‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 60 sur 63 · NN RO CE · texte numérisé non relu

NN RO CE

ne peut ‘tirer parti pour l’embellissement du globe , le renard, race infime condamnée à disparaître un jour de la surface de la terre, peut se marier sans qu’il en résulte un grand mal pour l'humanité, et il se marie précisément pour nous apprendre à détester le ménage familial et morcelé, source de tous les vices êt de toutes les misères.

Le ménage morcelé et le renard ont pour eux les moralistes hypocrites qui ne manquent pas de jeter la pierre au chien, à raison de son cynisme et de la brutalité scandaleuse de ses amours; mais je réponds, pour le chien, aux moralistes : que la fidélité conjugale dont se targue le renard n’est que l’apanage des natures inférieures, et que l'influence de la papillonne n’a jamais terni l'éclat d'aucune grande renommée masculine ou féminine, témoin Alcibiade, Aspasie, Salomon, Charlemagne, François Ier, Henri IV, Louis XIV, Catherine et Ninon.

Qui nous dit après cela que cette inconstance cynique, qui caractérise le tempérament du chien domestique comme celui du baudet, n’a pas sa raison d’être? Qui nous dit que la grande question du ralliement à l’homme des espèces rebelles comme le loup, le zèbre , l'hémione , ne se rattache pas à ce vice de facilité d’amour reproché au chien et à l’âne. Je vous le demande, comment rallier le loup à l'homme, sans l'intermédiaire des croisements ? car je crois à l'éducabilité du loup; c’est une de mes faiblesses. Mais ceci est trop savant pour les académiens, je m'’arrête.

Laissons respirer un moment les moralistes attérés, pour nous occuper exclusivement du renard et le suivre dans les diverses phases de sa carrière.

Le renard se marie , mais il n’est pas monogame; il ne fait «rrier commun avec la femelle que pour le temps seulement où . éducation de la famille rend ses soins nécessaires. Cette union, qui commence vers la fin de l'hiver, dure jusqu'au mois d'août. La renarde porte deux mois comme la louve et la chienne; elle met bas en avril : sa portée est de cinq petits.

Il est d'observation que, hors le temps de mariage, les renards, tant mâles que femelles, font très-peu parler d'eux. C'est la venue de la famille qui développe avec luxe chez le père et la mère les instincts de pillage et de vol dont le ciel les a doués. Il en est de même chez les civilisés, où l’on voit fréquemment de jeunes

commis-marchands très-délicats au jeu avant le mariage, tricher au domino incontinent après. C'est encore une chose très-connue que l'épouse civilisée triche au jeu. Je sais un riche négociant de Paris , républicain farouche , qui se plaignait à moi un jour de gagner trop d'argent sur le travail des pauvres ouvriers lisserands. C'était Néron, désespéré de savoir écrire. Le même fit poursuivre avec acharnement un de ;ses amis pour une dette misérable. Quand on lui fit reproche de ce procédé, odieux pour un républicain : «Que voulez-vous! répondit-il, j'ai à nourrir une femme, des enfants et deux chevaux. » Un couple de portiers, désireux de trouver une loge, n'oublie jamais, pour capter la confiance des propriétaires, de se déclarer sans enfants.

C'est donc au mois de mai, quand il y a au terrier cinq bouches de plus à nourrir, que la basse-cour, le parc et la garenne ont à subir de la part de ces maraudeurs à longue queue les plus terribles assauts. Au père revient de droit l'office de directeur des expéditions diurnes et nocturnes; à la mère , le soin de partager entre ses petits le produit de la chasse. Quand un renard pénètre dans un poulailler à cette époque , il ne se borne pas à étrangler une seule volaille et à l'emporter sur-le-champ, il fait main-basse sur tout le personnel de l'établissement — quand on prend des poulets, on n’en saurait trop prendre ; ainsi disent les Juifs à propos des chemins de fer—puis il range ses victimes avec ordre, comme un chasseur son gibier, et procède avec calme à l'emballement et an transport de la marchandise. Si la femelle est là, elle lui prête assistance. Tout ce qui ne peut pas être mangé le jour même est enfoui soigneusement dans la terre, à des places qu'on remarque. Tous les individus de la grande famille des canins, qui sont menacés de mourir de faim ou réduits à vivre de mulots et de racines, quand la chasse ne rend pas, ont cet instinct d'enfouissement et de prévoyance. Il y en a même qui poussent la précaution jusqu'à enfouir ce qu'ils ont déjà mangé une fois. J'ai tué plusieurs fois des renards à l'affût, en me postant dans le voisinage d'un quartier de levraut ou d’une aile de volaille enfouis par un de ces animaux et découverts par la charrue. On ne tue pas toujours en ce cas le propriétaire de la chose dérobée. J'en ai tué un, une fois, en plein midi, derrière le rur d’une maison de ferme, qui s’amusait à compter une demi-

