‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 33 sur 63 · LE RAT · texte numérisé non relu

LE RAT

J'écrirais vingt volumes sur le rat, si on me laissait faire. Car il n’est pas de sujet plus riche à traiter que le rat, celui de Paris surtout, je parle du rat qui hanteles égouts, non du rat de coulisse, une autre catégorie de rongeurs, dont l’histoire a bien aussi son intérêt et ses charmes.

Le rat dit les invasions des Barbares, comme le cheval de bataille dit la grandeur et la décadence de l'aristocratie de sang.

Telle horde, tel rat : à chaque occupation de la surperficie correspond une occupation du sous-sol. Il y a eu le rat des Goths, le rat des Vandales, le rat des Huns! il y a le rat normand (anglais) etle rat tartare (moscovite). On pourrait compter les couches de Barbares qui se sont superposées l’une à l’autre sur notre sol par le nombre des variétés de rats que ce sol a successivement nourries. Voilà certes une donnée historique importante et nouvelle (1). Je parierais cependant beaucoup de choses que c’est pour la première fois que l’Académie des Inscriptions et belles lettres est appelée à méditer sur ce rapprochement lumineux. Il y a longtemps que j'ai dit que l’histoire universelle était à refaire, à commencer par celle de Brutus, un aristocrate fieffé, dont M. de Voltaire et tant d’autres ont eu l’impudence de me faire un jacobin.

Je ne fouillerai pas dans les décombres du passé pour y chercher les traces du passage et de l'établissement des rats de la Grande invasion dans les Gaules. J'aurai assez du témoignage des races contemporaines pour appuyer un système étayé déjà sur de si solides monuments.

Deux mots préalables seulement sur l’histoire du rat en général.

Et d'abord le rat n'est pas le mari de la souris, ainsi qu’un pré-

(1) J'ai dit dès le début de ce livre que celte même thèse avait été développée depuis par M. le docteur Lallemand dans la Æevue indépendante (avri 1847). Mon travail est antérieur de trois ans à celui de l'illustre académicien.

BÈTES QUI NE SE CHASSENT PAS. 237 jugé populaire trop répandu l'avait fait généralement supposer jusqu'à ce jour. Le rat n’est pas plus le mari de la souris que le crapaud celui de la grenouille.

Tous les rats sont ra{ophages. Non seulement les races voisines se détruisent, mais encore les individus des mêmes races. Les pères mangent leurs enfans au berceau pour les affranchir des soucis du jeune âge ; les enfants reconnaissants s'empressent à leur tour de débarrasser leurs parents un peu vieux du fardeau de la vie, comme faisaient les Massagètes, ces dignes ancêtres des Cosaques. C’est pour eela sans doute que j'ai lu dans le traité de la Morale en action, qu'on m'a donné pour prix, une foule d’exemples touchants de piété filiale, empruntés à l'histoire du rat et de la souris:

Tous les ans, à l’arrière saison, à l'époque où les trésors de l’automne commencent à s’épuiser, de sanglantes guerre civiles dont le bruit n'arrive pas jusqu'à nous éclatent dans les tribus des campagnols , des lemmings, des hamsters, des musaraignes. Le hamster pénètre dans le silo du hamster voisin, le tue, le dévore et s'empare de ses provisions d'hiver. La fureur de destruction devient universelle. Le lapin n’essaie pas assez de se soustraire à cette accusation générale de cannibalisme qui pèse sur les espèces souterraines. Toutes imitent le procédé de la taupe, qui plonge avec bonheur son long museau pointu dans les entrailles de la taupe voisine qu’elle vient d'égorger et boit avec délices le sang de sa victime. Il est certain qu'ils nous en avaient conté, M. de Buffon et les autres, sur les vertus filiales des rats et sur les mœurs patriarcales de la taupe. Patriarcales! je trouve le mot charmant; l'histoire de ces vénérés patriarches qu’on offrit à l'admiration de notre enfance crédule est si pleine, en effet, de tableaux édifiants de bonheur conjugal et de vertus domestiques ! Patriarcales! En fait de tendresse filiale, a-t-on mieux que l’affection des demoiselles Loth pour leur père, qui but, puis devint tendre... puis fut... son gendre... Qui fut meilleur père qu'Abraham, lequel, de ses deux fils bien aimés, chassa l’un au désert pour qu'il y mourût de soif avec sa mére, et fit rôtir l’autre sur des charbons ardents pour l'offrir au Seigneur. On dit que les jeunes miss albionnaises consacrent chaque semaine le saint jour du repos à méditer

sur ces textes édifiants, pour se former, l'esprit en même temps que le cœur.

