DE
ganes doubles et symétriques se rencontre le nombre 32, nombre pivotal de l'harmonie composée pour tous les globes du tourbillon solaire. Au nombre de 32 sont les chœurs de la phalange et les races humaines, et les cartes du jeu de piquet et les soldats du jeu d'échecs. Le jeu de piquet et le jeu d'échecs , qui pivotent sur le nombre 32, sont certainement deux des plus admirables inventions de l’esprit humain, et qui démontrent invinciblement par la récréation qu’elles procurent à l’homme, qu'il n’est pas pour celui-ci de combinaison harmonique possible hors du nombre 32. Le jeu de domino, qui n’a que 98 pièces, est au jeu de piquet ce que le clavier dentaire de l'enfant qui n’a que 98 touches, est à celui de l’homme fait qui en a 32. Le jeu de dames, qui a 40 pièces, c’est-à-dire 8 de plus que le jeu d'échecs, n’en est pas moins mille fois plus pauvre en combinaisons et en ressources que celui-ci, nouvelle preuve, déjà donnée par le clavier musical du reste, que le nombre 32 est le véritable terme d’harmonie composée, le véritable chiffre des lettres de l’alphabet universel du tourbillon.
Conclusion douloureuse , et que j'ai vainement éludée jusqu'ici ! Le civilisé, l'homme actuel de la Terre est trop souvent à l'harmonien comme 192 est à 392, c’est-à-dire comme l’addition est à la multiplication ; car le nombre 32 est le produit de la multiplication de 8 par 4, du premier cube par le premier carré; tandis que le nombre 12 n’est que la somme de ces deux chiffres.
Le civilisé est à l’harmonien comme 98 est à 32!
Le civilisé, au lieu d’être un produit, n’est qu’un simple total ! Le civilisé, au lieu d’être un jeu d'échecs, n’est qu’un jeu de dominos !
Beaucoup de personnes qui ne sont pas familiarisées avec l’étude de l’arithmétique passionnelle s’affligeront médiocrement de ce résultat. J'envie leur ignorance.
Cette rapide exposition de la série passionnelle terminée, il nous faut aborder le récit des malheurs de la Terre, et dire les causes de l’avortement de la création dernière et des lacunes qui déshonorent les claviers de ses divers règnes. S'il est vrai que la bête ait été créée pour aimer l’homme et le servir, l’histoire doit nous apprendre pourquoi il existe une foule d'animaux comme le
requin et le tigre, comme le cousin et la puce, qui dévorent leur monarque au lieu de le servir. Le sujet est poignant et douloureux sans doute, et je ne l’entame pas sans une extrême répugnance, mais le moyen d'écrire une histoire consciencieuse des bêtes, sans la faire précéder d’une notice abrégée sur la création
Nul ne sait ce que la Terre a vécu de siècles à l’état de comète. D'abord les foyers de tourbillons conservent seuls dans leurs annales le souvenir de ces époques primitives des astres qu'ils ont implanés, comme les mères le souvenir des premiers pas de leurs enfants. Ensuite la Terre n'étant pas encore en communication télégraphique avec les hautes puissances sidérales , on ne voit pas où elle aurait pu puiser sur ce sujet des documents certains. L'opinion la plus accréditée a fixé à 15,000 années la durée de l'existence cométale de cette planète ; je me prends pas sur moi de garantir l'exactitude rigoureuse de ce chiffre. On sait du reste le mode d'existence de ces astres chevelus qui sont les embryons des globes. C’est d’abord un noyau de vapeurs embrasées qui s’élance dans l’espace d’une course désordonnée et décrit des ellipses d’une maigreur inouïe dont les années sont des siècles. L'année est la révolution complète d'un astre quelconque autour de son pivot. Les comètes, qu'on n’a pas encore assez étudiées, sont la corporation vestalique du firmament. La comète est une vierge farouche, hostile aux relations d'amour et qui ne cède qu’à la dernière extrémité à la puissance d'attraction de quelque astre pivotal qui la force à s’implaner, c'est-à-dire à s'ajuster au clavier sidéral de quelque tourbillon malheureux en quête d'une note absente. On voit alors l'orbite quasi-rectiligne de la rebelle s’infléchir peu à peu, s’adoucir, adopter la courbe elliptique des planètes, courbe d'amour aux deux foyers convergents ; puis ses vapeurs de feu se condensent graduellement en masses métalliques, en océans, en atmosphère humide, sous la double pression de l'attraction moléculaire et du refroidissement ; puis vient l’éclosion de la vie végétale où déjà l'amour a ses sexes, où les lèvres humides du stigmate sollicitent déjà les baisers de l'étamine, mais où l'étamine est obligée encore d’emprunier les ailes de la brise pour transmettre au pistil ses messages amoureux. Après le végétal, l'animal, le poisson, le saurien, l'oiseau, le quadrupède, l'homme enfin, eten dernier
lieu la femme, deuxième écition de l'homme, revue et corrigée, et considérablement embellie. Que la Terre ait passé par toutes les phases obligées de l'enfance des mondes , c’est ce que la raison humaine ne saurait révoquer en doute. L'histoire des révolutions de la Terre est écrite en effet, et en caractères gros et lisibles, dans les stratifications de ses couches minérales, où l’on retrouve casées et étiquetées, avec ordre et par dates, les débris de ses divers règnes, et le monde des forêts (charbon fossile) et celui des sauriens gigantesques, des dragons et des chauves-souris, enfin celui des mastodontes, de l'éléphant, de l'ours, qui fut le précurseur de l’homme. Passons sur ces époques peu intéressantes pour arriver à celle où la Terre a été appelée à faire partie du tourbillon solaire, à titre de planète cardinale d’Amitié. Cette époque est peu éloignée de nous; la Terre n'est pas, comme l'a affirmé M. de Voltaire, une vieille coquette qui cherche à cacher ses rides, c’est, au contraire, un astre fort jeune, et la preuve, c'est que cet astre traverse en ce moment même la phase la plus douloureuse de lenfance , la phase de la dentition. Mon Dieu oui, à l'heure qu'il est, n'en déplaise à M. de Voltaire, la Terre fait ses dents. Les dents de la Terre s'appellent l'imprimerie, la vapeur, la poudre à coton et la navigation aérienne, dont l’enfantement lui coûte tant de souffrances, mais qui sont autant d'instruments dont notre humanité doit nécessairement se servir pour transiter de la Civilisation aux phases sociales supérieures, comme l'enfant, une fois armé de ses canines dont l'éruption lui a fait tant de mal, s’en sert pour transiter de la bouillie au bifteck.
La Terre à été appelée à faire partie du tourbillon solaire en qualité de planète cardinale pendant 80,000 ans et quelque chose, et c'est tout au plus si elle atteint sa dix-millième année; ce n’est pas là certainement un grand âge pour une planète. La Terre a marché aussi vite que les autres planètes dans la voie du progrès, mais seulement, hélas! jusqu'à sa troisième création. Vers ce temps-là un désastre inouï vint briser son essor, et c’est de ce jour funeste que datent ses misères et la rupture de ses relations amicales avec les puissances du tourbillon.
Disons, dès à présent, qu'on aurait tort de se préoccuper plus qu'il ne convient du caractère subversif des premières créa-
tions des globes ; car ce caractère subversif est de nécessité. Une création est toujours en rapport avec la situation morale et les besoins de son globe. La malfaisance des espèces est la règle générale dans les créations des phases subversives ou limbiques ; elle n’est plus que l'exception dans les phases harmoniques. Le dernière création de la Terre, si féconde en requins, en tigres et en vipères, n’est que l’image des douleurs et de la vermine qui assiègent l'enfance humaine; mais ces créations-là sont nécessaires comme le mal pour forcer l’homme à conquérir ses glorieux destins, à force de génie et d'efforts courageux. La loi de la série, la loi du mouvement et du progrès indéfini veulent que l'humanité réagisse sur le milieu inférieur où elle se meut, de manière à dompter le mal et à s'élever de plus en plus dans l'échelle de l’universelle hiérarchie. Et ici se trouve précisé ment la marque de la séparation profonde qui existe entre l'homme et la bête. La bête obéit dès le premier jour à ses attractions spéciales ; son instinct est renfermé dans de certaines limites qu’elle ne dépasse jamais ; l’homme, au contraire, est poussé par des aspirations éternelles vers l'idéal de la perfectibilité ; le repos pour lui c’est la mort, c'est le néant. Nous ne devons pas nous exagérer les horreurs d'une création subversive, par la raison que les créations d'harmonie ont pour objet de faire disparaitre de la surface des globes toutes les espèces rebelles à l'homme et de compléter la série de toutes celles dont le concours est une condition indispensable du développement intégral de sa puissance et de sa félicité. Dieu ne fait rien d’inutile. Peut-être que l'homme n'aurait jamais ambitionné les jouissances de la propreté et du comfort sans le stimulant de la puce, de la punaise et des autres infamies qui tyrannisent ce tyran de la Terre. Aussi dit-on que la planète Saturne, qui nous a dotés de la puce, s’est donné presque autant de peine pour parfaire l'ignoble insecte parasite que pour créer le cheval, sa plus belle œuvre et son plus beau litre de gloire parmi nous.
Ce qui prouve l'extrême jeunesse de la Terre d'ailleurs, c’est le petit nombre de siècles qui se sont écoulés entre la phase de l'Edénisme et celle que nous traversons aujourd'hui : soixante siècles au plus.
Or, l'Edénisme est la période de Ja vie de la planète qui corres-
pond à la première phase de la vie de l'humanité. Elle s'ouvre le jour même de la naissance de l’homme. Les premiers hommes naissent adultes, les premières femmes nubiles. Les peintres qui représentent Adam et Eve avec des corps tout à fait semblables aux nôtres et ornés de la cavité ombilicale, font un anachronisme et une faute d'orthographe.
