LES LOIRS
La France possède trois variétés de loirs; le loir proprement dit, le lérot, le muscardin.
Gentils petits animaux à la mine éveillée, à la queue bien fournie comme celle de l’écureuil, les loirs, trop connus des jardiniers de Montreuil-aux-Pêches et d’ailleurs, sont les dévastateurs des vergers et des espaliers. C’est encore un emblème des industriels parasites qui passent les trois quarts de leur temps à dormir et qui se rattrapent de leur oisiveté sur le travail d'autrui. Le loir se rattache par ses allures de saltimbanque et sa queue fourrée à l'écureuil , par ses mœurs de cannibale au rat proprement dit. Il niche comme l’écureuil sur les arbres et acquiert au temps des fruits un embonpoint et une certaine délicatesse de chair qui justifient la haute estime que les Romains faisaient de ce gibier.
CHEIROPTÈRES. (Chauves-souris.)
Je ne connais pas de série animale qui ait eu moins de chances pour ses dénominations que celle des mammifères volants. Le peuple l’a baptisée d'abord du nom générique de chauve-souris, qui ne me semble pas heureux, vu que l'animal fabuleux qu'il s'agissait de désigner n'est ni souris ni chauve. La science n’a pas mieux réussi avec sa dernière étiquette de cheiroptères (mains ailées) ; car les organes de locomotion de la bête en question ne sont ni des mains ni des ailes. Vespertilions, Antropomorphes, n'en disent ni plus ni moins.
Puisque la science officielle désirait à toute force honorer cette infamie d’un nom grec, elle devait lui fabriquer un substantif composé qui répondit à l'indication naturelle , quelque chose comme oiseau-mamelle où quadrupède volant.
J'ai accepté le cheiroptère par lâcheté, pour prouver que je ne recherche pas aussi avidement qu'on m'en accuse l’occasion d'humilier la science. Ensuite, parce que de toutes les saletés de la création dernière, la... chauve-souris... était sans contredit la
plus difficile à nommer ; et que j'aurais eu peur d’effrayer mes jeunes lectrices en lui restituant son vrai nom.
Car la chauve-souris est un emblème de mort! et de quelle mort! !
Et un seul nom lui convenait, celui d'Épouvantail on de Satanile que certains zoologistes passionnels ont donné à l'alcyon des tempêtes.
Les personnes peu habiles dans l'art de deviner les rébus de la nature et qui savent quelle peine on a souvent à faire parler les muets, me croiront sur parole, quand je leur aurai affirmé qu'il n’a fallu dix années de relations suivies avec la chauve-souris, et des efforts inouïs de persévérance et d’importunité, pour l'amener à desserrer les dents, et à me faire l’aveu de toutes ses turpitudes. Il est vrai qu’elle m’en a dit long. Et je ne sais véritablement pas, vu la nature de ces confidences, si je ne ferais pas mieux de les garder pour moi que d’en faire part au publie. Je sens la chair de poule me venir à la seule idée des conséquences fâcheuses que pourrait avoir mon indiscrétion avec des personnes faibles.
La question de la chauve-souris est une question de l’autre monde, une question qui sent le fagot…
Tout est mystère, imposture et ténèbres dans cette série de transition, dans tous ces moules d’ambiqus, marqués au coin de l'anormal, du hideux et du fantastique.
Est-ce le noir esprit de l’abîme, le porte-drapeau de Satan, le fantôme décharné et livide que la peur de l’enfer fait apparaître au chevet du moribond, le spectre au rire affreux qui se lève des tombeaux avec le crépuscule et y rentre avec l'aube, le squelette à la faulx, planant dans les régions de l’Erèbe d’un vol silencieux ? C’est tout cela à la fois et quelque chose avec.
C’est l’image de la mort dans les sociétés limbiques, l’image de la transition douloureuse, le cauchemar des imaginations terrifiées.
La chauve-souris habite les sombres caveaux comme les spectres, les sombres caveaux et les trones d’arbres morts, les noires cavernes et les efevasses des vieux murs, qu'elle quitte aussi à l'heure douteuse qui précède la nuit. Le jour, suspendue à la voûte des grottes sépulcrales, elle imite la complète immobilité
du trépassé dans son cereuéil. Les membranes velues qui la soutiennent dans Fair ont servi de patron à toutes les tentures mortuaires qui décorent les salles des tombeaux.
Mi-oiseau, mi-quadrupède, c’est bien la transition d'une vie 2#férieure à une vie supérieure. Mais à quelle espèce de vie supérieure? That is question. Ecoutez patiemment, et l'on vous dira tout. 1
La chauve-souris est une des rares espèces qui jouissent du singulier privilège d'inspirer à première vue des antipathies mortelles et de faire tomber en pamoison les personnes nerveuses. Elle partage cette triste faculté avec le crapaud, emblème du mendiant ; l'araignée, emblème du boutiquier ; la vipère, emblème de perfidie. Or, remarquez bien cette circonstance : Ea chauve-souris est une bête #»nocente ! 11 Là est le mot de Fénigme.