douzaine de chapons qu’il venait de prendre , et qui paraissait tellement absorbé par ses calculs , qu’il me laissa approcher de Jui jusqu'à une distance de quinze pas. Il était midi: c'était l'heure où les laboureurs ont quitté la plaine, où tout le monde fait la méridienne au logis. Le renard est un observateur profond de toutes les circonstances extérieures ; il a étudié les allures des bêtes et des gens de son canton; il possède à un haut degré la mémoire des heures, sans être cependant de la force du chien, qui distingue parfaitement les jours de la semaine et qui sait que, dans les campagnes, les bouchers ont l'habitude de tuer le samedi.

On connaît qu'une portée de renardeaux grandit dans le voisinage, quand on voit les carrefours de la forêt, où la jeune famille vient prendre ses ébats, tapissés de fémurs d’oie et de tibias de levrauts. Les jeunes renardeaux sont friands de ces hochets, et l'amour paternel veille à ce que ces charmantes fantaisies soient toujours satisfaites. Les louveteaux, dont la mâchoire est plus forte, préfèrent pour folâtrer le gigot de mouton. Que de faux poids, hélas! et de sophistications de denrées n’entraine pas aussi l'amour paternel de l’épicier, désireux de fournir sa progéniture de toutes sortes de hochets ! Quel sentiment louable n’aboutit pas à une turpitude dans cette misérable société civilisée !

La renarde est pleine de tendresse et de soins vigilants pour ses petits ; elle quitte peu le terrier dans leur première enfance ; elle les guide à leur début dans la carrière du vol; elle leur enseigne avec amour les ruses du métier. Tel le marchand... mais je suis las de comparaisons : que le lecteur s’en charge. Elle assume sur sa tête toute la responsabilité du péril lorsque la voix des chiens se fait entendre ; elle s'offre à leur poursuite en victime dévouée. La jeune famille ne paie pas toujours cette affection si vigilante et si tendre d’une parfaite gratitude. On a vu de jeunes renardeaux affamés porter une dent parricide sur leur mère et la dévorer jusqu’au squelette, dans des terriers dont l’homme avait bouché les issues.

J'ai élevé plusieurs fois des renards que j'avais ravis à l'amour de leurs parents dès l’âge le plus tendre. Je ne veux pas dire que je n’aie jamais eu d'agrément avec eux dans le cours de leur éducation ; seulement je suis forcé de convenir qu'avec ces bêtes-Jà les

relations d'amitié finissent toujours mal. Le renardeau ne manque ni d'esprit ni de scélératesse, au contraire ; malheureusement, il est impossible de compter sur sa parole et sur ses antécédents. L'éducation la plus soignée demeure impuissante contre les suggestions incessantes d'un naturel dissimulé et perfide et trop porté d'amour pour la volaille. La dissimulation, voilà le vice qui ternit toutes les qualités du renard. Au surplus, sa physionomie n'est pas trompeuse, et la perfidie est écrite en caractères gros et lisibles dans son regard en dessous, dans sa démarche quasi-boiteuse, serpentine et oblique. Vu/pes, comme qui dirait vo/vipes, une allure tortueuse. Défiez-vous de ces regards étroits et louches qui brûülent d’un feu sombre, comme le regard de la vipère, em— blème de la calomnie. Le bon Dieu est un puissant physionomiste, vous ai-je dit, qui a voulu que les grands yeux fussent le miroir d’une âme innocente et candide. Le mouton, le bœuf, la gazelle, le cerf, le lièvre ont reçu de grands yeux. Vous pouvez lire le dévouement et la loyauté dans le regard intelligent du chien. La plus noble et la plus admirable créature qui soit sortie des mains du créateur, la femme, type supérieur de l'ange, lève aussi vers le ciel de grands yeux veloutés et tendres dont le cristal azuré reflète la candeur de son âme. S'il y a des femmes perfides, croyez-le bien, c’est l'injustice de l’homme qui les a dénaturées ainsi. La femme ayant été créée pour régner en ce monde, ne peut pas, en effet, désobéir à la volonté de Dieu, en se résignant à la servitude honteuse à laquelle l’homme l'a réduite. Esclave, elle est bien obligée de recourir à la ruse pour ressaisir son sceptre. C’est là de la bonne guerre, non de la perfidie.