On ne concevrait pas que l’homme, dont l'enfance est si longue, fût parvenu à asseoir sa domination sur ce globe, fût parvenu même à se défendre contre les périls de l’extérieur, s’il eût été jeté par ses auteurs, faible et nu, au beau milieu de la création actuelle. Aussi les planètes mères ont-elles toujours grand soin de faire coïncider l’éclosion de leurs humanités avec une ère paradisiaque au sein de laquelle celles-ci puissent se développer et grandir ; grandir assez en intelligence pour comprendre la nécessité du travail ; en force physique, pour contraindre la nature avare à leur fournir leur subsistance quotidienne.
La durée de l’Edénisme, hélas ! fut trop courte pour la Terre et son humanité. Toutes les religions des peuples de la Terre regrettent cette ère paradisiaque; ces regrets sont excusables ; mais ils dénotent la faiblesse de l'intelligence de l'homme et le peu de foi qu'il a dans la bonté de son Dieu. Les yeux que Dieu a donnés à l’homme sont faits pour regarder en avant et non pas en arrière ; l'homme religieux et sensé ne doit se préoccuper que de l'avenir et non pas du passé; le fameux mot d'ordre de la France : en avant, doit être celui de l'humanité entière. Je ne pleure pas le bonheur de l'Eden, par la raison que j'attends mieux et que je désire plus.
En effet, ce bonheur de l'Eden dont on a tant parlé, n'était qu'un bonheur mesquin , si on le compare à celui dont nous jouirons en France et partout, quand nous aurons réalisé l’harmonie sur le globe ; si on le compare à celui dont jouissent présentement les harmoniens de Saturne ou d'Herschell. C'était, si vous voulez, l’heureuse quiétude de la période d'Enfance, comparée aux voluptés enivrantes de la période d'Amour. Les paradisiens ignoraient le luxe, et le luxe est le foyer vers lequel converge l'essor collectif de toutes les passions sensitives. Or, qu'est-ce qu'une félicité qui ne donne pas satisfaction au plein essor des sensitives! Un jour, en Harmonie, quand nous aurons
réduit le moraliste et le guerrier à l'état parfait de mythe, de saurien, de dragon, les diamants, les parfums, les essences précieuses ruisselleront dans les moindres fêtes; les femmes mettront à contribution les mers et les forêts, les bêtes et les plantes, pour ajouter par la parure à la puissance de leurs charmes, dont les statues des Phidias d'aujourd'hui n'ofirent qu'une päle idée. La musique déploiera ses innombrables phalanges de chanteurs et d’exécutants pour entonner l'hymne de la prière et du travail. Dans ce temps-là, nous ne serons guère éloignés de confondre dans nos obscurs souvenirs le séjour du paradis terrestre avec celui de la Sibérie et de l'Irlande, où les travailleurs mouraient de faim par milliers.
Les historiens dits religieux qui se sont chargés de transmettre aux générations postérieures le tableau des délices de la vie paradisiaque, ont abusé ici comme toujours du droit de calomuier Dieu. Ils ont écrit que ce Dieu avait commandé à ses créatures de croître et de multiplier, c'est-à-dire qu'il leur avait mis au cœur un ardent besoin de connaître et de s'instruire, et puis après qu'il leur avait défendu de toucher au fruit de l'arbre de science. De telles contradictions, je le répète, sont une honte pour ceux qui les fabriquent, aussi bien que pour ceux à qui on les sert. Comme ces tristes et fastidieuses descriptions du bonheur pastoral des Paradisiens qu'on trouve dans la Genèse sont bien faites pour de grossières imaginations de barbares ou de civilisés ! Comme ils devaient s'amuser, en effet, ce monsieur et cette dame si peu vêtus, qui se promenaient tout le long du jour sans rien faire, dans un superbe parc émaillé de toutes sortes d'animaux ! Qu'elle est édifiante la tenue de ce couple infortuné qui se tient toujours par la main et jamais par la taille! Et comme j'admire la vertu de ces deux malheureuses victimes d'un sexe différent, qui se résignent philosophiquement à bayer aux corneilles, ce pendant que les oiseaux du voisinage se livrent en leur présence à une foule de conversations criminelles contagieuses !.. Que vous semble enfin de cette femme (contradiction absurde et injurieuse à Dieu! ), que vous semble de cette femme que Dieu aurait dotée de la beauté souveraine et qu'il n'aurait pas gratifiée en même teraps d'un admirateur pour lui dire combien elle était belle ! Excusez-les, mon Dieu, car ils ne savent ce qu'ils disent !.…
J'ignore de quelle pâte sont pétris les chrétiens et les chrétiennes qui regreltent encore les délices du paradis perdu, mais j'avoue n'avoir jamais bien compris qu'un homme de sens püt ambitionner la position sociale de nos premiers parents, ‘à moins d'une passion exagérée pour l’histoire naturelle et d’une forte provision de cigares.
Le bonheur des Edéniens ne venait pas de ce que l'amour y était interdit, au contraire. Le bonheur des Edéniens était un bonheur composé, mais seulement de premier degré. Il résidait, au passionnel, sur la liberté illimitée d'amour, sur l'absence de préjugés (innocence), sur le droit d'insouciance surtout, ce droit précieux que la nature accorde à l'Enfant et au Sauvage, et qu'elle refuse au Barbare et au Civilisé. Il est difficile de faire entendre aux hommes corrompus de la phase sociale actuelle que la liberté d'amour, que la liberté du choix est la première condition de la dignité de la femme et du bonheur de l’homme. L'imagination de ces êtres profondément gangrenés de moralisme et d'hypocrisie, ne veut pas admettre la compatibilité de la liberté amoureuse et de la pudeur, charme suprême du sexe féminin et qui décuple le prix des conquêtes d'amour. Ces moralistes, hélas! qui sont pour la plupart assez vieux et très-laids, et parmi lesquels je range une foule de pairs et de députés de mon pays, sont persuadés que si l’on émancipait en ce moment toutes les femmes, ces malheureuses viendraient se jeter à leur cou. Quelle illusion gratuite ! Quelle erreur, juste ciel! Qu'ils nous accordent seulement la loi du divorce, ils verront.
Au matériel, le bonheur des Edéniens reposait sur l’équilibre parfait de température, sur l'abondance de tous les fruits de la terre et sur l'absence du capital. L'équilibre de température fut cause que, pendant toute la durée de cette période, le rhume de cerveau et le catarrhe, sources originelles de toutes les maladies humaines, furent totalement inconnus; d’où ces exemples fréquents de longévités fabuleuses qui nous étonnent dans l’histoire de nos premiers parents. Alors la durée de la vie moyenne était de cent quarante-quatre ans, et l’on aimait encore passé quatre-vingt-dix-neuf. La taille de l’homme approchait de sept pieds, celle de la femme de cinq et demi. L’abondance des fruits que la nature, prodigue de ses dons, appendait toute seule au-
dessus de la bouche de l'homme, le dispensait du travail et lui conférait l’heureux droit d’insouciance. Le capital enfin, qui donne le droit de fainéantise et de parasitisme, n’était pas encore inventé; le capital n’est jamais qu'une précaution contre la misère, et qui ne saurait par conséquent exister là où est inconnue la misère.
Equilibre de température, absence de préjugés et de capital, nature riche et prodigue, tout cela s’est presque retrouvé, hélas ! dans la Cythère de l'Océanie que découvrit Bougainville il n’y a pas cent ans. Taïti nous offrait encore, dans le siècle dernier, un tableau de mœurs de demi-Edénisme, période de transition de l'Edénisme pur à la Sauvagerie, période mixte où l'homme jouit encore du droit d'insouciance, où l’on s'aime beaucoup encore, mais où l’on commence déjà à se manger un peu et à employer des moyens énergiques contre l'excès de population. A Taïti, aussi, les hommes avaient près de sept pieds, et les femmes étaient toujours jeunes. Les civilisés d'Europe nous ont déjà gâté ces îles fortunées qui inspirèrent à Jean-Jacques de si touchantes sympathies. Ils y ont introduit leur Bible et leur morale, et en moins de quatre-vingts ans , la population de Taïti a décru du chiffre de cent cinquante mille âmes à celui de dix mille; la . maladie a remplacé la santé, l'inquiétude l’insouciance , la propriété morcelée celle de la tribu; et la richesse de la taille et la beauté de la femme ont subi une dégénérescence amalogue. Encore un demi-siècle de la domination puritaine de la Grande-Bretagne, et la race poétique des Cythériens de l'Océanie est perdue. Pauvre race ! on dit que ses impitoyables persécuteurs ont bien odieusement exploité ses faiblesses, — par exemple, qu'ils lui ont défendu, sous peine d'amende, d'aimer entre le lever et le coucher du soleil, — et qu'ils ont pu faire exécuter, avec le produit de ces amendes, des travaux gigantesques. Pauvre race ! car ses bourreaux ne se sont pas contentés de lui ravir l'insouciance et l'amour, ils l'ont calomniée, ils l'ont accusée d'immoralité profonde et de penchants invincibles pour le vol. Pour le vol, comme si le vol pouvait se loger là où il n°y a pas même l'idée de la propriété ! comme si les provocantes syrènes qui s’avançaient à la nage au devant de l'escadre du navigateur européen et qui arrachaient les clous de la coque des navires
pour s’en faire des colliers, avaient jamais songé à faire le moindre tort à personne ! comme si elles n'avaient pas toujours été disposées à céder généreusement, en échange de ces méchants -clous de cuivre, tout ce qui leur appartenait! C’est une chose très-bizarre que les principes della propriété et de la morale n’aient jamais eu de plus chaleureux partisans que chez les peuples pillards, les peuples voleurs de profession, comme l'Anglais et le Romain.
Mais les délices de la température des îles océaniennes ne sauraient donner une idée, même approximative, de la température dont jouissait la Terre dans la période édénique.
