‹ L'esprit des bêtesChapitre 24 sur 50 · LE CASTOR · texte numérisé non relu

LE CASTOR

Jai dit avec quelle barbarie imprévoyante le chasseur européen avait traité la pauvre bête, et comme quoi la misère et la persécution avaient fini par abrutir cette intelligence remarquable. Dieu avait pourvu le Castor d’une magnifique truelle (queue écaillée), d’une double scie (paire de dents incisives; il l’avait doué de mains comme l’homme (pattes de devant), le tout pour en faire un ingénieur des ponts et chaussées de première classe. L’homme, jaloux de tant d’avantages et avide de la fourrure de la bête,

Gagne-pain du Savoyard.

s’est jeté à la traverse des projets de Dieu : il a ruiné de fond en comble l’édifice de la grandeur du Castor.

Le Castor de France habite les rives du Rhône, celles du Gardon et de quelques autres affluents du grand fleuve. Il emploie à masquer sa retraite et à se défendre de la méchanceté de l’homme le peu de génie que le chagrin lui a laissé. Son terrier, qu’il construit sous la berge de la rivière, représente assez exactement une maison à trois étages, avec cave et grenier. La porte principale de l’établissement se trouve placée sous l’eau; le propriétaire l’a disposée ainsi pour que ses voisins, dont il se défie, ne le puissent voir rentrer. L’issue supérieure par laquelle l’habitation prend l’air est bâtie en forme de cheminée ; elle est interdite à la circulation et s’ouvre

sous quelque roche, quelquefois dans le tronc d’un vieux saule. Les trois étages communiquent entre eux par un escalier creusé dans le sol et tapissé de feuillages; l’appartement du milieu, celui qui sert de salon et de chambre à coucher, est mieux meublé que les autres ; il est parqueté de menus branchages; le lit est confortable. La chambre la plus basse sert de salle à manger; la plus élevée se change en salon quand l’inondation force le maître du logis à déserter les étages inférieurs.

Quelquefois, hélas 1 l’habitation tout entière est noyée ou bouleversée par le fléau. Alors, l’infortuné Castor, forcé de déguerpir, va demander un asile aux piles de bois marchand que le fleuve furibond n’a pas encore dérobées à ses rives. Dépaysé, démoralisé, flottant parfois à l’aventure sur un mince radeau, il ne tarde pas à oublier les principes de la prudence. De nombreux ennemis sont à sa poursuite ; il est surpris et mis à mort.

Quel mal faisait donc le Castor pendant sa vie pour inspirer tant de haines ardentes? — Il ne faisait de mal à personne, il vivait de l’écorce et des bourgeons des osiers et des saules de la rive. Pourquoi le tuer alors? — Pour pouvoir se vanter qu’on a tué un castor.... Noble gloire vraiment!

Je n’avais commis aucune imprudence en avançant à priori dans la première édition de ce livre que l’isolement et la misère étaient les seules causes de l’engourdissement intellectuel du Castor de France, et qu’il suffirait peut-être d’une circonstance heureuse pour réveiller ses facultées endormies. Un fait que j’ignorais et qui s’est passé au Jardin des Plantes de Paris, dans un de ces derniers hivers, confirme mes prévisions.

Cet établissement possédait un pauvre Castor du Rhône, indolent et pacifique comme tous les représentants des nobles races déchues. On le nourrissait de carottes et on lui servait pour entremets des ramilles de saules. Chaque soir, quand était venu l’hiver, on avait l’habitude de palissader d’une cloison de sapin le devant de sa loge, pour le préserver de l’humidité et du froid de la nuit. Or, un soir que la douceur de la température promettait une nuit sereine, et que le gardien avait négligé de dresser la cloison, le temps changea tout à coup, et un ouragan survint qui remplit l’intérieur de la loge d’une épaisse couche de neige. Le gardien, réveillé aux premières lueurs du jour, n’a rien de plus pressé que de courir à la loge du malheureux amphibie. Mais le spectacle dont il est témoin dissipe bientôt ses craintes. La bête industrieuse a réparé la négligence de l’homme. Elle a rassemblé les ramilles, les a débitées en longueur, pour en augmenter

le nombre, puis les faisant passer à travers les grilles de sa loge, elle en a construit une claie. Enfin, elle a bouché les principaux interstices avec les pompons des carottes et elle a cimenté le tout avec de la neige qu’elle a battue et pétrie de sa queue, de manière à opposer à la furie de l’ouragan

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