L'esprit des bêtes
« Nous connaissons mieux que Toussenel l’animal mort, disait un jour Gratiolet, mais aucun de nous ne connaît comme lui l’animal vivant. En dehors du mérite exceptionnel de la forme qui, chez Toussenel, suffirait à donner vie et valeur durable à un livre, l’Esprit des bêtes et le Monde des Oiseaux resteront comme le complément toujours agréable, et très-utile, pour ne pas dire toujours nécessaire des ouvrages scientifiques qu’ont écrits
Tfe4-e-
PRÉFACE
les naturalistes dans leur cabinet. Toussenel a étudié les animaux en plein air, dans les champs, dans les forêts, sur la lisière des bois. On sent qu’il a vécu avec eux. Il ne les a pas disséqués comme nous au matériel, mais au moral il les sait à fond. Il s’est fait leur familier, il les a aimés, et à nul plus qu’à lui ils n’ont laissé surprendre leurs petits et charmants secrets. S’il fallait comparer Toussenel à quelqu’un, je dirais que Toussenel est le Balzac des animaux; mais pour moi il en est mieux que le Balzac, car ce n’est pas une société peut-être transitoire qu’il a peinte, c’est la vie générale de ses personnages prise par lui sur le fait avec une sagacité merveilleuse, avec une patience, une intuition, une pénétration et un esprit infinis. Il a encore cet avantage sur le physiologiste de la comédie humaine, qu’il cherche le bien et le découvre avec enthousiasme dans l’objet de ses études, qu’il aime la nature plus que la société, tandis que Balzac.... Mais ici je m’arrête, disait en souriant Gratiolet': parler de Balzac n’est pas mon affaire, c’est celle des écrivains. »
La vérité est que le savant et trop modeste auteur de la Physionomie, si artiste et si parfait écrivain lui-même, s’arrêtait sentant qu’il allait critiquer quelqu’un ou quelque chose, et que son aimable nature répugnait à formuler une opinion qui, dans sa pensée, aurait pu contrarier l’un des amis qui, ce matin-là, causaient avec lui.
Poussé par l’un d’entre eux, Gratiolet ajouta : Sans être d’accord avec Toussenel sur tous les points, il faut donc souhaiter que ses livres deviennent de jour en jour plus populaires; ils feront aimer la science et les bêtes, et des éditions à bon marché de l’Esprit des bêtes et du Monde des oiseaux, éclairées de jolies et spirituelles images, feraient grand bien à l’étude de l’histoire naturelle en France. »
C’est depuis cette conyersation, qui précédait de bien peu de jours, hélas ! la mort si prématurée de Gratiolet, qu’a germé dans l’esprit de l’éditeur de cette édition de l’Esprit des bêtes de Toussenel, l’idée de la publication qu’il présente aujourd’hui au public.
L’avis d’un maître comme Gratiolet est de ceux qui font loi pour tout le monde. L’éditeur de ce livre n’avait pas besoin d’être édifié sur le mérite littéraire de l’œuvre de Toussenel. La valeur rare et originale de 1 esprit hardi et primesautier, étincelant et pourtant solide de cet écrivain ne saurait faire doute que pour ceux qui ne l’ont pas lu. Mais il était bon peut-être, pour les ignorants, pour ceux que l’esprit inquiète, et met en défiance, pour ceux qui croient que la science est exclusive de l’esprit et que l’esprit est exclusif de la science, qu’un nom universellement respecté comme celui de Gratiolet vînt ajouter l’autorité de son suffrage à l’œuvre de propagation et de vulgarisation qui est entreprise ici.
PREFACE
vu
Nous n aïons point à nous prononcer ici sur quelques doctrines particulières à Toussenel. Elles courent dans son livre. Ceux qui les aiment les y rencontreront avec plaisir. Ceux qui ne les partagent pas s’arrangeront du moins de la forme dont elles sont revêtues. Cette forme a par elle-même tant de qualités diverses, tant de vie et d’agrément que, s’ils ne sont pas des esprits moroses et grimauds, elle ne pourra manquer de les charmer.
L homme a toujours aimé ce qui lui parle de lui-même; dans Toussenel le naturaliste ne faisant qu’un avec le moraliste, l’homme est à tout instant mis
en cause à côté de l’animal, les analogies abondent sous sa plume ; presque toujours avec un bonheur incroyable. Nous croyions bonnement qu’il ne s’agissait que de la bête : l’auteur qui ne nous perd pas de vue, nous découvre par des retours d’une vivacité, d’une gaieté et parfois d’une éloquence singu-
PRÉFACE
lière que la bête et l’homme, cela ne fait pas toujours deux, que la bête c’est nous-même. Là est l'originalité de Toussenel que le lecteur n’est jamais absent de son sujet, qu’il s’y retrouve à chaque page, soit ailé comme l’oiseau, soit à quatre pattes comme le quadrupède.
On se demande tous les jours quels livres resteront de notre époque. Il semble que les contemporains écrasés par la quantité ne soient pas de force ou d’équité à distinguer la qualité, à séparer les perles vraies des perles fausses. Rassurons-nous, la postérité ne sera pas si embarrassée que nousmêmes. Si elle doit laisser tomber dans l’abîme de l’oubli beaucoup de livres qu’une vogue imméritée semble recommander de préférence à ses suffrages, il en est d’autres, et en assez grand nombre qui, après ces éphémères disparus, demeureront pour elle les titres de notre siècle. Les livres de Toussenel
compteront parmi les plus incontestables.
A toutes les époques il s’allume de grands feux de paille autour de certaines œuvres et de certains noms, et les badauds sont entraînés à saluer comme des astres des flammes trompeuses dont il ne doit bientôt rester ni cendre ni fumée. L’Esprit des bêtes et le Monde des oiseaux n’ont point été du nombre de ces œuvres ultra-tapageuses ; ils n’auront point le même sort. Leur succès est de ceux que chaque jour doit accroître. L’édition, illustrée des dessins charmants de Bayard, commentaires libres du texte, qui est offerte aujourd’hui au public, a pour but et aura pour résultat, d asseoir sur des bases plus larges la juste renommée qui est acquise aux livres de
Toussenel.
P. J. Stahl.
Les bêtes ralliées à l’homme se divisent en deux catégories. La première est celle des Auxiliaires, c’est -à dire des bêtes qui mettent toutes leurs facultés animiques et corporelles au service de l’homme, comme le Chien, l’Éléphant, le Cheval, le Dromadaire, le Faucon.
La seconde est celle des Domestiques , qui se contentent de vivre sous les lois
de l’homme et de lui apporter le tribut de leur toison ou de leur chair, comme la Chèvre, la Brebis, la Poule, etc.
Le chiffre des espèces conquises ou ralliées sur toute la surface du globe est encore peu élevé. C’est tout au plus si depuis dix mille ans, et sur quelque dix mille bêtes à quatre pattes et à plumes, l’homme a su en amener une quarantaine à lui.
Ces bêtes sont, parmi les mammifères : le Chien, le Cheval, l’Ane, l’Éléphant, le Chameau, le Dromadaire, le Lama, le Taureau, le Buffle, le Renne, le Bouc, le Bélier, le Porc, le Chat, le Lapin, le Furet, le Cochon d’Inde. On pourrait encore à toute force loger dans cette catégorie le Guépard et la Loutre.
Les oiseaux ralliés s’appellent les Faucons (éperviers, autours, etc.), le Serpentaire, l’Agami, le Paon, la Dinde, la Pintade, le Coq domestique, le Hocco, le Pigeon, le Cygne, l’Oie, le Canard. Ne citons que pour mémoire le Pélican et le Cormoran.
Une vingtaine d’espèces environ dans chacun des deux règnes de la Mammiférie et de la Yolatilie, voilà donc, disons-nous, le chiffre des conquêtes de l’homme. C’est triste.
Je ne sache pas de condamnation plus sanglante de la phase sociale actuelle que la minimité de ce chiffre. L’impuissance du civilisé à rallier les bêtes est, en effet, la démonstration la plus géométrique du caractère subversif de la civilisation.
Attendu que l’immense majorité des espèces animales a été créée pour a;mer l’homme et le servir, et que l’ambition secrète de presque toutes est de se rallier à leur souverain légitime, bien que jusqu’à ce jour le Chien ait été peut-être le seul à avoir le courage de son opinion.
Je vois tous les jours jeter la pierre au Zèbre pour son humeur farouche et insociable, pour son indomptabilité, son horreur invincible du travail répugnant. Mais je ne comprends pas ce reproche, et j’avoue même que je trouve parfaitement justifiées les répulsions de la noble bête et parfaitement sensés les motifs qui l’éloignent de traiter avec nous. Le Zèbre est l’emblème du Sauvage; il est donc naturel qu’il partage l’horreur du Sauvage pour le travail esclave et qu’il se tatoue comme lui. Et comment, je le demande, n’en serait-il pas ainsi?
Comment! voici un animal qui a reçu le jour dans le pays des Hottentots, des Namaquois ou des Amazoulous, les plus affreuses gens du monde ; qui n’a eu sous les yeux, depuis qu’il a eu des yeux pour voir, que des scènes de carnage et d’anthropophagie propres à soulever le cœur ; qui transporté en Europe par un concours de circonstances douloureuses, y a été témoin des supplices barbares que le civilisé inflige aux malheureuses bêtes qui ont eu
LE CHIEN
la sottise de se fier à lui.... Et , parce que cet animal ne s’éprend pas à première vue d’un ardent enthousiasme pour le civilisé et ses institutions; parce que i exemple du sort fait à l’Ane, son parent, n’a pas réussi à le séduire, 1 espèce humaine s’étonne et traite de stupide, l’animal réfractaire!
Pas si stupide que vous voulez bien le dire, ô civilisés, mes semblables; et, ici, le plus âne des deux n’est pas celui qu’on pense.... Et, au lieu de protester avec vous contre l’insociabilité du Zèbre , c’est à lui que je m’unis pour protester de foutes mes forces contre le travail répugnant. Et aussi longtemps que 1 association des forces vives de la société n’aura pas affranchi le travailleur de l’oppression du capital, et qu’on me laissera dire, j’irai continuant de crier sur les toits que la plus terrible imprécation à jeter à la tête d’un ennemi est celle du Sauvage et du Zèbre : Puisses-tu être réduit à labourer un champ!
Les quadrupèdes ralliés à l’homme à titre d’auxiliaires sont au nombre de six en France : le Chien, le Cheval, l’Ane, le Taureau, le Chat et le Furet.
Les domestiques comptent cinq espèces : le Bouc, le Bélier, le Porc, le Lapin le Cochon d’Inde. ’
LE CHIEN
Au commencement, Dieu créa l’homme, et le voyant si faible il lui donna le Chien.
Il chargea le Chien de voir, d’entendre, de sentir et de courir pour l’homme.
Et pour que le Chien fût tout entier à l’homme, il le titra exclusivement en amitié et en dévouement, affections du mode majeur. Il lui mit au cœur le plus profond mépris pour les joies de la famille et de la paternité. Il borna chez lui le sentiment d’amour à l’instinct brutal de la reproduction. Il laissa
les passions du mode mineur, l’amour et le famiiisme, à la race canine inférieure, au Renard, si cher à l’Anglais.
Le Chien, qui est le plus docile, partant le plus intelligent des animaux,
n eut garde de désobéir à la volonté de Dieu. Il se fit le serviteur dévoué, le sergent de ville de l’homme.
Le Chien est, dans toute société fondée sur la propriété individuelle, comme la nôtre, le gardien vigilant et le défenseur héroïque de ce qui s’appelle l’ordre public et la propriété. Voyez cette lourde diligence qui descend avec fracas la rue de la cité, menaçant d’écraser les passants et d’écorner les boutiques; le chien s’élance avec fureur à la tête des chevaux pour arrêter leur marche ; il mord les roues qui lui passent quelquefois sur le corps; le fouet du postillon ne saurait l’empêcher de faire son devoir. C’est que l’allure désordonnée de la brujante machine trouble le repos public et compromet la sécurité des cilo) ens. Marchez au pas, on ne vous dira rien.
Ce citoyen à la voix rauque, porteur de vêtements délabrés, à la mine peu rassurante pour la propriété.... le Chien l’aborde rudement pour lui demander son passe port.
Mais comme la majorité a ses principes, la minorité a aussi les siens, et toutes deux ont leurs chiens à qui elles ont appris à vénérer leurs institutions. Le chien du fraudeur professera donc, en matière d’économie politique, des principes diamétralement opposés à ceux du chien de la douane. Il verra dans l’habit vert de cette institution l’uniforme de l’ennemi commun, et le maudira dans son cœur. Il sera pour la liberté commerciale comme l’autre pour le système protecteur. De même le chien du truand ne jappera qu aux gens bien mis. Les bêtes sont, comme les dieux, ce que les hommes les font.
Les chiens de la tribu arabe, organisés pour la défense de la commune, considèrent comme dégradant le service d’un homme seul, et ils ont bien
raison.
Cependant le Chien n’entre pas dans la discussion de la question de droit; son devoir est d’obéir et de se taire ; il obéit sans murmurer.