Car en ce temps-là la Terre se pavanait, resplendissante d’orgueil, au milieu d’un pompeux cortège de satellites; et la glorieuse écrasait de son luxe le pauvre Jupiter. En ce temps-là, cinq lunes l’escortaient, Mercure, Cérès, Pallas, Junon, Phæbé (la Lune), cinq lunes vives, jeunes, ardentes, douées d'une puissance énergique d'absorption et de résorption arômale et dont l'office principal était de raffiner les arômes de leur astre cardinal et de communiquer à toutes ses productions végétales une saveur exquise et des propriétés délirantes. Et ces cinq lunes brillantes et nuancées chacune d'une couleur différente, comme autant de feux de Bengale , servaient d'illumination perpétuelle à ses nuits, et donnaient à la voûte étoilée d’alors un éclat velouté, un charme religieux qu'aucune langue de poète d'aujourd'hui ne saurait rendre. Et l’astre portait au front, en signe de sa puissance , une couronne radieuse , une couronne boréale dont l’aspiration bienfaisante absorbait l'excès de calorique de la zone équatoriale, pour le répartir avec art sur la vaste surface du continent boréal où régnait la douceur d’un printemps éternel, où l'éléphant polaire se prélassait nonchalamment sur des tapis de fleurs. Et la Terre, aidée dans son travail par le concours affectueux de tous ses satellites et de tous les astres du tourbillon solaire, enfantait chaque jour quelque production nouvelle , ajou-— tait quelque nouveau terme aux séries de ses trois règnes, animal , végétal , minéral.
J'entends des fâcheux qui m’interrompent pour m'objecter que ce nouvel aspect de l'existence paradisiaque n’est pas en conformité parfaite avec les idées généralement reçues dans le monde,
avec les idées de la Genèse. Et que me fait à moi l’opinion de la Genèse ? Je réponds que je ne connais pas de sottise humaine qui n'ait sa source dans un texte sacré, et que je ne tiens pas essentiellement à me trouver d'accord avec un livre qui fait tourner le Soleil autour de la Terre , et qui fait égorger les enfants par leurs pères. Peut-être bien, d’ailleurs , que si je tenais beaucoup à faire parler la Bible en faveur de ma thèse, je n'aurais pas be soin de fouiller très-avant dans le livre juif pour mettre la main sur les preuves écrites de l'existence de la couronne boréale au tempsde la Création: Je me suis même laissé dire à ce sujet qu'un savant naturaliste de Genève (M. de Candolle) avait réussi à démontrer l'existence du phénomène par l'autorité même de la Genèse. Si j'ai bien retenu maintenant ce que j'ai lu en ce livre peu moral , il doit s’y trouver un passage d’un certañi Isaïe, un prophète inspiré de Dieu , qui en dit encore plus à cet égard que le naturaliste de Genève, affirmant en propres termes que quand ce globe aurait jeté sa lèpre (Civilisation), la lumière de la Lune serait comme celle du Soleil, et celle dm Soleil sept fois plus brillante, comme la lumière des sept journées !! et que la lumière du Soleil redeviendrait ce qu'elle était aux journées de la création.
Et eril lux Lune sicut lux Solis el lux Solis septempliciter, sicut lux seplem dierum (Isaïe, ch. 30; v. 26.) On demande des autorités saintes, j'en donne.
Je sais encore que l'humanité , simple comme au jeune âge , s’est hâtée d'accueillir une explication ridicule de la chute. Dieu m'est témoin que je ne me serais pas détourné de la route de mon récit pour m'amuser à réfuter ce conte absurde de la damnation éternelle et du fruit défendu, mais on ne peut pas raisonnablement, non plus, m'empêcher de le pousser du pied, quand je le rencontre sous mes pas. Ce que je fais. 3
La chute de humanité, c’est le passage de la liberté à l'oppression , de la richesse à la misère , de l’insouciance à l'inquiétude, de la propriété sociale à la propriété individuelle , de l'innocence à la perfidie, de la paix à la guerre. Quelle faute opéra cette métamorphose désastreuse ? Une seule , la misère.
La misère toute seule. La détérioration de la climature , lanenement du capital et V'invasion de l'esprit philosophique qui ont
contribué pour une si large part anx malheurs de Fespèce humaine , n'arrivent qu’en second ordre dans les causes de la dégradation de l'homme.
Il arriva qu'un jour la population de l'Eden se trouva trop nombreuse pour que la production spontanée du sob pût suffire à tous ses besoins , et que les hommes reconnurent la nécessité d'augmenter cette production par le travail .Mais c’est chose pénible que le travail dans l’enfance de l'humanité ; ear il faut d’abord que l’industrie invente et façonne ses outils ; il faut que le chasseur ait obtenu préalablement le concours du chien et celui du cheval pour que le laboureur songe à entreprendre la culture. Or, les hommes, qui ne voulaient pas s’astreindre aux dures conditions du travail et qui se voyaient plus forts que les femmes, commencèrent par asservir celles-ci, et l'esclavage commencça sur la Terre. Et, comme les tyrans ne manquent jamais de bonnes raisons pour justifier leurs méfaits , ils mirent le malheur de la Chute sur le compte de la femme et la firent maudire par les Dieux. Les Dieux , faits à l'image de l’homme , sont toujours de compte à demi avec les bourreaux pour calomnier les victimes ; ils sont toujours prêts à couvrir la sainte paresse des habiles du manteau de linviolabilité. Ce qui ne m’empêche pas de dire que , puisque la chute de l'humanité a commencé par l’asservissement de la femme, l'humanité ne se relèvera que par la complète émancipation de celle-ci.
Mais ce n’était pas assez d’avoir jeté {out un sexe en esclavage. Ces esclaves, trop faibles, ne suffisant pas à nourrir de leur travail la paresse des hommes fors, ceux-ci se coalisèrent pour écraser les hommes faibles ; ils organisèrent la caste , la caste des paresseux, la caste noble. Us partagèrent le monde en deux catégories, les oisifs et les travailleurs, les propriétaires et les prolétaires ; les Saints, les élus de Dieu, et les réprouvés, les parias. Ws s’arrogèrent le droit de consommer sans produire , laissant aux déshérités, aux vaincus, aux travailleurs /e droit de produire sans consommer. Et ils eurent des prêtres et des philosophes qui, moyennant une part dans leurs privilèges de paresse, déclarèrent que l’ésclavage et l'exploitation du fort par le faible étaient le dernier mot de la volonté de Dieu , {a seule base possible de l'ordre et de la société. Et tout ce qui protesta contre la volonté
de Dieu , exprimée par ceux qui s’en constituaient d'eux-mêmes les interprètes, fut impitoyablement mis à mort, comme rebelle à la loi divine. Hélas ! la chose dure encore, quoiqu'elle ait commencé il y a 6,000 ans , et l’Arabe et le guerrier sauvage continuent de dormir et de reposer sous la tente, pendant que la femme esclave s'exténue aux rudes labeurs ; et, dans un grand pays que chacun peut connaître , et qui se vante d’avoir affranchi tous ses enfants du joug du privilège, on nait encore législateur de par le capital. Naïit fabricateur de la loi, quiconque recçut le jour d’un spéculateur compromis dans l'accaparement des farines , d'un joueur enrichi par la fourbe.. Naïît sujet de la loi, mais exclu du droit de la faire, quiconque n’a hérité de ses auteurs que talens ou vertu. Ils appellent ca égalité des droits. Moi-même , citoyen de France, terre classique de la liberté, je penserais du mal du capital qui donne au fils de l’épicier félon le droit de consommer sans produire et de commander le travail à autrui , je trouverais ce droit exorbitant, tyrannique, que je n'oserais le dire. Heureusement que si je considère le capital et l'hérédité comme des privilèges tyranniques , je les considère en même temps comme des maux nécessaires, comme des obstacles inévitables que la’ fatalité sème sur la route du progrès. Oh! non, à Dieu ne plaise ni à M. le procureur du roi que je partage la haine aveugle que tant de nobles esprits de ce; temps ont vouée au capital ; le capital ne m'est ni plus odieux ni plus cher que la Civilisation et la Sauvagerie. Qu'on l'appelle une excroissance parasite, un champignon vénéneux , peu m'importe. Cette excroissance parasite ne pousse que sur la misère ; voilà le fait; c’est un effet et non une cause ; qu'on fasse disparaitre la cause , l'effet disparaîtra. Ce qui presse n'est pas de pester contre la maladie du capital, mais de tâcher d'en guérir. Or, ce capital tant maudit, ce père putatif du prolétariat et de la féodalité argentière, n’aurait-il fait que nous inspirer par sa tyrannie le désir de nous passer de ses services , que pour ce seul désir nous lui devrions encore gratitude et pardon...
Or, la planète souffrait horriblement de ces discordes intestines , de ces prétentions désordonnées de la force et du capital, et la douleur minait insensiblement sa santé, et les ravages de la maladie suivaient sur sa surface une marche parallèle à celle des ravages de la guerre. Elle continuait bien son œuvre de création
avec courage, mais la vigueur lui manquait déjà pour parfaire ses races d'hommes, ce qui se reconnaît sans peine aujourd'hui aux - caractères de la face des dernières races créées (Austrasiens) qui ressemblent trop aux quadrumanes. Et la triste lacune, fille de l'impuissance et mère du chaos, commençait à déshonorer la série.
Le déclin s’annoncait vers la fin du troisième siècle de l’ère paradisiaque. Au bout de trois autres siècles, le virus des doctrines moralistes qui prêchent la compression pour consolider le régime du capital et de l’iniquité , s'était déjà infiltré dans les veines de l'humanité ; et la cardinale d'Amour, justement indignée des théories qui avaient cours ici-bas, sur le compte de sa passion rectrice, avait brisé violemment avec la Terre. Le courage de celle-ci fut moins fort que sa douleur ; la langueur s’empara d'elle, et bientôt une maladie de la nature la plus pernicieuse faillit tarir dans son sein les sources de la vie. Cette maladie était par malheur contagieuse; ce que voyant les autres astres, ils s'empressèrent de suivre l'exemple de la cardinale d'Amour et d'interrompre toutes relations amicales avec la planète empestée. Cérès , Pallas, Junon s’enfuirent vers l’entre-ciel de Jupiter. La planète vestalique , Mercure , lune favorite du tourbillon, et chef des satellites de la Terre, se réfugia au parvis du Soleil. La Lune seule, linfortunée Phæbé, digne d’un meilleur sort , avait voulu demeurer fidèle à la Terre au milieu de la désertion générale; elle paya cher cet acte de dévoùment sublime; la contagion l'atteignit, elle mourut au troisième accès. Nous sommes tous mortels. Le déluge d'il y a 6,000 ans fut la première conséquence de cet accident déplorable ; car Phœbé désorbita dans les convulsions de son agonie , et s’'approchant un peu trop de la Terre , fit extravaserles mers de celle-ci et noya quelques continents. Si du moins le sinistre se fût borné à une inondation, mais le coup porta bien plus haut ; il ébranla la Terre sur son axe qui, de perpendiculaire, devint oblique à l'Ecliptique… et l’hiver avec ses frimas naquit du déplacement. Alors le méridien magnétique déclina subitement , et la couronne boréale qu’entretenait le courant régulier du fluide tomba du front de la Terre ! Le double flambeau des pôles s’éteignit, et l'immense continent du Nord, naguère si émaillé d'animaux et de fleurs , s’ensevelit soudain dans son linceul de
glace…. L'âme se fend au récit {de telles catastrophes. L’éléphant qui fut trouvé en 1805, aux bouches de la Léna, au beau milieu d'un bloc de glace où il s'était conservé pendant 6,000 ans au moins, en chair et en poil , cet éléphant avait vu toutes ces choses et bien d’autres encore, et sa parfaite conservation atteste que l’englacement des pôles s’est produit par un refroidissement subit, par le fait du même choc qui décoiffa la Terre.
