux oublieux les devoirs de la gratitude. Je sens que si j'étais député, j'éprouverais une forte répugnance à me proclamer satisfait de mon gouvernement , en face des turpitudes sans nom du système d’abaissement continu ; mais je n’en éprouve aucune à me déclarer reconnaissant de la conduite du furet.

Ivrogne, gourmand, paresseux, joueur et voleur ; voilà la bête. Il n’est pas besoin d’être de première force sur l’analogie, pour deviner que ce portrait convient de tout point au valet de grande maison : ivrogne, fainéant, corrompu. Ce furet , qui boit le sang du lapin et s’enivre, quand on oublie de le museler.…. comme c’est bien le Frontin du grand seigneur, qui boirait tout le chambertin de son maître si la porte de la cave n'était pas cadenassée !

222 ZOOLOGTE PASSIONNELLE.

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