Le Chien est la plus belle conquête que l’homme ait jamais faite, car cette conquête a donné à l’homme, dit M. de Buffon, des sens qui lui manquaient. Le Chien est le premier élément du progrès de l’humanité. « Sans le Chien, point de sociétés humaines « écrit le Vendidad, livre sacré des anciens Parsis.
Sans le Chien, en effet, l’homme était condamné à végéter éternellement dans les limbes de la Sauvagerie. C’est le Chien qui fait passer la société humaine de l’état sauvage à l’état patriarcal , en lui donnant le troupeau. Sans le Chien, pas de troupeau; sans le troupeau, pas de subsistance assurée; pas (je gigot ni de rosbif à volonté, pas de laine, pas de burnous, pas de temps à perdre par conséquent, pas d’observations astronomiques, pas de science, pas d’industrie. C’est le Chien qui a fait à l’homme tous ses loisirs. Et c’est pour nous montrer ces' grands services du Chien que les deux de jadis ont
raconté sa gloire.
L’Orient est le berceau de la Civilisation, parce que l’Orient est la patrie du Chien. Otez le Chien de l’Asie, et l’Asie n’est plus que l’Amérique; le Romain, le Grec, l’Égyptien, le Chinois ne sont plus que des Aztèques (Mexicains) et des Péruviens. Ce qui constitue toute la supériorité de 1 ancien continent sur le nouveau, c’est le Chien.
A quoi se bornent, en effet, tous les efforts d intelligence, tous les travaux du Mohican qui ne peut vivre que de chasse? — A étudier le grand art de dépister et de suivre le gibier ou l’ennemi. Or, un jeune basset en sait autant et plus en cette science difficile, au bout de six mois d’étude, °que le sauvage le plus intelligent au bout de quarante ans. La chasse est évidemment le premier et le plus ancien des arts. L’humanité coit son pre-
le chien.
mier paletot et son premier rosbif. Mais qu’est -ce que la chasse sans le Chien?
Les indigènes de l’Asie, qui avaient le Chien, ont donc été dispensés de se livrer aux pénibles travaux qui absorbaient tout le temps et toutes les facultés des Peaux-Rouges d’Amérique. Ils ont eu du temps de reste et ils ont pu 1 employer à créer l’industrie. Voilà l’origine des arts et des métiers; voilà toute la différence entre l’ancien et le nouveau continent. Les historiens ont écrit des milliers de volumes sur cette grave question sans arriver à la découverte de cette vérité si simple; et de braves anatomistes continuent de disséquer des crânes d’Américains pour y chercher la cause de l’infériorité de cette race, sans se douter qu’ils sont à cent lieues de la solution du problème.
A côte de cette solution anthropologique, si neuve et si lumineuse, vient se loger une autre observation qui m’est également personnelle, c’est que 1 Anthropophagie est un mal endémique aux contrées déshéritées du Chien.
Pourquoi ne rencontre-t-on jamais l’anthropophagie chez les peuples pasteurs, chez le Chaldéen, l 'Égyptien, l’Arabe, le Mongol, le Tartare? —
Parce que le lait et la chair des troupeaux, dont le Chien fit don à ces peuples, les préservèrent toujours des tentations criminelles de la faim.
Il est évident que 1 Anthropophagie est née d’une excessive fringale combinée avec 1 habitude du régime de la chair crue. Il arriva que deux hordes P
de chasseurs se rencontrèrent à la poursuite du même animal, un jour que la proie était rare et que la faim mugissait dans leurs entrailles, et il y eut guerre entre elles. On se battit, on se tua, et les cadavres des vaincus durent naturellement remplacer au foyer des vainqueurs les cadavres du gibier absent. Puis la fureur de la vengeance sanguinaire s’en mêla, l’ivresse de la victoire et le triomphe de la divinité locale aussi; puis le fait, consacré par la tradition, s’incrusta dans les mœurs, et l’on sait ce qu'il en coûte pour déraciner les mauvaises habitudes. Les sauvages de l’Amérique septentrionale n’ont complètement renoncé à l’usage de faire rôtir leurs ennemis que depuis qu’ils ont été mis en possession du Chien et du Cheval. Et encore la fameuse réponse du chef indien à M. de Humboldt prouve-t-elle la vivacité des regrets qu’a laissés dans les estomacs des infortunés cannibales le souvenir des banquets d’autrefois.
Tout le monde a entendu citer cette réponse éloquente. L’illustre voyageur . demandait à ce chef indien , l’un des principaux lieutenants du farouche Tecum Seh, s’il avait connu, dans la guerre de 1816, un officier américam qu il lui nommait ! Beaucoup, répondit l’Indien , j ’en ai mangé!..
On ne dit pas que les indigènes de Noukahiva aient un goût bien prononcé pour le soldat français, mais leur sympathie pour le navigateur anglais e^t
an fait acquis à l’histoire. Le morceau qu’ils préfèrent dans l'Européen est la main. Les Apicius de Bornéo mettent l’oreille au-dessus de la main.
La preuve que c’est l’absence du chien qui a livré les populations de FA mérique centrale au démon de l’anthropophagie ou du cannibalisme, c’est que jamais l’horrible coutume n’a envahi la hutte de l’Esquimau, qui habite cependant la contrée la plus septentrionale du nouveau continent, c’est-à-dire celle où l’empire de la faim est le plus rude et devrait fournir à la fureur des entrailles plus d’occasions de se manifester. Il n’y a évidemment qu’une raison pour expliquer l’anomalie monstrueuse que présente la comparaison des mœurs de l’Esquimau avec celles du Caraïbe : c’est que l’Esquimau a joui de l’assistance du chien de temps immémorial, tandis que le Caraïbe n’a pas eu le bonheur de le connaître.
Remarquons maintenant que les mêmes causes ont produit les mêmes résultats dans les deux continents; que l’Anthropophagie s’est arrêtée sur le seuil glacé du Lapon, de l’Ostiack, du Samoïède, riches du Chien, tandis qu’elle a incendié de ses fureurs sanguinaires les populations des îles fortunées de l’Équateur, Bornéo, Célèbes, Timor, etc., où fleurit la muscade, mais où manque le Chien.
Je demanderai, à ce propos, à ne pas joindre mon anathème à ceux que la fausse morale et la fausse philanthropie ont lancés si souvent contre l’Anthropophagie. L’Anthropophagie est une des maladies de la première enfance de l’humanité, un goût dépravé que la misère explique, si elle ne le justifie pas. C’est une courte folie provoquée par la faim; mais il faut bien que l’humanité passe par la phase de la disette pour arriver à celle de l’abondance. Plaignez donc le cannibale et ne l’injuriez pas, vous autres civilisés qui mangez de la viande saignante et qui massacrez tous les jours des millions de vos semblables pour des motifs moins plausibles que la faim. Pour moi, je ne crains pas d’affirmer que de toutes les guerres que les hommes se font, celle où l’on se mange est la seule rationnelle. J’excuse tous les coupables qui ont faim, parce que la première loi pour tous les êtres est de vivre, et qu’il est naturel qu’un homme tue son semblable et le mange, quand il n’a pas autre chose à se mettre sous la dent. Tous les jours ces principes sont mis en pratique chez les nations civilisées, et les Géricault, les Delacroix, les Eugène Sue ont fait, en les appliquant aux naufrages, des chefs-d’œuvre admirables, et l’opinion publique a plaint plus qu’elle n’a condamné les malheureux affamés de la Méduse et de la Salamandre. Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père, inspire même autant et plus de pitié que d'horreur. Le mal en effet n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort que de le tuer quand il ne veut pas mourir. Et la preuve que le crime ne consiste que dans la manière d’envisager la chose, c’est que les
LE CHIEN
memes moralistes qui blâment si fort le sauvage affamé de s’assimiler la substance de son ennemi sous forme de rosbif ont fait de la reine Artémise ie modèle des épouses pour avoir avalé son mari en pilules.
Ou il y a crime impardonnable, folie furieuse poussée jusqu’à la septième puissance, c’est dans la guerre à coups de canon que se font entre eux les peuples civilisés, comme les Français, les Anglais, les Prussiens, les Russes, qui n’ont pas faim les Uns des autres et qui se battent pour la gloire de leurs maîtres. La guerre est la plus atroce de toutes les folies humaines; mais la plus risible de ces atrocités est à coup sûr celle où l’on se tue sans motif, pour le seul plaisir de se tuer; où les ennemis se saluent courtoisement avant de s’égorger; où les vainqueurs, après la bataille, s’occupent philanthropiquement à raccommoder les jambes aux vaincus, comme s’il n’eût pas été plus simple de ne pas les leur casser avant. Hélas! l'oiseau de proie et le tigre, qui sont forcés de vivre de chair, donnent tous les jours de Hères leçons d humanité à l’homme. Ils ne se chassent pas entre eux, et ils ne tuent que pour assouvir leur faim. Castagno, mon chien braque, était intimement persuadé que je calomniais mon espèce quand je lui racontais certaines extravagances humaines, comme des boucheries de guerres civiles et des assassinats de prisonniers. Castagno partageait complètement l’opinion d’Helvétius qui a écrit qu’une guerre entreprise pour défendre l’honneur d’une nation était généralement un prétexte pour la piller.
Le Chien ne s’est pas contenté de donner le troupeau à l’homme; il s’est constitué le gardien et le défenseur du don qu’il nous a fait. Les ennemis du droit de propriété, qui ne voient dans la propriété individuelle que ses abus et qui ne veulent pas convenir que l’ambition de la propriété est aussi un des stimulants les plus actifs du travail humain, ont peine à pardonner au Chien ses sympathies ardentes pour la législation romaine. C’est une ingratitude a eux. Le Chien, qui défend le mouton et le cheval contre la dent du loup, croit travailler pour toute la société et non pour un seul homme. Le droit de propriété pour le Chien comme pour tous les penseurs sérieux est le droit de jouir du fruit de son travail. Ce n’est pas.de la faute de la pauvre bête si des législateurs indignes ont faussé les termes de cette
proposition et fait du droit de propriété le droit de jouir du travail d’autrui.
La passion de la chasse est la dominante caractérielle de la race canine. C’est dans l’exercice de cette industrie que se développent ses facultés ani-
miques et intellectuelles; c’est là seulement qu’il faut prendre le Chien pour le juger.
Le Chien, le Loup, le Renard, les trois seules espèces de farceurs, que possède la France, emploient le même système de chasse. Ils s’appellent et se
Sans le Chien, pas de société humaine.
réunissent pour attaquer une bête, quand 1 importance ou la vitesse de cette bête exige la réunion de plusieurs. On connaît les refuites de 1 animal pour *es avoir étudiées; on se poste aux endroits où l’on a la certitude de le voir passer pour l’appréhender au corps. Pendant que les uns sont en embuscade, les autres mènent à voix pour indiquer à leurs complices la direction de l’animal poursuivi. Quand on ne réussit pas à prendre ainsi la bête chassée par surprise y on cherche à la forcer. Les loups, qui ont très- peu d’amis en France et qui sont obligés d’apporter dans toutes leurs démarches une excessive prudence, chassent presque toujours à la muette. J’ai été plusieurs fois en position d’admirer la profondeur de leurs combinaisons stratégiques ; c’est effrayant de sagacité et de "^Icul.
LE CHIEN
Le Chien se dresse à tout.
Tous les animaux forceurs, le Loup surtout, pratiquent depuis un temps immémorial le procédé du relais. Le relais est une escouade de chiens ou de loups frais qui se tiennent sur le passage présumé de la bête de chasse pour relayer les chasseurs fatigués, de manière à ne pas laisser à la malheureuse victime un moment de repos. Il n'est pas un habitant des forêts de France qui n’ait entendu chasser de nuit le Renard. Le ramage du Chacal est le charme des nuits d’Algérie pour les amateurs qui chérissent ce genre de concerts. On rencontre tous les jours chez nous dans les forêts et dans les plaines une foule de chiens de toute espece qui profitent de la dangereuse liberté que leur laissent leurs propriétaires pour se remettre à la pratique ' de leur méthode naturelle Souvent le pacte de chasse se conclut entre îndS
vidus qui se connaissent à peine, mais qui n’ont besoin que d’un seul mot pour s’apprécier et se comprendre. J’ajoute que les chiens d’arrêt les mieux dressés n’ont pas toujours la force de résister aux entraînements de ces marrons dangereux.
Le chien sauvage, ou plutôt le chien revenu à la sauvagerie, celui qui habite les pampas de l’Amérique méridionale notamment, est le plus habile et le plus amusant de tous ces carnassiers coureurs. Les chasseurs de ces diverses contrées tiennent en haute estime ces transfuges de la civilisation et cherchent à s’emparer des portées des liees. Ainsi pourrait-on faire dès aujourd’hui des portées de la louve en France pour dresser le louveteau au service de l’homme, car le loup est éminemment susceptible d’attachement
et d’éducation.
Le premier chien qui chassa en compagnie de l’homme fut un lévrier fauve, de ceux qu’on voit encore en Syrie, en Algérie, en Égypte et qui coiffent le sanglier; moins évidés que nos belles races de lévriers d’Espagne et plus voisins du loup et du chacal. Le type du chien primitif se retrouve quelquefois admirablement conservé dans le chien de berger européen. C’est un animal allongé et taillé pour la course, à la poitrine haute, au ventre avalé, à la démarche oblique, aux oreilles fines et droites, à la mine éveillée, futée, spirituelle. La nature l’a doté d’une robe à poil rude, d’une vue perçante, d’un odorat exquis, d’une mâchoire de diamant et d’un jarret d’acier; sa queue fourrée balaye la terre, ses yeux flamboient dans les ténèbres; il tient et au delà les promesses de sa mine.