Et voilà ce que c’est que la Chute , cet accident que la malice et humaine et l’imposture ont si étrangement défiguré. La chute de l'homme n’a été que le contrecoup de celle de la couronne boréale. La femme n'a été pour rien dans le désastre. Le péché originel , que de mauvais plaisants ont appelé le péché original , sous prétexte que l'idée de faire expier aux gens un crime qu’ils n'avaient pas commis était éminemment facétieuse, le péché originel est un conte. Celui de ses péchés que l'humanité a payé le plus cher est le péché capital.
N'oublions pas de mentionner que cette nouvelle explication de la chute a pour elle le témoignage imposant de deux jeunes somnambules parfaitement dignes de foi, lesquelles remontent avec la plus grande facilité vers toutes les époques de leurs existences antérieures, dans leurs moments de lucidité aromale, et qui ont attesté en ma présence les détails ci-dessus sincères et véritables. Tout le monde sait ce que c'est que l'état de somnambulisme, ce qui ne m'empêche pas d'en donner Fexplication pour les personnes qui l’ignorent. La vie terrestre est à la wie aromale ce que le sommeil est à la veille. De même que dans le sommeil nous perdons le souveuir des choses antérieures et la sensibilité, ainsi nous perdons en passant en cette vie inférieure le souvenir de nos existences passées et la sensibilité aromale. Or, magnétiser un individu, c’est le réveiller de son sommeil terrestre, c'est dégager son corps aromal des entraves de son corps ferre aqueux, lui rendre la sensibilité, la lucidité et le sonvenir, absorbés par le sommeil, plus la faculté de voyager à tra vers les espaces, avec la rapidité de la lumière et de l'électricité , deux fluides aromaux. Rien de plus simple que l'explication de tous les phénomènes du somnambulisme avec cette théorie. Mais j'en étais , je crois , au déluge , j'y reviens. ty
Depuis la catastrophe , la Terre travaille avec ardeur à répa-
rer ses désastres. La fréquence des aurores boréales dit assez la continuité des peines qu’elle se donne pour reconquérir sa couronne , attribut de sa dignité de cardinale, et condition sine qu& non de la restauration de sa température paradisiaque. Maïs parfois aussi le découragement s'empare d'elle, et de noires idées traversent son cerveau , quand elle revient au souvenir du passé et qu'elle songe aux années qui la séparent encore des jours où elle rentrera dans sa gloire et reprendra le cours interrompu de ses créations. Quelquefois ces accès de marasme se sont prolongés de telle sorte, que la vie même de la planète en a été mise en question. Je ne connais pas de globe qui ait eu l'enfance aussi pénible que la Terre, et dont on ait désespéré tant de fois. Les deux plus dangereuses crises dont l'histoire ait gardé mémoire sont celles qui se rapportent à l’époque de la mort de César et à la fin du siècle dernier. La Terre n’est pas remise encore de cette récente secousse.… Le bruit a couru même que la question d'amputation de la planète malade avait été sérieusement agitée naguère, dans le grand conseil de voûte sidérale, à l'occasion de l'apparition de l'épidémie des pommes de terre. J'aime à penser que la résolution est tout-à-fait prématurée, et que ces bruits ont été répandus à dessein par les amis de la Terre , qui voudraient lui faire peur, etl’amener par intimidation à jeter sa philosophie et ses philosophes par-dessus les moulins. Ainsi soit-il ! Il est certain que l'impossibilité où la Terre se trouve de fournir au Soleil son contingent d’arôme fé{racardinal est pour tout le tourbillon une cause d'irritation légitime et un grave empêchement , et la pauvre malade n’est pas seule à souffrir de son délaissement. Reste à savoir jusqu’à quand la fausse morale abusera de notre patience, pour prolonger la disgräce de la Terre !
L'exposé qui précède raconte implicitement les misères et les lacunes de la création dernière (n° 3). Le mal y esten dominance, les caractères subversifs y sont la règle générale, les caractères harmoniques (espèces utiles à l'homme) l'exception. Il y a des familles, comme celles des félins, comme celle des serpents, qui ne comptent pas une seule espèce franchement ralliée à l’homme ; et sur une masse de cent mille espèces d'imsectes peut-être, c’esttout au plus si trois ou quatre ont consenti jusqu'à ce jour à travailler pour nous, Tout cela est dans l'ordre, etiln'y &
point à se récrier contre un pareil état de choses. Laissons passer les fourmis, les lions et les sauterelles ; d’autres créations viendront qui commenceront par rétablir la balance entre les types; puis viendra la dernière, la suprême création d'harmonie qui intervertira totalement les termes de la proportion, et qui ne conservera de caractères subversifs que ce qu'il en faudra pour la montre. On peut donc bien avoir un peu de patience en face d’un tel espoir.
Connaissant l’arôme typique, le titre passionnel de chaque planète, rien de plus facile, avons-nous dit, que la classification des bêtes, des plantes, des minéraux...
Nous avons un clavier passionnel, hominal ou sidéral, com— posé de 32 touches en jeu majeur et mineur, avec 4 ambiguës et 4 sous-pivotales à la clef. Ces 32 notes sont produites par le dou— blement des deux modes ou des 12 notes de gamme, augmentées de leurs complémentaires. Chaque gamme de 12 notes se décompose en deux ‘groupes, par 7 et 5; chaque groupe de sept en deux groupes par trois et quatre. Ne spéculant que sur un seul mode, puisque le mode mineur n'offre qu'une contre-épreuye symétrique du mode majeur, nous trouverons pour le cadre de la classification universelle douze séries radicales, quatre de transition, en tout seize grandes divisions naturelles; puis subdivision des séries radicales en groupes, genres, espèces et variétés, par 7, D, 4,3, 1. Tout moule éminent en dignité révèlera la paternité! cardinale et indiquera le n° 4 de Ja série; chacune des modulations graduées de la série recevra son nom de baptême du titre aromal des satellites ou de l’ambiguë de sa cardinale. La dominante passionnelle de chaque groupe, de chaque individu en un mot, indiquera son origine planétaire, et dira en même temps, comme une pierre de touche infaillible ou plutôt comme un diapason de la gamme passionnelle, les lacunes des séries existantes et la tâche des créations à venir.
On a demandé le principe de la classification universelle des sciences, le voilà, car, je le répète, foutes Les sciences sont les mémes… et les bêtes, les minéraux et les fleurs ne-sont que des moules divers pétris par la puissance créatrice des Planètes pour représenter la passion humaine. Les Planètes obéissant dans la fabrication de leurs types à la loi, une de la Série, il s'en suit
fatalement que le cadre de toutes les classifications est le même pour tous les règnes de la nature. Gamme des caractères, gamme des couleurs, gamme des sons, gamme des bêtes, des fleurs, tout prend modèle pour se former sur la hiérarchie passionnelle. C’est désormais à l’affinité caractérielle, à l’analogie, de placer chaque famille à son rang et de lui assigner son numéro d'ordre. Les cases de l’échiquier universel restent les mêmes, il n’y a plus à changer que les noms sur l'étiquette.
Cependant, si facile que soit une classification universelle des sciences, c’est toujours une classification universelle, c’est toujours une exposition complète de la loi de la série dans tous les règnes de la création, c’est-à-dire le dernier mot de la science humaine et presque le dernier mot de Dieu ! Je n’ai pas je dernier mot de Dieu et n’en suis pas fâché ; mais j'avoue ingénument que je ne voudrais pas être obligé de faire tenir dans un double in-folio de mille pages ce que j'aurais à dire sur un sujet grand comme le monde. Ensuite cet ouvrage est un traité de l'esprit des bêtes de France, et non pas un traité complet de nomenclature passionnelle. Il à des limites, hélas ! fixées par l’indigence universelle et le prix du volume. Je demande donc à me renfermer dans ces limites fatales. Que la science officielle prenne cette tâche de nomenclature universelle à l’endroit où je l'ai laissée ; qu’elle la mène à bonne fin, comme c’est son métier et son devoir, elle’ me fera plaisir, et je serai très-fier d’avoir contribué à la tirer de la mauvaise voie pour la remettre sur la bonne.
Que si néanmoins la curiosité de la lectrice, trop vivement surexcitée par ce titre de nomenclature passionnelle, exigeait quelques exemples de l'application du nouveau procédé de classement et ne voulait pas patienter jusqu’à l'inventaire du mobilier zoologique de la France, je m'empresserais de voler au-devant de ses désirs. heureux de trouver cette occasion agréable de démontrer d'un seul coup la simplicité de la méthode analogique et l’absurdité de toutes les autres.
Les arômes typiques des planètes sont connus, je le sais ; mais ils ne le sont pas cependant à ce point qu’on puisse adresser à l'historien qui les rappelle et les précise le reproche de redite et de banalité. J'en rappellerai brièvement quelques-uns pour l'exemple.