La chauve-souris est une bête innocente, plus qu'innocente.…. utile, et qui continue le service de l'hirondelle, interrompu par la nuit. La chauve-souris fait la guerre à tous les insectes et à toutes les vermines nocturnes qui affligent l'humanité et ses arbres à fruit.
— Ah ça ! mais puisque cette créature hideuse qui jouit de la suprême laideur et de la suprême faculté de répulsion n’est qu'un animal innocent, utile même, cette peur qu'on nous faisait de la mort, de cette transition si inquiétante, n'était donc qu’une atroce plaisanterie ?
— Une atroce plaisanterie, c’est vous qui venez de le dire ; une mystification indigne et infiniment trop prolongée— à l’aide de laquelle de misérables imposteurs ont odieusement exploité l'humanité crédule, profitant de son ignorance pour l'effrayer, pour frapper son esprit de Fidée du Dieu méchant , pour enseigner le dogme des peines éternelles. Heureusement que tout se découvre avec le jour (analogie). La chauve-souris , que les fourbes obseurants avaient associée à leurs complots ténébreux , ne les aurait pas trahis , qu'un autre de leurs complices aurait vendu la mèche.
La chauve-souris est une chimère, un être monstrueux, #npossible, ne symbolisant que des chimères, un farfadet nocturne représentant exclusivement les fantômes des imaginations malades,
les enfantements des cerveaux calcinés par l’ascétisme, le jeûne et les méditations solitaires. La chauve-souris est l’imposture faite bête, comme M. de Talleyrand, évêque d’Autun, était le mensonge fait homme.
Le caractère d’universelle anomalie, de monstruosité qui s’observe dans la conformation de la chauve-souris, ces interversions bizarres de sens qui permettent à la vilaine bête d'entendre avec le nez, de voir avec les oreilles, s'expliquent par la subversion d’idées, par les dérèglements intellectuels que ce moule fantastique est chargé de symboliser. Une preuve que la chauve-souris, du reste, n’a jamais représenté qu'une fausse mort, c’est que celle-ci est camarde, tandis que l’autre a des nez exagérés qui lui descendent quelquefois jusque sur la poitrine , en manière de trompe d’éléphant.
La chauve-souris avoue ingénuement , du reste, sa complicité dans l’œuvre de l’obscurantisme; elle a été durant soixante siècles l'auxiliaire la plus dévouée de la superstition, par la raison toute simple que ses sympathies naturelles sont pour les amis des ténèbres, et que la lumière l’offusque, ‘et qu’elle ne peut pas voir une bougie allumée sans éprouver le besoin de souffler dessus. J'avouerai à mon tour qu'il me serait impossible de faire à la pauvre bête un crime de ces sympathies. Qui se ressemble s’assemble. La chauve-souris ne fait que se traîner durant le jour ; elle ne vole ni ne marche; on ne peut pourtant pas enrôler des soldats de cette espèce dans le régiment du progrès.
Et puis, c’est qu'il y a véritablement pour l’obscurantisme systématique de la chauve-souris, comme pour celui de l'ours, qui ne se pose pas non plus comme un ami trop fougueux des lu mières, il y a une circonstance atténuante d'une gravité extrême.
Il faut que j'apprenne à tous ceux qui l'ignorent : que l'enfance des globes est le bon temps pour les chauves-souris, comme l’enfance des hommes est le bon temps pour les loups-garoux et les croquemitaines. La chauve-souris occupe dans l'échelle de l'animalité d’un monde un degré d'autant plus élevé que ce monde est plus voisin de son éclosion à la vie animale.
Or elle régnait dans le monde qui précéda celui-ci; Fhistoire antédiluvienne rapporte même que c'était le moule le plus achevé de l’animalité d'alors. Du haut rang qu’elle occupait en ces temps
éloignés, la chauve-souris a encore conservé une habitude, celle de porter la mamelle à la même place que le sphinx.
Il paraît donc prouvé qu'aux beaux jours de cette création n° 2 (l’avant-dernière) , le domaine de l'air appartenait en toute souveraineté à deux ou trois chauves-souris gigantesques, espèces de navires aériens dont les voiles membraneuses mesuraient dix et douze mètres d'envergure. Et ces chauves-souris fort-modèle, que les savants d'aujourd'hui appellent pférodactyles, pour ne pas répéter le mot cheiroptère, qui veut dire absolument la même chose, se partageaient avec l'ours les bénéfices d’une tyrannie sans contrôle. Je me suis laissé dire qu'il y avait de ces oiseaux à poil, de ces hideux vampires, qui ne se gêénaient pas pour tirer à un pauvre mégathérium ou à un pauvre dinothérium endormi une palette de sang d’un demi-hectolitre. Si l’on en croit les récits de nos navigateurs, ces habitudes de sucer le sang aux gens pendant leur sommeil se seraient soigneusement transmises des ptérodactyles de jadis aux cheiroptères d'aujourd'hui.