Tous les chiens de chasse que possède l’homme aujourd’hui proviennent de cette espèce, à l’exception peut-être du chien de l’Esquimau ou de l’amphibie de Terre-Neuve. La coiffure de chaque race raconte, du reste, l’influence de la civilisation : plus l’oreille est fine, rabattue et tombante, plus l’animal s’éloigne du type primitif; plus elle est droite, plus il se rapproche de ce type. C’est, comme on sait, tout le contraire pour le cheval, dont l’oreille s’infléchit sous l’influence de l’état sauvage et se raffine et se redresse à mesure que l’éducation perfectionne ses formes.
Tous les'chiens sont plus ou moins chiens de chasse. Tous les chiens de chasse sont des chiens courants . Cette règle générale ne souffre pas d’exception.
Le véritable instinct du chien d’arrêt se révèle dans ses rêves. J ai possédé longtemps une chienne épagneule parfaitement dressée et parfaitement muette, qui n’avait jamais aboyé qu’une seule fois dans sa vie (après une maison). A peine s’endormait-elle cependant que son imagination l’emportait en des courses furibondes à la suite de gibiers fantastiques. 11 fallait 1 entendre alors oublier les préceptes de l’homme pour ne plus se souvenir que de ceux delà nature et bourrer comme un franc choupille et donner à pleine voix.
LE CHIEN
Le Chien d’arrêt est un produit de l’art, comme la prune de reine -Claude, comme la rose double; c’est un chien muet greffé sur chien courant, et qui retourne au sauvageon comme la rose double, quand la greffe est mal conduite. J’ai connu des chiens courants qui s’amusaient à pointer la Caille et qui menaient sagement à voix le Raie de genêt, la Bécasse, le Faisan et la perdrix Rouge. Mais aussi j’ai été très-lié avec des chiens d’arrêt de race, qui donnaient de la Aoix sur la caille, et forçaient la perdrix mais ne l’arrêtaient pas. Les chiens d’arrêt anglais, le Pointer et l’Épagneul dérivent du Lévrier comme les Fox hunds (chiens de renards) et s’obtiennent au bout de deux ou trois générations au plus.
J’ai vainement fouillé l’antiquité pour y trouver des traces du chien d’arrêt, je suis encore à en revoir. J’ai interrogé sur l’époque de l’apparition de cette race les souvenirs des plus lucides somnambules; tous les renseignements que j’ai pu me procurer sur cet intéressant sujet aboutissent à cette conclusion, que le Chien d arrêt est une création des temps modernes dont la date n est pas bien fixée. Elle est née en Europe à la suite de la fauconnerie, institution qui date pourtant de la plus haute antiquité. Comme il fallait des chiens pour faire lever le gibier plume et le gibier poil devant les oiseaux de vol, on en a rencontré qui pointaient naturellement la pièce de gibier avant de la faire partir; on a cultivé cette disposition en prolongeant le pointage jusqu à l arrêt solide. On a obtenu par ce moyen le chien couchant , c’est-à-dire le chien qui se couche contre le gibier qu’il arrête, pour se laisser couvrir avec celui-ci sous le filet (épervier). Le fusil venu, qui permettait de tirer au vol, le chien couchant s’est transformé de lui-même en simple chien d’arrêt. Toutes les statues de chiens que nous a léguées l’ancien monde représentent des chiens courants. Diane d’Éphèse et Diane de Poitiers n’ont jamais eu que des lévriers pour cortège.
Le vrai chien de chasse, ai-je dit, est le chien courant, le chien qui aboie et qui force ; mais le Chien est une nature éminemment malléable et docile et qui se prête à tout. Il fallait qu’il en fût ainsi pour que l’homme pût vivre sous tous les climats et toutes les industries. Le Chien courant chasse tout, le Lièvre, le Lion, l’Éléphant, voire l’homme. Le Chien se dresse à tout; il fait au besoin la partie de dominos pour tenir compagnie à son maître.
Tous les animaux de cette race, le Loup, le Renard, le Chacal, sont forts sur le calcul du temps; ils disent aussi invariablement que le meilleur des chronomètres Bréguet telle ou telle heure du jour, l’heure des repas notamment; mais je crois que le Chien est le seul qui connaisse la division politique des jours de la semaine. On sait que les bouchers de village ont l’habitude de tuer le samedi, veille du jour de bombance Alors il n’est pas rare de ren¬
contrer le samedi, sur les routes, des chiens isolés qui se rendent des fermes ou des villages des environs au bourg où a lieu la tuerie hebdomadaire. Une
grave préoccupation se lit dans leur allure, et c’est vainement qu’un camarade flâneur ou qu’une personne de connaissance essayerait de les arrêter par une conversation frivole. Une affaire importante les attend où ils vont, et ils n’ont pas le temps de batifoler en chemin. Au retour, à la bonne heure. Le plus souvent, hélas! ces pauvres chiens n’ont ainsi recours à la charité publique qu’à défaut de la pitance quotidienne du logis et parce qu’ils se verraient obligés de quitter leurs maîtres sans cela.
A Constantinople, et dans une foule d’autres cités de l’Orient, la police des rues est confiée à des chiens qui sont enrégimentés par brigades et par quartiers ; aussi tous les voyageurs s’accordent-ils à reconnaître que la ville de Constantinople est, de toutes les capitales de l’Europe, la mieux gardée, la moins féconde en assassins et en voleurs de nuit.
Une fois que des envieux du Chien avaient songé à lui ravir son titre de compagnon de chasse de l’homme, pour le donner au Porc, sous prétexte que la subtilité de l’odorat de celui-ci dépassait encore celle de l’odorat du chien, le chien de chasse, indigné, éprouva le besoin de tirer une vengeance terrible de cette prétention ridicule. Il étudia à fond l’art de deviner la truffe, qui était la spécialité du Porc, et parvint à enlever à son triste rival cette branche glorieuse d’industrie. Le Chien ne mangeant pas la truffe, ainsi que fait le porc, il n’y avait pas moyen de l’accuser d’avoir été inspiré dans son ambition par le mobile de l’intérêt personnel ; il fallut reconnaître qu’en usant légitimement du droit de représailles à l’égard du Porc, le Chien n’avait eu d’autre but que de repousser une assimilation injurieuse et de condamner ses envieux au silence.
On a dressé le Chien à tourner la broche sans se préoccuper du rôti, à tirer de l’eau du puits, à fabriquer toutes sortes d’ustensiles, à jouer la comédie et le drame. Et cependant il est évident que la société actuelle n’a pas su tirer de l’intelligence du chien de chasse la moitié des profits qu’elle en tirera un jour.
Le Chien se prête à tout. Il remplace le cheval de poste dans les steppes neigeux de la Sibérie, du Kamtschatka, du Labrador. Ces régions seraient tout à fait inhabitables sans le Chien. L’homme n’y végète que par la grâce et sous le bon plaisir du Chien.
! La mission du chien de poste ne se borne pas à voiturer le voyageur à travers l’océan des neiges, comme il voiture des enfants ou des pains de quatre
livres à travers nos rues encombrées. Le métier de bête de somme est plus difficile dans les contrées polaires, où l’institution des ponts et chaussées n’existe pas encore, et où le froid se charge seul de niveler et de macadamiser les routes. Il suit de cette absence d’ingénieurs que la pauvre bête à qui est confiée la conduite d’un traîneau est tenue de faire à la fois office de postillon, de bidet et de guide, c’est-à-dire de remplacer deux hommes et un elle-
LE CHIEN
val! Et comment faire, mon Dieu, pour suffire à tant d’exigences, quand on n’a que son nez pour boussole et pour chronomètre?... car aucune trace de végétation n’est debout pour indiquer la voie, pour servir de point de repère ( n ces mornes solitudes où la terre dort ensevelie dans un linceul de frimas éternels, sous un ciel de plomb, bas et mat. Seulement, àde longs intervalles sont échelonnées de misérables huttes, parfois inhabitables, stations obligées du touriste en ces déserts de neige, unique abri pour l’homme contre le froid des nuits. C’est là que doit arriver le traîneau à l’heure dite; le danger de mort est au bout de la moindre erreur de chemin. On va s’imaginer peut-être que le chien, qui a la conscience de la responsabilité immense qu’il assume sur sa tête, est tenté de reculer devant le péril. C’est bien peu le connaître que de le juger capable d’une telle couardise. Son courage est de ceux qui se hissent à la hauteur des circonstances. Comme l’œil et le pied de la mule s’affermissent à l’aspect de l’abîme, ainsi l’intelligence du chien grandit en proportion du péril et de la responsabilité.
Ce n’est rien, en effet, que d’amener un homme à bon port à travers l’espace vierge. Un homme, c’est docile, ça se laisse faire, ça n’a pas grande volonté au pôle nord, par 40 degrés sous zéro, et le péril ne vient pas de l’insubordination du voyageur. Le péril est tout entier dans l’inexpérience et dans l’indiscipline de l’équipage ; tout est perdu si la mutinerie s’y met; et cet équipage se compose de dix coursiers à long poil. Or, il faut apprendre au lecteur qu’une passion ardente, impétueuse, la seule qui puisse lutter contre l’atonie universelle à ces extrêmes confins du règne de la vie, la passion de la chasse, brûle au cœur du rapide attelage, et que la moindre étincelle peut en provoquer l’explosion.
Donc qu’une piste récente d’ours, de renne, d’orignal vienne à couper le sillage du léger véhicule, voilà soudain l’équipage qui s’emporte sur la voie en élans furibonds; voilà le but du voyage complètement perdu de vue. On avait bien juré au maître, au moment de partir, de se conduire en chiens sages....; mais la passion a parlé par l’odeur de la bête, et la raison s’est tue, comme elle se tait toujours en pareille circonstance, et le traîneau vole, vole avec la rapidité de l’ouragan sur la crête argentée des neiges et soulève leur poussière. « Où courons-nous, bon Dieu, et où dormirons-nous ce soir, se disent en se pressant d’effroi le touriste et son compagnon, emportés sur les ailes de la meute endiablée. Seigneur, prenez pitié de nous, de deux nobles créatures faites à votre image !... »
Allons, ne tremblez pas ainsi, faibles humains que vous êtes, et n’appelez pas pour si peu que votre existence l’intervention divine. Ce Dieu que vous invoquez si pieusement dans vos périls extrêmes pourrait être occupé autre part et ne pas vous entendre; et d’ailleurs sa prévoyance infinie vous a donné
le Chien, que vous faut-il de plus?... Vous voyez bien qu’il y a là une bête qui veille sur vos jours. C’est en effet le maître de l’équipage, c’est le plus grand, le plus fort et le plus respecté de la meute. Dès qu’il a répondu de vous, vous pouvez être tranquilles ; vous reposerez cette nuit sous la hutte du sommeil.
En effet, le chef d’équipage ne s’est pas jeté dès l’origine en travers de la piste maudite; il n’a pas menacé d’étrangler, comme aurait fait un homme, le premier de ses soldats qui violerait sa consigne, parce qu’il sait parfaitement que menaces et caresses, jurements et prières seraient peines perdues en pareille occurrence, et qu’il faut faire la part du feu de la jeunesse et respecter la légitimité de la passion jusque dans ses écarts les plus désordonnés. Le chien sage comprend qu’il importe de diriger cette passion vers le bien et non de la comprimer, et il agit en conséquence. Au lieu d’imposer silence à la meute, il hurle plus fort quelle. Elle se traîne sur la piste, elle interroge l’air; lui affirme à haute voix avoir vu l’animal par corps. On sait le respect des chiens pour l’opinion de leurs supérieurs ; chacun le croit sur parole, et la troupe s’ébranle comme un seul chien, en un à vue furieux sur la bête fantastique.... On prend la diagonale pour couper au plus court. Cinq, dix minutes se passent pendant lesquelles l’équipage tumultueux a dévoré l’espace, croyant voir, mais ne voyant que par les yeux du chef qui tient la tête. 11 demande à souffler quelques secondes avant de gravir l’éminence au bas de laquelle la chasse l’a conduite. (Règle générale : ces à vue- là conduisent toujours au bas d’une éminence.) Très-vive opposition de la part du chef, qui objecte que, pour peu qu’on perde du temps, l’animal va prendre de l’avance et se dérober à la poursuite de la troupe. Comment le retrouver ensuite? — Du courage, mes amis; voyons, un dernier coup de collier! Et joignant les actes aux paroles, il s’abat de tout son poids sur ses traits. Stimulés par ce noble exemple, nos compagnons reprennent l’œuvre; mais on n’a pas atteint le milieu de la montée que déjà les jarrets les plus vigoureux s’alourdissent. Tout à l’heure on avait cessé de galoper, mais on trottait encore, voici maintenant qu’on ne chemine plus qu’au pas. Ce temps qu’on a perdu est cause que l’ombre du fugitif a complètement disparu de l’horizon, quand on arrive enfin au point culminant du plateau. Le chef l’avait bien dit que ça tournerait ainsi. Plus moyen de retrouver la piste, à moins de revenir sur ses voies et de doubler la diagonale.... Mesure impraticable. Désappointement universel, surtout désolation extrême du directeur de l’entreprise, qui gour mande sa troupe sur sa mollesse. Mais, enfin, puisque le mal est fait, il faut bien en prendre son parti et faire son deuil de l’animal. — Si nous essayions cependant d’en revoir1, hasarde une voix du groupe? — Sans doute, reprend
1. En revoir , reconnaître sur le sable, sur la boue, sur la neige l’empreinte des pas de l’animal chassé.
LE CHIEN
le chef, mais avant d’en venir là, il faudrait commencer par nous débarrasser de ce traîneau si gênant pour la course et par déposer ces deux hommes en lieu sûr. La chose est d’autant plus facile que, par un de ces hasards heureux qu’on serait véritablement tenté d’attribuer au calcul, la fameuse diagonale suivie 'pendant la chasse a si obstinément tendu à se rapprocher de la ligne droite qui sépare les deux huftes, qu'elle a fini par se confondre avec elle. Allons, voyons, encore un demi-temps de galop, trente minutes, trois quarts d’heure au plus.... C’est fait.