Saturne, cardinale d'ambition, a pour arômes typiques les arômes de tulipe et lys, ou, pour me servir du langage plus simple de l’analogie, Saturne parfume de tulipe et lys, de tulipe au simple, de Iys au composé. L'ardme simple est celui qui n'appartient qu'à la Planète; le composé résulte de la combinaison de l’arôme simple avec larôme d’une ou de plusieurs autres planètes. Herschell, que j'aimerais mieux appeler Eros ou Aphrodite, parfume d’iris au simple, de tubéreuse au composé; la Terre, violette au simple, jasmin au composé ; Jupiter, jonquille au simple, narcisse au composé; le Soleil, foyer général des arômes du tourbillon qui ne peut avoir d’arômes simples qu’à la manière de la couleur blanche, parfume d'orange et de raisin musqué. Si la puissance de l’odorat était développée chez l'homme au même degré que celle de l’ouïe, la simple odeur d’une plante où d’un métal suffirait pour Jui en apprendre l'origine avec tous les tenants et les aboutissants.
Chaque planète verse dans l’espace un parfum, un chant, une lueur, dont les séries et les accords forment autant de suaves mélodies où de suaves harmonies. Dieu est un immense artiste, mais qui n'invite à ses concerts que les grands génies de l'humanité. Képler a donné la gamme des planètes. La Terre répète sans cesse, dit-il, les deux notes fa et mi, parce que ces deux notes sont syllabes initiales des deux mots faim et misère, Famem et Miseriam.
Mais la raison est le seul instrument qui soit infaillible chez l’homme et c’est par conséquent l'étude seule du caractère des êtres qui peut lui révéler leurs analogies planétaires. Partant de là, étudions le caractère du premier animal venu pour le classer dans sa série. Veut-on savoir quel est le titre aromal du cheval par exemple ? Voyons les mœurs du cheval.
J'observe que le cheval est le seul quadrupède qui tienne avec soin son arbre généalogique , preuve de fierté aristocratique, d'ergueil de sang. J'observe que le cheval est passionné pour les combats, pour les tournois, la chasse, la pompe, la parure ; que dans l’état sauvage, il obéit à des chefs choisis pour leur valeur. Je devine, à ces traits saillants du caractère, l'emblème du gen— tilhomme, l'emblème de lambitieux altéré de gloire et d'honneurs, et je le classe d'autorité parmi les productions du clavier
de Saturne. Restera à juger ensuite, par la comparaison, quelle sera la place qui lui reviendra dans’ la série des ambitieux. Or, le caractère est si fortement accentué dans l'exemple choisi, que * chacun, j'en suis sûr, va s’écrier avec moi que le cheval est emblème cardinal d’'ambition, par conséquent création pivotale de Saturne. Chacun aura dit vrai ; le cheval émane des plus purs arômes de la planète cardinale d’ambition, de ce globe orgueilleux, qui marche accompagné d’un cortège de sept satellites et qui pose dans le ciel comme un portrait de Van Dyck; de Saturne, dont on devinerait le caractère martial rien qu’à sa fière tournure et à la couleur ambitieuse de la double écharpe dont il aime à ceindre ses flancs. Tout est flamboyant, éclatant, bruyant et voyant dans cet astre qui chérit l'apparat comme le cheval de sang. La tulipe est emblème cardinal d'honneur, le Is emblème de vérité ; Saturne a pris la tulipe et le Iys pour ses arômes typiques. Le nombre 7 est nombre archétype de hiérarchie ; presque toutes les plantes de l’heptandrie de Linnée (fleurs à 7 étamines) émanent des arômes de Saturne , le marronnier d'Inde, entre autres, et le blé sarrasin, la rouge céréale. Le marronnier d'Inde est l'emblème du beau soldat chamarré de broderies, du soldat de l’armée de parade, de l’armée étincelante de dorure et d’épaulettes, remarquable par son alignement et sa brillante tenue sous les armes, mais dangereuse à raison de son inutilité dispendieuse et de la nombreuse vermine de fournisseurs et d'agents flibustiers qu'elle nourrit et protége.… Le sarrasin, dont la graine enivrante épargnée par le fléau sème l’ardeur des combats mortels dans le sein de la gent emplumée des basses-cours, le sarrasin symbolise aussi un batailleur, mais un batailleur d’autre titre. Le cavalier de guerre n'a pas encore contracté l'habitude de faire prendre un litre ou deux de sarrasin à son coursier, le matin d'un jour de bataille ; mais qu'il use du procédé et il m'en dira ce qu'il en pense. Il y a longtemps que l’homme de la nature, le simple et candide campagnard, s’en sert pour donner de Pœil aux bêtes qu’il amène au marché. Ce caractère de famille, ce caractère d'émulation et de lutte se retrouvera dans la poire, une autre création glorieuse de Saturne, le fruit savoureux aux feuilles rouges et aux séries innombrables, qui livre plein essor à toutes les rivalités de goût. Ce métal rouge, luisant, sonore,
avec lequel se fabriquent les canons, les cloches et les clairons de guerre, dont les aigres fanfares chatouillent si agréablement l'oreille du cheval : le cuivre est de Saturne. Si le cuivre, qui se distingue par tant de qualités brillantes, est encore vénéneux, c’est de la faute de la Terre et de la fausse morale qui la gouverne ; car c'est la fausse morale qui est cause que l'ambition pousse les hommes au crime, au lieu de les pousser à la vertu, comme elle en est chargée. Qu'on me laisse venir l’époque où l'ambition ne mènera plus les gens qu’à la gloire, et le cuivre s’'empressera de déposer au fond du creuset ses propriétés perfides.
La planète Cardinale a produit le cheval et le tigre; la planète ambiguë Protée a produit le cheval nain d'Afrique, le chat domestique et le coing. On sait que les astronomes ont oublié jusqu’à présent de découvrir la planète ambiguë Protée.
Le cuivre me pousse à parler de l'or, roi des métaux, le plus inoxidable, le plus resplendissant et le plus colorant de tous. Le lecteur intelligent devine que ce métal royal ou pivotal ne peut provenir que des arômes du Soleil, foyer général d'arômes du système, et qui distribue aux autres astres, comme l'or aux autres métaux, la lumière et la couleur. Le caractère sacré d'irradiation , de ralliement, d’unitéisme et d’autorité , apparaîtra dans toutes les créations de l’astre roi. Ce sera l'éléphant parmi les quadrupèdes ; le paon parmi les oiseaux ; le blé, la canne à sucre, la pomme de terre, la vigne, chez les plantes ; l'or, le diamant, dans le règne minéral, La vigne, dont le jus parfumé, lait des vieillards, dispose l’homme à l'expansion et à la fraternité; la vigne, plante si éminemment française, la vigne est le plus pur produit des amours de la Terre et du Soleil. Le premier de tous les vins du monde , celui qui se bonifie le plus par la vieillesse, à l'instar de l'amitié, le vin velouté des crûs de Haut-Brion, Laffitte, Château-Margot, parfume de violette !
La vache pacifique et féconde , la vache , mère nourricière de l'homme, proviendra du massif et puissant Jupiter, cardinale de familisme, ainsi que la pomme de Calville, emblème de prévoyance, et aussi la jonquille d’or, emblème parfumé de la tendresse maternelle. Les créations de la cardinale de familisme brilleront plus par le côté utile que par le côté poétique. Le familisme n’est pas Ja plus élevée en titre des passions cardinales ;
au contraire, puisque c’est une passion forcée et non libre. Nous nous apercevrons facilement du titre inférieur des essais de Jupiter au caractère des moules de son ambiguë, l’affreuse planète Mars, qui a trop travaillé à la confection du mobilier zoologique de la terre. Ce que la terre doit à Mars de types odieux , venimeux, hideux et repoussants ne se calcule pas. Je citerai parmi ces types le crapaud, ma bête d'horreur, emblème du truand qui étale ses plaies et ses pustules aux regards des passans, ou qui porte sur son dos des chapelets d'enfants sales et déguenillés.
La beauté, la richesse, et aussi le nombre des touches du clavier de la cardinale d'Amour promettaient à la Terre d'innombrables séries de types ravissants, parfumés, délicats, enivrants. Déception cruelle! Aucune planète ne s’est montrée plus avare de ses dons envers sa pauvre sœur que la trop susceptible cardinale d'Amour. Herschell n’a pu pardonner à la terre ses théories morales contre l'amour; mais c’est surtout dans ses moules du clavier végétal que sa mauvaise humeur éclate. Herschell a infligé à la terre une pénitence bizarre, en expiation de ses dérèglements intellectuels. Elle a voulu que, pendant toute la durée du règne de la morale sur la Terre, ses provenances à elle fussent marquées du sceau de son antipathie politique. Furens quid Jœmina possit ! Pour ce faire, elle a travesti indignement tous les moules de ses arômes; si bien, que les emblèmes. terrestres d’amour ne figurent plus aujourd’hui qu'une risible mascarade, et qu'il est devenu d’une difficulté excessive de deviner les hiéroglyphes amoureux, même quand on est prévenu. Non contente du succès de cette perfidie, Herschell a poussé l'ironie jusqu’à la cruauté : elle était réservoir naturel de fleurs bleues, en sa qualité de cardinale hypermineure ; elle a abusé de sa position pour refuser le parfum d’amour aux fleurs de cette couleur qu’elle a été obligée de livrer à la Terre; et elle leur a inoculé, en échange, le parfum de pharmacie et des propriétés. morales. La Terre a compris l'épigramme et s’y est montrée trop sensible. Ainsi, la gamme des fleurs terrestres se trouve presque complètement désemparée de la note d’azur, et réclame vainement la rose bleue par la plume éloquente de M. Alphonse Karr. Ajournés jusqu’à l'expurgation complète du virus moralique, la rose et l'œillet d'azur, aux parfums hyperaphrodysiaques. En place de l'æillet
bleu, nous aurons pour nous distraire la bourrache , une fleur charmante, d’un bleu céleste, admirable, mais qui purifie le sang et ne fait pas de bouquets. Les précieux cadeaux que la Terre a reçus d'Herschell, du temps de l’entente cordiale des deux globes, disent tous les trésors qu’elle a perdus à la rupture. Citons le café, la truffe, la tubéreuse, l'iris, l’œillet, l'hortensia, parmi les végétaux ; le saphir, parmi les minéraux ; le cygne, la tourterelle, l'hirondelle, le ramier, le faisan, la perdrix, la caille, parmi les oiseaux! Autant de dons pernicieux que la morale réprouve, mais dont le moraliste raffole!
