LA TAUPE
Virgile a défini la taupe :
Monstrum horrendum , informe, ingens , CUI LUMEN ADEMP- TUM !
Comme c’est ça: un monstre hideux, sanguinaire , colossal, qui ne voit pas clair du tout.
La taupeest, en effet, le plus monstrueux de tous les êtres créés. C'est le plus puissant de tous les quadrupèdes pour la force musculaire ; c’est le plus sanguinaire de tous les carnivores. C’est le plus complet de tous les mammifères, sans en excepter l’homme ; c'est le champion le mieux armé pour la guerre, le travail et l'amour.
J'ai beaucoup entendu parler de la force de l'éléphant, qui porte sur son dos des tours chargées de combattans. Je me suis
laissé dire aussi bien des choses sur la puissance de locomotion de la baleine, qui ne met pas plus de quinze jours à faire le tour du globe. Enfin, on m'a cité le tigre du Bengale comme un buveur de sang difficile à rafraichir. Les prouesses de l'éléphant et celles de la baleine ne sont que jeux d'enfants en regard des tours de force de la taupe, et le créateur a dépensé plus de génie mécanique dans la construction de la seule main de la taupe, que dans la bâtisse de toutes les charpentes des géants de la terre et des eaux. Le tigre du Bengale est un lézard pour la sobriété et uu agneau pour la douceur comparativement à la taupe ; car le tigre du Bengale n’a jamais tourné ses canines contre son propre sang. Envoyez deux tigres à un ami dans une boîte; ils parviendront à leur adresse sans encombre ; placez deux taupes dans la même position, elles se seront avalées l’une l’autre avant d'être arrivées à la première étape.
La belle difficulté de se mouvoir comme l'éléphant dans un milieu aussi peu résistant que l'air, ou comme la baleine, dans un milieu fluide qui vous fait monter ou descendre, au gré de la compression ou de la dilatation de vos poumons ! Mais, placez voir un peu un éléphant ou une baleine à cinquante pieds sous terre, dans les mêmes circonstances que l’infortuné Dufavel, et voyez à quoi aboutiront les efforts les plus désespérés du cétacé ou du proboscidien. Hélas ! tous les deux périront à la peine, au bout de quelques minutes, faute de pics pour percer la terre et de muscles assez vigoureux pour les faire mouvoir. Donnez à la taupe la taille de la baleine, ou seulement celle de l'éléphant, et elle bouleversera le monde !
Il tombe d’ailleurs sous le sens que l’animal destiné à vivre dans un milieu comme le tuf soit armé de moyens de locomotion plus puissants que celui qui doit vivre dans le milieu atmosphérique ou aquatique, dont les molécules se déplacent sans la moindre opposition. La supériorité musculaire de la taupe sur l'éléphant est une de ces vérités qui s'énoncent et ne se discutent pas,
La mâchoire de la taupe est armée de QUARANTE-QUATRE dents redoutables. Son grouin, indice d’une sensualité orageuse, a pris des proportions si démesurées qu'il a presque complètement obstrué le sens de la vue (sens de charité).
La taupe remue la tête, et le sol pulvérisé jaillit soudain dans
l'air, comme l’onde amère jaillit des évents du cachalot. Son estomac est une fournaise toujours ardente où les aliments les plus indigestes se tordent instantanément, se fondent et disparaissent. Sa faim est de la rage, son amour de l’épilepsie…
L'existence de la taupe est une orgie de sang continu. Ses accès de rage d'estomac la prennent cinq à six fois par jour. Elle meurt d’inanition pour dix heures d’abstinence.
La taupe s’élance sur sa proie d’un bond prodigieux, la saisit sous le ventre, lui plonge son long museau dans les entrailles, élargit la plaie avec ses mains, pour se noyer tout entière dans le sang de sa victime, pour jouir par tous ses pores. Chacun de ses meurtres est pour elle l’occasion d’une extase voluptueuse. Une taupe affamée sauta un jour à la gorge d’une jeune fille et lui perca le sein, avant qu’on eût le temps d’accourir à son aide.
M. de Buffon a fait une peinture séduisante des mœurs pasto— rales de la taupe, et il a envié son bonheur.
Si les Anciens avaient connu la taupe, il est plus que probable qu'ils l’auraient consacrée à Priape.… dieu des jardins. La taupe n'infirme pas le dicton si connu, que l’amour est aveugle.
À propos d'amour aveugle, il y a ici une chose très-pénible à dire à l'homme, et surtout excessivement délicate à écrire en français. Je reconnais aujourd'hui pour la première fois que j'ai eu tort de maudire la tendresse de mes auteurs qui condamnèrent mon enfance aux travaux forcés du latin, au lieu de la laisser se développer librement au grand air du vagabondage et des meules de foin parfumées, si favorables aux exercices de la gymnastique et à l’exhibition du bas de la jambe des jeunes filles. Oui, je regrette sincèrement de ne plus posséder comme autrefois mon Cornelius Nepos (j'ai eu un prix en Cornelius Nepos), pour me tirer de mon explication, à la manière de M. Dupin le spirituel. Je veux dire que s'il est vrai, comme l’admet Ja science qne l'attribution spéciale d'une fonction unique à un organe soit le caractère qui constitue le degré de supériorité relative des êtres dans l’échelle animale , homme est forcé de se loger, sur cette échelle, à un degré inférieur à celui qu'occupe la taupe; vu que chez l'homme il y a encore des organes qui servent à deux fonctions. chez la taupe jamais. Je demande à ne pas m'expliquer plus clairement sur ce chapitre, et aussi à passer sous silence
l'examen déchirant des causes de la résistance désespérée qu'oppose la vertu de la jeune taupe aux brutales sollicitations de ses amants.