Ainsi dit le sage mentor, et sa proposition judicieuse est accueillie sans trop de murmures par la majorité. On se remet en route et au plus vite, et chacun de s’escrimer de l’avant et de l’arrière et de doubler ses allures pour être plus tôt libre. L’espace fuit, les trente minutes et même les soixante ; enfin, un maigre panache de fumée noirâtre se détache à travers l’horizon lointain sur la blancheur immaculée du sol. C’est le signe qui trahit l’habitation de l’homme, roi de la terre ; on arrive, on est arrivé.
J’ai vu des hommes civilisés, des guides européens . des Pyrénées et des Alpes qui ne m’auraient pas tiré d’un aussi mauvais pas sans mettre à leur service des prix exagérés. Au Kamtschatka, le guide à quatre pattes et à poil dont je viens de narrer l’histoire vous demande pour tout salaire un témoignage de satisfaction oral.... Néanmoins vous auriez à lui offrir une côtelette de renne ou un bifteck d’ours qu’il ne vous refuserait pas.
Les adieux échangés, l’équipage libéré reprend le chemin du retour. On chasse en revenant, si l’on n’est pas trop las, surtout s’il y a quelques jours que l’on jeûne. Au retour, on gratte doucement à la porte du maître, non pas pour réclamer une place au foyer (ces huttes sont si étroites!), non pas pour réclamer une part du festin (les vivres sont si rares!); on gratte tout simplement pour avertir qu’on est là.... « Ne vous dérangez pas, c’est nous; les choses se sont très-bien passées. » Puis, la troupe dételée, chacun se couche en rond dans le trou qu’il s’est creusé sous la neige, l’estomac vide, mais la conscience calme. Je ne sache pas que la race des humains foisonne de serviteurs passionnés de cette espèce, qui livrent leur travail gratis, se logent et se nourrissent à leurs frais. Voilà les bêtes qu’un homme de génie, Charles Fourier, appelle des cloaques d'infamie!
Hélas ! si rude que soit la constitution de ces bêtes, la faim en vient parfois à bout; quand l’hiver, par exemple, se prolonge au delà de ses limites habituelles et prend dix mois sur l’an, au lieu de neuf. Alors la malemorl sévit sur l’espèce malheureuse et la menace de complète destruction. On a vu bien de3 fois, en ces passes douloureuses, de pauvres femmes recueillir les orphelins de la race canine et leur faire partager le lait de leurs mamelles avec leurs nouveau-nés.
Je tiens de narrateurs dignes de foi que des voyageurs reconnaissants ont offert des sommes fabuleuses à quelques-uns de ces coursiers du pôle, sans pouvoir les déterminera quitter leur patrie. Vainement a-t-on essayé de les séduire parla peinture des délices des autres climats, par la perspective d’une existence de chanoine sur des bords plus tranquilles. Fidèles à leur mission de charité, les nobles bêtes ont toujours refusé les présents d’Artaxerce. — Eh! sans nous que deviendrait ce pauvre monde, avaient-ils l’air de dire à ceux qui les voulaient corrompre? Dentatus et Cincinnatus, dont les historiens romains ont si fort vanté l’héroïsme, n’étaient pas menacés de mourir de faim à toute heure comme les chiens des déserts du Nord, quand ils refusaient les présents des Samnites. Us avaient des raves à gogo!
Ces pauvres chiens de charité.
Mon Dieu, oui, tous les jours des hommes sont témoins de ces actes de dévouement, de renoncement et de rouerie sublime de la race canine. Il y a dans les contrées les plus inhospitalières du globe des êtres dont la vie se passe à sauver celle de l’homme, et la poésie, qui peut seule écrire l’histoire des bêtes comme celle des humains, la poésie n’a pas encore songé à glorifier par ses chants ces généreux martyrs.... Et j’entends chaque matin des poètes ennuyés me dire qu’il n’est rien de neuf sous le soleil et que tous les sujets sont usés? Quel malheur pour les pauvres bêtes, quel malheur pour moi surtout, que je ne m’appelle pas Alphonse de Lamartine ou Alfred de Musset!
Que n’eût pas obtenu l’homme, hélas ! d’une race si spirituelle, si docile,
s’il n’eût jamais songé qu’à tourner vers le bien ses dispositions magnifiques! Mais l’homme a dressé le chien à manger l’homme! ( [homo homini lupus.)
Je ne rappellerai pas le mot de cet Espagnol d’Haïti à un autre brigand : Prête-moi un quartier d’Indien pour le déjeuner de mes dogues, je te le rendrai demain ou après. Si l’Amérique a tué l’Espagne, c’est la preuve qu’il y a une justice dans le ciel.
Les Espagnols de Cuba ne font plus dévorer aujourd’hui leurs esclaves par leurs chiens; ils chargent seulement ceux-ci de ramener les transfuges à leur domicile. Les propriétaires des Carolines et de la Louisiane avaient des troupeaux de chiens dressés à cet office quand ils possédaient des esclaves. Un noir était échappé, on ignorait la route qu’il avait prise. Alors on faisait venir un de ces chiens dressés à la chasse de l’homme. On lui montrait un couteau, une ceinture, une guenille quelconque ayant appartenu au fugitif. Le chien ne demandait pas de plus amples renseignements pour repêcher son homme; il tenait son signalement au bout de ses naseaux; il le cherchait, le trouvait, le ramenait ou bien conduisait sur sa trace les sbires de la police. Je doute que beaucoup de gendarmes et même de sergents de ville, sachant lire et écrire, fussent capables de s’acquitter d’une mission semblable avec d'aussi faibles renseignements, et surtout au même prix. Ah! ne blâmons pas le Chien d’avoir servi de complice aux tyrannies et aux forfaits de l’homme! Ses crimes sont de son maître, ses vertus seules sont de lui. Détournons nos regards de ces scènes attristantes, où l’on voit le Roi de la terre exploiter la sagacité du Chien au bénéfice de son inhumanité, et reportons-les avec amour sur les actes de dévouement sublime des chiens du Saint-Bernard, de ces pauvres chiens de charité, si heureux et si fiers d’avoir été choisis pour arracher le voyageur du sein de l’avalanche qui vient de l’engloutir, et pour guider ses pas à travers les abîmes et la brume des neiges. C’était un gran 1 artiste et un profond pienseur que ce Charlet qui fit dire au pioupiou, dans son naïf langage : Ce qu’il y a cle mieux dans l’homme , c’esl le chien! Quand l’ignoble civilisation d’aujourd’hui comparaîtra au tribunal de l’histoire, son avocat fera valoir avec succès le chien de Saint-Bernard comme circonstance atténuante de sa rage de tuerie. Elle en avait besoin.
.J’ai ouï dire en Afrique, en 1842, que le gouvernement d’alors avait eu la pensée d’employer le chien de chasse à la conquête de l’Algérie. L’idée me semble passablement hardie pour ce gouvernement. 11 paraît cependant qu’on avait essayé du système à Bougie, où tout le monde a entendu parler des exploits de la compagnie franche qui gardait cette place et qui avait confié la défense de sesblockaus à la compagnie des Chiens. J’ai connu l’illustre Blanchette, l’Attila • du Kabyle, la plus noble expression de la bravoure canine, une grande levrette blanche qui ne marchait plus que sur trois pattes, ayant perdu la qua-
LE CHIEN
trieme dans une lutte corps à corps avec un chef ennemi. Le Zéphir l’admirait et partageait ses repas avec elle. L’éclat de ses services avait même attiré sur e le et sur les siens les regards reconnaissants de l’administration, et il avait ete décidé en un jour de justice que, la compagnie des chiens s’étant noblement comportée devant l’ennemi, il lui serait accordé une ration quotidienne d’une livre de pain par tête. Le malheur voulut, hélas! que cette décision, pleine de sens, n’eût son effet qu’un temps, et que le Zéphir, qui abuse de tout, même de l’innocence de l’agent comptable, trouvât moyen de faire allonger la susdite ration d’un demi-litre de vin, sous prétexte que la race canine n avait pas moins besoin que l’homme d’un tonique fortifiant contre les ardeurs énervantes du climat. Or, comme il fut prouvé plus tard par une expérience authentique faite en présence de l’intendant militaire, qu’on avait indignement calomnié la race canine en lui prêtant des appétits bachiques l’autorité furieuse d’avoir été trompée, dépassa l’équité dans sa vengeance.’ Elle supprima la ration solide de la compagnie en même temps que la liquide. Le corps des chiens supporta cette disgrâce imméritée sans se plaindre et ne menaça pas le gouvernement de se retirer chez les Volsques; loin de là ; son
dévouement et sa fidélité s’accrurent de sa ruine. Le cheval traité ainsi eût passé à l'Arabe !
Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y eût beaucoup à faire avec l’organisation du Chien, mais surtout avec celle de la commune pour la colonisation de l’Algérie. Un colon plein de bon sens me disait : « La graine d épinards et les bâtons de maréchal de France qui poussent si merveilleusement dans cette contrée coûtent à la France cent millions par an et dix mille soldats. Je prends l’entreprise de la colonisation, si l’on veut me laisser faire à quatre-vingt-dix millions et neuf mille soldats de rabais! » Il fondait toute son esperance sur le concours de l’association et du Chien. Hélas! toutes ces belles utopies n’empêchent pas notre belle colonie d’Alger d’être située en plein sur le parcours de la ligne volcanique qui va du golfe du Mexiqne au Caucase passant par Lisbonne, le Maroc, la Suisse, l’Italie, la Grèce, d’où il suit que ces villes bâties à l’européenne sont condamnées à être renversées en un temps donné de fond en comble. Comment avoir si vite oublié que la ville de Blidah qui était cependant bâtie toute en pierre, coupée de larges
rues a arcades rivoliennes a été détruite dix fois dans le cours du siècle dernier?
Qui n’a pas vu le chien de chasse courir au-devant des soldats, en compagnie des moutards, à l’entrée d’un régiment dans une ville ! C’est que le régiment est le foyer de 1 amitié et du dévouement, les deux sentiments qui vibrent le plus fortement dans le cœur du Chien : similis simili gaudet.
La même raison explique l’affection du Chien pour l’enfance, âge de l’éga-
lité, de l’amitié, de la candeur. L’épagneul a bien des misères avec l’enfant, à cause de ses oreilles longues, lustrées et soyeuses, que celui-ci aime à tirer; mais il a bien des agréments aussi sous le rapport des tartines de beurre et
de la conformité des goûts.
Le Chien aspire aux combats comme le Cheval; il s’enivre de Codeur de la poudre et s’abandonne à des excès de gaieté extravagante à la vue d’un fusil. J’en eus un en Afrique qui attaquait tout aussi volontiers 1 Arabe que le lièvre, et qui périt victime de sa passion pour la guerre. C’était un animal charmant, qui riait pour le moindre calembour comme le chien de Stanislas ; un admirable métis de braque et de bouledogue, privé d’oreilles, mais pourvu en revanche d’une queue superbe en cor de chasse. Un jour qu un fort parti d’Hadjoutes nous avait surpris braconnant vers la lisière embaumée des orangeries d’Allouya, tout au pied de l’Atlas, et que la conversation du salpêtre était chaudement engagée, Bichebou, c’était le nom démon compagnon d armes, s’amusait à faire la navette de l’ennemi à nous, accourant à chaque coup de feu pour voir ce qu’on avait tué. A ce vice de curiosité excusable, 1 animal unissait, hélas ! le défaut de trop tenir au gibier de son maître et d’avoir la dent dure. Il advint donc qu’un chef arabe, superbement monté, tomba dans la direction de mon arme, et que l’intrépide Bichebou crut qu’il y allait de son honneur de me le rapporter. Peut-être le succès eût-il couronné cette tentative avec un ennemi mort, mais celui-ci ne l’était pas; il n’était que démonté du bras droit, et, saisissant de la main gauche son yatagan terrible, il fit dans les flancs de son agresseur une large blessure. Pauvre Bichebou ! Je crois le voir encore, étendu sur la rouge arène, me tendant, en signe d’adieu suprême et sans bouger la tête, sa patte ensanglantée, et m’adressant du regard et de la queue sa dernière caresse ; puis essayant de se relever encore au son bien connu de mon arme, et retombant enfin épuisé sous 1 effort.... Us disent par là-bas que j’ai vengé sa mort, et qu’un Kaïd de la Mitidja jure parfois mon nom quand le temps veut changer.