Le renard est donc le type du sournois et du tendeur de pièges. Le monde civilisé est rempli d'individus de ce type ; on les rencontre surtout dans cette classe d’industriels qui se distingue par son uniforme de castorine fauve, et qui porte pour armure de tête la casquette de loutre. Ces gens-là sont même très-flattés qu’on les dise de fins renards.

Du reste, le jeune renard s’habitue facilement aux figures et aux êtres de la maison dans laquelle il a été élevé. Ce qu'il paraît priser le plus dans nos institutions, c’est la régularité des repas. Je ne connais pas de chronomètre Breguet capable d'indiquer

l'heure militaire d'un diner avec la même ponctualité que l’estomac du renard. On à vu des renards qui avaient repris leur

- liberté d'eux-mêmes, revenir dans les mauvais jours, après trois mois d'absence, à la ferme où ils avaient vécu, et toujours, notez bien, à l'heure du repas.

J'étais propriétaire d’un très-jeune renard, il y a bien longtemps, un insigne farceur, capable de rendre quatre-vingts points sur cent à un munitionnaire général, en matière d’accaparement de comestibles, C'était une de nos consolations de l’étude du latin et du grec, à mes jeunes condisciples et à moi. Les applaudissements prodigués à ses bons tours avec trop de complaisance peutêtre, et l’enivrement du succès, avaient réussi à développer outre mesure l'essor de son naturel cauteleux. Ma mère, responsable, aux termes du Code civil, des faits et gestes de mon renard, affirmait quelquefois tout bas qu'elle eût pu acheter un cheval avec le montant des indemnités que lui avait coûtées la bête scélérate, indemnités de volailles, de marmites désossées et de lapins de chou. La tête de l'animal fut enfin mise à prix ; mais qui eût osé se charger d’attacher le grelot, nous présents ? Un milan courageux ne craignit pas de tenter l’entreprise.

C'était un oiseau redoutable, la terreur des chiens caniches et des chats du pays, fier de cinquante victoires. Il demanda le champ clos contre le renard, et la lice s’ouvrit de mon consentement. La première attaque fut terrible. Interdit, effrayé par l'impétuosité de l'agresseur, la bête à quatre pattes lâcha pied honteusement et fut chercher une retraite dans le coin le plus obscur de la cuisine, théâtre du combat. Alors, le milan victorieux se campa fièrement sur la croupe de son ennemi aux abois, déchiquetant à grands coups de bec la partie la plus insensible et la plus fourrée du corps de son adversaire, la seule, d’ailleurs, que celui-ci offrit à ses outrages; puis, enfin, saturé de son triomphe et des applaudissements du public, l'oiseau vint se percher sur le dos d’une chaise basse, où il ne tarda pas à se pelotonner et à s’assoupir, dans l'attitude de la buse repue. Et les théories de marcher leur train parmi les spectateurs, relativement à la supériorité des carnivores ailés sur les carnivores à quatre pattes, et la discussion de s’échauffer pour et contre, si bien que l'assemblée {out entière avait perdu de vue les combat-

tants, au moment où un cri d’effroyable douleur fit retentir sou dain les échos de l'enceinte. On se retourne, on regarde... Spectacle déchirant !.. le milan gisait sur l’arène, battant les airs de son dernier coup d’aile et contractant ses serres dans une suprême convulsion d'agonie…

Comment le coup de mort avait été porté, je pouvais seul le dire. C'était une feinte renouvelée du fameux combat des Horaces et des Curiaces.