Un délicat et suave arôme, et moins enivrant que ceux d'Herschell, caractérise les créations de notre infortunée planète dont je concours est pour cette cause si instamment réclamé de tous les astres du tourbillon solaire. C’est le parfum de la violette, du jasmin, du réséda, de la vigne. La plupart de ces végétaux odorants, qui s’enlacent aux autres arbres pour former des berceaux, émanent des arômes de la terre. Le titre de fidélité et de dévouement qui caractérise les créations de cette cardinale miniature inspire un puissant intérêt pour son malheureux sort. Il n’est pas d'astre dans le ciel dont on s'occupe autant, dont le retour à la santé et à la raison soit attendu avec plus d'impatience ; car le tourbillon tout entier souffre de sa souffrance , et la cardinale d'Amour, qui témoigne aujourd'hui tant de mauvais vouloir à la pauvre délaissée , est peut-être celle qui accucillerait sa rentrée en grâce avec le plus de joie. Songeons bien à une chose, c'est que les fleurs violettes, les très-doux parfums et les vins délicats sont presque aussi rares en Herschell que les fleurs bleues sur notre Terre; qu'on les désire fort en Herschell, et que désir de fille est un feu qui dévore, bien plus encore en cardinale d'amour qu’en cardinale d'amitié, c'est-à-dire ici-bas.
Vénus, l’ambiqué de la Terre, parfume de lilas, arôme mixte entre celui d'amour et celui d'amitié, comme la couleur lilas est mixte entre le violet et le rose. Les ambiguës parfument toujours d'arome mixte. Le lilas, arbrisseau charmant, riche de fleurs, pauvre de fruits, première parure de la saison d'amour, symbolise l'amitié bi-sexuelle, une amitié excessivement passionnée, mais qui transiterait volontiers du majeur au mineur. Le lilas est une des plus adorables choses de ce monde, comme l’affec-
tion qu'il exprime : l'amitié enthousiaste des Petites Hordes pour la corporation des Vestales.
Mais les plus délicieuses créations d'Hébé, première lune d'Herschell, celles de Vénus et celles de la Terre, de grandes artistes pourtant, doivent céder le pas pour la grâce de la forme, la délicatesse et la suavité des arômes, aux créations de la lune favorite du tourbillon, de la planète Vestale, l’ex-cheffe des satellites de la cardinale miniature (Terre). Rien de plus gracieux, en effet, de plus frais, de plus suave, de plus odorant et de plus velouté que la rose et le pois de senteur, la pêche, la fraise, le petit pois, emblèmes parlants de virginité : charmes de l’odorat, du palais et des yeux, fleurs éphémères dont la couleur tendre semble pétrie de l'incarnat des lèvres de la vierge, fruits parfumés comme son haleine et portant sur leur épiderme le duvet de ses joues, fruits éphémères aussi et non de garde, et qu’il faut se hâter de manger dans leur fleur.
Il va sans dire que le nom de la planète à qui nous devons la rose, le petit pois et la pêche, est parfaitement inconnu au Bureau des Longitudes, où l’on n’a pas l'habitude de juger les astres à leurs fruits. Ils l'ont appelée Mercure !! Ils n’ont pas trouvé, entre eux tous, de nom plus convenable que celui du patron de l’ignoble boutique, pour désigner la créatrice des roses. Mercure. une planète aromisée en titre vestalique ! Je puis pardonner beaucoup de choses à la science officielle, mais non des méfaits de cet ordre. Singulières lois cependant que celles qui nous régissent, qui défendent de traiter de voleur un usurier, un sac d’écus à face humaine, une brute, un madrépore, une éponge, un être qui ne nous est rien, et qui permettent d’infliger à des astres qui font notre bonheur les sobriquets les plus désobligeants!
Quoi! pas une parole pour le chien? viens-je de m’entendre dire. Oh ! pardon, ce n'était point un oubli, et j'aurais d'ailleurs eu le temps de réparer un oubli envers le chien, d'ici à la fin de ce livre, qui a la prétention d'être un traité de chasse. Je voulais passer le chien sous silence pour ne pas revenir, à si court intervalle, sur un sujet épuisé (le déluge). Le chien, emblème cardinal d'amitié, satellite vigilant et sergent de ville de l'homme, toujours prêt à combattre et à mourir pour lui ; le chien, je n'ai pas besoin de le dire, est création pivotale de la Terre, cardinale
d'amitié. C’est même, avec la vigne, une des plus caractéristiques productions du clavier d'amitié, et l'une de celles, assuré ment, qui lui font le plus d'honneur. Si je veux dire ici un mot de trop, ce n’est pas en faveur du chien de chasse, mais en faveur d’une autre espèce, l’espèce la plus fidèle, hélas ! et la plus dédaignée. Je ne demande pas l’analogie, je demande l'origine du barbet, de l'humble barbet, du mouton, du caniche-victime, le même qui joue aux dominos et qui suit seul le convoi de son maître. La réponse est bien facile pour quiconque a lu avec fruit le récit désolant que je lui ai fait naguère de la mort de Phœbé. Mais je m'aperçois que j'ai dit le mot de l'énigme sans le vouloir ; alors puisque le mal est fait, je ne risque rien de continuer, et je réponds pour le lecteur... Le caniche est le dernier témoignage d'affection que la terre ait reçu de son infortunée satellite Phæbé, morte de malemort à la fleur de ses ans, morte avec le regret de n'avoir pu compléter pour son astre chéri la série des canins ! Car nous ne saurions nous abuser sur ce chapitre : la série des canins n’est pas complète; la gamme est interrompue à la note du chien de pêche, et le chien de Terre-Neuve se flatterait en vain de combler la lacune. Le terre-neuve n'est qu'un pêcheur d'hommes, et c’est un pêcheur de poissons qu'il nous faut. Combien sont-ils au Jardin-des-Plantes qui se doutent que la même cause qui a produit le dernier déluge a motivé l'interruption de la série des canins?
J'ai dit les arômes typiques des cardinales et même les arômes mixtes des ambiguës, avec la manière de s’en servir pour classer les bêtes et les fleurs. Il ne me reste plus qu'à démontrer à la science civilisée ses erreurs et ses contre-sens pour avoir consciencieusement rempli toutes les conditions du programme de cette introduction. Après quoi rien ne m'empêchera plus de pénétrer au cœur de mon sujet.
Ce qui a perdu les savants en matière de classification, c’est l'orgueil et le manque de foi dans la sagesse de Dieu. Le savant a fait comme le philosophe, il a destitué la passion de son emploi de fanal universel de classification, de fanal sériaire , et Dieu l’a puni comme le devin Tirésias, en lui fermant les veux.
Les savants n'ont pas compris la chose la plus simple du
monde , à savoir : que la passion seule distribue les caractères. C’est ce qui les a tués.
Quand l’immortel inventeur du mastodonte, quand Georges Cuvier écrit que la classification est l'idéal lui-même auquel doit tendre l’histoire naturelle, il écrit une chose très vraie, parce qu'il sous-entend que la classification exige la connaissance intime du caractère des individus à classer. Malheureusement l’immortel inventeur du mastodonte s'arrête à ses prémisses, au lieu de passer jusqu'à sa conclusion, et il ne devine pas que c’est la passion qui distribue les caractères aux bêtes comme aux gens, et qui écrit le véritable nom des fleurs sur leurs corolles. C'était pourtant moins difficile que de reconstruire un paléotherium ou un dinothérium tout entiers (des bêtes qu'on n'avait jamais vues), avec une simple dent ou une simple vertèbre.
Quand on lit Geoffroy Saint-Hilaire l'Égyptien , un savant bien autrement poète et bien autrement analogiste que Cuvier, un naturaliste qui s’éclaire aux rayons lumineux du principe d'Unité, on espère à tout moment voir surgir de ses rapprochements la proposition fulgurante ; on s'attend à ‘quelque nouvel Evceyx (’Archimède. Vain espoir ! l’analogiste se fourvoie dans la même impasse que son illustre émule. Il jette le manche après la cognée et s'écrie dans son découragement que la classification est impossible. Geoffroy Saint-Hilaire n’est arrivé à ce triste aveu d'impuissance que pour avoir agi en simpliste, que pour avoir trop étudié les rapports vertébraux et pas assez les rapports passionnels des êtres.
Le tort de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier, et des autres, est, en un mot, d’avoir eu trop de respect pour les préjugés de l’homme et pas assez pour les révélations de Dieu. Un peu plus de religion et de confiance dans le principe de l'Unité, leur aurait laissé voir que la passion est la chaîne qui relie tous les êtres, la brute à l’homme, l'homme à la nature et à Dieu. Et comme ils auraient vu que toute créature inférieure à l’homme est miroir de ses passions, de ses vertus ou de ses vices, ils auraient été amenés par analogie à baptiser chaque créature du nom de la passion humaine par elle symbolisée.
Au lieu d'agir ainsi et de déterminer le caractère de l'animal par sa dominante passionnelle, ils ont essayé de le déterminer
par la forme, c'est-à-dire qu'ils ont mis la charrue devant les bœufs, ce qui était un moyen assuré de faire de la mauvaise besogne. La forme n'est que le costume de la passion, le moule créé par elle. La griffe a été faite pour le lion et non pas le lion pour la griffe, et le lion n’a été armé de grifles et de dents redoutables que pour symboliser un type humain atroce, le proconsul sanguinaire , exacteur et hautain, le Verrès, le Scipion, le Djezzar-Pacha et l'Ali-Tébélen, le pacha toujours disposé à se révolter contre son maître et réussissant à le croquer quelquefois. S'il n'y avait pas de Djezzar-Pacha chez les hommes, il n’y aurait pas de lion chez les bêtes. Je me plais à reconnaître toute fois que la classification adoptée pour les bêtes est moins vicieuse que celle adoptée pour les minéraux ou les plantes, par la raison que la manière de manger et de marcher qui à été prise habituellement pour différencier les espèces animales, donne presque toujours des renseignements exacts sur les passions de Ja bête et fournit quelquefois des moyens de classification suffisants. Mais je demande à garder mon opinion sur des systèmes de classification botanique comme on m'en a fait étudier jadis sous prétexte de m'orner l'esprit ; des systèmes où l’on prend le nombre des étamines ou la déchirure d’une corolle pour bases de la distribution des groupes et des séries.