Le deuxième régiment d’artillerie conserve dans ses glorieuses archives le souvenir des hauts faits du caniche Mitraille , que son amour étrange pour le bruit du canon avait fait baptiser ainsi ; un vrai cœur de lion sous une peau de brebis. Mitraille, qui aimait à se vêtir à la façon du roi des animaux, se distingua par sa vaillance à l’attaque et à la prise d Alger, et fut un des premiers assaillants qui pénétrèrent dans le corps de la place. Immédiatement après la victoire, il s’offrit généreusement à déguster les sources du pays conquis, qu’on disait avoir été empoisonnées par les Arabes, et il rendit à l’armée française en cet office de gourmet d’innombrables services. Rentré en France avec sa batterie et caserné à Metz, il essaya quelque temps de tromper, par les délassements de la petite guerre, l’ardente soif des com-
LE CHIEN
bats qui le brûlait au cœur; mais sa passion empirant de jour en jour finit par le dégoûter des vains exercices du polygone, et par lui inspirer le désir de tenter l'impossible. Las de déterrer les boulets morts, il rêva d'arrêter l’obus en sa course rapide, et périt dans une rencontre avec un de ces projectiles, qu’il avait provoqué. Digne et glorieuse fin d’une vie si bien remplie.
Je sais dans l’histoire du temps présent un éloge de chien plus facile encore à rédiger que celui de Mitraille, comme ne comportant aucune restriction. C’est l’éloge de Larigot, l’une des plus nobles victimes de nos troubles civils; Larigot, dont la poésie illustrera un jour le dévouement sublime et la fidélité à la cause du malheur; Larigot, à qui la persécution n’a jamais arraché une plainte, et qui n’est jamais descendu à la prière que pour sollicit' r la faveur de partager la captivité de son maître, qu’il a suivi pieusement pendant dix ans de prison en prison, de la Conciergerie au Cherche-Midi, de la Roquette à Belle-Ile, gagnant partout à force de vertu l’estime de ses adversaires politiques eux-mêmes, et jusqu’aux sympathies de ses geôliers. Beaucoup de citoyens français, je n’excepte pas de ce nombre Jérôme Paturot de Marseille, ont remporté des prix Montyon de mille écus et plus, qui n’avaient pas rempli à coup sûr aussi religieusement que Larigot toutes les conditions du programme. Larigot, si tu peux m’entendre du fond de ta cellule et à travers le bruit étourdissant des flots de la Mer Terrible qui déferle avec rage au pied de ta demeure, reçois ces paroles amies de ton ancien compagnon de chaîne, comme l’expression de l’affection ta plus profonde qui fut jamais au cœur d’un humain pour une bête.... Et puisse ce témoignage public et désintéressé de mon admiration pour ta noble conduite, contribuer à atténuer dans ton esprit les torts de mon espèce 1 !
Pourquoi ne puis-je, hélas 1 célébrer les mâles vertus de Larigot, son courage dans l’adversité, sa constance dans ses affections, sans être obligé de ffétrir du meme trait de plume le monstre d’ingratitude qui eut nom Gaslagno, ce Judas qui n’eut pas honte de se séparer de son maître sur la question de Rome, et passa lâchement à la réaction triomphante, au lieu de le suivre en prison. Et moi qui croyais avant ce jour, dans ma candeur naïve, que si la fidélité catonique était bannie du reste de la terre, elle serait toujours sûre de trouver un asile dans le cœur du braque vendéen !
Après cela, comme j’ai dit, les bêtes ne sont que les miroirs des hommes. Or, il se peut que quelques-uns de ces derniers soient fort laids, et qu’il y ait parmi eux des trompeurs et des traîtres .capables de renier leur foi et de vendre leur patrie pour quelques pièces d’or, et dans ce cas il semble logique
1. Après dix ans d’incarcération volontaire, Larigot a pu profiter du bénéfice de l’amnistie de 1859 et revenir mourir à Paris où il était né.
que la nature ait créé des Castagno pour symboliser les infâmes, comme elle a fait des Larigot pour représenter les fidèles, les dévoués, les purs.
La France, comme toutes les contrées riches depuis trop longtemps habitées, possède de nombreuses variétés de races canines dont la plupart peuvent être considérées comme le produit du hasard et de la fantaisie. Parmi celles qui portent sur leur face un certain cachet de famille, un type héréditaire , on peut citer le Lévrier et le Chien de berger aux oreilles droites, le Terre-Neuve, le Mâtin, le Bouledogue, le Chien courant et le Chien d'arrêt aux oreilles rabattues. Le reste vaut à peine l'honneur d’être nommé. Kings-Gharles, Spitz, Bichons, Barbets, Carlins, Bigles, etc., ne sont que des dégénérescences perpétuées de ces souches primitives. Qu’on abandonne au hasard des rencontres pendant une centaine d’années la reproduction de cet amalgame confus de noblesse et de roture, on sera tout surpris de voir au bout de ce court intervalle l’ordre se substituer au chaos et Furiité des types originels reparaître par la seule virtualité de la loi de nature.
Rien ne dit où le chien de chasse, premier du nom, a reçu le jour; mais ,outes les nations illustres de l’ancien continent ont revendiqué tour à tour l’honneur d’avoir produit ce type glorieux.
La mythologie grecque, à elle seule, a dix versions sur ce sujet.
Les uns prétendent que la race provint, dans l’origine, d’un chien d’airain, forgé et animé par Vulcain, qui en fit don à Jupiter, lequel le céda pour un baiser à la belle Europe, qui le repassa à Minos, roi de Crète, et ainsi de suite. Ce chien d’airain aurait été surtout le type du molosse, notre mâtin d’aujourd’hui, chien de grand cœur et de forte mâchoire, et l’un des ancêtres du Cerbère, ce gardien des enfers si connu dans l’histoire, qui avait plusieurs têtes et qui mangea Pirithoüs, l’infortuné compagnon de Thésée. Beaucoup d’historiens grecs ne reconnaissent que deux races de chiens courants, l’une créée par Castor, la race des Castorides ; l’autre provenant du croisement du (hien et de la renarde, et appelée Alopécide , du nom grec du renard. J’ai dit du chien et de la renarde pour faire remarquer que les femelles ne dérogent jamais.... par la raison que la femelle, type supérieur de l’espèce, est bien l’élément de la fusion, mais uniquement de la fusion ascendante. Le chien qui est rallié à l’homme consent volontiers à contracter union avec la louve sauvage , jamais la chienne avec le loup, pas plus que la mulâtresse jvec le noir. Toutefois j’ai peur que les anciens et les modernes n’aient confondu ici la renarde avec la femelle du chacal. On a des exemples multipliés de l’alliance du chien et de la chacale, mais pas beaucoup, que je sache, ce l’alliance de la renarde et du chien.
Que chaque contrée réclame pour sa gloire l’honneur de l’invention du chien de chasse, rien de plus légitime.
LE CHIEN
Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, Xénophon, Arrien, Oppien, Claudius, Pollux, Gratius et tous les écrivains cynégétiques de l’antiquité, s’accordent pour reconnaître une multitude innombrable de variétés de chiens de Ciiasse. Mille canum patriæ , dit le poète Gratius, contemporain d’Horace. Autant de pays, autant de gibiers divers, autant de chiens courants ; mais je suis heureux d’apprendre par les récits des historiens et des poètes, que la gloire des chiens de ma patrie ne date pas d’hier. Le poète Gratius, déjà nommé consacra cette célébrité par un hexamètre pompeux :
Magnaque diversos extollit gloria Geltos
Arrien donne de nombreux témoignages d’estime aux chiens courants de la Gaule; il appuie surtout sur le mérite des chiens de la Bretagne et de la Bresse. Les chiens Ségusiens ne sont pas moins estimés par les veneurs de la Grèce et de Rome. Les agasses (bassets) d’Angleterre paraissent jouir également d’une réputation méritée. Les autres chiens célèbres de l’antiquité sont ceux de Péonie ou de Pannonie (Hongrie) qu’on dressait à la guerre, à l’instar des chiens gaulois. Il y a tout lieu de croire que le chien de Péonie n’est autre que le molosse. Némésianus chante aussi les brillantes qualités des chiens do 1 Étrurie. Viennent ensuite le chien de Laconie (encore le molosse), le chien de Crète, enfin ces fameux chiens de combat de l’Inde qui eurent l’honneur do déployer leurs talents devant Alexandre le Grand à son entrée à Babylone, et dont un couple suffisait pour porter bas un lion. Je fais observer à ce pro* pos que 1 historien qui rapporte le fait, Élien, a tort de prendre au sérieux l’opinion du vulgaire de son époque , qui considérait cette race de boule* dogues comme le fruit illégitime des amours de la tigresse et du chien. Aris* tote, antérieur à Éiien, avait eu soin de protester contre ces croyances erronées. La nature a mis antipathie morale et physique entre le chien et le chat, entre le bouledogue et la tigresse. Je n’ai pas bien reconnu nos petits hurleurs de l’Est dans le portrait donné par Arrien des chiens laids et velus de la Bresse, Notre griffon de Vendée, qui ressemble un peu plus à ce signalement, notre chien courant de la Normandie et celui de la Saintonge, sont reproduits par le même, trait pour trait. Je retrouve moins aisément, dans cette catégorie des chiens de l’ancienne Gaule, le chien bleu et le chien noir (Saint- Hubert) de Lorrainè. Il y a une page touchante dans le récit de cet Arrien; o est celle où l’historien, emporté par un mouvement sublime d’admiration et de reconnaissance pour le charmant caractère et la fidélité de sa chienne Ilorné, prie la postérité de garder mémoire d’elle. Que ne puis-je, moi aussi, charger la postérité d’acquitter les dettes de ma reconnaissance pour mor
L Une grande gloire est acquise aux diverses races des chiens celtes.
Le chien consent volontiers.
premier Ajax et mademoiselle Coquette, le fléau de la bécassine, et mon fourbe Castagno, F Attila du Faisan !
• L’opinion de Jacques du Fouilloux sur l’origine des chiens français mérite qu’on la rapporte. Du Fouilloux estime que les chiens gaulois ont été amenés en Bretagne par un petit-fils d’Énée nommé Brutus, lequel, ayant eu le malheur de casser la tête à son père dans un petit mouvement de vivacité, avait été, pour cette peccadille, banni de sa patrie et obligé de chercher fortune ailleurs.... pour quoi il s’était fixé dans l’Armorique à laquelle il avait donné son nom actuel ( Bretagne , Brutus). Ces choses se passaient dans le temps qu’un ami de ce même Brutus, un autre évadé d’Italie, Turnus, donnait son nom à la ville de Tours, célèbre par ses pruneaux
LE CHIEN
Il faut aller chercher dans l'histoire.
Avant l’invasion du Fox-hund, la France, patrie des illustres héros et des illustres veneurs, était aussi la patrie des nobles races canines, comme elle avait été précédemment celle des nobles chevaux. On y distinguait quatre principales familles de chiens courants. Le chien d’ordre pour courre le cerf, le daim, le loup, le sanglier.... un chien de hante taille, au poil rude, blanc ou fauve, à large poitrine, à la gorge sonore, aux oreilles larges et pendantes, ayant l’Ouest pour patrie. C’est le type originel des chiens de Normandie, de Bretagne, de Poitou, de Saintonge, type qu’on retrouve altéré jusque dans la race anglaise. Toutes ces variétés d’un même type national étaient également généreuses, pleines de mépris pour le renard et la bête puante; elles affectaient les mômes allures et ne différaient l’une de l’autre que par la couleur
de la robe, qui pourtant ne prenait jamais la nuance bistrée ni la nuance orangée. La nuance orangée semble exclusive à la robe des chiens écossais. Le noir qui tend aussi à caractériser le chien de la Grande- Bretagne se retrouve bien chez le chien des Ardennes et de Lorraine, dit chien de Saint-Hubert; mais ce noir est lustré, plus foncé chez le chien anglais que chez le nôtre. Le pelage du chien de Saint-Hubert vire au roux. Le griffon de Vendée, le grand courant au poil rude et frisé, fort recherché pour la chasse du loup et celle du sanglier, n’est qu’une simple variété de la race primitive de l’Ouest.
Tous les chiens d’ordre de cette race étaient incomparables pour la finesse de l’odorat, pour la discipline, et la persévérance et la beauté des voix. Rien de plus commun, dans les fastes de la vénerie française, que d’entendre dire : « Les chiens, n’ayant pu forcer le sanglier ou le dix-cors après huit heures de courre dans la 'première journée, ont pris le parti de passer la nuit près de la bête. Ils l’ont relancée au point du jour et prise vers les onze heures ; la meute a tenu au bois vingt-quatre heures sans manger, sur lesquelles vingtquatre heures, elle en a couru douze. » Il faut aller chercher dans l’histoire des campagnes des armées françaises, pour trouver des faits de fougue enthousiaste analogues. Il n’y a jamais eu que le chien courant de France pour pousser la passion de la chasse jusqu’au mépris de la soupe, comme il n’y a jamais eu que le troupier français pour faire des marches forcées et gagner des batailles sans chaussure ni pain.