Le renard avait fui pour que l'oiseau s'attachât à sa poursuite et épuisât ses forces contre le bouclier rembourré de sa croupe. Aussitôt que l'oiseau fatigué eut renoncé à combattre et se fut perché sur le dossier de la chaise, dans la pose insolente du triomphateur insoucieux, la bête rusée avait tourné la tête, jugé la position et calculé la distance ; puis, s’élançant d’un bond terrible que nul n'avait prévu, que personne n’entendit, elle avait engueulé le milan endormi et l'avait percé d’outre en outre, d’un coup de dent unique. (avait été l'affaire d’une seconde. Quand les regards cherchèrent le meurtrier, on l’apercut sous l’évier de la place, dans l'attitude d’un être complètement étranger à la scène tragique qui venait de se passer, et prosaïquement occupé à mâcher la besogne à la servante, en essuyant des assiettes.

Comme nous étions très-forts en ce temps-là sur le De viris, un nom de livre que nous prenions pour un nom d'homme, ainsi que le Selectæ profanis, nous baptisèmes le héros de l’a venture de l'illustre nom d’Horace. L’infortuné ne jouit pas long-temps de notre admiration et de sa gloire. Emporté par une hallucination étrange que produisit sur lui l'aspect de la première neige, il s'enfuit à travers les plaines, sans prendre la précaution de se débarrasser préalablement du collier à grelot dont il était orné, et périt à quelques jours de là, sous le plomb d’un braconnier.

Le renard fait la guerre à tous les animaux plus faibles que lui. C’est le fléau de la basse-cour et de la garenne ; il lève sur la race du lièvre un épouvantable tribut ; il attaque avec succès les faons de la chevrette et de la biche. Dans les jours de misère, il se rabat sur les mulots et les racines ; 1l est moins friand de raisin qu'on ne le dit ; mais tout ce qu'il peut dérober à l’homme a pour lui un charme de saveur tout particulier ; c’est pain béni,

él ill

pour me servir de l’expression des concussionnaires qui volent les deniers de l'État. Le renard ne s'associe pas pour le vol avec les larrons de son espèce ; il préfère travailler pour son compte et garder ses bonnes aubaines pour lui seul, quand l’aide d’un complice ne lui est pas indispensable. Ce n'est que pour le cas de chasse, et pour celle du lièvre notamment, qu'il a recours au procédé d'association. Tant que l'affût lui paraît préférable au courre, il s’en tient à l'affût. C’est le mode de chasse qu'il pratique le plus fréquemment à l'égard du lapin, gibier facile à surprendre au sortir du terrier, en se masquant d’un tronc d'arbre, d'un buisson de charmille ou d’un bouquet de ronces. L'été, lorsque les blés sont grands, il ne craint pas de se hasarder en plein jour dans la campagne où il surprend les levrauts au gîte, ou les perdrix et les cailles sur leurs nids. Il n’est pas rare que le renard, qui vient guetter un lièvre à la sortie ou à la rentrée, trouve la place occupée par un braconnier et vice vers@. Le braconnier, né railleur, ne manque pas de dire en ce cas : il m'est arrivé ce soir ou ce matin un grand malheur : nous étions deux à l'affût pour le même lièvre, j'ai tué mon camarade.

Pour chasser le lièvre à courre, le renard s’y prend de la même manière que le chien et le loup pour forcer la grande bête. On connaît la passée d'un lièvre ; un renard, deux renards vont se poster sur la voie, aux endroits les plus favorables pour la surprise. Ceux-c1 sont chargés de happer l'animal au passage ; un autre se charge de le mener à voix et d'indiquer la direction qu'il suit. Quand le lanceur est fatigué de courir, l’un des affûteurs postés en embuscade le reprend et ainsi de suite, jusqu’à ce que l'animal soit happé, ou forcé ou manqué ; mais les renards n'attaquent guère les grands lièvres qu'à défaut de levrauts. Les jappements aigus qu'on entend de tous côtés la nuit, dans les pays infestés de renards, et qui ressemblent assez à des aboiements de roquets, annoncent des renards en chasse. J'ai souvent entendu raconter l'histoire ou le conte de ce renard qui, après avoir reproché amèrement à son camarade de chasse d’avoir manqué le lièvre, répète devant lui le saut qu'il fallait faire, et paraît ne pas pouvoir comprendre qu'on soit si maladroit.

