‹ L'esprit des bêtesChapitre 19 sur 50 · LE MOUFLON · texte numérisé non relu

LE MOUFLON

tendance à se rallier de nouveau à l’homme, avec lequel il a déjà conclu un traité d’union dans les temps.

On me demande encore, à ce propos, pourquoi ces traités, si communs dans les époques antérieures, sont si rares aujourd’hui. Je ne puis faire à cette question que mon éternelle réponse, et répéter à l’occasion du Mouflon ce que j’ai dit à l’endroit du Zèbre. Il n’est pas d’animal, ai-je dit, qui n’aime l’homme en secret et qui, bien confessé, ne finisse par avouer que sa plus ardente ambition est de servir son souverain légitime et d avoir un emploi de lui. Malheureusement l’attitude hostile qu’a prise l’homme vis-àvis de toutes les bêtes ne permet plus guère à celles-ci les tendres épanchements. Dans le principe des choses, aux jGurs heureux de l’ère paradisiaque, et alors qu’aucun être n’éprouvait le désir immodéré de se nourrir du sang ou de la chair d’autrui, la confiance de la bête en l’homme était d’ordre naturel. L’animal n’avait pas de raisons encore pour dissimuler ses penchants, et le pinceau des peintres, comme la lyre des poètes, a dû se plaire à retracer les images naïves de la concorde édifiante qui fut entre l’homme et la bête en ces temps éloignés de nous. Mais le maître a brisé bien des fois depuis les liens de l’entente cordiale ; il a donné force coups de couteau dans le contrat; il a provoqué de sanguinaires représailles; tant et si bien que la défiance et le ressentiment ont fini par entrer dans l’esprit des victimes et par y destituer l’affection et la sympathie. Beaucoup d’écrivains sont d’avis même que la paix est désormais impossible entre les deux parties, depuis que de part et d’autre tant de sang a coulé. Je partagerais cette opinion, n’était que la bête, la bête la plus amie de la vengeance et du carnage, a toujours su distinguer entre l’Homme et la Femme, et n’a que rarement enveloppé celle-ci dans ses haines homicides. A tort ou à raison, la bête a encore foi dans la charité de la Femme, et peut-être que cette confiance ne sera pas trompée, et que la Femme ici encore sera l’arche d’alliance entre les deux règnes. Je l’espère pour nous tous; je ne vois même plus de difficultés à la chose, après l’apprivoisement des ramiers des Tuileries, cette démonstration si puissante du charme de séduction de la beauté parisienne. On parle du caractère récalcitrant du Zèbre, du Mouflon, du Buffle d’Asie.... mais on ne réfléchit pas, je me tue à le répéter, que ces espèces vivent au milieu d’atroces populations humaines, hideuses de figure et de mœurs, et dont le plus grand bonheur est de se faire la guerre et de s’entre-dévorer. Sont-ce là, de bonne foi, des spectacles bien faits pour édifier les bêtes sur la supériorité de l’intelligence humaine, et l’anthropophagie est-elle le sacré caractère dont Dieu a marqué l’homme, pour que toute créature le reconnaisse pour son maître à ce signe? L’histoire a-t-elle un seul exemple à citer que jamais Zèbre ou Buffle dénaturé ait échangé

son père ou sa mère, ou son fils, contre une gourde d’eau-de-vie.... pour que 1 homme, coupable de ces crimes, soit en droit d’accuser ces quadrupèdes de désobéissance criminelle aux lois de Dieul Commençons par agir en rois, avant d’exiger qu’on nous respecte à ce titre, et,- quand nous dépassons la brute en nos fureurs, ne trouvons pas étrange que la brute, plus sensée que nous, nous méprise et répudie notre joug. Le Mouflon a, comme le Zèbre, le droit de s’insurger contre la tyrannie du civilisé ; mais de ses répulsions légitimes contre les humains des sociétés limbiques, je me garde bien de préjuger de ses dispositions futures pour les humains de 1ère d’Harmonie. Le Zèbre, l’Hémione, le Quagga et le Daw, porteurs nés de la cavalerie enfantine, ne peuvent être requis de droit pour le service de l’homme, qu’après l’émancipation préalable de l’Enfant et de la Femme. Attendons, pour juger de la douceur ou de l’indomptabilité de leur caractère, que cette émancipation préalable ait eu lieu. Tout le monde sait parfaitement aujourd’hui que si la Femme n’eût pas régné en maîtresse absolue sous les ombrages du jardin d’amour de Paris, jamais le farouche Txamier des bois n’eut songé à déserter le refuge des forêts solitaires, pour

fixer ses pénates aux dômes parfumés des tilleuls et des marronniers des Tuileries.

Ce qui est vrai du Mouflon l’est également du Bouquetin, du Chamois, de la Perdrix et du Canard sauvage. Toutes ces espèces-là sont demeurées dans 1 amour de 1 homme, tant que l’homme n’a pas abusé de leur noble confiance. Elles se sont retirées de lui à mesure des progrès de sa méchanceté sanguinaire. Elles lui reviendront avec l’adoucissement de ses mœurs et le règne de la Femme. En bonne administration aujourd’hui et dans la prévision de ce futur retour, le meurtre du Bouquetin, du Chamois, du Mouflon, devrait être interdit sous les peines les plus sévères ; car la triple espèce va périr, si la génération actuelle ne s’arrête dans ses voies d’extermination. Or, le Bouquetin, le Mouflon, le Chamois, sont les troupeaux de la région des nuages, sont la parure et la vie des glaciers et de l’abîme que ne peut féconder la main de 1 homme, et les générations actuelles n’ont pas le droit d anéantir, au détriment des générations futures, le fonds d’une propriété dont Dieu ne leur avait accordé que l’usufruit!

Le Mouflon de Corse se retrouve en Sardaigne, en Crète, en Candie, et meme en Espagne dans les hautes sierras de l’Andalousie. J’espère encore qu’il habite le Caucase, où l’on a revu de l’Aurochs. L’Algérie et le Maroc en nourrissent une seconde espèce, dite le mouflon à manchettes, qui ne poite déjà plus sur sa face le type moutonnien, mais qui se rapproche du Bubale, un autre ruminant de l’Atlas, d’une laideur remarquable, qui marque la transition entre les antilopes d’Afrique et nos ruminants domestiques.

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