Or, parce que ces chiens courants, qui avaient des raisons pour considérer lâchasse comme le plus noble emploi des loisirs de l’homme, s’ingéniaient à prolonger les jouissances des veneurs, des hommes sont venus qui les ont accusés de lenteur, sous ce prétexte éminemment britannique que le temps était de l’argent ! Eh non, trafiquants imbéciles, ce n’est pas le temps qui est de l’argent, c’est le plaisir; à preuve que l’on ne cherche à gagner de l’argent que pour gagner le plaisir. Réjouissez-vous, au surplus, voici que vos doctrines mercantiles, après s’être infiltrées dans le sang du peuple français et l’avoir corrompu, ont envahi les chiens. Pauvres bêtes ! Quand les veneurs de France endossaient la livrée britannique et ne demandaient plus que de la vitesse à leurs chiens; quand les tripotages de Bourse devenaient le principal dans l’existence de l’homme riche et que la chasse n’en était plus que l’accessoire, il fallait bien qu’elles se conformassent aussi aux honteuses exigences des mœurs, et qu’elles livrassent leurs longues et soyeuses oreilles au tranchant de l’emporte-pièce1, et qu’elles évida?sent leur poitrine, et qu’elles renonçassent à hurler pour se contenter de glapir ; car on ne peut pas courir de
1. Les Anglais coupent les oreilles de leurs chiens de chasse avec un emporte-pièce qui les réduit aux proportions d’un écu de six francs.
LE CHIEN
toute vitesse et hurler en même temps. Le mal est déjà fait, hélas ! j’ai bien visité les marchés de chiens de l’Ouest, ceux de Fontenay et de Bourbon-Vendée; mais là je n’ai trouvé nulle part le type du pur griffon, ni du pur Poitevin, ni du purSaintongeois; partout le sang mêlé, partout l’écusson national barré de noir et d’orangé, barré de bâtardise.
A côté du grand chien de l’Ouest, blanc ou fauve, figuraient avec honneur le chien noir de Saint-Hubert et son premier-né, le chien bleu. Le chien noir aux sourcils de feu, aux pattes de même couleur, moins haut sur jambes que le chien de Normandie, moins bien gorgé, moins disciplinable, mais plus vite, plus ardent et plus rude, plus propre pour chasser seul, donnant sur tout et moins distingué dans ses goûts de chasse. — Le chien bleu, né du chien de Saint-Hubert et du mâtin, bas sur jambes et râblé, fleurdelisé partout, moucheté de feu et de noir, poitrail de dogue, oreilles noires traînantes, lent d’allures, mais riche de gorge et capable de coiffer un sanglier à lui tout seul. Habitantes de forêts d’où les cerfs sont partis, où le sanglier et le loup se chassent en battue, ces deux races ne fournissent plus depuis longtemps que de méchants harpaillons de lièvre ou de renard, et leur sang s’est perdu.
Une troisième race charmante et primitive et plus particulière aux contrées de l’Est, à la Bourgogne, à la Franche-Comté, à la Bresse, est celle des petits hurleurs : robe blanche constellée de larges taches fauves, oreilles moyennement longues, physionomie mutine et éveillée, chassant le lièvre avec un entrain merveilleux. Je ne sache pas au monde de chasse plus adorable que celle du lièvre mené bon train par douze hurleurs de même pied. N’a rien ouï en fait de musique de chasse qui n’a pas entendu un tutti de hurleurs partant sur un lancer à vue. Je sais des gens qui, après avoir goûté de cette musique, n’en ont plus voulu d’autre. Le don de hurler, c’est-à-dire d’émettre à la fois quatre ou cinq aboiements qui se gênent, n’est pas particulier à la race que je signale. On rencontre des hurleurs dans presque toutes les bonnes races de chiens courants.
Vient en quatrième ordre la race du basset, reconnaissable comme les races précédentes à des caractères spéciaux : long corsage, pattes courtes et torses, reins larges, oreilles démesurées, physionomie grave et magistrale, admirable basso. Le basset de bonne souche est plein d’excellentes qualités, je le respecte. Il chasse généralement tout ce que les grands chiens ne chassent pas. J’en ai vu de très-forts néanmoins qui chassaient dans la perfection le sanglier, le cerf, le chevreuil, voire le loup. Le basset est le plus lent de tous les chiens. C’est le chien du braconnier, le chien du petit chasseur et de la petite propriété. Rien de plus facile que de lui apprendre à chasser le gibier à plume, la caille, la mai ouette. Sa perfide lenteur, qui fait que le gibier chassé le méprise et trottine en s amusant devant lui au lieu de prendre parti, cause tous les jours
la mort d’une multitude infinie de chevreuils et de lièvres. Le basset n’a point de répugnance pour la bête puante, mais le lapin est son gibier de prédilection. 11 n’est pas de chasse plus mortelle au faisan que celle du basset, la nuit. C’est peut-être pour cela qu’on ne donne jamais, dans les tableaux de peinture, d’autre escorte au garde qu’un basset: braconnier comme un garde, dit le proverbe.
J’ai omis de parler du chien terrier, du bigle, du chien de fouine, du barbet, qui sont des espèces métisses, des espèces fabriquées. Les bauds , les grands chiens blancs de Barbarie qui tiennent tant de place dans nos annales de vénerie, ne me paraissent pas différer essentiellement du type vendéen Du reste, l’éducation a introduit de telles modifications dans la conformation de l’espèce, qu’il serait tout à fait impossible à l’anatomiste d’aujourd’hui d’assigner une commune origine à telles ou telles familles de chiens, d’après l’inspection des crânes. Il y a beaucoup moins de distance, par exemple, de la boîte osseuse du tigre du Bengale à celle du bouledogue anglais, que de celle-ci au crâne du bichon, du King’ s- Charles. On ne sait même plus à l’heure qu’il est, si le Chien est carnivore, piscivore ou frugivore, car il s’est fait partout des appétits proportionnels aux facultés de son maître.
On peut affirmer que les dix-neuf vingtièmes des chiens courants de France proviennent des quatre types que je viens de décrire, bien qu’il soit à peu près impossible de suivre les filiations de chacun de ces types, à travers les croisements multipliés et confus de tant de races. Il y a dans l’œil et dans la démarche de certains chiens, comme dans l’œil et dans la démarche de certains hommes, un cachet de distinction particulier qui les fait reconnaître d’emblée pour des types de souche noble. Assurément que la France ne compte pas aujourd’hui dix types de cet ordre dans ses vingt races de chiens.
La rage, qui fait ressembler les bêtes à des hommes atteints de fanatisme religieux, n’est pas du chien, mais du loup. On en parlera à sa place. Résumons par un trait notre opinion sur le Chien :
Plus on apprend à connaître l’homme, plus on apprend à estimer le chien.
LE CHEVAL
Tout le monde a écrit sur le Cheval, depuis le bonhomme Job, qui ne date pas d’hier, jusqu’à M. de Lancosme-Brève; mais personne ne l’a défini, pas même M. de Buffon, qui écrivait cependant avec des manchettes de dentelle :
La plus belle conquête Que l’homme ait jamais faite Est celle du cheval,
Ce superbe animal....
LE CHEVAL
Le Cheval est l’expression de la société, bien mieux que la littérature...
Dites-moi le cheval d’un peuple, je vous dirai les mœurs et les institutions de ce peuple.
L’histoire du Cheval est celle de l’humanité, parce que le cheval est la personnification de l’aristocratie de sang, de la caste guerrière, et que toutes les sociétés, hélas 1 ont dû passer par l’oppression de la caste guerrière. J’engage vivement le professeur d’histoire et l’académicien des inscriptions et belleslettres à ouvrir leurs oreilles.
11 n'y a qu’un seul cheval au monde, un vrai cheval, l’Étalon arabe. Je sais que le monde est plein de quadrupèdes ambitieux qui s’arrogent illégalement ce titre; mais la plupart de ces usurpateurs peuvent être suppléés avec avantage par la vapeur ou le Chameau.
Le vrai Cheval est l’emblème du véritable gentilhomme.
Il n y a pas à contester la parenté analogique du Cheval et du gentilhomme, tant la ressemblance entre les deux types est parfaite. Ou l’étalon arabe signifie le chevalier, ou il ne voudrait rien dire du tout, ce qui serait absurde.
Admirez, en effet, comme le noble animal semble appeler la guerre de tous les mouvements de son corps, de tous les essors de son âme. Ses naseaux brûlants s’ouvrent et fument; ses pieds impatients creusent le sol; son œil ardent darde l’éclair et dévore l’espace; sa bouche ronge le frein et le blanchit d écume; sa crinière élégante et désordonnée s’agite et se redresse au gré de ses colères; sa queue s épanouit en panache. Il s’encense et se rengorge sous les regards de la foule, et piaffe sous l’éloge. Écoutez le hennissement aigu qu accentue sa fureur jalouse, cette voix plus belliqueuse que celle du clairon ; c est encore une provocation au combat, une menace de mort. Si vous ne reconnaissez pas à ces traits le preux de la légende, le héros des croisades, le chevalier aux armes étincelantes, aux ondoyants panaches, désireux de briller et déplaire, avide de tournois, de périls, de pompe et de fanfares., je renonce à aller plus loin.
Le Cheval sauvage, qui règne encore aujourd’hui sur un grand tiers de la superficie du globe, a bien le caractère altier, les habitudes belliqueuses, les mœurs chevaleresques du coursier arabe ; mais il ne faudrait pas lui demander cette grâce exquise d’allures, cette courtoisie de manières, cette richesse de tenue, cette élégance, que 1 éducation seule et le contact du grand monde peuvent donner. La vitesse elle-même est une qualité qui ne se développe complètement chez le Cheval que sous l’influence des soins de l’homme. M. de Buffon a écrit le contraire, mais M. de Buffon s’est trompé. M. de Buffon vous affirmera peut-être le contraire, mais M. Buffon qui était myope et qui n’est jamais sorti de son salon, parle souvent de choses qu’il n’a jamais vues,
et le Cheval sauvage est de ce nombre. On sait que tout l’espace qui s’étend des rives du Danube aux portes de la Chine, c’est-à-dire tout le plateau central de l’Asie et la région des steppes appartiennent en toute souveraineté au Cheval. — En Amérique ses domaines embrassent les incommensurables solitudes des Prairies au nord, et au midi celles des Pampas, des rives de l’Amazone aux champs patagoniens — et que, non satisfait encore de régner sur une si vaste étendue de territoire, l’ambitieux animal a posé récemment le pied sur les terres d’Australie. Le soleil ne se couche plus dans l’empire du Cheval.
Or, cet empire, plus grand que ceux de Charles-Quint et de Djingis, plus grand que ceux de l’Anglais et du Romain, est fractionné, morce’é en une myriade de petites républiques aristocratiques, où l’autorité, source de combats sans fin, est dévolue au plus fort. Autant de cantons, autant de chefs, comme, scus le régime féodal du moyen âge, autant de manoirs, autant d’Etats. Là les jeunes étalons qui aspirent au pouvoir cherchent à s’en rendre dignes par des actions d’éclat, et débutent ordinairement dans la carrière glorieuse par un meurtre de loup. Il n’est pas rare de voir dans les steppes de Russie un étalon de deux ans s’élancer tout seul à la rencontre d’une bande de quatre ou cinq loups, en tuer un, estropier les autres et semer dans toute la contrée la terreur de son nom. Le Cheval libre frappe des pieds de devant comme le cerf, etmon de ceux de derrière comme on le croit trop généralement parmi le peuple. Il se dresse de toute sa hauteur contre l’ennemi, le broie sous ses pilons meurtriers ; puis le saisit de ses redoutables mâchoires entre les deux épaules et le jette à ses juments pour qu’elles s’en amusent, elles et leur progéniture. La jument elle-même ne se fait pas prier pour voler au combat, quand le danger menace. La guerre est l’élément de l’espèce.
L’homme de génie cité plus haut, le grand analogiste à qui je ne connais que deux faiblesses, son estime pour les chats et son mépris pour les chiens, Charles Fourier a écrit que le Cheval n’allait au combat que par obéissance, tandis que le Chien se délectait au rôle de bourreau. Ceci n’est ni vrai, ni juste. J’accorde que le cheval ne se délecte pas au rôle de bourreau; mais il se délecte à la bataille, comme le gentilhomme, tandis que tous les chiens sont susceptibles d’être métamorphosés en saints Vincent de Paul.
Il est difficile de nier l’identité de la dominante passionnelle chez le gentilhomme et le coursier, quand on réfléchit que le cheval de sang est de toutes les bêtes la seule qui possède son arbre généalogique; quand on voit le Cheval se pavaner dans les cérémonies publiques et s’encenser lui-même, à l’instar d’un chambellan autrichien dans l’exercice de ses fonctions. La fierté du noble animal dégénère même facilement en morgue. Plutarque raconte que Bucéphale, une fois caparaçonné, n’acceptait plus d’autre conversation que celle d’Alexandre...