Un trait de cette adresse du renard, en même temps que de son effronterie. Un soir que nous revenions de la chasse au san-

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glier à la neige, un lièvre part devant nous dans la plaine et se dirige vers le bois ; quelques-uns de nos chiens l’aperçoivent et le poussent. Mais le lièvre a eu à peine le temps de gagner le buisson, que nous l’entendons jeter son cri de détresse. Je m'imagine qu'un de nos chiens le tient, ou qu'il s’est pris à quelque piège ; je m'élance de toute ka vitesse de mes jarrets, pour m'en emparer avant que les chiens soient arrivés et le dévorent. Mais en voici bien d'une autre ; le lièvre continue de crier, et sa voix s’éloigne à mesure que je m’approche. Curieux d’avoir la clef de l'énigme, je redouble d'efforts pour gagner une jeune taille voisine où il faut que l'animal passe et que le mystère s’éclaircisse. Qu’aperçois-je ? un renard qui débûche à vingt pas de moi, trainant le malheureux lièvre à la remorque et fort géné dans sa marche, comme on pense, par un pareil fardeau. Tant d'impudence méritait châtiment ; le coupable ne lattendit pas une seconde. L’effronté avait bien eu l’audace d’accourir, sur la voix des chiens, à la rencontre du lièvre et de le leur enlever à leur barbe, à moins de trois cents mètres du lancer !

Je l'ai déjà écrit ; le renard, si rusé quand il chasse pour son compte, ne sait pas se défendre contre les chiens courants, pas mieux que les boulangers prévaricateurs devant le juge de paix. C'est le renard qui, dans les battues, arrive le premier sous votre fusil, à la. voix des traqueurs ; il ne rebrousse pas comme le san glier, le loup et le chevreuil. On le prend facilement à tous les pièges, au rejet, au traquenard ; on l’empoisonne avec les gobes, boulettes assaisonnées de noix vomique. Je conseille pour ce procédé l'emploi de la taupe saturée de strychnine. Le renard étant le seul animal qui dévore la taupe morte, on ne risque pas, comme avec les autres gobes, d’enrpoisonner les chiens. Il arrive quelquefois que le renard pris au piège s’ampute courageusement la patte prisonnière et se sauve sur les trois qui lui restent. La Maison rustique veut que , pour éviter ce désagrément, on attache le traquenard à une pierre que le renard puisse traîner après lui jusqu'à une certaine distance, attendu que cette opéra tion l’amuse, dit le livre naïf, et éloigne de son esprit toute idée de suicide. Cette naïveté rappelle ce précepte célèbre du Cuisinier français : la truite aime à être mange vive, le brochet préfère attendre.

C'est une mauvaise bête que le renard, et qui a la vie dure et la dent venimeuse. Ne lui meltez pas le pied sur la gorge avant . de vous être bien assuré auparavant qu'il est parfaitement mort. Plus d’un chasseur imprudent a été victime des airs de trépassé qu'il se donne, pour ruser jusque dans la tombe. J'ai peur que Ja métaphore ne soit un peu forcée. Il y a quelques années que des bücherons avaient déterré un renard à la fosse Bazin, une gorge escarpée des collines de Fontenay-aux-Roses. L'animal avait été assommé au sortir de son repaire et gisait sur le sol, ne donnant plus signe de vie. Or, le garde-champèêtre, qui avait assisté à l'exécution, et qui se défiait de quelque méchant tour, s'étant avisé de plonger dans le flanc de la bête son arme redoutable, voilà aussitôt notre renard piqué au vif, qui se réveille de sa feinte léthargie, et qui détale aux yeux des spectateurs ébahis, emportant avec Jui le sabre qui l'a blessé, Le fonctionnaire publie en fut pour son insigne.