Les princes de la science qui ont écrit l’histoire naturelle jusqu'ici et qui ont laissé de côté le titre passsionnel des bêtes et des fleurs, pour ne tenir compte que de la disposition de leurs organes extérieurs, sont semblables à un historien qui, voulant écrire l'histoire de Jules César ou d'Alexandre, se bornerait à nous parler de la longueur du nez de son héros, de la couleur de ses cheveux ou de la coupe de son habit et qui oublierait de nous entretenir de ses dominantes passionnelles. N'est-il pas vrai qu'un public éclairé à qui on présenterait un pareil ouvrage, s'empresserait de le fermer dès la première page, et n'aurait pas assez de dédain pour l'œuvre et pour l'auteur. Ce public aurait raison parce que l'âme, la passion, le drame, sont les seules choses qu'on cherche dans un récit, sont le nerf de l'intérêt, la couleur de l’action. Pourquoi un portrait au daguerréotype qui reproduit la forme et les traits du visage avec ,une exactitude géométrique est-il moins ressemblant qu'un portrait au pinceau ? Pré-
cisément parce que l'instrument mathématique n'a peint que l'enveloppe extérieure ; tandis que le pinceau a peint l'âme, a peint la passion, le caractère, la chose que nous cherchons avant tout dans une physionomie. La figure c’est l’homme, comme le style. Or, les plus grands naturalistes ne sont pour la plupart que des daguerréotypeurs plus ou moins habiles et non des peintres. Buffon et Linnée, qui sont parfois de grands poètes, ne sont poètes véritablement grands que dans la peinture de la passion. Je donnerais toute la partie scientifique des œuvres de Buffon pour les trente pages sublimes qu'il a écrites sur le chien, sur le cheval, sur le cerf ou le kamichi. Je donnerais tout le travail de la classification de Linnée pour sa découverte des deux sexes et des amours des fleurs. Hors de la passion, point de vraie science, de style, ni d'immortalité.
Il est rare que les faux savants, qui ne savent pas un mot des vrais caractères des individus qu'ils décrivent, qui abandonnent si étourdiment le fromage pour courir après l'ombre de la lune, ne débutent pas dans leurs traités par recommander l'étude approfondie des caractères.
Une autre erreur capitale de la science, une autre prétention non moins déplacée, est de vouloir faire entrer un individu dans une famille en l'absence de toute notion sur ses proches. J'admire qu'on parle de la famille des gens quand on ne sait ni leurs noms, ni leur origine, ni leur généalogie.
Ainsi, je connais à l’Institut et ailleurs une foule de savants très-forts sur le calcul infinitésimal, et qui ne seraient pas embarrassés de me dire, avec le temps, ce qu'il tient de minutes et même de secondes dans un siècle; mais j'y chercherais vainement peut-être un seul zoologiste capable de me renseigner exactement sur le titre passionnel ou sur la généalogie de l’animal le plus vulgaire, du canard, par exemple. Oui, je tiens que si j'adressais à M. le docteur Flourens lui-même, à qui ses immortels travaux sur cet intéressant volatile ont ouvert les portes de l’Académie francaise, je tiens, dis-je, que si je demandais à M. Flourens le titre passionnel du canard, M. le docteur Flourens, au lieu de me répondre que le canard est l'emblème du mari ensorcelé, me tournerait le dos. J’interrogerais l'honorable sur la généalogie du même, qu'il serait capable de
me répondre que le canard est venu au monde comme çà, et que lui, de l’Institut, n’en est pas cause. Mon Dieu , je le sais bien, qu'ils ne sont pas cause, à l’Institut , si les mâles de cette espèce portent une plume frisée sur la queue ; mais ce n’est toujours pas là répondre , quoi qu’on dise, d’une facon satisfaisante. Les savants de l’antiquité n'étaient pas aussi forts assurément que ceux du temps présent dans l’art de teindre en rouge les tibias des poulets, et pourtant je suis bien sûr qu'ils ne seraient pas demeurés à court devant les questions ci-dessus. Car la sagesse antique avait deviné le principe de solidarité qui relie entre eux tous les êtres de la nature ; et les enfants de la Grèce, en apprenant l'histoire des hommes, apprenaient en même temps celle des bêtes et des fleurs, en lesquelles leur mythologie séduisante avait incarné tous lestypes de la passion humaine. Une noble et touchante religion, savez-vous, que celle de la solidarité universelle, et qui tient les portes de l'imagination grandes ouvertes à tous les essors poétiques, et qui fait le cœur compatissant à toutes les infortunes! Oh! nous aussi nous y reviendrons un jour, à ce panthéisme sublime, un jour que les dogmes de compression et de terreur auront disparu de nos livres et que nous ne croirons plus qu’au Dieu bon. Et vous y étiez déjà revenu avant nous, pauvre saint François d’Assises, vous qui fraternisiez si tendrement avec la brebis, le rouge-gorge et la bergeronnette, vous qui disiez si naïvement aux hirondelles bavardes qui troublaient vos ouailles : Taisez un peu vos becs, douces hirondelles mes sœurs, que je fasse entendre à ces braves gens la parole de Dieu! Pour moi, je ne saurais passer au long de ces grands peupliers taillés en larmes, qui servent de rideaux à la couche des morts, sans me rappeler l’inconsolable douleur des sœurs de Phaéton.
Le fait qui condamne le plus irrémissiblement la science civilisée, c'est la répugnance des femmes et des enfants pour elle; car les femmes et les enfants sont les créatures les plus curieuses du monde et les plus avides de s’instruire. La science civilisée ne se lavera jamais de la répulsion qu’elle a toujours inspirée à ces êtres charmants mais terribles avec leurs indiscrets pourquoi. Pourquoi cette répulsion invincible de la femme et de l’enfant pour les sciences comme on les professe aujourd'hui? Parce
que la femme et l'enfant sont des intelligences droites et logiques qui, voyant que Dieu n’emploie jamais d’autre levier que l'attrait pour conduire ses créatures au bien, ne peuvent pas reconnaître le caractère d’un enseignement religieux et utile à un enseignement qui procède par la contrainte et l'ennui. Je ne me suis jamais plus approuvé de mon mépris de collégien pour l'ouvrage de M. Lhomond que depuis que j'ai atteint l’âge d'homme; car il est évident que ma répulsion d’enfant pour cet ouvrage #mpie , était une protestation tacite en faveur de la méthode naturelle d'attraction. Dieu a fait les tout vieux pour les tout jeunes, les tout vieux qui ont beaucoup vu et qui aiment à radoter, à rabàcher, pour les tout petits qui ne savent rien, et qui ont besoin qu’on leur répète et qu'on leur rabâche plusieurs fois la même chose. Le vieillard ne se fatigue pas plus des éternelles interrogations de l’enfant que l'enfant des redites du vieillard, et Dieu, en instituant cette entente cordiale des âges que nous appelons le ralliement des extrémes, avait donné la vraie règle à suivre en matière d'instruction primaire. Malheureusement les philosophes sont venus qui ont prouvé aux gouvernements que Dieu n'entendait rien à la question d'enseignement pas plus qu'aux autres , et ils ont changé tout cela; ils ont mis le cœur à droite, comme dit Sganarelle, ce qui est cause que la femme et l'enfant, dociles à la voix de Dieu, ont déserté leurs écoles.
Je sais un moyen simple et facile de refaire l’entendement humain et de rendre l'apprentissage de la science aussi attrayant qu'il est répugnant aujourd'hui. Il consiste à supprimer tout ce qui est ennuyeux dans le programme des études actuelles et à prendre l’analogie passionnelle pour pivot du système universel d'enseignement. La passion une fois introduite dans l'étude des sciences, la cure de l’entendement humain se fera toute seule et marchera à pas de géants ; car chacun se ruera à l'étude, homme, femme ou enfant, avec un enthousiasme impossible à décrire ; et je n'ose pas répondre qu'on ne soit pas obligé bientôt d’infliger des pensums au moutard pour comprimer son ardeur de s’instruire. Quantum mutatus ab illo !… Je ne demande pas plus de six ans de ministère de l'instruction publique pour refaire l'entendement humain. Les savants haussent les épaules en m'entendant parler ainsi et croient que je plaisante. Je ne plaisante
pas le moins du monde; si les savants savaient que toutes les sciences sont la même, et qu’on peut en apprendre trente-deux à la fois, sans se gêner, ils comprendraient que je parle très-sérieusement.
Toutes les sciences à la fois...! mon dieu oui, c'est comme ca ! et l'enseignement passionnel , en naissant , produira des miracles comme la Iyre d’Amphion. Des miracles, car l'analogie n'a pas seulement le privilège de donner aux êtres les plus inanimés (vieux style), un corps, un esprit, un visage humain et des passions humaines ; V'analogie a le privilège de ne pouvoir pas enseigner une science sans les enseigner toutes, le privilège de faire jaillir de chaque démonstration cinquante découvertes, cinquante solutions non cherchées de problèmes , qui vous viennent toutes seules , qui vous partent pour ainsi dire dans les jambes, comme les faisans dans un tiré royal, et sautillent devant vos yeux comme les figures dans le kaléidoscope , et finissent par s’étager l’une sur l’autre comme les gradins d’un escalier gigantesque montant de l’homme à Dieu.