LE CHEVAL
Le poëte arabe Eldemiri rapporte aussi que le calife Méronan avait un cheval qui ne permettait pas à son valet de chambre d’entrer dans ses appartements sans y être appelé. Un jour que le malheureux palefrenier avait oublié la consigne, le cheval,, indigné de son irrévérence, le saisit par le dos, et le broya contre le marbre de sa mangeoire.
Pausanias se vante d’avoir connu un cheval qui se rendait parfaitement compte de son triomphe quand il avait gagné la course aux jeux Olympiques, et qui, toutes les fois que la chose lui arrivait, se dirigeait fièrement vers la tribune des juges pour réclamer sa couronne.
Aucune bête, du reste, n a eu et ne devait avoir un plus grand nombre de panégyristes que le cheval. Peut-être que les premiers vers arabes ont été laits pour lui. Homère a fait pleurer Patrocle par les coursiers d’Achille, et fait dire la bonne aventure aux chevaux de Rhésus. Je sais des gens sérieux qui révoquent en doute la véracité du vieil Homère, à l’endroit de la prophétie des chevaux de Rhésus, et qui se feraient couper en quatre pour soutenir que 1 ânesse de Balaam a parlé. Maintenant les poètes sont dans leur droit quand ils donnent la parole aux bêtes; mais Aristote, qui n’est qu’un savant, a tort de vouloir nous persuader qu’on a vu , en Scythie, un cheval se suicider en se précipitant du haut en bas d’un rocher très- élevé, pour se punir d’avoir cédé à 1 entraînement des sens et avoir commis un inceste. Le Cheval a bien assez de qualités de mémoire, d’adrasse, de courage et d’intelligence pour pouvoir se passer de celles qui ne lui appartiennent pas, et la pudeur est de ce nombre. C est presque calomnier une bête et la traiter comme un homme riche que de lui prêter les qualités qui lui manquent. Disons tout bas que le cheval de sang adore le jus de viande, ce qui aide à faire comprendre les appétits omnivores des chevaux de Rhésus.
Mais je n’ai pas besoin d’invoquer le témoignage de Plutarque et des autres pour démontrer une vérité plus claire que la lumière du jour, et que les poètes, ces privilégiés de l’espèce humairre, qui devinent tout sans rien apprendre, ont signalée il y a trois mille ans. Le livre de Job, rédigé sous la tente, en plein désert arabe, déborde d’allusions magnifiques au naturel batailleur et chevaleresque du coursier.
Le conseil municipal d Athènes avait à opter entre Minerve, déesse de la Sagesse, et Neptune, dieu des Ondes, qui se disputaient chaudement l’honneur de patronner la paroisse nouvelle. La déesse de la Paix, invitée à déployer ses t ilents, fait sortir de terre l’olivier, emblème de l’industrie pénible, mais fructueuse, un arbre pâle au bois noueux et dur, au fruit âcre et difficile à traiter, mais susceptible de produire, à force de travail, la lumière et la richesse. Le dieu des Mers frappe à son tour le sol de son trident, et il en fait jaillir un cheval fougueux, qui débute par ruer et hennir, image trop ressem-
ipm
sssiiinBius
MBBIM
mm
ùmm
Vous reconnaissez à ce trait le preux de la lcgcnie.
blante du caractère prompt et orageux du maître des Tempêtes. Le peuple d’Athènes, qui était un peuple sage et ami de la liberté, eut le bon esprit de préférer le symbole de l’industrie émancipatrice à celui de l’aristocratie oppressive, et il s'en trouva bien. Mais Rome, j’en suis sûr, eût opté pour le don de Neptune.
Qui veut connaître à fond le caractère et les institutions du monde patriarcal n’a pas besoin de consulter la Bible : qu’il interroge le Cheval.
Dans le monde patriarcal, dans la tribu arabe, le Cheval, compagnon de gloire et de périls du chef, vient en premier dans ses affections; la femme et l’enfant ne passent qu’après. A lui les soins coquets et les tendres caresses et les poésies d’Atar. Son arbre généalogique est mieux tenu que celui de la
LE CHEVAL
Cette merveille de perfection britannique.
famille, comme sa crinière aussi plus artistement entretenue et lissée que la chevelure de l’épouse. J’ai ouï parler pourtant de tribus du désert, où le Faucon venait avant le Cheval dans les affections du chef.
C est que dans le monde patriarcal, la caste guerrière est tout, et que le père barbare a droit de vie et de mort sur la femme et l’enfant. Il m’en coûte de l’avouer, mais l’oppression du faible et la misère du travailleur sont en raison directe de la fortune du Cheval et réciproquement. Toute révolution qui relève le peuple abaisse le Cheval. J’ai bien peur que cette observation si
profonde n’ait encore échappé'à la sagacité de MM. les historiens de la Grande- Bretagne.
Il n’est personne qui n’ait entendu parler de l’antipathie du Cheval pour
l’Ours, l’Éléphant, le Chameau. L’Ours, le représentant de l’Outlaw, de la race vaincue, est la bête noire de l’aristocratie. L’Éléphant, paaivre d’habits et à qui le nu ne va pas, représente l’indigence industrielle de l’Édénisme, une période éminemment antipathique au cheval qui ne veut entendre parler que deluxe, de panaches et de caparaçons dorés. Le Chameau est l’emblème de 1 esclavage; toute aristocratie, toute puissance tyrannique pivote sur l’oppression et le mépris du travailleur. Je sais un superbe volume à écrire avec les deux mots antipathie, sympathie. Aristote l’a écrit : le patricien issu des demidieux a juré haine à mort à l’enfant du peuple issu de lui; le Bramane, né de la tête de Brama, ne pardonne pas davantage au Paria d’être issu de la poudre de ses pieds. J’ai lu chez un conteur de fables qu’il suffisait, pour mettre en fuite l’ours le plus affamé, de lui jouer un air quelconque sur un tambour fait de la peau d’un cheval.
Suivons la fortune du Cheval dans ses diverses phases, et le tableau successif des diverses époques de l’humanité se déroulera sous nos yeux.
Le Cheval est la première conquête du Chien, c’est un des pivots de la tribu patriarcale.
Un jour cette tribu se fait conquérante, et déserte la tente pour bâtir Babylone; c’est-à-dire que le Patriarcat sa change en Barbarie. La horde victorieuse a aussitôt besoin de s’organiser pour s’implanter solidement sur le sol du pays conquis. Elle débute par ennoblir le service du Cheval, lequel a été pour moitié dans ses victoires. (Il est connu que les chevaux et les chiens gaulois prenaient parti dans toutes les batailles pour leurs maîtres.) L’ennoblissement du Cheval est, à proprement parler, la base de constitution du régime féodal. Le premier fonctionnaire de l’État, après le roi, s’appelle connétable ( cornes stabuli , le chef de l’écurie) ; vient ensuite le maréchal (médecin du cheval et celui qui le ferre), puis le grand écuyer (premier valet de pied du cheval) et le reste. Je suis fâché d’être obligé de mentionner ici que c’est de. nos ancêtres, les Germains et les Scythes, que nous est venue la singulière habitude de rogner la crinière et la queue de nos chevaux. Le cheval germain fut longtemps pour l’Italien un sujet de charge, après quoi les rôles changèrent....
L’apogée de la splendeur du Cheval dit les beaux jours de la féodalité nobiliaire et de la chevalerie. Le Cheval a son nom, dans les chants des poètes, à côté de celui des plus nobles héros.
Un jour cette fortune décline. Le preux Bayard (je parle du héros, non du cheval), est frappé d’une balle, et il se trouve que la poudre à canon a tué le cheval et la féodalité du même coup. L’esprit d’examen se lève et proteste; l’aurore des libertés populaires a point à l’horizon.
Or, avec la même facilité que le cheval de guerre nous a dit les temps pas-
LE CHEVAL
ses, la Barbarie et le Patriarcat, Abraham et Sémiramis, Rome et Athènes, ii nous dira les temps présents, et peut-être, si on l’en priait bien, les temps da l’avenir. Oyons le temps présent, l’Angleterre et la France.
Quel est le pays d’Europe où le cheval de sang joue encore le plus brillant rôle? C’est l’Angleterre. Pourquoi cela? Le Cheval continue de régner et de gouverner en Angleterre , parce que l’Angleterre est la contrée du globe où l’oppression prend le caractère le plus odieux et le plus révoltant. Ils sont là un millier de familles normandes qui possèdent seules tout le sol, occupent tous les grades et font décider toutes les lois comme au lendemain d’Hastings. En Angleterre, la race conquérante est tout, le reste de la nation rien. Le lord anglais estime son cheval en proportion du mépris qu’il porte à l’Irlandais, au Saxon , races inférieures qu il a vaincues de compte à demi avec sa bête. Gardez-vous donc d’offenser un seul crin de la queue d’un noble coursier d’Albion, vous qui tenez à vos écus et à votre liberté ; car le cheval est l’apanage de l’aristocratie des lords, et ces lords ont fait déclarer, de par la Ici, leur cheval inviolable et sacré. Par exemple, vous pouvez vous permettre d’assommer un homme d’un coup de poing, de mener votre femme au marché la corde au cou, et de traîner dans la fange des ruisseaux la malheureuse prostituée, la fille du pauvre artisan que la misère a vouée à l’infamie. La loi de la Grande-Bretagne tolère ces peccadilles. Pour la race Normande d Albion, le peuple anglais n a jamais fait partie de l’humanité.
En revanche le peuple anglais, qui ne se sert aucunement du cheval, est excessivement fier de la philanthropie de ses lords, qui s’étend jusque sur les animaux domestiques.... dit-il. Oui, sur ses bêtes domestiques, mais pas sur vous, Saxons! Cette stupide multitude est la même partout \ mais la stupidité de John Bull, dépasse pourtant toutes les autres, de cent coudées au moins.
L’inviolabilité du cheval anglais en apprend plus sur les institutions aristocratiques de l’Angleterre que tous les volumes de Blackstone et de M. Guizot. La simple inspection des formes de l’animal va nous dévoiler à fond les
mœurs, le ca/actère, les arts, la physionomie tout entière du peuple britannique.
Nous ne saurions pas d’avance que l’amour désordonné de la verticale et l’horreur de l’ellipse sont les deux traits les plus saillants du caractère anglais, que la conduite de ce peuple à l’égard du cheval arabe suffirait pour le dire.
Le cheval arabe, tel que l’avaient créé les tribus du désert, était une bête adorable, un ensemble harmonieux de souplesse, de vigueur et de légèreté, arrivant immédiatement après la femme et la chatte dans l’ordre des créations gracieuses. La courbe de son encolure et celle de sa croupe rivalisaient de
pureté et de délicatesse avec les plus suaves des courbes féminines. Cette encolure avait été ainsi ployée en forme d’arc, pour que le cavalier fût le maître absolu des mouvements de sa monture, au moyen de la bride, corde de l’arc, qui permet de refréner toute velléité de rébellion du coursier, en forçant par la moindre pression la tête de l’animal à se rapprocher de son poitrail. Dans cette position, le mors porte sur les barres, la partie la plus sensible de la bouche du cheval : un enfant le guiderait avec un fil de soie. Ce système de courbes élastiques qui se succèdent et se correspondent sur toute l’étendue du corps de la bête, depuis le sommet de la tête jusqu’aux extrémités des membres, n’avait été imaginé que pour adoucir au cavalier l’ébranlement de la secousse et convertir le mouvement du galop en un doux balancement. C’était là le secret de la douceur infinie des réactions du cheval arabe, de la grâce de son allure et de la sûreté de son pied.
L’indigène britannique a éprouvé le besoin d 'améliorer ces formes, et de les rapprocher de ce type idéal de beauté que son ardente imagination care. se (l’angle droit), type sur le patron duquel il avait déjà taillé la démarche et le costume des femmes de son pays. L’Anglais a dépensé une foule de millions et deux siècles d’efforts pour obtenir le merveilleux résultat qu’on appelle le cheval de course. Je donnerais beaucoup de choses pour pouvoir faire comprendre mon opinion à l’aide d’une image représentant un cheval étique, à l’encolure concave, à la tête de bique, à la croupe anguleuse, orné d’une queue de rat et monté par un jockey hideux, lequel serait séparé de sa selle par une distance respectable et ferait une grimace affreuse pour exprimer l’atrocité des réactions de sa monture.
Cette merveille de perfection britannique, qui rappelle à tous ceux qui ont bâillé sur la géométrie certains détails charmants du carré de l’hypoténuse, a donc les réactions atroces, la bouche dure, le pied perfide. Pour cette dernière raison, il est défendu de le faire courir ailleurs que sur un terrain parfaitement uni, peu glissant et soigneusement épierré. Ces bêtes-là travaillent trois ou quatre fois par an, trois à quatre minutes chaque fois. Elles ne sont bonnes, du reste, ni pour la chasse , ni pour la guerre , ni pour la promenade. Machines à pari, rien de plus.
Des montures de cette espèce réclamaient une race d’écuyers spéciaux. A l’aide de procédés chimiques supérieurs, l’Anglais est parvenu à créer le jockey, une race intermédiaire entre le Lapon et le singe, et qu’il a nommé ainsi de sa ressemblance avec ce dernier quadrumane.
Comme c’est bien là, n’est -ce pas, cette nation brocanteuse, disgracieuse et amie de la Bible qui, par amour pour l’humanité, lui vend partout de l’opium , des armes de guerre et des révolutions ! Voyons notre patrie maintenant.