Je ne suis pas l’apologiste des tyrans ni des vampires ; mais je suis indulgent pour les pouvoirs déchus ; je n’exige pas de ceux qui ont tout perdu dans une révolution qu'ils soient affec— tionnés de cœur au nouvel ordre de choses. Dans {eus les temps et sur tous les globes, les prétendants, c’est-à-dire les déchus (l'Ours et la Chauve-Souris) ont donné la main aux obscurants, tranchons le mot, aux jésuites; de tout temps, les prétendants et les prêtres se sont coalisés pour entraver le progrès. L'intérêt des déchus dans la coalition est bien clair ; avant d'imprimer au char une marche rétrograde, il faut commencer par lui faire faire halte.
Je sais bien que c’est la chauve-souris qui a le plus contribué à incruster dans l'imagination des crédules mortels les mythes plus ou moins fabuleux de l'hippogriffe, du griffon, du dragon, de la chimère ; que c’est elle en un mot qui a servi de modèle à tous les oiseaux à quatre pattes et à mâchoires, à qui le monde ancien avait l'habitude de confier la garde de ses trésors. Le Rock de la légende arabe n’est pas un aigle, mais une vraie chauve-souris. Un oiseau qui n'est que ça, un oiseau si grand füt-il, qui n'aurait que deux pattes et des plumes, ne réussirait
jamais à inspirer la même terreur que la plus innocente chauvesouris. Le physique de l'emploi d'épouvañtail exige inapérieusement la réunion des griffes, des aïles et des mâchoires: Le diable de la légende catholique, apostolique et romaine, le diable chrétien, celui qui a tant tripoté avec les âmes et qui à fait donner par testament tant de bonnes terres aux prêtres, le diable chrétien n’est lui-même qu'une contrefaçon très-heureuse de la chamve-souris, sur le front de laquelle on à vissé les deux cornes dm satyre antique, pour dissimuler le plagiat. Le diable qui traverse: la toile de l'Opéra, dans le troisième acte de Robert, a des ailes membraneuses et des orteils ornés de griffes comme une vraie chauve-souris. Toutes les évocations de sorciers dans les drames infernaux ont pour premier résultat de faire apparaître sue ka scène d'affreux ptérodactyles qui ouvrent leurs ailes en musique. Toutes les figures des principaux personnages de la grande épopée de Callot, la Tentation de saint Antoine, sont copiées des originaux qu’on peut admirer au cabinet d'histoire naturelle, dans la galerie des tableaux de famille de la chauve-souris. Prenez au peintre ses coiffures de démons les plus aventureuses, ses oreilles les plus excentriques et ses nez les plus épanouis, et j'aflirme que le rhinolophe, Yoreillard et le rat volant trouveront encore moyen de faire crier à la timidité du copiste. La tradition du vampire qui sort de son tombeau la nuit pour sucer le sang des jeunes filles est une tradition de chauve-souris. Le tricorne du jésuite, la cagoule du moine sont des pièces de l'uniforme de la chauve-souris. "
Je sais tous les crimes de la chauve-souris, et je les lui pardonne ; faute avouée est à moitié pardonnée.
Je les lui pardonne, par ce motif religieux que la crainte de la mort est une des conditions fatales de l'existence dans les sociétés limbiques, et que Dieu a dù proportionner cette terreur de la mort aux misères de la vie. La superstition avait sa nécessité comme le mal.
Mais de même que les premiers rayons du soleil, foyer de lumière et d'amour, chassent de l'atmosphère revivifiée les esprits des ténèbres, le hibou et la chauve-souris... ainsi la fausse morale et la superstition, l'idée du Dieu méchant, la crainte et Fimposture , s’enfuiront du cerveau de l'homme avec les premières
lueurs de l'aurore d'harmonie, et le cauchemar affreux de l'enfer cessera de peser sur nos rêves !
Insensés qui vous plaignez que Dieu ait refusé à notre âge la révélation des choses de l'autre vie... On voit bien que vous ne savez ce qu'il en coûte à ceux qui ont connaissance des délices de la vie aromale de rester ici bas !
La chauve-souris , qui a tant perdu à la création dernière , est destinée à disparaitre complètement au début de la prochaine. (Création n° 4.)