Toutes les familles de rats, douées d’une fécondité prodigieuse, sont les emblèmes de ces populations misérables et prolifiques qui couvrent aujourd’hui le globe, et que la faim et la haïne du travail poussent à se faire la guerre et à s’entre-dévorer. Elles disparaîtront un beau jour, en même temps que la guerre, la peste et la famine. Le rat, comme le barbare, est un fléau que Dieu envoie aux nations civilisées pour les avertir et les punir de leurs égarements. Le rat a été chargé plus d’une fois de lexécution des sentences divines ; aussi occupe-t-il à ce titre une place importante dans les fastes de l'humanité. C’est le mulot d'Egypte qui détruisit l’armée de Sennachérib en dévorant pendant la nuit toutes les cordes des arcs et toutes les courroies des boucliers assyriens. Pline a consacré un chapitre entier de son huitième livre à raconter les cités détruites par les ravages des bêtes. Le rat a joué, avant et depuis Pline, un rôle immense dans l'histoire de ces bouleversements. On sait le sort de cet archevêque de Mayence, arraché de sa tour par une bande de rats suscités par Dieu, trainé jusqu'au milieu du Rhin et noyé par les mêmes, qui ne se retirèrent satisfaits, dit l’histoire calviniste, qu'après avoir fait disparaître, à coup de dents, des tapisseries saintes, le nom et l’image de l’impie.

Ce vice de nature, qui porte le rat à tourner ses incisives contre son propre sang, est le correctif de cette perpétuelle frin— gale dont il est possédé. Le rat aurait déjà dévoré tous les habitants du globe sans la ratophagie. Et si les Barbares n'avaient tourné aussi leurs armes contre eux-mêmes, où en serait la civilisation aujourd'hui ? Et si lord Aberdeen et M. de Nesselrode, je veux dire le rat normand et le rat tartare, au lieu de se jalouser, s’unissaient demain , par exemple , pour partager l'Orient !

Il y à des rats, comme les campagnols et les lemmings, qui quittent chaque année leur territoire pour aller butiner dans les contrées avoisinantes, et puis reviennent chez eux, l'expédition terminée. Ainsi faisaient les Gaulois, nos ancêtres; ainsi opèrent encore de nos jours les pirates, les Kabyles et toutes les populations nomades de l'Afrique et de l'Asie. Ces rats voyageurs sont

BÈTES QUI NE SE CHASSENT PAS. 239 suivis dans leurs émigrations par leurs ennemis habituels, qua- -drupèdes et volatiles. Ainsi, les bancs de harengs et de maquereaux entraînent à leur suite la baleine et les squales.

Il y en a d’autres qui, comme le rat brun et le surmulot, abandonnent leur patrie sans esprit de retour et s’établissent à demeuré sur le sol des pays conquis, comme le Normand dans la Grande-Bretagne, le Mongol dans la Chine. J'entendais dire dernièrement, par un diplomate à l’affüt de toutes les nouvelles, que l'avis officiel du retour {du surmulot vers sa contrée natale venait de parvenir à l'ambassade de Russie.

J'arrive à l'histoire de la raterie française.

La souris de France est autochtone; on la retrouve du moins dans les habitations gauloises dès les âges les moins historiques. Cependant l’usage du chat qui remplace le furet, lequel date luimême de l'invasion du lapin et de l’Arabe, l'usage du chat ne commence à être adopté en France que vers le commencement du XI siècle.

Les autorités abondent pour prouver la simultanéité de linvasion du Normand et de celle du rat brun, le rat proprement dit. Le surmulot, le rat actuel de Paris, date d'hier en Europe, comme le Moscovite, d'où il nous est venu.

