LE BOUQUETIN
Le Bouquetin diffère essentiellement du Chamois par la taille et par la coiffure. Il égale le Daim en grosseur. Ses cornes immenses, courbées et rabattues sur l’arrière comme les cornes du Bouc domestique, sont historiées de bossages ou de nœuds réguliers dont le nombre indique l’âge de l’animal. Le front de la femelle en est également armé. Le Chamois et l’Isard, qui ne sont qu’une seule et même espèce, à quelque différence de taille près, portent au contraire la corne courte et droite comme l’Antilope ; seulement, cette corne verticale se recourbe à son extrémité en un gracieux crochet, ce qui la rend éminemment propre à Toffice de tire-bottes. Je ne sais pas bien à quelle espèce de chèvres de rocher ( rupicapra ) Oppien attribue la singulière habitude de respirer par les cornes, contrairement à l’opinion de Pline, qui soutient mordicus que la respiration de ces bêtes se fait par les oreilles... Si l’on me demandait mon avis en cette question si grave, je répondrais que le Bouquetin et le Chamois respirent par les narines comme une foule d’autres animaux.
Gaston Phœbus, qui vivait au pied des Pyrénées, parle des périls de la chasse au Bouquetin, lequel se retourne quelquefois sur le chasseur et n’hésite pas à pousser celui-ci dans l’abîme, quand il n’y a pas de place pour deux sur la rampe escarpée du roc. Les chasseurs d’à présent révoquent en doute ces traits de fierté et d’audace du Bouquetin d’autrefois, insinuant traîtreusement par là que Phœbus a hâblé. Ils oublient que Phœbus écrivait à une époque où le fusil à percussion n’était pas inventé encore, et que les bêtes sauvages étaient loin de porter en ce temps-là à l’homme le respect qu’elles lui témoignent depuis cette dernière invention. Il est certain qu’il doit y avoir une certaine différence pour elles entre l’homme armé de la foudre et le môme désarmé. Les Tigres de la Cochinchine et les Lions de la Cafrerie respectent aussi plus volontiers l’indigène des rives de la Seine ou de la Tamise, que les natifs de leur propre patrie.
Le Bouquetin, le Chamois, l’Isard paissent en troupes plus ou moins nombreuses les prairies parfumées qu’arrosent les eaux bleues des glaciers. Pour éviter toute surprise, ils ont soin de poster des sentinelles tout autour de leur campement temporaire. Au moindre coup de sifflet d’alarme, toute la bande se précipite avec la rapidité de l’avalanche vers l’issue indiquée, et regagne à bonds prodigieux l’asile du précipice. Tel, sur les bords fleuris du Kara-Koïssou, aux champs de Circassie, un essaim de jeunes vierges aux cheveux d’or enchante la vallée de ses joyeux ébats, quand tonne tout à coup le canon d’alarme de la haute citadelle, qui annonce l’arrivée du Russe et force les brebis fugitives à rentrer au bercail.
La femelle du Bouquetin, celle du Chamois et celle de l’Isard, portent cinq à six mois comme la Chèvre, et mettent bas au printemps un ou deux
La Iibeité sur la montagne.
petits, les plus gracieuses et les plus charmantes des créatures enfantines, plus innocentes que des agneaux, plus joueuses que de jeunes chats, tendres nourrissons, hélas! que l’amour de leur pauvre mère ne réussit pas toujours à sauver de la serre formidable de l’aigle ou du vautour. On peut lire au , Monde des Oiseaux , à l’article Gypaète , que Pline n’avait pas tout à fait tort d’accuser certains aigles de crever les yeux aux cerfs pour en avoir raison.
L’histoire du Chamois est la même que celle qui précède, et ne diffère pas sensiblement de celle qui suit; et les touristes ont noirci tant de papier avec elle, que je ne vois pas nécessité de leur faire concurrence.
** ‘Hfr
Le Mouflon de Corse, moins léger que le Chamois, a de plus que l’habitant des glaciers le dôme et l’abri des forêts. J’ai entendu parler au Jardin-des- Plantes de l’humeur indisciplinable et farouche du Mouflon, qu’ils comparaient au Zèbre pour l’inflexibilité du caractère. Dans son pays natal, au
contraire, on vante sa douceur; et ses compatriotes affirment que le Mouflon pris jeune s’apprivoise aussi facilement et suit son maître avec la même docilité que le caniche. Le Mouflon produit en captivité, signe certain de sa
Jamais le farouche ramier des bois n’eût songé.