J'ai entendu dire par beaucoup d'écrivains que le renard avait souvent recours à ce dernier slratagème, quand la faim le pressait ; qu'il faisait le mort pour aitirer à sa portée les corneilles et les autres oiseaux de proie qui vivent de charognes. Je crois tout du renard, emblème du boutiquier, qui s’approprie le terrier du blaireau par des moyens odieux que la délicatesse de l’odorat réprouve, et dont l'existence entière n’est qu'une longue série de rapines, d'escroqueries et de meurtres d'enfants nouveau-nés. Aussi, celte maudite engeance dont l'histoire politique est si noire de crimes a-t-elle provoqué de toutes parts, et depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, l'anathème des générations. Le renard de l'Écriture sainte se distingue par trois qualités principales qui sont : voracité insatiable, fourberie, cruauté. C’est pourquoi saint Luc l’évangéliste représente sous l'emblème du renard Hérode, tétrarque de Judée. Un détracteur forcené de la Grande-Bretagne, un anglophobe, comme on nous appelle, dirait qu'il y a aussi de l'Anglais dans ce portrait, sauf les griffes du léopard, qui manquent iei pour compléter la ressemblance. Les livres saints reprochent encore au renard de ne cultiver d'autre amitié parmi les bêtes que celle du serpent, ami des sombres cavernes comme lui. Je traduis le texte mot à mot. Ézéchiel, qui n'était pas, au dire de la Bible, un gastrosophe

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de haut titre, Ézéchiel et le Cantique des Cantiques assimilent les faux prophètes aux renards. Origène et les autres Pères de l'Église vont plus loin; ils affirment positivement que la fourrure du renard sert d'enveloppe au démon, et la tradition se perpétue jusque dans le moyen-âge. Elle se reproduit dans les légendes démoniaques de nos pères ; elle s'incruste en mythes vivants dans les pierres de nos cathédrales. On peut voir dans les stalles du chœur de la curieuse église de Cuiseaux (Saône-et-Loire), Sa tan sous la forme d’un renard, éteignant d’un souffle impur la flamme de l'Esprit saint. Le livre des Juges, les Fastes d'Ovide, Tite-Live, l’histoire sacrée comme la profane, mentionnent l'emploi du renard comme stratagème de guerre. Un grand nombre d'écrivains incrédules et sceptiques ont paru révoquer en doute la véracité de l’histoire des trois cents renards accouplés deux à deux et munis de torches à l'arrière, avec lesquels le valeureux Samson fit tant de mal aux moissons des Philistins. On se récrie sur Ja difficulté de réunir une telle quantité de renards et de leur attacher simultanément tant de mèches incendiaires à la queue ; mais j'arrive à la justification de la version hébraïque en com-— mencant par signaler une confusion du texte. Il est évident pour moi qu'il faut toujours lire sanglier et chacal, là où les livres saints disent pourceau et renard, attendu que le chacal et le sanglier sont aussi communs dans la Judée et dans l’Asie-Mineure que les porcs et les renards y sont rares, et, encore, parce que les renards ne vivent pas en troupes comme les chacals, et parce que la loi de Moïse prohibait l'élève du pourceau comme la loi de Mahomet. Avec cette simple rectification, l’histoire de Samson s'explique le plus aisément du monde, comme toutes les histoires des possédés de l'Évangile, et la véracité des Saintes Écritures est sauvée. Pour qui a vu l'Égypte et l’Asie-Mineure, ou seulement l'Algérie, ce n'est pas la mer à boire assurément que de réunir, Dieu aidant, quelques centaines de chacals. Dans l'hiver de 184, à Boufarik, j'avais prié trois de mes administrés de me procurer quelques peaux de chacal pour m'en faire des tapis ; ils m'en apportèrent deux douzaines chacun au bout de trois semaines. Il y a plus, je tiens que, sans les chacals, l'AIgérie eût été dévastée dix fois déjà depuis notre occupation par la peste, et cela, grâce aux innombrables décès de bœufs et de