M. Flourens l’immortel, le même à qui ses études intéressantes sur la colorisation des os du canard ont ouvert les portes de l’Académie française, a fait sur l’histoire de la taupe des observations curieuses. Il résulte des expériences de l’immortel que la taupe professe pour le régime végétal un si souverain mépris qu’elle aime mieux se laisser mourir de faim que de toucher de la dent aux légumes les plus savoureux. Je m'inscris hardiment en faux contre ce résultat, et, au nom de l’analogie toute puissante, je demande que l’Académicien renouvelle l'expérience, en prenant soin de substituer la TRUFFE à la carotte, et je parie tout ce qu'on voudra que la taupe se laissera aller à la séduction de la truffe ; car sans cela l’analogie du groin serait fautive, et alors à quel principe se fier désormais !
On comprend, du reste, qu'une bête comme la taupe ne peut être l'emblème d’un type humain individuel. La taupe n'est pas, en effet, l'emblème d'un seul caractère, elle est l'emblème de toute une période sociale, la période d'enfantement, la période la plus douloureuse et la plus ténébreuse de toute la phase limbique, la période cyclopéenne. La taupe ne symbolise pas un seul vice, elle les symbolise tous; car elle est l'expression allégorique la plus complète de la prédominance absolue de la force brutale sur la force intellectuelle. Je regrette presque d’avoir été obligé de ranger en tête de la catégorie des proboscidiens l'éléphant, qui porte une trompe et qui est, par conséquent, un peu parent du tapir et de la taupe. Mais l'éléphant est exclusivement hervibore et symbolise par sa frugalité les mœurs innocentes et pudiques de la période paradisiaque.
La taupe est le vase d'impureté dont il est fait mention dans l'Ecriture-Sainte. Prenez parties égales de Néron, de Sardanapale, de Messaline et de marquis de Sade, broyez le tout dans un mortier, chauffez et distillez, vous obtiendrez la taupe.
Le cyclope borgne, qui laboure les entrailles de la terre, qui fouille les galeries souterraines, voilà la taupe !
Le Titan qui entasse Pélion sur Ossa, l’Encelade dont les convulsions donnent à l'Etna des nausées si terribles et qui lui font
vomir des torrents de lave enflammée, c’est la taupe qui entasse aussi montagne sur montagne, qui remue les entrailles du sol, et multiplie les éruptions terreuses sur la surface des prairies !
Le eyelope qui se nourrit de chair humaine ; qui assomme à coups de quartiers de roche les amants de Galathée; qui trouve fade toute orgie où le sang ne ruisselle pas. c’est la taupe, le mâle de la taupe qui n'obtient la possession de sa femelle qu'après avoir mis à mort tous ses rivaux... qui, après les avoir tués, les dévore, et tout souillé de sang, tout fumant de carnage, réclame de la beauté le prix de ses exploits!
Car ces longues galeries souterraines que vous avez parfois suivies de l'œil dans la prairie ne sont pas toujours les galeries que creuse la taupe pour chercher les larves et les lombrics dont elle fait sa pâture. C’est bien souvent l'issue qu'a pratiquée la femelle pour se soustraire aux obsessions redoutables de ses persécuteurs. L'amour parle haut à la sensualité de cette espèce, et chaque femelle est le but des prétentions d'une foule de soupirants. La malheureuse n'a un peu de répit que dans les duels acharnés que se livrent ses bourreaux ; elle cherche à profiter du conflit pour tenter une évasion. C’est très-bien pour un jour, et tant que dure la tuerie. Maïs voici que la lutte est terminée, etqu'il y aun vainqueur, et que celui-ci, après sa vengeance assouvie , se met en devoir de rattraper la fugitive. Alors c’est un siège dans toutes les règles, où se déploient toutes les combinaisons de la stratégie du mineur: mines et contre-mines, boyaux circulaires à deux fins, tranchées diagonales, stratagèmes Cormontaigne et autres. Il faut que la résistance ait son terme, puisque le mâle a réussi à acculer sa victime dans une impasse, En effet plus d'autre moyen pour celle-ci d'échapper que de gagner au plus vite la surface du sol ; mais l'éclat du jour l’éblouit, ses forces épuisées trahissent sa pudeur, le sacrifice douloureux s'accomplit. La mère dépensera désormais, pour assurer l'avenir de sa famille, tout le talent que la vierge dépensa autrefois pour défendre sa vertu.