Oui, toutes les sciences à la fois, et quelles sciences! Les sa vants civilisés sont parvenus, c’est vrai, à faire de l'Arithmétique, science des nombres, et de la Géométrie, science des grandeurs, un double cauchemar pour l'enfance des deux sexes et même pour les adultes. Mais si je vous disais, moi, que j'ai vu des professeurs d’arithmétique passionnelle hors d'âge tenir suspendues à leurs lèvres, par le charme de leurs paroles, les plus adorables auditrices ! Pauvres enfants martyrs de la civilisation, à qui l'on n’a jamais donné la moindre idée des choses intéressantes qu'il y avait à dire sur le nombre Deux, nombre d'union, de symétrie, de sympathie, germe d'amour — ou sur le nombre Trois, nombre sacré, considéré comme tel par toutes les religions et les cosmogonies antiques, nombre des attributs de Dieu et des trois principes naturels et des trois distributives ; le nombre 3, le nombre de la mesure (triangle), le nombre de la loi et de la justice (balance) , le nombre de l'agronomie, de /a propriété , du progrès. Mais il y a dix livres intéressants à écrire sur les vertus du nombre 3. Est-on curieux d'avoir l'explication de tous les mystères et de tous les miracles... qu'on étudie les propriétés du nombre 3.
Vous demandez-vous pour quelle cause, par exemple, le brave comte de Paris, Eudes , n’assommait jamais les Normands que trois par trois? le moine Abbon, un saint homme d'église, va - vous répondre que c'était par respect pour la Sainte-Trinité.… La Sainte-Trinité est la figure allégorique de Dieu , qui est représenté partout sous la forme d'un #riangle rayonnant.
Certes, l'importance historique et mathématique du nombre trois est immense , et nul ne la conteste ; et cependant , comme les jeunes personnes préfèrent la lecon sur le nombre Quatre, le nombre de charme, le nombre du quatuor musical et du mariage béni, c'est-à-dire consacré par la maternité ! Le nombre 3 est respectable, le nombre 3 est sage, oui, mais le nombre 3 est la prose, et l’autre est la poésie. Le cerveau, organe de la pensée, opère par trois leviers ; mais le cœur, qui distribue le sang et nourrit le corps, opère par quadrille de soupapes et de canaux. Au nombre de 3 sont les distributives, passions futrices et régulatrices du mouvement passionnel; au nombre de 4 les affectives. Je ne connais peut-être qu’un seul défaut au nombre 4, celui d'être un peu égoïste, un peu tirant à soi, comme le ménage familial ; mais qui est-ce qui est parfait?
Voyez maintenant l’ordre et le charme, les nombres 3 et 4, s'unir en mode simple (addition) pour produire le second nombre sacré Sept ; en mode composé (multiplication) pour produire le troisième nombre sacré Douze. Avez-vous décomposé l’ambition, qui a pour double mobile l'esprit de corps (lhonneur, le sentiment de la hiérarchie) et l'intérêt personnel (désir du grade). L’ambition , c’est la réunion des deux principes qui résident dans les nombres 3 et 4; le nombre 7 est le nombre ambitieux par excellence, le nombre de la hiérarchie , le nombre de la série naturelle, de la gamme musicale, de la gamme solaire, des branches du chandelier de justice, des satellites de Saturne, des sept sacrements, des sept fléaux limbiques. J'ai vu un soir un mathématicien illustre très embarrassé devant des dames, parce qu'une espiègle adorable de quinze ans (cet âge est sans pitié) lui avait demandé les raisons de l'ambition démesurée du nombre 7, qu'il ne put jamais dire. La même rendit non moins malheureux , une autre fois, un célèbre maëstro qui avait cuellli une foule de palmes sur nos scènes lyriques, et qui
ne put jamais lui expliquer non plus les causes de la sensibilité excessive de la note si qu’elle désirait connaître. Tout le monde sait cependant que la note si aspire perpétuellement à monter et qu’elle s'écrit par un 7 dans la langue musicale de Rousseau. Je n’en finirais pas si je tenais à décrire toutes les propriétés passionnelles du nombre 7, celles du nombre 12 encore moins. Mais nous savons déjà que le nombre sacré 12, si célèbre aussi dans l'histoire, est le chiffre de l'harmonie simple; n’insistons pas sur ses mérites, Une seule observation toutefois à l'adresse des savants simplistes pour leur faire toucher du doigt une des plus récentes déceptions de leur science infaillible, pour leur démontrer que l’analogie passionnelle est la vraie et unique boussole de la science et que le naufrage attend tout navigateur audacieux qui ne la consulte pas.
La science moderne at-elle fait assez de bruit avec l'invention de son système métrique, avec l’uniformisation de ses poids et mesures! S’est-elle montrée assez fière des résultats de la nouvelle méthode !A-t-elle fait sonner assez haut à cette occasion les grelots de son collier !
Oh ! oui réjouis-toi, pauvre science, orgueilleuse en guenilles, surtout hâte-toi de jouir ; car les jours des institutions barbares sont passés, et ton système décimal est un système barbare et indigne de la France et de la Convention ; et de l'heure où la lueur de l’arithmétique passionnelle aura éclairé deux ou trois cerveaux de savants, ils auront honte de ton œuvre et renverseront dans la poudre ton échafaudage métrique et feront un autoda-fé général de tes mètres et de tes doubles-décalitres. Avant quarante ans, je te le prédis, ton système barbare de numération décimale sera détruit comme Ninive, et le système de la numéralion passionnelle s’élèvera glorieux sur ses débris !
Voyez pourtant à quoi tient le progrès! Qu'une illusion fatale n’eût pas égaré les savans de la Convention à la poursuite de cette numération décimale, que loin d'abandonner follement un système duodécimal tout fait qu'ils avaient dans la main, ils se fussent bornés à le modifier, à le compléter en ajoutant à la gamme des dix caractères déjà connus les deux notes qui manquaient pour aller à 12; qu'ils eussent transféré le zéro du dixième terme au douzième, de manière à ce que le nombre 144, carréde
49, s'écrivit à l’avenir comme 100, carré de 10... et ils bâtissaient une œuvre d'art et de science admirable, etils travaillaient pour l'éternité ! Mais le principe de l'unité harmonienne, qui ne se peut découvrir qu'au flambeau de l’analogie, leur à échappé, et au lieu d'élever à la science un monument plus durable que l’airain, ils ont bâclé une charte arithmétique qui ne vivra pas plus que ce que vivent les chartes. Leur système ne sera pas encore établi dans toutes les capitales du monde civilisé, qu'il faudra déjà le jeter dehors comme un vieux pot fêlé. Pourtant c'était chose bien simple et bien facile que de choisir le nombre 12 comme pivot du système métrique. Il n’y avait pour cela qu’à com-— parer le mérite du nombre 12 à celui de son rival 10; et il suffisait du premier coup d’œil pour juger que le nombre 12 était non-seulement celui qui contenait le plus grand nombre possible de facteurs sous le plus petit volume, mais qu'il était surtout le seul qui, dans son amour de l'harmonie, de l'unité et de l’ordre, eût puissance d’absorber les angulosités caractérielles et les ten dances réfractaires des nombres 5 et 7.
Les géomètres, qui ont généralement le tort d’être des hommes sérieux, croient se montrer aussi méchants que possible envers les analogistes, en les traitant d'hommes d'esprit. Hommes d'esprit tant que vous voudrez, mais, en attendant, ce ne sont toujours pas des analogistes qui ont bâclé le système métrique décimal et qui auront à en répondre devant Dieu. Quand on voit que les auteurs du système décimal ont échoué , faute d'avoir consulté la boussole passionnelle, on a quelque peine à comprendre le sens de l'éternel refrain du moraliste : la passion égare l'homme.
La passion n’égare pas, au contraire, et quand la science est obligée de jeter sa langue aux chiens, c’est la passion qui lui vient en aide pour lui donner la solution des problèmes les plus difficiles. Apportez-nous les problèmes les plus insolubles de la politique ou de l'astronomie transcendante, et l’on se fait fort de vous les résoudre à la seconde.
Qu'est-ce en effet que la politique, sinon la science du gouvernement des passions. La science politique consiste à ouvrir aux essors affectueux le champ le plus illimité ; c’est l’art de développer combinément et simultanément l'action des distributives.
En tête de la charte harmonienne est écrit le fameux précepte : Aimez-vous. S'aimer, c’est se procurer tout le bonheur imaginable, sans faire de chagrin à personne ; c’est-à-dire que la liberté ou le libre essor des passions d’un chacun ne doit avoir pour limites que le respect du bonheur et de la liberté d'autrui. Or l'amour, l’amour seul, donne l’édifiant exemple de la conciliation de la liberté et de l'autorité , l'amour qui fait que le captif bénit ses fers etivole avec bonheur au devant des caprices de l'être aimé. Si j'étais gouvernement, je voudrais calquer toutes mes institutions sur celles de l'amour, et je ferais graver sur les boutons de la garde nationale un adorable amour pour servir de trait-d’union entre l'Ordre et la Liberté.
En fait d'intérêt politique du moment. Puisque nous parlons politique, il y a une question qui agite assez vivement les esprits depuis quelques années , la question de la faim, autrement dit la question de l’exubérance de population, autrement dit le problème de Malthus. IL s’agit de savoir comment les babitants de l’Europe civilisée s'y prendront pour ne pas se manger entre eux d'ici à une vingtaine d'années, si la population con— tinue à croître comme elle fait dans des proportions effrayantes, tandis que la production des aliments destinés à nourrir cette population reste stationnaire. La question est certainement pal pitante d'intérêt, à preuve que M. le vicomte de Cormenin, qui éprouve le besoin d'être utile à l'humanité, a proposé un prix de 4200 francs pour celui qui la résoudrait le plus vite de ce côté-ei de la Manche, car elle à déjà été résolue de l’autre. Oui, j'ai en tendu dire qu’il y avait eu un commencement de solution dans la Grande-Bretagne ; que les économistes de ce pays éminemment moral et philantropique avaient prouvé que l'enfant du riche seul possédait le droit de vivre, bien que l'enfant du riche naquit tout nu comme celui du pauvre, et qu'alors on était çonvenu de mettre les prolétaires au régime de la contrainte morale et leurs petits au régime du laudanum. Le système, assure-t-on, a déjà produit d’heureux fruits... Mais il est évident néanmoins que la solution n’est pas complète...
Eh bien! l’analogie passionnelle possède seule le secret de la solution intégrale; et si M. de Cormenin veut m’entendre et être juste, il gardera ses 1200 francs pour lui, ou bien il en