LE CHEVAL. 37
La France, avec ses 55 millions d'hectares, ne peut pas même produire assez de chevaux de guerre pour la misérable dépense de sa cavalerie. C'est assez dire que la gentilhommerie française est passée de vie à trépas. En effet, privilèges, parchemins, droits du seigneur et autres oripeaux de la vanité humaine ont été brûlés en effet en une nuit, une grande nuit, celle du 4 août; et depuis lors les castels des petits-fils des croisés, vendus à la criée, sont devenus propriétés des preux de la mélasse. Ces petits-fils des croisés euxmêmes ont vendu leurs blasons pour servir d’enseigne aux boutiques de Judas. Le joug de la conquête barbare est bien brisé, mais ne croyez pas que le Gaulois se soit affranchi pour cela.
Car si le territoire français se refuse à produire le cheval de bataille, emblème de la féodalité nobiliaire, il produit en abondance le cheval de diligence , emblème de la féodalité mercantile, régime vorace qui débute en tout pays par l’accaparement du monopole des transports.
La France est entre les mains des agioteurs, des banquiers, des monopoleurs de la voie publique; donc le seul cheval qu’on puisse y estimer et y cultiver avec amour est le cheval de transport. L'autre était plus joli, je ne crains pas de le dire, quoique je le regrette peu. Qui nous délivrera maintenant du cheval de diligence ?
Une des plus inconcevables folies gouvernementales de ce siècle a été de prétendre assujettir au même joug constitutionnel deuxnations aussi opposées de tendances caractérielles et d’affections chevalines que le peuple français et le peuple grand-breton. On ne fera jamais que le cheval de trait s’accommode du régime qui convient au cheval d’hippodrome. Une idée qui me semble surtout marquée au coin delà déraison suprême, c’est d’avoir essayé de créer une chambre haute, une chambre aristocratique et héréditaire, dans un pays qui ne peut pas même fournir à sa consommation de chevaux de guerre en temps de paix; un pays où l’aristocratie se gagne et se perd à la Bourse d’un coup de dé ; où l’agent de change exécute le Pair !
Pas de cheval de guerre, encore une fois, pas d’aristocratie; partant, pas de nécessité de chambre haute 1 Avis aux octroyeurs de chartes.
Le peuple parisien, vainqueur au 24 lévrier, ayant décrété que la Chambre des Pairs avait cessé de vivre, celle-ci se le tint pour dit, et ne protesta pas.
Ce n’était pas assez d’avoir emprunté à l’Angleterre ses chapeaux puritains, ses habits étriqués, son régime constitutionnel, ses ignobles tabagies ; la France, dans le paroxysme de son anglomanie, a voulu posséder son cheval de pari. A l’heure qu’il est, toutes les villes un peu importantes de la France sont occupées à se construire des hippodromès et à s’imposer extraordinairement pour favoriser les développements de l’industrie du cheval de pari. Tous les ionds destinés par le budget à l’encouragement de l’agriculture sont consacrés
à servir des primes de quelques milliers de francs aux plus heureux joueurs, à d’ignobles juifs, de vrais juifs qui achètent les jockeys de leurs concurrents et partagent avec eux les deniers de l’État. Ces prodigalités absurdes n’ont rien que de très-logique, du reste, dans un pays où le ministère de l’agriculture a été confié pendant dix ans à un fabricant de culottes de Casimir noir, qui était complètement incapable de distinguer à première vue une betterave d'un chou-fleur.
La popularité toujours croissante des jeux de l’hippodrome a forcé pour un temps certains journaux de Paris d’enrichir le personnel de leur rédaction d’un écrivain pour cheval, lequel devait être ferré sur la langue du sport (en français langage d’ écurie).
Je remarque que c’est le comte d’Artois et le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, qui ont le plus contribué à l’introduction du cheval de course en France. On sait le bénéfice qui. est advenu à chacun du progrès des idées anglaises. Le règne du vieux Priam aussi avait péri, il y a bien longtemps, par l’introduction d’un cheval étranger dans les murs d’Ilion. Triste et nouvelle preuve de l’inutilité des enseignements de l’histoire.
Paris est le miroir et le foyer de la France. La capitale donne le ton à la province. Le cheval qui joue le premier rôle à Paris et dans le reste du royaume, celui qui fait le plus parler de lui, est le cheval de messagerie, de charettes, d’omnibus. La statistique administrative d’avant 48 constatait que ce quadrupède onéreux estropiait, à Paris, deux personnes et une fraction par jour, et qu’il coûtait à la même population deux victimes par mois. Tout n’est pas de sa faute. Il existe à Paris, séjour de l’opulence et du bonheur, une foule d’individus qui n’ont pas d’autre métier que de se jeter sous les roues d’une voiture pour se faire briser un membre et attraper une indemnité qui leur donne du pain pour le reste de leurs jours. Il y en a qui réussissent, d’autres qui se manquent, d’autres qui se font couper en deux et n’en sont pas fâchés !
Le plus inoffensif de tous ces chevaux, mais non le moins estimable, est le cheval de fiacre, race modeste, d’origine bretonne ou ardennaise. Celui-là n’appelle pas la guerre de ses naseaux fumants. C’est l’emblème de l’humble travailleur que stimule incessamment l’aiguillon de la misère, qui est forcé de se reposer là où il se trouve, qu’aucun abri protecteur ne défend contre la rigueur des saisons, et dont la tête appesantie par la fatigue s’incline tristement vers la terre. A peine si le bourreau qui le fustige lui donne le temps de s arrêter pour prendre son repas. Hélas! ce bourreau lui-même est torturé par l’aiguillon d’un maître plus barbare et plus impitoyable encore, la concurrence, l’Euménide civilisée qui détruit toute pitié au cœur du fabricant et réveille à coup de fouet, dans les manufactures anglaises, l’enfant qui s’endort sur sa tâche.
LE CHEVAL
Le cheval de cabriolet, le cheval de charette, racontent les diverses phases de 1 existence chevaline, les chutes imprévues, les splendeurs éclipsées.
J ignore d’où provient ce dicton mensonger que Paris est l’enfer des chevaux et le paradis des femmes. Si jamais deux destinées furent semblables, c’est à coup sûr celle de la jolie femme et celle du joli cheval de Paris, considérés tous deux comme objets de luxe. Le Boulevard et le Bois, voilà leur paradis à tous deux, tant que dure leur beauté, leur santé, leur jeunesse. Le tombereau, la prostitution, le mépris public, voilà leur enfer.... et les deux jolies créatures que le ciel avait douées de tous les moyens de plaire arrivent au terme fatal, Montfaucon et l’Hospice, par le même chemin. Quelle souveraine déchue, j’appelle souveraine de la mode et des plaisirs, n’a pas à repousser parfois l’obsession d’un souvenir d’humiliation et d’opprobre , un chapitre de l’histoire du cheval de tombereau 1
Ce foyer des plaisirs, ce gouffre des fortunes qui s’appelle Paris, consomme annuellement près de vingt mille chevaux. C’est à peu près aussi le chiffre des jeunes vierges que les familles pauvres de France livrent chaque année en tribut au minotaure de la prostitution parisienne.
Ohl oui, le cheval de France est bien bas et la gentilhommerie aussi. La postérité d Alfane et de Bayard traîne le tombereau pendant que le pair de France assassine sa femme ou trafique de concessions de mines, et que le fils des preux vend le nom de ses pères. Où sont passés, demandais-je naguère, ces robustes enfants de la Gaule qui traversaient autrefois d’une seule traite en chantant les Alpes, 1 Apennin, 1 Adriatique, l’Archipel, et qui se ruaient à la mort avec la même furie qu’au plaisir et à la chasse? Que sont devenus, pourrais-je demander pour la même cause , ces fiers chevaux gaulois si terribles dans les combats, au dire de Guichardin et des autres, ces bêtes si ardentes à 1 attaque, si habiles dans la défense, qui payaient de leur personne dans toutes les melées , se mordant au poitrail de monture à monture et ruant des quatre fers pour élargir le cercle autour de leurs cavaliers. Hélas! il y a longtemps que le cheval de bataille ne procède plus ainsi, et que le niveau de la discipline a tue chez 1 individu tout essor de courage, de dévouement, d ambition. Le cheval français a possédé un jour tout ce qu’il fallait pour plaire, tout ce que les Teutons exigeaient d’un cheval accompli : la grâce, la chevelure et la fierté de la femme ; la vue perçante, le sang-froid et l’appétit du loup; l’oreille droite, la queue épaisse et la souplesse du renard.... S’il a péri, lui et ceux qui le montaient, pour n’avoir pas su faire de tant de dons précieux un saint et digne usage, que sa ruine soit du moins un enseignement pour l’avenir à tous ceux de sa race. Disc > te justitiam moniti ... Chevaux et gentilshommes, avertis par la voix vengeresse des révolutions, apprenez que les devoirs des individus sont en raison directe de leurs facultés ,
Si jamais deux destinées furent semblables.
que plus on 'peut pour le bonheur de ses frères en Dieu, plus on doit; que l’oisiveté et le parasitisme sont de véritables délits de vol chez tous autres que
l’idiot et le paralytique.... et tâchez de conformer désormais vos actes à ces principes.
Car le culte de la grâce et de la forme n’est pas anéanti pour jamais, parce que l’agioteur règne et gouverne en France. Que le Cheval se rassure, l’agioteur ne régnera pas toujours ; l’agioteur passera comme ont passé le safran et la muscade.... et avec l’Harmonie reviendront les concours de beauté, de vigueur et d’adresse, et les cavalcades armoriées aux écussons des séries, et les tournois sans fin, les parades luxueuses, les fêtes éternelles, et l’existence du cheval ne sera plus que joie, enchantement, ivresse. Donc que toute noble
LE CHEVAL
Il y a parenté entre l’âne et l’Auvergnat.
monture ayant quelque intelligence dans le cerveau et quelque beauté dans la forme tourne avec moi ses regards vers les félicités de l’avenir, afin de se consoler des misères du présent 1
On m a demandé une fois pourquoi le Cheval , qui adore la propreté , trouble-t-il l’eau avant de boire? Et pourquoi ses oreilles, droites en domesticité, se rabaissent-elles dans 1 état de liberté, tout au rebours de ce qui a lieu pour le Chien ?
La réponse a ces questions est facile. Et d’abord le Cheval ne trouble pas l’eau, il l’agite.
Le Cheval est originaire des pays de sable brûlés par le soleil, et il adore la toilette. Double raison pour aimer les bains froids. Mais comme dans ccs
pays Tonde rare et perfide est le réceptacle habituel des crocodiles, des sangsues, des anguilles électriques, le Cheval bat l’eau avant que d’y entrer, afin d’éloigner ces vermines, et il sonde le fond avec son sabot pour voir s il est propice à la friction qu’il médite. On sait que tout cheval qui tâte 1 eau est près de s’y rouler.
Quant à la seconde question, la réponse exige une étude approfondie de la physiologie de l’oreille.
L’oreille est un organe destiné à renseigner l’animal par la perception du son ou des bruits de l’espace.
Par conséquent, la direction de l’oreille d’une bête doit vous dire à prémière vue les mœurs et le caractère de cette bête.
L’oreille du Lièvre qui est dirigée vers l’arrière vous dit que le pauvre animal est destiné à être poursuivi. Cette direction du conduit auditif signifie, en effet, que l’organe a surtout pour objet de renseigner le fuyard sur le nombre et la rapidité des ennemis qui le poursuivent.
Mais si l’oreille du poursuivi se dirige vers l’arrière, il n’en peut être ainsi de l’oreille du poursuivant , du Renard, ou du Loup, ou du Chien qui le chasse.
L’oreille de ces forceurs, en effet, se dirige en sens opposé. Les chiens de chasse primitifs, le Lévrier et le Chien de berger qui ne chassent qu’à forcer, auront donc l’oreille droite et le conduit auditif dirigé vers l’avant.
La Fouine, le Chat, le Renard lui-même, qui ont besoin de savoir ce qui se passe dans les branchages au-dessus de leur tête, auront l’oreille large, évasée, mobile et faite pour percevoir les petits bruits d’en haut.
Le Cheval à l’état sauvage se promène et ne poursuit pas ; il n’a pas charge d’homme et broute la tête basse. Le conduit auditif, en ce temps-là, est dirigé vers le sol qui est le meilleur de tous les conducteurs du son et qui lui transmet le bruit de la marche et des voix de l’ennemi.
Mais une fois que le Cheval a accepté la fonction de compagnon des travaux et des périls de l’homme, d’autres devoirs lui incombent à ce titre, et il change de tenue en même temps que de régime. Du moment qu’il a changé d’âme et qu’il est obligé de se porter en avant et de guider son cavalier dans la nuit obscure, il redresse son oreille à l’instar du forceur (lévrier), pour être en état de percevoir tous les bruits de l’avant.
Et pour une raison identique, mais contraire, le chien à’arrét, obligé de renoncer à son métier de forceur, renonce à porter l’oreille droite et se coiffe en momie.
Mais à ce compte, me direz-vous, tous les chiens courants d’ordre devraient porter l’oreille droite comme le Lévrier et le Cheval arabe....
— Sans doute, et vous avez mille et mille fois raison.