ange ét

mulets provoqués par la négligence de l'administration militaire. En février 1842, le seul troupeau de Boufarik, troupeau du gouvernement, livra aux chacals de la Mitidja, en huit jours, plus de cent cadavres de bœufs d'Espagne et de Sicile, des bêtes gigantesques. Le neuvième jour, il n’en restait plus que les os. Élien rapporte aussi que, de son temps, les renards (lisez chacals) étaient si communs dans les contrées voisines de la mer Caspienne, qu'on les rencontrait par bandes dans les rues des cités, où la présence des hommes ne les intimidait pas. Or, ees habitudes familières sont dans le caractère du chacal et non dans celui du renard. La version d'Élien est toute en faveur de ma thèse. Mais renard ou chacal, toujours est-il que toutes les fois qu'il s'agit de faire un mauvais coup, la vilaine bête est là. L'antiquité l’a même accusée d'aimer la chan humaine, et Pausanias a cité un fait à l'appui de cette accusation, l’histoire du Messénien Aristomène qui s'échappa des oubliettes où il avait été jeté par les Lacédémoniens, au moyen d’un conduit souterrain que les renards avaient creusé pour venir manger les cadavres des oubliés. La faim est mauvaise conseillère, j'en conviens, mais je n'ai par devers moi aucun fait authentique moderne qui justifie l'imputation ci-dessus. Quant au chacal, c’est tout autre chose ; le chacal a déterré en Algérie plus de cadavres que l'hyène. Le chien, redevenu sauvage , donne également dans ce travers regrettable. Le chien, ne l’oublions pas, est le très-proche parent du chacal. La chacale ne dissimule même pas ses préférences amoureuses pour le chien, et produit avec lui, comme la louve ; mais il y a antipathie invincible et mortelle entre le renard et le chien. Jamais le dévouement et l’épicerie ne se donneront la main. L'amour de l'humanité m’a logé sous le crâne deux idées fixes dont j'entends poursuivre l'application jusqu’à ma dernière heure : l’extermination du renard et celle du boutiquier.

On sait enfin que les fabulistes ont fait abus de l’analogie du renard, affublant de sa robe le flatteur, le parasite, le gourmand, le marchand d'amulettes, le fripon, le plaideur, lorateur politique. Ils ont usé le costume à force de le prêter aux procureurs (avoués d'aujourd'hui). Vous connaissez la réponse sublime de l’un de ces interprètes jurés du Code, retiré de le chicane, où il avait laissé un nom illustre, avec une fortune honorable acquise

en dix ans d'exercice, Comme on le félicitait un jour sur son rare talent à embrouiller les causes et à éterniser les procès, — « Plût à Dieu, réponditl, que j'eusse à recommencer ma carrière ! comme je m'y prendrais autrement ! — Et comment cela ? s'exclama l'interlocuteur, étonné et désireux de s’instruire. — Eh! parbleu ! en me faisant honnête homme... il y a si peu de concurrents. » Je n'ai pas besoin de dire que la réponse ci-dessus remonte au temps passé.

Et maintenant que vous savez les raisons de ma haine et de mes mépris contre la bête favorite des veneurs d’Albion, écoutez la parole du Christ (Évangiles selon saint Luce, chap. 9, v. 58; saint Matthieu, chap. 8, v. 19):! -

» Vulpes foveas habent et volucres cœli nidos, at Filius Ho minis non habet ubi caput reclinet ! »

« Les renards ont leurs terriers, et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'Homme n’a pas où reposer sa tête ! »

Ainsi parlait le Christ aux puissants de la terre, il y a dix-huit siècles, reprochant à la société antique son égoïsme et son inhumanité. Depuis ce temps, la parole libératrice du Fils de Dieu s’est répandue sur le monde, et le dogme de la charité chrétienne n’a pas manqué d’apôtres ni de martyrs ; maïs, vainement ces apôtres ont prêché la justice, l'égalité et l'amour du prochain par tous les coins du globe. Les renards ont encore pour l'hiver une fourrure et une retraite chaudes , les oiseaux du ciel ont leurs nids ; le Fils de l'Homme lui seul, le prolétaire in fortuné, n’a pas où reposer sa tête !

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