Le Normand, honorable souche de l'aristocratie anglaise d’aujourd'hui, est la horde qui a laissé dans le monde la plus effroyable réputation de barbarie. Le pirate normand a fait croire à l'existence de l’ogre. Long-temps après que les rois de France eurent acheté la paix de Rollon au prix de la riche Neustrie, le peuple, dans ses prières publiques, suppliait encore le bon Dieu de le délivrer du mal et du Normand; c'est encore aujourd'hui le refrain des prières publiques de l'Irlande et de toutes les contrées malheureuses où domine le Normand, je veux dire le Lord Anglais; ne pas confondre avec le prolétaire anglais que je porte dans mon cœur. L'Irlandais et le Saxon ne sont pas pour moi des Anglais. C’est la terreur de la férocité normande qui força le peuple des campagnes en France à se réfugier sous la protection des comtes et à bâtir pour ceux-ci ces châteaux-forts où la tyrannie féodale s'installa et se casemata aussitôt pour un millier d'années. Ainsi, en ce temps-là, les pirates normands semaient déjà partout sur leur passage l'oppression, la misère et les ruines. J’en-

tends le Portugal, l'Espagne et la Chine qui me crient que le sang de Rollon n’a pas dégénéré.

Les historiens de l'époque s'accordent à constater que la venue des Normands fut accompagnée et suivie d'une foule de calamités atmosphériques et zoologiques de tout genre. Aldrovande résume les travaux des écrivains antérieurs. Au milieu de ce déluge affreux d'insectes dévorants, de reptiles venimeux et de loups enragés qui fondent de tous les côtés sur la France, apparaît pour la première fois le rat brun. Le rat brun, originaire de la presqu'’ile scandinave, a passé la Baltique sur les esquifs des pirates normands, et il s’est établi aux bouches de l'Elbe, du Weser et des fleuves du Nord. De là, il marche à la conquête du continent, faisant d’abord une guerre d’extermination aux mulots des champs et aux souris des villes ; il s’'avance peu à peu vers les contrées méridionales. On signale son apparition en France sous le règne de Louis VIT, l’infortuné mari d'Eléonore d'Aquitaine, l'introductrice de l'Anglais.

C’est le rat brun qui détermine l’épicier français à accepter les services du chat. Le rat brun réussit néanmoins à s'implanter si profondément dans le sol, que c’est lui qui finit par receveir le nom générique de l'espèce. Ce que le rat brun a détruit de richesses péniblement amassées par les travailleurs de France pendant les six ou sept siècles que nous avons eu à le nourrir, ne se calcule pas. C'était aussi le temps où le travail du serf nourrissait la paresse et le faste du noble. Envahisseur, carnivore et pillard.… tel fut le rat normand. La crainte de troubler l'entente cordiale qui existe entre le gouvernement anglais et le nôtre m'empèchera de pousser l’analogie jusqu’au bout.

Le rat normand à trouvé son maitre dans le siècle dernier, le rat moscovite ou tartare, autrement dit le surmulot, le rat de Montfaucon.

Un jour, en 1760 (il n’y a pas cent ans), la ville de Jaïk, en Sibérie, fut attaquée et prise d'assaut par une armée innombrable de rats. L'attaque avait eu lieu à quatre heures du soir; les vaincus accordèrent en toute souveraineté aux vainqueurs un quartier de la ville.

Ces nouveaux rats, inconnus à l'Europe, descendaient des hauteurs de ce même plateau central d'Asie, d’où s’échappèrent dans

les temps ces cavaliers huns et mongols qui, se répandant à droite et à gauche du soleil, prirent une fois l'Occident et Rome, une autre fois, l'Orient, de Jérusalem à Pékin.

Le débouché ouvert par la conquête d’une ville, le flot de l’invasion ne cessa plus de couler. Bientôt il se transforma en torrent; le surmulot déborda sur l'Europe. Il a pénétré, en cinquante ans, au cœur de toutes les capitales; nul ne sait où s’arrêtera le cours de ses progrès souterrains. Paris tremble de fournir un nouveau chapitre à l’histoire des villes renversées de Pline. Le surmulot vient de signaler son apparition dans la Nouvelle-Zélande par la destruction du perroquet nocturne. Il a détruit le Diablotin aux Antilles. Le perroquet nocturne de la Nouvelle-Zélande et le diablotin de la Guadeloupe habitaient des terrains comme le Tadorne.

