‹ L'esprit des bêtes (volume 4)Chapitre 59 sur 63 · LE RENARD · texte numérisé non relu

LE RENARD

Vilaine bête, vilaine chasse. On ne chasse le renard que pour le détruire. Les Anglais seuls le chassent pour le chasser, et c’est là pour la vénerie anglaise une honte dont elle ne se lavera jamais. Les Anglais ne vont pas à la chasse pour chasser, mais bien pour se casser le cou et pour trafiquer en chevaux.

La chasse du renard n'offre aucun intérêt et vaut à peine qu'on en parle. Tous les chiens, même les plus mauvais, chassent le renard; un homme qui aurait le sens de l’odorat un peu exercé le suivrait à la piste. Voici toute cette chasse en quelques lignes. Les chiens lancent le renard à vue et s’emportent sur la voie en un charivari formidable ; le renard prend un grand parti, ou fuit au prochain terrier et se ferre. S'il fait chaud, si cette première course a duré plus d’un quart d’heure, la bête ne séjourne pas long-temps au fond de la demeure souterraine ; elle est obligée d'en sortir pour prendre l'air. Elle s’élance au milieu des chasseurs et des chiens, et la chasse reprend jusqu'au second terrier. Postez-vous sur un de ces refuges que tout le monde connaît ; placez-vous sous le vent, et la bête vous arrivera dans les jambes, par l'endroit le plus fourré du taillis. Le renard, si rusé pour l’attaque, ne sait pas employer la ruse pour se défendre contre le chasseur et ses chiens. Ce fait a été signalé par le grand saint Ambroise. C’est une race à l’extermination de laquelle il est permis de procéder d’ailleurs, car le renard est un redoutable destructeur de lièvres, de perdrix, de faisans, de faons, de volaille, et il n'est bon qu'après sa mort, pour faire des tapis de pied et des vestes de chasse. La fourrure des renards bleus et blancs du nord est une fourrure de prix.

Mais si la manière dont on chasse le renard n'offre aux vrais amateurs qu'un intérêt médiocre , la manière dont le renard chasse est, au contraire, un curieux sujet d’études, aussi bien que ses mæurs, qui sont la peinture exacte des mœurs d'une foule de civilisés du bas étage, du voleur à la tire, du filou, du débitant félon. Si les animaux tiennent jamais boutique, je parie tout ce

qu'on voudra que c'est un renard qui se fait le premier boutiquier.

Je n'ai jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour cette race (je parle du renard) ; j'en ai beaucoup détruit. Quand j'étais gouvernement... en Afrique, et que je surprenais quelqu'un de mes administrés en flagrant délit de vente de boissons falsifiées eu de viande de bœuf mort, je commencais par confiner le coupable en un séjour paisible et parfaitement abrité du soleil ; puis je fai sais fermer son officine, et j’écrivais de ma main sur les volets : Fermé pour cause de vol. C’est pour le coup que MM. les économistes auraient crié au sacrilège s'ils avaient connu mes méfaits , ces dignes précepteurs de morale qui n’entendent pas qu'on rogne les ailes au commerce, sous prétexte que ca l’empécherait de voler. Hélas ! oui, j'avais espéré un jour parvenir à supprimer dans mes Etats le vol mercantile et la falsification du sulfate de quinine : j'avais compté malheureusement sans les agents comptables et leurs puissants amis.

On sait que le renard forme un des principaux groupes de la grande famille des forceurs, famille robuste, intelligente, douée d’un jarret d'acier, d’une finesse d’odorat exquise, d'une vue percante, d’une patience à l'épreuve et de l'esprit d'association. Mais l'instinct supérieur, mais la force de la mâchoire et le génie de la combinaison stratégique ont été particulièrement dévolus dans la famille au loup et au chien: au loup, emblème du bandit, du flibustier ; au chien , emblème du gendarme et du sergent de ville ; celui-là opérant en mode subversif, celui-ci en mode harmonique. Le renard, titré en mode mineur (familisme), est le paria de l'espèce. Le loup et le chien, titrés en mode majeur (ambition, amitié), en sont la caste noble, faite pour la guerre et le gouvernement.

Le renard se marie donc. Si les savants savaient lire dans les œuvres du Créateur, quelle leçon de haute morale ils trouveraient dans ce fait du ménage du renard, qui leur a paru jusqu'ici, j'en suis sûr, le plus insignifiant de tous les phénomènes ?

Pourquoi le renard se marie-t-il, tandis que le chien, qui appartient cependant à la même famille, vit dans le célibat ?

La perdrix se marie aussi, et non le coq domestique, qui est pourtant de l'espèce la plus voisitic. Pourquoi cela ?

L'Institut a décerné beaucoup de médailles d’or dans sa vie, pour une foule de solutions inutiles ; mais je doute qu'il ait jamais mis au concours cette question si féconde en enseignements profonds :

Pourquoi le renard se marie-il , et pas le chien ; pourquoi la perdrix, et pas le coq ?

Je n’attendrai pas que l’Institut ai posé la question pour y répondre, car peut-être attendrais-je long-temps.

Le renard se marie et non pas le chien, parce qu'il y a des hommes nés pour le mariage et d’autres pour le célibat.

Le chien ne se marie pas, parce qu'il est exclusivement titré en ambition et en amitié, c’est-à-dire parce que le chien a une destinée de dévouement et d'unité sociale à accomplir, et qu'il ne convient pas aux intérêts de l'espèce humaine, reine du globe, que le chien soit distrait de ses occupations d'ordre supérieur par les soucis de la famille. Le chien doit être prêt à suivre l’homme en tous lieux, à toute heure, prêt à verser son sang pour lui jusqu’à la dernière goutte. Le ménage, qui fixe le père au sol par la famille, est la pierre angulaire de l'égoïsme, le tombeau du dévouement. Le cerf, qui porte la série sur le front, en guise d'étendart, ne se marie pas.

Les grands génies n’ont pas de femme, parce que, dans les sociétés limbiques, la famille est une gène, et que les grands révélateurs qui ont mission d'éclairer le monde et de périr à la peine, doivent commencer par s'affranchir de toute entrave suscepüble d’embarrasser leur marche. Il est reçu, même en civilisation, que les militaires mariés font de mauvais soldats. C'était l'avis de l'empereur Napoléon, qui devait s'y connaître, en ayant con sommé beaucoup.

La religion catholique , qui s’est posée comme religion de dévouement, a été conséquente avec son principe en condamnant ses ministres au célibat. On peut ne pas vouloir de religion catholique , mais vouloir la religion catholique sans le célibat des prêtres est vouloir limpossible ou l’absurde, qui pis est.

Même solution pour le coq, emblème de chevalerie et de vigilance, qui a trop à veiller sur la tribu, pour avoir le temps de s'occuper d’une simple famille.

Le renard qui vit de rapine et de mavaude, et dont l'homme

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