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L’ANE

A un degré plus bas dans les espèces de la série se rencontre l’Ane, emblème du paysan, contempteur souverain de la parure et du beau langage, et qui, pour la nourriture et pour le domicile, se contente de tout. L’Ane symbolise plus spécialement en France le porteur d’eau, qui est son compagnon de peine. Le natif des monts d’Auvergne ne brille pas précisément non plus par l’atticisme du langage, l’élégance des manières et le purisme de lagastrosophie. 11 y a parenté entre l’Ane et l’Auvergnat, comme entre le Gentilhomme et le Cheval arabe.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’âne et l’analogie se connaissent. Il y a quelques milliers d’années que l'Histoire et la Fable les ont mis en rapport.

L’Histoire sainte, entre autres, s’est fort évertuée sur le compte de la pauvre bête qui fut la monture du Sauveur. De ce que l’âne 'porte sur le dos une croix, emblème de tribulations, on l’a d’abord baptisé chrétien. De ce qu’il paraît aimer les chardons et les épines, on l’a comparé au philosophe qui supporte avec calme toutes les amertumes de l’existence, et au juste qui, pour gagner le ciel, renonce aux pompes et aux œuvres de Satan. De ce qu’on avait remarqué que la prudente bête ne traversait qu’avec répugnance les passages dangereux où elle avait déjà trébuché, on en a fait un sage qui craint de retomber dans le piège où il a été pris et fuit la récidive. Enfin, parce que l’âne a peu de confiance aux eaux nouvelles et se fait un peu prier pour boire aux abreuvoirs inconnus, on l’a fait longtemps passer pour un modèle de prudence et de fidélité à l’Église, pour le beau idéal du croyant qui regimbe contre l’hérésie et les idées nouvelles et repousse le droit d’examen.

L’analogie se voit à regret forcée de prendre ici en faute les Saintes Écritures. L’esprit d’obscurantisme et de répulsion systématique pour les idées nouvelles est, en effet, la Dominante passionnelle du Baudet, et il aime à en faire parade ; mais l’esprit d’obscurantisme n’a jamais constitué la sagesse, au contraire. L’Ane, qui est l’emblème du paysan grossier et du conservateurborne, pèche surtout par la paresse d’intelligence. Ce n’est pas tant l’amour des anciens us et coutumes qui le retient dans l’ornière de la routine que l’horreur du nouveau. Ne confondons pas la paresse d’esprit, la myopie d’intellect avec la fidélité à la religion des aïeux. Les deux choses ne se ressemblent nullement. J’admire volontiers l’Ane et le paysan, son image, en ce que tous deux ont d’admirable, en leuir sobriété, leur constance au travail, leur

résignation dans l’indigence; mais je ne veux pas leur faire des vertus- de leurs vices. Comme je sais que c’est par défaut d’élévation dans les idées que l’âne et le paysan supportent si patiemment le joug de la tyrannie, je ne* leur ferai pas un mérite de leur patience ; quand leur patois odieux m’écorche le tympan, je ne me répandrai point en éloges sur l’énergie de leurs mâles accents. Érasme, qui ne sait pas dissimuler ses sympathies pour l’âne, avoue néanmoins que ce quadrupède porte-croix a peu de dispositions pour la musique ; mais il essaye de faire valoir, en faveur de son protégé, cette circonstance atténuante : que si l’âne contribue peu à l’harmonie pendant sa vie, il la sert généreusement après sa mort, lui fournissant les meilleures peaux qui existent pour faire les grosses caisses et les meilleurs tibias pour fabriquer les clarinettes ( tibiæ ). Je demande à me récuser comme juge de cette dernière question, à raison de ma répulsion invincible pour la clarinette, ayant habité le voisinage du Pont-Royal pendant plusieurs années.

Maintenant ne nous y trompons pas, l’âne, comme l’Auvergnat, est plus rusé et plus ignorant que sot, et l’histoire a recueilli de lui une foule de mots mémorables, notamment celui-ci : Notre ennemi , c’est notre maître. Ce qui prouve que la maligne bête s’exprime aussi en très-bon français quand elle veut. La sottise pivotale que je reproche à l’Ane est de ne pas conformer son vote à cette opinion, et de donner toujours sa voix à celui qui le malmène le plus brutalement.

Cette contradiction bizarre entre ses bons mots et ses votes démontre que l’âne ne fait d’opposition que par tempérament, et que cette opposition, chez lui, s’en tient volontiers à l’épigramme et à la rétivité. Je ne compte pas plus sur l’âne que je n’avais compté sur l’opposition dynastique pour le succès de la révolution dernière. L’âne, qui fait une guerre d’extermination au chardon, emblème de la presse bonne et mauvaise, a trop de points de contact avec les petits hommes d’État qui inventent les législations exceptionnelles, pour que j’aie foi en ses reliques. Défions-nous, défions-nous des gens qui sont toujours prêts à se rouler par terre et qui attendent que nous soyons endormis pour nous jeter à bas.

Pour qui est un peu fort sur le langage des bêtes, pour qui sait apprécier les nuances de chaque style, il est facile de reconnaître que les trois quarts des proverbes de Sancho Pança lui sont soufflés par le Grison. Je ne connais pas d’identification de bête et d’homme plus complète que celle qui existe entre l’écuyer du seigneur don Quichote et sa monture. Même grossièreté de bon sens de part et d’autre, même égoïsme, même sécheresse de cœur, même besoin de se gausser des principes d’équité et des idées généreuses, même mépris du droit, même respect du fait. Je voudrais rédiger en huit jours un traité complet de morale et de politique à l’usage du trembleur, rien qu’avec

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