L'établissement du rat moscovite ou tartare en France, eut pour préalable l’extermination complète du rat normand, conformément aux traditions de l'espèce. Il y a antipathie mortelle entre le sang normand etle sang moscovite. Le rat brun orgueilleux, qui couvrait naguère encore le territoire français de ses colonies innombrables, n’existe plus aujourd'hui dans Paris qu’au cabinet d'histoire naturelle et dans la langue du pays! A peine si quelques rares débris de la race ont réussi à se soustraire à la dent du vainqueur, en gagnant à la nage quelques misérables îlots de la côte inhospitalière de Bretagne, au pays des Venètes. La Venise de l'Adriatique fut fondée aussi par des débris de populations cisalpines échappés au glaive d’Attila, et qui trouvèrent asile en ses lagunes !

L'extermination du rat normand par le rat moscovite en France est contemporaine de l’anéantissement des privilèges de l'aristocratie francaise et de l'avènement du régime du sabre.

La puissance de destruction dont le rat tartare est armé, sa voracité elfrayante, son courage indomptable, rappellent complètement la manière des farouches cavaliers d’Attila et de Timour- Lenk, ces impitoyables exterminateurs qui s'amusaient à bâtir des pyramides vivantes où l’homme servait de pierre, et qui ne voulaient pas que l'herbe repoussât à la place où leurs chevaux avaient passé.

Le surmulot dévore le chien, le chat ; il attaque l'enfant en-

dormi, il est friand du cadavre de l’homme; il commence par lui manger les yeux comme au cheval. Sa dent est des plus venimeuses. Je sais dix cas d’amputation de jambe nécessités par la morsure du rat d'égout.

Ce que les abattoirs et les égouts de Paris nourrissent de surmulots est inimaginable. On en a tué des vingt mille et des trente mille pendant plusieurs jours de suite à la voirie de Montfaucon, sans que le nombre en parût sensiblement diminué. On calcule qu’il leur est servi un tribut annuel de six millions de kilogrammes de viande, tant en chair de cheval qu'en autres ma— tières animales putréfiées.

La question du rat de Montfaucon s’est élevée, dans ces derniers temps, à la hauteur d’une question sociale. On sait la célèbre délibération de ce conseil municipal de Ia banlieue qui, consulté un jour sur cette question terrible, décida que le meilleur moyen de venir à bout du rat était de 4e tuer; solution ingénieuse, mais qui avança peu les choses, attendu que l'assemblée oublia de s'entendre sur le moyen de destruction. Cependant la solution de la question ne saurait être ajournée plus long-temps, car à s’agit tout bonnement, dans cette affaire, pour les quartiers de l'Est dela capitale, d'étre ou de n’étre pas; c’est là toute la question.

Considérez un peu ce rapprochement bizarre : les deux varié tés de rats les plus féroces et les plus sanguinaires, celles quiont pesé le plus lourdement sur le monde européen, nous sont venues précisément des mêmes lieux et en même temps que les deux nations qui sont demeurées les dernières barbares, la nation russe et la nation anglaise, vouées encore aujourd'hui au principe de guerre et de spoliation.

Or, la France est le tombeau de toutes les barbaries : ælle verra s’éteindre avant peu la dynastie du rat moscovite, comme elle a vu s'éteindre la dynastie du rat normand. Le principe de l'autocratie ou du despotisme d'un seul n’est pas plus fait pour s'acclimater chez nous que celui de l'oligarchie, A faut que le barbare s'incline devant le Dieu d'égalité et de paix, comme le Sicambre, ou qu'il périsse écrasé sous le marteau, comme le Hun et l'Arabe !

Mais le rat, emblème de misère, de meurtre et de rapine; le

rat, emblème de la horde normande ou moscovite, ne peut dis- . paraître du sol qu'après que la misère et le meurtre en auront été bannis d’abord, et que les gouvernements sages auront mis en pratique la théorie pacifique placée par nous dans la bouche du grand vainqueur de l'Isly, et formulée jadis en un hardi toast, dans une assemblée solennelle : |

« À l'abolition de la guerre ! à la transformation des armées destructives en armées productives ! » (1)

Paroles sublimes dans la bouche d’un guerrier.

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