On a vu de ces galeries d'amour qui avaient un kilomètre de longueur. La dimension des galeries de chasse n’est pas moindre. La galerie de chasse est le chemin par lequel la taupe se rend de son domicile à son cantonnement de chasse. L'art du taupier, inventé en ce siècle par le célèbre Henry Lecourt, cultivateur de
Seine-et-Oise, est basé tout entier sur la connaissance de ce passage. Comme la taupe est obligée, par les exigences de sa voracité, de faire plusieurs fois ce voyage par jour, et notamment le matin et le soir, il est bien facile de lui tendre un piège quand on connaît sa route. L'art du taupier a fait de grands progrès depuis quelques années ; mais l’extermination de la taupe, comme celle des hannetons et des chenilles, ne peut se faire qu'au moyen de mesures unitaires, basées sur le principe de l'association et de la solidarité, et pratiquées sur une échelle immense. Un jour l'agriculture reconnaissante élèvera des statues à Henry Lecourt, qui l'aura délivrée du fléau de la taupe.
C’est Henry Lecourt qui a mesuré la rapidité avec laquelle la taupe se meut dans ses galeries souterraines. Il planta dans toute la longueur d'une galerie habitée, % certaine quantité de fétus de paille, ornés de banderolles flottantes à l'extérieur, et boucha hermétiquement l’orifice du passage, à l’aide du pavillon d’un cornet à piston. Puis quand il vit à l'agitation de la taupinière que l'ennemi était proche, il tira de l'instrument une note épouvantable qui produisit une telle impression de terreur sur l’animal, qu'on aperçut soudain tous les petits drapeaux se renverser sur toute la ligne, comme un bataillon de dominos mal assis. Il fut constaté par cette expérience curieuse, répétée plusieurs fois, que la vitesse maxima de la taupe dans sa galerie égalait celle du cheval au grand trot.
Que ceux qui désirent en savoir plus long sur la taupe interroent les écrits de M. Geoffroy Saint-Hilaire, le plus grand génie scientifique et zoologique de ce siècle, /e seul savant qui ait su la série.
Beaucoup d’analogistes estimables et à l'opinion desquels je serais heureux de pouvoir fairé une légère concession ne partagent pas complètement ma manière de voir sur la taupe. Ils ne sont pas bien convaineus que Virgile ait voulu faire allusion à cet animal, en écrivant le vers ci-dessus relaté. Ts disent que l'odieux quadrupède bossu, ventru, goulu, est un emblème du fermier-général. Ils trouvent qu'il y a ressemblance assez marquée entre les taupes qui bouleversent le sol et perçent des voies de communications souterraines, qui se correspondent , pour pour suivre et atteindre en tout lieu les insectes dont elles se nourris-
sent — et les monopoleurs de chemins de fer et de messageries qui se mangent les uns les autres, qui bouleversent aussi toutes les relations commerciales d’un pays, et accaparent toutes les * voies de transport pour ranconner à merci les voyageurs , leurs victimes. et qui utilisent leurs rails-ways en manière de télégraphes électriques , etqui ruinent par leurs manœuvres d'agiotage lagriculteur, le vrai travailleur et l'État. Ces analogistes ajoutent que l'extrême sensibilité nerveuse de la taupe qui redoute la lumière et meurt pour la moindre écorchure, caractérise admirablement l’obscurantisme obstiné de ces monopoleurs de banque et de transports qui redoutent aussi la lumière, parce qu'ils savent parfaitement que la première réforme industrielle les tuera, en tuant le régime anarchique où se débat l'industrie. Je n'ai jamais nié qu'il y eût du vrai dans ces rapprochements, et un peu de la taupe chez le concessionnaire de chemins de fer, qui n’a pas de chances dans les analogies ; je crois pourtant, à part toute modestie d'auteur, l’analogie du cyclope imfiniment préférable. Au surplus, j'ai rempli mon devoir de rapporteur de commission, j'ai mis l'opinion de la minorité sous les veux du lecteur, les lecteurs choisiront.
Le renard est le seul carnassier de nos climats à qui ne répugne pas la taupe.
J'ai donné trop de développements à la question de la taupe pour avoir le temps de m'arrèêter sur le desman des Pyrénées et sur la famille des musaraignes. La tribu des musaraignes , qui renferme trois espèces, dont une aquatique, est ambiguë entre le rat et la taupe , et les mœurs des musaraignes participent de celles des deux races voisines. Elles se dévorent entre elles, et il y a de plus guerre à mort entre le mulot et la musaraigne. La morsure de Ja musaraigne est venimeuse. Beaucoup de chiens refusent d'attaquer la musaraigne , qui déchirent la taupe avec rage. La musaraigne symbolise le passage de la première période industrielle à la période barbare. Le desman est une espèce de taupe amphibie dont le groin se rapproche de la trompe et qui ne se rencontre que dans les ruisseaux des Pyrénées. Le desman habite des terriers qu'il pratique dans la berge, au dessous du niveau des eaux. Il vit d'insectes aquatiques et de menus poissons comme la musaraigne. Le des-
man symbolise le braconnier de rivière infime, le crocheteur de boutiques.